‹ Monographie de l'hypogée-martyrium de PoitiersChapitre 14 sur 43 · INCRUSTATIONS DE VERRE FAISANT PARTIE DE LA DÉCORATION · texte numérisé non relu

INCRUSTATIONS DE VERRE FAISANT PARTIE DE LA DÉCORATION

l. Description. — Une ornementation d’un genre tout particulier se remarque dans notre monument ; elle fait partie de sa décoration et lui donne, comme nous allons le voir, une importance spéciale.

Elle consiste en petits morceaux de verre cassés, mis par mode d’incrustation dans de petits trous faits dans la pierre ou dans les enduits destinés à les recevoir, et fixés à l'aide d’un mortier lin composé de chaux et de sable. Ils sont, pour la plupart, verts émeraude pâle, ou blancs un peu verdâtre, quelques-uns aussi sont bleus cobalt, et blancs un peu laiteux; nous n’en avons pas trouvé de rouges. Leurs formes irrégulières et leurs dimensions inégales prouvent qu’on les a cassés, et leurs épaisseurs varient aussi suivant celles des verreries romaines dont ils paraissent provenir; c’est du moins ce qui semble résulter de la ressemblance complète qui existe entre les épaisseurs et les couleurs de ces morceaux d’incrustation et celles des verreries que nous avons rencontrées dans les sépultures romano-gauloises de la nécropole païenne voisine. Les petits trous euxmêmes, sur certaines parties de l’édifice, sont inégalement distancés les uns des autres, et ne forment aucun dessin; sur d’autres, au contraire, ils complètent des ornementations peintes ou sculptées. En outre, la plupart d’entre eux se voient à l’intérieur du monument et quelques-uns seulement à l’extérieur. Du reste, l’analyse suivante fera bien comprendre l’emploi de ces verroteries et le but que le décorateur s’est proposé d’atteindre en les employant.

i “Porte (PI. VI). — Les seules parties extérieures de la porte sur lesquelles avaient été faites des incrustations de verre sont les portions des chambranles, avec rinceau de lierre et double entrelacs avec rosaces, qui s’élèvent de l’entrée de la serrure au linteau, et le linteau lui-même. La branche de lierre est semée de

verroterie sur sa longueur, ainsi que les trois lobes de chaque feuille; il y en avait aussi au centre des petites rosaces et sur les filets du double entrelacs; de plus, les bandes des chambranles formant bordures étaient également marquetées sur toute cette même hauteur. Quant au linteau, il n’avait d’incrustation que sur les six branches et le centre de la croix, ainsi que sur le filet d’encadrement du bas. Voilà les seules parties extérieures de l’édifice où se trouvaient ces petits morceaux de verre.

L’intérieur de la porte était beaucoup plus richement décoré. Ainsi le montant de droite avait une bordure composée de 38 morceaux de verre, les 18 premiers interlignes de l’inscription en comptaient 78, et le retour ou face intérieure en avait 14; le montant de gauche, beaucoup moins décoré, puisque la porte étant ouverte le couvrait, comportait une croix composée de quatre morceaux de verre, et deux besants également remplis ; son retour ou face intérieure n’en possédait aucun.

20 Grande marche. — Le verre incrusté dans la grande marche (PI. VII) servait de complément à son ornementation. Il garnissait les huit branches, ainsi cjue le centre de chaque rosace, et les autres ciselures qui formaient les dessins étaient peintes au cinabre artificiel ou minium. On peut juger de la richesse de cette décoration, en même temps que de son originalité. Quelques morceaux se trouvaient aussi incrustés dans le titulus du bas et séparaient les mots en guise de points. La tranche de la marche, autrement dit la contre-marche, était ornementée par trois croix composées chacune de quatre morceaux de verre à côtes provenant de cols de vases romains analogues à nos bocaux et semblables à ceux trouvés dans la nécropole païenne et qui se voient maintenant au musée des Antiquaires de l’Ouest. Entre ces croix et à droite et à gauche de celles des extrémités, il y avait aussi quelques incrustations placées en ligne de la même manière que sur le montant de la porte.

Petites colonnettes cantonnant la grande marche. — Un tiers de ces colonneltes (PI. VII) se trouvait engagé dans les murs, et le reste était en vue. C’est dans la partie en vue qu’on avait incrusté quelques morceaux de verre semblables aux précédents; ils garnissaient le tore des bases et le dessous des bagues supérieures. Nous ne croyons pas qu’il y en ait eu sur les chapiteaux.

40 Faces des seconde et troisième châsses. — La devanture de la châsse placée dans Yarcosolium de gauche, sous l'inscription murale, ne semble pas avoir reçu de verroterie; elle était seulement polychromée (PI. VIII). Il n’en est pas de même des faces des deux autres; les traits et les creux de leurs dessins étaient peints en rouge, et les bandes qui encadraient les panneaux couverts d’anges, de même que les ailes de ces anges, comportaient grand nombre d’incrustations de verre.

50 Petite croix. — La petite croix sculptée tenue par deux bras avec plumes

(PI. VIII), et. placée sous l’inscription HIC STS fYMION, était également décorée en rouge et par cinq petites incrustations en verre.

6° Incrustations dans les enduits peints. — Nous tenons pour certain, d’après un reste de peinture trouvé sur l’enduit de droite, en entrant, et d’après un autre enduit du mur de fond dans lequel prenait jour la fenestella, qu’une large bande ou frise, de vingt centimètres de hauteur, à fond rouge, bordée de fdets, régnait tout autour de l’intérieur de l’édifice. Elle était à une hauteur d’un mètre audessus du sol, et surmontait une autre bande à fond blanc avec filets, sur laquelle des inscriptions nombreuses, peintes en noir ou en bleu, se voyaient jadis et n’étaient malheureusement plus lisibles lors du déblaiement. Cette bande rouge, coupée seulement par les pénétrations de la fenestella, de la porte et des trois arcosolium, était semée de petits ronds concentriques bleus et blancs placés en quinconce sur deux lignes, et à leur centre se trouvait un petit morceau de verre. On voyait aussi de la marqueterie de même genre sur la face de l’autel et sur celle de sa table, comme l’indiquent les héliogravures et les chromolithographies des planches XI et XII.

II. Conclusions. — Nous croyons pouvoir affirmer que ces incrustations de verre n’ont été employées que dans les endroits que nous venons de citer, et qu’elles servaient d’ornementation décorative. Un petit nombre d’entre elles étaient intactes, puisque la grande marche n’en avait que treize en place, la contre-marche trois et le jambage droit de la porte deux; mais la manière dont elles étaient faites et la similitude de leurs cavités avec les cavités fort nombreuses restées vides ne laissenL aucun doute sur l’usage auquel ces dernières ont servi.

De plus, en lenantcompte du chiffre des petites cavités pleines ou vides, mais apparentes dans le monument, chiffre qui s’élève à 401, et des parties de l’édifice qui étaient détruites, on peut croire que l’Hypogée, avant sa destruction, contenait au moins mille incrustations de ce genre. Nous ferons aussi remarquer que les incrustations, quoique de deux époques, comme les peintures, étaient semblables; ce qui est une preuve du respect de l’artiste restaurateur pour les idées créatrices de son prédécesseur, en même temps que du peu de temps qui a dû s’écouler entre la violation et la restauration.

Après tout ce que nous venons de dire, il est vraiment facile de constater cjue le verre employé dans ce monument n’est pas de même nature que celui qui servait dans les cryptes ou édifices chrétiens pendant les ive, ve, vie et vne siècles, et dont parle avec les plus grands détails Martigny dans son Dictionnaire (1) ; la manière dont il est employé diffère aussi essentiellement de celle en usage pendant ces mêmes siècles. Ainsi, notre verre est coulé

(1) Martigny. Dict. des Antiq. Chrét 1877. Tout le paragraphe des Mosaïques chrétiennes.

ou soufflé, translucide, et provient, comme nous l’avons vu, de vitres ou de vases romains; il y en a de quatre couleurs, de vert, de violet, de bleu foncé, mais non de rouge; ses dimensions sont variées et irrégulières, puisqu’il y a cassure; son épaisseur, semblable à l’épaisseur des objets dont les morceaux ont été détachés, ne dépasse pas deux millimètres et demi; il est enchâssé morceau par morceau dans des creux distancés les uns des autres et séparé par de petites cloisons qui permettent de le dire cloisonné ; il est aussi fixé dans les creux par du mortier qui s attache à lui ainsi qu’à la pierre ou à l’enduit; enfin, il ne forme pas de dessins, mais complète par morceaux isolés un ensemble de décoration.

Le verre décrit par Martigny consiste, au contraire, en pâte de verre, ou verre opaque, fondue ou coulée exprès; il y en a de rouge, de vert clair, de vert foncé, de bleu cendré, de bleu foncé, de jaune clair, de jaune foncé, de violet, de blanc et même de noir; il a la forme de cubes; son épaisseur est généralement de six ou sept millimètres; chaque morceau se touche et n’est séparé de son voisin que pai du mortier; tous sont collés par un bain de mortier sur une surface plane; ils forment, enfin, ainsi réunis, des dessins, des personnages, des inscriptions, etc.

Comme on le voit, les différences de nature et d’emploi de ces verres sont

très grandes; elles le sont même à un si haut degré qu’on ne peut réellement établir aucun parallélisme entre elles, et qu’il est vraiment impossible de considérer 1 emploi du verre dans la décoration de l’Hypogée comme mosaïque, mais bien plutôt comme de la verroterie cloisonnée, destinée à compléter sa décoration. C est donc à tort que quelques archéologues de mérite y ont vu, et que quelques autres chercheraient à y voir un semblant de mosaïque; cette décoration, avec verroterie cloisonnée, n’a été signalée, jusqu’ici, dans aucun édifice religieux et na d’analogue, croyons-nous, que dans les objets d’orfèvrerie mérovingiens, tels que celui dont nous donnons ici le dessin et la description.

Cet objet (i), en assez mauvais état de conservation, est en cuivre et a la lorme d une étode à six branches; les branches (il n’en reste que cinq) se com-

(1) Recueilli à Poitiers par M. Bonwrgent, il fait partie des collections du Musée des Antiquaires de l’Ouest.

posent de petites cloisons également en cuivre, soudées sur le fond; elles sont légèrement arrondies à leurs extrémités et vont, en s’évasant vers le centre, se souder sur une bague placée au milieu et plus haute que les cloisons. Deux d’entre elles ont perdu leur verre, et dans les trois autres se trouvent des verres de couleur translucides, l’un grenat, l’autre bleu foncé, le troisième jaune safran; une grosse perle bleu cobalt, également en verre, occupe la cloison circulaire du centre. 11 est probable que cet objet faisait partie de la décoration de quelque coffret ou de quelque croix en cuivre; toujours est-il que les morceaux de verre cloisonnés sont bien du verre cassé et non de la pâte de verre opaque, et offrent un certain rapport avec la verroterie cloisonnée de l’Hypogée. Nous croyons, du reste, cet objet de l’époque mérovingienne, mais de date plus récente que celle de notre monument, car la manière dont les morceaux de verre sont cloisonnés est presque identique à celle employée dans certaines pièces du magnifique trésor de Guerrazar, qui sont datées de l’an 649 à l’an 672 (1).

(1) Description du Trésor de Guerrajar, par Ferdinand de Lasteyrie, Paris, 1860. — Les objets composant ce trésor se trouvent au Musée de Cluny.

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