‹ Monographie de l'hypogée-martyrium de PoitiersChapitre 25 sur 43 · HISTOIRE DU CHAMP DES MARTYRS ET DE SON HYPOGÉE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DU CHAMP DES MARTYRS ET DE SON HYPOGÉE

I. Le PASSÉ, d’après LES DOCUMENTS FOURNIS PAR LES CHAPITRES PRÉCÉDENTS. — Dès le Ier siècle, si l’on en croit la tradition, en attendant que des fouilles archéologiques ultérieures l’aient consolidée, la tribu Pictone, qui faisait partie de la seconde Aquitaine sous la domination romaine, était évangélisée. Le christianisme s’y développa rapidement et en vint au point d’inquiéter les défenseurs acharnés du paganisme; c’est ce qui détermina, sans doute, le gouverneur romain Dacianus, qui présidait, vers la fin du me siècle, aux destinées de la Gaule, à mettre à exécution l’édit de proscription lancé contre les chrétiens par Maximien, en 286, et à l’appliquer à ceux de la cité de Poitiers. On choisit donc alors dans cette ville, d’après ses ordres, les principaux propagateurs de la religion de Notre - Seigneur Jésus-Christ, et, les ayant conduits hors de la ville sur un terrain qui, en étant voisin, la dominait entièrement et bordait en enclave l’ancienne nécropole païenne, on leur procura la palme du martyre.

lis étaient au nombre de soixante-douze, comme l’indiquent les inscriptions; mais ce quelles ne disent malheureusement pas, c’est si parmi eux se trouvaient des personnes de tous âges et de différents sexes. Toujours est-il que les noms de quelques-uns d’entre eux nous ont été conservés ; ce sont ceux d Hilarius, de Sosthanos, d’Acnanus, de Lanpritus, de Vaprigatus, d Hélarius et de Martinius. Les deux premiers personnages semblent avoir été les chefs de cette héroïque phalange, et ont, à n’en pas douter, subi le supplice de la croix; le premier même aurait eu les pieds percés de clous. Quant aux autres, aucun indice du genre de mort qui leur fut réservé

ne nous a été révélé. Comme nous l’avons déjà dit, parmi ces noms s’en trouvent qui ne sont pas Gallo-Romains; ainsi, ceux de Lanpritus et de Vaprigatus semblent barbares, et celui de Soslhanos paraît bien être Grec.

On en pourrait, peut-être, conclure que les martyrs portant des noms barbares avaient été introduits dans le pays comme soldats ou s’y trouvaient comme descendants de soldats faisant, ou ayant fait partie des troupes romaines, et que celui désigné par un nom grec fut un des prédicateurs nombreux de 1 Evangile cpie les Vicaires de Jésus-Christ envoyaient dans les Gaules pendant les premiers siècles, pour instruire les chrétiens et les fortifier dans leur foi. Quoi qu’il en soit de l’incertitude qui plane sur ces considérations d’un ordre secondaire, les corps de ces soixante-douze généreux martyrs furent déposés aussitôt après leur mort par leurs frères, puisque les lois le permettaient, dans une longue et large fosse creusée dans ce terrain, qui porte encore aujourd’hui les noms de Champ des Martyrs et de Chiron-Martyrs, et près duquel se voit un chemin qui, y aboutissant, a gardé celui de Chemin des Martyrs. C’est là que demeurèrent dans la paix, pendant plusieurs siècles, ces précieuses dépouilles, et c’est de là aussi, comme nous allons le voir, que les retira, pour les exposer à la vénération des fidèles, un saint prêtre, ou tout au moins un abbas nommé Mellebaudis.

Ce Mellebaudis, d’origine germaine, si l’on ne s’en rapporte qu’à son nom, serait, croyons-nous, le même que Merobaudis dont parle Grégoire de Tours, dans son livre des Miracles de saint Martin. Dans ce cas, habitant Poitiers comme artisan et étant devenu aveugle, il se serait rendu en pèlerinage au tombeau de saint Martin et y aurait recouvré la vue; puis, étant entré dans les ordres, il serait revenu à Poitiers. Il est croyable alors que, de retour dans sa ville natale, il y fit, déjà âgé, des études peu approfondies, et que, revêtu du sacerdoce, il devint abbé de la communauté d’hommes que sainte Radegonde avait fondée pour le service de l’église de Sainte-Croix, qu’elle avait bâtie.

Quoi qu’il en soit de ces conjectures fort probables, tenant pour certain que Mellebaudis était propriétaire de l’Hypogée dont nous parlerons tout à l’heure, nous sommes convaincu qu’il a été lui-même l’inventeur de ces précieuses reliques qui nous occupent, et que lui seul aussi les exposa à la vénération des fidèles, en la façon que nous allons dire.

Averti par la tradition, qui est bien arrivée jusqu’à nous, du fait de l’exécution des martyrs, des noms de quelques-uns d’entre eux, et de l’endroit où reposaient les corps qui leur avaient appartenu, notre vénérable abbé aura probablement vérifié par quelques fouilles les renseignements qu’on lui avait donnés, et, les ayant trouvés exacts, se sera mis en demeure de transporter en quelque église, peut-être même dans celle de Sainte-Croix,

les ossements précieux qu’il avait recueillis, en attendant de pouvoir les mettre en un lieu spécial. Il construisit alors, pour les recevoir, sur le terrain même qui fut arrosé par le sang de ces généreux confesseurs de leur foi, à proximité de la grande fosse où avaient été déposés leurs corps, mais en dehors de la nécropole païenne, un édifice que nous nommons Hypogée-Martyrium, et dont voici la description :

Cet édifice consistait en une chambre taillée dans la terre et dans le rocher, et revêtue intérieurement de murs qui s’élevaient au-dessus du sol d’environ imjo. Une toiture la recouvrait et un escalier également couvert, mais en partie seulement, y donnait accès. Sa forme était celle d’un parallélogramme légèrement irrégulier. Voûtée en plein cintre à l’intérieur et dans le sens de la longueur, elle était divisée en deux parties par une marche qui en changeait le niveau ; la plus éloignée de l’escalier, au centre de laquelle s’élevait un autel où l’on pouvait offrir le saint Sacrifice de la Messe, servait de sanctuaire, et l’autre paraissait destinée à quelques fidèles. A droite et à gauche de l’autel, ainsi qu’à droite en entrant, se voyaient trois grandes niches construites dans l’épaisseur des murs; elles abritaient des châsses en pierres sculptées et inscrites dans lesquelles se trouvaient les restes des martyrs, ainsi répartis : à gauche, ceux d’Hilaire et de Sosthène; à droite, près de l’autel, ceux des cinq dont les noms étaient connus; à droite aussi, mais au-dessous du sanctuaire, ceux des soixante-cinq martyrs demeurés inconnus. De plus, une petite fenêtre (fenestella), pratiquée dans le mur de fond, donnait passage au peu de lumière que réclamait cette modeste chambre sépulcrale. Ajoutons que de nombreuses inscriptions murales et lapidaires renfermant des dates et des noms, des sculptures ainsi que des peintures, rehaussées même par une grande quantité de petits morceaux de verre cloisonné, décoraient d’une manière extrêmement riche, mais fort bizarre, tout cet intérieur.

Tel était le monument précieux qu’éleva Mellebaudis à la mémoire de cette héroïque légion de soixante-douze martyrs, et dont il dicta lui-même les inscriptions qui s’y lisent. C’est là certainement qu’il aimait à venir souvent prier et qu’il célébrait à certains jours les saints Mystères, entouré de quelques privilégiés, qui seuls pouvaient, vu l’exiguïté du local, y trouver place. Quant aux fidèles, il est à croire qu’ils restaient au dehors, assis dans l’escalier, pendant ces cérémonies, et qu’ils y venaient aussi, selon leur dévotion, implorer les grâces et les miséricordes divines, en la manière dont parle Grégoire de Tours, c’est-à-dire en passant la tête et le bras droit armé d’un flambeau par la fenestella , et en y demeurant ainsi jusqu’à ce qu’ils fussent exaucés. On peut, par suite, se figurer l’effet mystérieux que devaient

offrir ces mille petits morceaux de verre, éclairés par une lumière qui ne pouvait dissiper entièrement les épaisses ténèbres qui régnaient dans cet édifice.

Voilà, en peu de mots, l’état de cet Hypogée et l’usage auquel il servit, depuis sa construction jusqu’au jour inconnu où une main sacrilège, juive ou arienne, détruisit, en haine de la foi, les châsses qui renfermaient les reliques des martyrs et en jeta les précieux restes aux vents.

Ce fut alors qu’un disciple ou héritier de Mellebaudis entreprit la restauration du Martyrium, et la fit en la manière suivante.

Il enleva le dallage, creusa dans le sol plusieurs fosses qu’il remplit d’ossements ayant appartenu, sans doute, à quelques membres de la famille du fondateur, les recouvrit avec les faces sculptées et inscrites des châsses brisées, refit une partie des inscriptions murales qui n’avaient plus de sens après la disparition des reliques, et recouvrit les anciennes peintures par de nouvelles, en tout semblables aux premières.

Ces modifications, comme on le voit, changèrent presque complètement la nature de cet édifice, puisqu’il devenait dès lors une me/noria de famille, et non plus un martyrium. Les fidèles continuèrent-ils à venir prier en ce lieu arrosé jadis par le sang des martyrs, malgré la disparition de leurs saintes reliques? Nous n’en avons aucune preuve certaine, mais la continuation du grand respect dont les chrétiens entourèrent ce lieu saint le ferait croire.

Toujours est-il que, postérieurement à cette restauration, on introduisit à l’intérieur du monument et à des dates successives, ainsi que par translations, quatre gros sarcophages qui renfermaient les ossements de personnes d’âges et de sexes différents. L’un d’eux contenait le squelette d’un vieillard qui, d’après l’une des inscriptions lapidaires, pourrait vraisemblablement être celui de Mellebaudis. On le plaça dans V arcosohum de droite ; près de l’autel, en face des restes de la châsse de gauche qui n’avaient pas été enlevés. Le second fut mis sous Varcosolium de droite en entrant, et les deux autres occupèrent, dans le sol, la partie gauche du vestibule au-dessous du sanctuaire. A ces modifications intérieures s’enjoignirent d’extérieures ; elles consistèrent en une agglomération de sépultures chrétiennes assez nombreuses qui fit de l’entourage de l’Hypogée une petite nécropole, comme cela s’est, du reste, toujours produit autour des édifices construits sur des terrains sanctifiés.

C’est donc en cet état que se trouvait notre Hypogée lorsqu’il fut détruit, faute d’entretien, à la suite de la confiscation des biens et des revenus ecclésiastiques par Charles-Martel, ou bien de la main des Sarrasins, un peu avant leur défaite par ce grand chef, lorsqu’ils livrèrent aux flammes la basilique de Saint- Hilaire et la cité chrétienne qui l’entourait.

I I. Le présent. — Peu de temps après le 26 décembre 1879, époque de l’heureuse découverte de l’Hypogée, ces importantes substructions, ainsi qu’une vaste portion du Champ des Martyrs qui les entoure, devinrent momentanément ma propriété. Les restes de cet intéressant édifice sont entourés de gervis et couverts d’une toiture qui les garantissent contre les intempéries des saisons et les déprédations humaines, en attendant qu’ils puissent être remis en ordre, dans l’intérêt de la religion et de la science.

III. L’avenir. — A cet effet, nous nous proposons de faire appel, dans un avenir plus ou moins éloigné, à la générosité chrétienne et scientifique, afin de réunir les ressources nécessaires pour restaurer ces ruines intéressantes et les entourer d’une construction, en la manière que nous allons dire.

L’Hypogée serait soigneusement ragréé, sans voûte, et dans les dispositions qu’il présentait après son déblaiement ; une balustrade extérieure le borderait, afin d’en garantir l’accès tout en en permettant la vue, et formerait ainsi confession ouverte au milieu d’une chapelle à trois nefs. On élèverait sur le mur du fond un arceau en pierre de taille dont les dimensions seraient celles du cintre de l’ancienne voûte, et sur lequel reposerait un petit sanctuaire avec son autel. La grande nef aurait la largeur de l’Hypogée, et des extrémités des deux petites se développeraient les escaliers destinés à conduire au sanctuaire. De plus, la chapelle aurait trente mètres de longueur et serait construite dans le style du vie. siècle, d’après les types nombreux que renferme la Syrie Centrale, de M. de Vogué.

Ces indications, quoique très sommaires, suffiront, croyons-nous, à faire comprendre notre projet de restauration et de construction, qui, du reste, peut se résumer ainsi : garder religieusement ces précieuses substructions, en les enchâssant dans une chapelle qui les conserverait à la science et à la religion.

APPENDICE

APPENDICE

Page 1