‹ Monographie de l'hypogée-martyrium de PoitiersChapitre 24 sur 43 · ET LEUR HYPOGÉE · texte numérisé non relu

ET LEUR HYPOGÉE

Malgré la longueur et l’aridité des expositions et des considérations contenues dans les chapitres précédents, nous essayerons cependant de compléter cette étude en recherchant les événements religieux et politiques auxquels peuvent se rattacher ces 72 martyrs et le monument élevé en leur honneur. 11 est, en effet, de la plus haute importance de savoir ce que sont ces généreux confesseurs de la foi, à quelle époque ils furent martyrisés, à quelle date on leur a élevé ce monument, et quelles ont été les causes de sa violation, de sa restauration et de sa destruction définitive.

I. Documents historiques du ie‘ au ve siècle. — Les martyrologes et le propre du diocèse de Poitiers sont muets sur ces sujets, et les historiens eux-mêmes, que nous avons consultés, ne parlent qu’avec une extrême parcimonie des événements qui se sont passés, pendant les premiers siècles, dans la seconde Aquitaine. Il est cependant un ouvrage dans lequel se trouvent groupés ces quelques renseignements et auxquels sont ajoutés un grand nombre de documents nouveaux et de précieuses considérations. Nous voulons parler de l’ Histoire ecclésiastique du Poitou, écrite et publiée par le R. P. Dom Chamard (1). C’est à ce livre excellent, rempli de science et d’érudition, que nous emprunterons la plupart des citations qui paraîtront dans cette étude.

Nous n’y trouvons, il est vrai, ni noms de martyrs, ni indications d’une persécution quelconque dans la seconde Aquitaine pendant les deux premiers siècles, même dans le chapitre III du premier volume, dans lequel il est question

(1) Dom Chamard. Hist. eccl. du Poitou , vol. Ier, chap. xii, p. 41, 42, 43. Publiée dans les Mémoires des Antiquaires de l’Ouest , années 1874-1880. 2 ’

des martyrs du Poitou. Il n’en est heureusement pas ainsi au sujet du me siècle. L auteur en cite en effet plusieurs qui eurent lieu à la suite de l’édit général de proscription lancé par Maximien, en 286, contre tous les disciples du Christ, dans toute l’étendue de son gouvernement; entre autres, le martyre que Dacianus, préfet du prétoire des Gaules, fit subir à la vierge sainte Foi et à 1 évêque saint Caprais, dans la ville d’Agen, et celui qu’il infligea, en Espagne, à des milliers de chrétiens, en haine de leur foi (1). Il y signale aussi, comme victimes de cette persécution, saint Simplicien, à Poitiers, et dans le pays d’Herbauge en Vendée, une phalange de quarante jeunes gens qui reçurent la palme du martyre par le glaive, et dont quelques noms seulement sont arrivés jusqu’à nous (2). Plus loin, nous lisons dans le même ouvrage : « L’église de » Poitiers 11’ aurait-elle que cette glorieuse légion de héros chrétiens à présenter au respect des » fidèles, qu elle aurait droit d’être fière de ses enfants. Mais ce ne sont pas les seules » perles de sa magnifique couronne. Il faut probablement rapporter à la même persécu- » tion le martyre de saint Clair, honoré dans l’antique ville de Loudun. Nous » dirons la même chose de saint Lucain, martyr » (}) ; et ailleurs : « Dans celte » lutte suprême du christianisme, la ville de Poitiers eut-elle ses valeureux champions de » la foi ? Assurément, car, écrivait au Xe siècle au moins un panégyriste de saint Hilaire : « Cette cité de Poitiers a été favorisée de tous les dons de la munificence » divine, et le Seigneur lui a largement donné la consolation d’être empourprée » du sang de ses martyrs » (4).

De plus, une note du même ouvrage, appuyée sur des passages des Acta Sanctorum, de Tillemont et de M. de Champagny, est formulée ainsi : « Il faut donc nécessairement placer tous les martyrs de la Caille de cette époque (111e siècle) entre les années 286 et 2g3 » (5).

Il est aussi question, dans l’ouvrage cité du savant bénédictin, de saint Savin et de saint Cyprien, martyrisés sur les bords de la Gartempe, en Poitou, par les Huns ariens ; l’un le 11 juillet 438, et l’autre le 14 du même mois et de la même année (6).

II. Date des martyrs. — Voilà donc les seuls documents qui nous restent concernant les martyrs connus du Poitou. Comme on le voit, pas un ne se rattache au ier siècle, pas même à la persécution de Marc- Aurèle, qui pendant le 11e envoya au ciel les martyrs de Lyon, mais seulement à la persécution de Maximien qui eut lieu au 111e, et à quelques martyrs isolés du ve. Est-ce à dire pour cela que les LXX11 qui nous occupent n’ont pas gagné la récompense de leur héroïsme pendant

(1 el 2) Dont Chamard. Hist. eccl vol. Ior, chap. m, p. 41, 42, 43.

(3 et 4) Idem , p. 50 et 51.

(5) Idem , p. 41.

(6) Idem , vol. II, p. 21-25.

l’un des deux premiers siècles ? Nous ne le croyons pas ; niais il est plus que probable qu’ils furent martyrisés comme les quarante jeunes gens du pays d’Herbauge, durant la persécution de Maximien, c’est-à-dire de l’an 286 à l’an 293, et qu’ils ne l’ont certainement pas été pendant le v6 siècle, dans le cours duquel on n’a jamais cité aucune exécution en masse, mais seulement des martyrs isolés.

III. Dates du monument. — Cherchons maintenant à connaître le temps auquel l’Hypogée a pu être construit; nous verrons ensuite quelles doivent être les époques de sa violation, de sa restauration et de sa ruine.

Si l’on s’en souvient, l’étude des vingt-trois croix peintes ou sculptées dans le monument, que nous avons faite au chapitre X, paragraphe iv, a démontré qu’elles ne pouvaient remonter au delà de la fin du vie siècle; les observations épigraphiques et paléographiques des inscriptions (chap. XII, paragr. ni) nous ont aussi amené à reconnaître qu’elles étaient plutôt de la première moitié du vne siècle que de la seconde du vie ; on pourrait donc, ce semble, considérer, sans trop de présomption , que l’érection de ce monument a été faite dans un espace de temps compris entre la seconde partie du vie siècle et la première du suivant. Nous croyons, néanmoins, qu’il ne sera pas inutile de passer en revue les événements qui se sont déroulés dans Poitiers et sa province pendant cette période, car il n’est pas supposable qu’on ait pu se livrer à des translations et constructions du genre de celles qui nous occupent, dans un moment de troubles et de perturbations. Il nous semble nécessaire aussi de pousser nos analyses historiques au delà de cette période, puisque l’usure faite par les serrures sur le jambage de la porte (1), ainsi que celle de la grande et des trois petites marches (2), produite par les pieds des visiteurs, dénotent clairement que le monument, une fois restauré, est demeuré longtemps debout. Consultons donc l’histoire, depuis le vie siècle jusqu’au vme.

IV. Documents historiques du ve au vin0 siècle. — L’histoire de la civitas Pictavorum du vie siècle, excessivement confuse, a été coordonnée avec beaucoup de lucidité par le savant auteur de la Géographie de la Gaule au VIe siècle (5), et nous ne croyons pouvoir mieux faire que de reproduire in extenso ce qui s’y trouve entre les années 561 et 587 ; nous y ajouterons quelques détails plus circonstanciés, que nous puiserons en d’autres ouvrages.

Voici comment s’exprime notre éminent historien, M. Longnon : « ... A » la mort de Clotaire (561), le Poitou fit partie du royaume de Caribert. Le

(1) Chap. IX, parag. vii.

(2) Chap. IX, parag. vi, nos 2 et 3.

(3) Auguste Longnon. Géographie de la Gaule au VIe siècle , p. 561 et 562.

» traité de partage qui suivit le décès de ce roi fit passer cette province à » Sigebert, roi d'Austrasie ; mais il fallut l’enlever à Chilpéric, qui s’en était » tout d’abord emparé. Cependant Chilpéric convoitait toujours la cité de Poitiers, » et, en 574, il chargea son fds Théodebert de la soumettre, ainsi que les autres » cités d’outre-Loire possédées par Sigebert. La paix le força de restituer » ses conquêtes au roi d’Austrasie, et, même après l’assassinat de ce prince, en » 575, il ne put prendre immédiatement la civitas Pictavorum. 11 envoya son fils » Mérovée à la tête d’une armée pour soumettre le Poitou. Mérovée s’arrêta » à Tours, où il épousa la veuve de Sigebert. Pioccolen, qui fut ensuite chargé » de la même mission, mourut au moment où il se disposait à sévir contre » les Poitevins. Ce fut seulement à la fin de l’année ,577 que Chilpéric, fds et » successeur de Sigebert, substitua son autorité à celle de ce prince, et signala » sa prise de possession par la confiscation des biens et par l’exil d’Ehnodius, » comte de la cité de Poitiers. Les Poitevins se prononcèrent en 584, après » la mort de Chilpéric, en faveur de Childebert, leur souverain légitime, et » ils accueillirent le duc Gararic, qui recevait les serments au nom de ce j) prince. Us se résignèrent cependant, pour éviter la ruine de leur pays et la » captivité, à obéir au roi Contran, tuteur du jeune Clotaire, l’unique héritier » de Chilpéric. L’année suivante, une seconde révolte fut réprimée par l’armée » du roi de Bourgogne, et la cité de Poitiers ne fut rendue à Childebert 11 » que par le traité d’Andelot, en 587. »

Dufour, dans son Histoire générale de Poitou (1), donne les détails suivants : « En 567, Chilpéric envahit la Touraine et le Poitou, bat l’armée de Sigulfe et soumet ces deux provinces ; Sigebert et Gontran réunissent leurs armes, donnent le commandement de leurs troupes à Euseius, surnommé Mummole, fds de Peonius, comte d’Auxerre. Celui-ci, après avoir fait prêter serment aux Tourangeaux, marcha sur la capitale du Poitou, qui, malgré une résistance opiniâtre et après un grand carnage, fut cernée et prise. » — En 569, suivant Lecointe, Chilpéric dévasta de nouveau le royaume de Sigebert; puis, en 574, poussé par son fds aîné Théodebert, marcha sur Poitiers, s’en rendit maître et tailla en pièces les habitants. — Childebert reconquit Poitiers en 577; mais Chilpéric, considérant toujours les Poitevins comme ses sujets, les fit marcher, en 578, contre Waroch, un des comtes qui possédaient la Bretagne. 11 lève, en 580, des impôts sur les vignes, qui irritent le peuple et le poussent à la révolte. En cette même année, des épreuves de tout genre accablent les habitants de Poitiers. Vers la fin de septembre 584, une nombreuse escorte, forte de quatre mille hommes, donnée par Chilpéric à sa fille pour se rendre en Espagne où elle devait épouser Récarède, ne dépassa pas le Poitou,

(1) J.-M. Dufour. Histoire générale de Poitou. Poitiers, 1828. Vol. Ior, 1. I, ch. i, et 1. II, ch. i.

mais commit des exactions sans nombre sur son passage ; elle spolia les aumôneries, dépouilla les vignes, enleva les troupeaux, mit en un mot tout au pillage. — En cette même année aussi, 1 e pays devint le théâtre des rapines, des assassinats et des viols d’un certain Védaste, surnommé Avon, don! la troupe de brigands s’était réunie à celle de Childéric le Saxon ; et ces calamités furent suivies de la mort de Chilpéric, à la fin de cette même année. — De nouvelles complications surgirent à la suite de cet événement et contraignirent les Poitevins à chasser de leur capitale les troupes de Childebert et à se soumettre à Gontran, roi d’Orléans, tuteur du jeune Clotaire II, unique héritier de Chilpéric; mais cette soumission ne fut pas de longue durée, car, en 585, le Poitou leva l’étendard de la révolte, fit résistance à main armée, et, ne pouvant soutenir la lutte, fut obligé d’accepter la domination de Gontran. — De nouvelles compétitions s’élevèrent, mais n’atteignirent pas, que l’on sache, cette province, qui, à la suite du traité conclu en 587, entre Gontran et Childebert, devint l’apanage de ce dernier, jusqu’à sa mort, qui arriva en 596. — L’Aquitaine passa alors au fils de Chilpéric, à Childebert II, qui gouverna paisiblement, de 5963613, malgré les compétitions de son frère Théodebert, et Poitiers n’eut à souffrir que de l’application de tous les impôts créés par ses prédécesseurs. — Clotaire 11, fils de Chilpéric Ier, devenu roi de France, en 613 , réunit toutes les provinces que les princes de sa maison avaient divisées, associa au trône, en 622, son fils aîné Dagobert Ier, donna le gouvernement de l’Aquitaine à Sadragésile, qui conserva cet emploi, même sous le règne de Charibert, frère puîné de Dagobert, et mourut en 628, laissant comme héritiers ces mêmes Dagobert et Charibert; ce dernier mourut en 631. — Dagobert, n’ayant laissé l’Aquitaine à son frère que pour en jouir pendant sa vie, donna ces provinces à Boggis et Bertrand, enfants de Charibert, après la mort de leur père (637), et Boggis lui-même les transmit, à sa mort, qui arriva en 688, à son fils aîné Eudes ( 1 ) . <( Charles-Martel, fils de Pépin de Héristall, obtint d’Eudes, dans » les premiers mois de l année 7/ g, une armée complète d’ Aquitains et de Wascons, moyennant )) la reconnaissance formelle des prétentions de l’ancien duc de Toulouse au titre de roi » d Aquitaine et à la souveraineté réelle de toute la Caule méridionale, et puis, après avoir » eu raison dune dernière tentative du soulèvement concentré en Neustrie par ses deux ne- » veux Arnold et Hugues avec l ex-maire Rainfroi, il prit pleine et définitive, possession » du royaume de l Ouest... C est alors qu il consomma l’invasion violente des biens ecclésias- » tiques... Les terres, les dignités de l’Église, inépuisables ressources, livrées en proie à ses » guerriers, eurent bientôt rallié autour de Charles-Martel toute la Gaule Franque; alors,

» mais alors seulement, il put combattre et vaincre les Musulmans qui, dès 712 ou 71 3,

)) avaient franchi les Pyrénées, c’est-à-dire sauver l’Europe, l’Église elle-même et la civilisa-

(1) Dufour. Hist. de Poitou , 1. I*r, chap. i, 1. II, chap. i.

» tion. Les progrès des Arabes en Gaule avaient été singulièrement rapides. Narbonne, )> capitale de la Septnnanie ou de la Gothie-Gauloise , avait été leur première étape (71g) ; » et, dès le printemps de l année 721, le roi d’Aquitaine s’ était vu attaquéà son tour... Après » le sac de Bordeaux, les A rabes se jetèrent à travers l'A quitaine dans toutes les directions, por- » tant partout le fer et la flamme, à la fois dans les montagnes de l’Auvergne ou du Vêlai, et » jusque dans l Orléannais, l Auxerrois et le Sénonais ; mais la grande réputation des richesses » de la basilique de Saint- Martin de Tours étant parvenue aux oreilles d'Abd-el Rahman (chef » des Arabes), il s’occupa de rallier tous ses cavaliers sur les bords de la Charente, et se diri- » gea sur Tours et Poitiers. Sans s’arrêter au siège de cette ville, où toutes les populations » rurales des environs s’étaient réfugiées, il pilla et réduisit en cendres la célèbre basilique de » Saint-Hilaire, et continua sa marche vers Tours. Mais il n atteignit pas les bords de la Loire.

» et dut même se replier sur Poitiers en apprenant l’approche d’une formidable armée de » Francs » (1), et fut défait, à quelques lieues de la ville, par Charles-Martel, à la fin d’octobre 732.

Ajoutons encore quelques renseignements circonstanciés, qui intéressent particulièrement le Poitou et se rapportent aux années qui s’écoulèrent de 628 à 689. Nous les empruntons presque textuellement à un excellent ouvrage de M. Perroud (2). Il y est dit : « Depuis les faibles successeurs de Dagobert jusqu’à Charles- » Martel, partout où on ne voyait prévaloir ni pouvoir central, ni un chef connu, c’est l’évêque » qui commande. Dido, à cette époque, 628, était évêque de Poitiers : il ne semble pas avoir » été inquiété, » au milieu des difficultés qui eurent lieu de 6(6 à 660, et il « était en bons » rapports avec le roi Clotaire II. — La famille Dido devenait chaque jour plus puissante, il » semble quelle ait tenu le premier rang en Gaule durant l’éclipse de la maison de Héristall,

» entre la catastrophe de Grimoald et 1 apparition de Pépin II. Nous en connaissons quatre » membres : Dido, évêque de Poitiers ; Ansoald, son parent et son successeur, qui, en 68g,

» vivait encore ; Gérin, neveu de Dido, un des principaux seigneurs de la cour de Clotaire III,

» en 6S7, puis de Childéric II en 671 , était comte de Poitiers en 673 ; la même famille dis- » posait ainsi, à Poitiers, de tous les pouvoirs. L’autre neveu de Dido, Léodégeaire (saint » Léger ), évêque d’Autun, n’appartient pas à l’histoire de l’ Aquitaine (fy, mais nous ne saurions » séparer les membres de cette maison, constamment unis dans leurs pensées ambitieuses (4).

». Poitiers fut donc administré, pendant près d’un siècle, par cette puissante maison de » comtes et d’évêques. »

I l ressort nettement de ces documents historiques détaillés : que Poitiers, depuis la mort de Clotaire Ier (561), n’eut pas un instant de calme et de tranquillité jusqu’au traité d’Andelot (587) ; que cette ville ne commença à se remettre de ses

(1) Bordier et Charton. Histoire de France. Paris, 1859. Vol. I01', p. 157 et suiv.

(2) C. Perroud. Des origines du premier duché d’Aquitaine. Paris, 1881. Chap. iv, 1. II, lro section; chap. v, lro section, § 2. Le Poitou et la maison Poitevine.

(3) M. Perroud oublie probablement que saint Léger a été pendant plusieurs années abbé de Saint-Maixent, un des plus puissants monastères du Poitou.

(4) Ce n’est pas ici le lieu de relever ce jugement.

souffrances qu’en 596; que, de cette époque à la mort de Clotaire II (628), elle jouit d’une entière prospérité; qu’à partir de cette date, elle conserva cette prospérité, grâce à l’influence ecclésiastique qu’exerça en France la puissante famille Dido, jusqu’au moment où les Sarrasins franchirent les Pyrénées (713); qu’inquiète depuis lors, et plus particulièrement à partir de la spoliation des biens et bénéfices ecclésiastiques par Charles-Martel (729), elle ne retrouva la paix qu’ après la défaite des Sarrasins, qui eut lieu en 733 .

V. Dates des translations et de la construction. — Pouvons-nous conclure d’une manière certaine que les translations des restes des soixante-douze martyrs, ainsi que la construction de l’Hypogée, n’ont pas été faites pendant les troubles qui agitèrent Poitiers de 561 à 585? Non, assurément, puisque la communauté de Sainte- Radegonde existait alors; mais il est difficile de croire qu’on se soit hasardé à construire un édifice de cette valeur, sur des hauteurs qui, avoisinant et dominant la ville, pouvaient, d’un moment à l’autre, être couvertes de soldats hostiles au pays et à la religion, comme cela s’est vu dans la suite, chaque fois que Poitiers fut investi ou attaqué. De plus, le silence que garde Grégoire de Tours, en relations constantes avec Poitiers, sur ces généreux confesseurs de la foi, même dans sa Gloire des Martyrs, écrite de l’an 586 à l’an 587 (1), donne à penser que l’exhumation de leurs reliques et l’Hypogée n’étaient pas faits alors, et qu’il n’osa parler d’un acte aussi important sans preuves monumentées et sur de simples traditions orales qui devaient cependant exister. Il est donc plus que probable que les translations ainsi que la construction doivent être rapportées aux années qui s’écoulèrent de 593 à 613, en nous appuyant sur les événements relatés plus haut, et comme semblent l’indiquer les croix et les inscriptions de l’édifice.

VI. Dates de la violation et de la restauration. — Dans ce cas, la violation qui eut lieu, ainsi que nous l’avons prouvé par l’état des peintures superposées et par la similitude des inscriptions des deux époques, peu de temps après la construction, aurait été un fait isolé dû à quelques ariens ou à quelques juifs qui se trouvaient encore en fort grand nombre alors dans le Poitou; et il serait invraisemblable d’attribuer cet acte de vandalisme à des bandes de soldats ou de perturbateurs, comme cela eût pu arriver en temps de guerres et de discordes, car ce genre de monde, dans de semblables circonstances, ne se serait certainement pas contenté de briser les trois châsses et de disperser les ossements qu’elles renfermaient ; il aurait détruit de fond en comble le monument, ce qui était, du reste, extrêmement facile.

Ainsi donc, la violation et la restauration de l’édifice auraient été opérées au commencement du vu® siècle, et en pleine paix.

(1) G. Monod. Études critiques sur les sources de l’histoire mérovingienne. 1872, p. 44.

VII. Date de la destruction. — Si l’on ne s’en rapportait qu’à la fraîcheur . des peintures qui recouvraient celles de la première époque, on serait porté à croire que la destruction définitive aurait eu lieu peu de temps après la violation et la restauration; mais, en consultant au contraire les événements religieux et militaires qui se sont passés autour de Poitiers, dont nous parlerons au chapitre suivant, cette présomption devient invraisemblable; elle tombe même naturellement lorsque l’on considère combien grande est l’usure des marches, ainsi que celle qui fut occasionnée par le frottement du pêne de la serrure sur l’inscription du jambage de la porte. Ces usures dénotent, en effet, que de nombreuses années se seraient écoulées entre l'époque de la restauration et celle de la destruction, et qu’un nombre considérable de pèlerins a visité ce sanctuaire vénéré.

Quant à la destruction elle-même, nous croyons, d’une part, qu’elle a eu pour cause le manque d’entretien de l’édifice qui a pu résulter des spoliations faites par Charles-Martel des biens et des revenus ecclésiastiques en 719; de l’autre, qu’elle a été opérée par les soldats sarrasins qui, peu avant leur défaite complète, 011732, pillèrent et réduisirent en cendres la basilique de Saint-Hilaire de Poitiers. 11 ne faut pas oublier qu’en faisant le déblai del’Hypogée, nous avons trouvé rompus les murs qui servaient de pieds-droits à la voûte, et la voûte elle-même effondrée et entrée en œuvre. Ajoutons aussi qu après 1 effondrement, une petite partie seulement de cet édifice fut déblayée et habitée ou, du moins, servit d’abri momentané à quelques pauvres ou à quelques soldats, comme le prouvent les traces de feu et de fumée que nous avons constatées dans le coin de droite, en descendant l’escalier, qui touche la porte. Les deux hypothèses précédentes paraissent être les seules admissibles ; mais leur vraisemblance étant égale, nous ne donnons pas la preference à 1 une plutôt qu’à l’autre, et les admettons toutes deux.

Nous sommes donc amené à maintenir notre opinion sur cet important monument, et nous la résumons ainsi : il fut construit, violé et restauré dans une période de quelques années seulement qu’il faut placer entre 593 et 620 environ, et détruit en 719 ou en 733.

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