QUATRIÈME PARTIE
La faune d'Anlicosti est celle d'une Ile continentale^ Elle nous montre deux populations provenant d'un mode de distribution bien différent. L'une, la population animale ter^restre, détachée anciennement de sa souche de la terre ferme, a présenté une suite de modifications plus ou moins considérables, pour l'étude desquelles nous n'avons malheureusement que très peu de points de comparaison, étant donné que l'étude delà faune du Labrador^ est à peine ébauchée. L'autre, la population marine, reçoit constamment des apports des courants marins et a, par suite, un faciès qui lui est moins spécial; mais, là encore, les éléments de comparaison sont rares' entre les espèces de l'île et celles des côtes voisines, et
« 1. In Claus, Traité de Zoologie. Faunes insulaires (Iles continentales, îles océaniques.)
2. Rapport annuel de la Commission GéoL du Canada, 1895, vol. VIII.
3. Depuis 1898 seulement, une station de biologie marine a été installée au Canada sous la direction du professeur E. Ë. Prince. Ce savant zoologiste nous apprend que « le laboratoire de la station canadienne est de forme oblongue et place sur un grand chaland, de sorte qu'il peut être facilement transféré d'un endroit à Tautre, le long de la côto ». Ce laboratoire a d'abord été installé à Saint-Andrewsy Nouveau-Brunswick, dans la Baie des Chaleurs. Il fora, je pense, •a saison d'été, cette année, sur un point de la côte du Golfe Saint-Laurent.
« Dès 1835, nous dit le professeur Prince, sir William Dawson fit des coUec* tions d'invertébrés marins dans son comté natal de Pictou, et en 1858 recueillit d'importants spécimens dans le Golfe Saint-Laurent, au large de Gaspé. En 1859 et les années suivantes, il fit des dragages à l'entrée du Saint-Laurent jusqu'à la Malbaie et poursuivit ses investigations au largo de Petit-Métis de 1876 à 1882.
si les dragages du D'' Packard, du professeur Verrill et surtout ceux du D' Whiteaves, nous renseignent sur la faune des eaux profondes du golfe, la faune littorale en revanche a été peu étudiée et en particulier celle de la côte du Labrador canadien qui nous touche de plus près. Je dirai, en passant, qu'il y a des différences très grandes entre notre faune et celle du Labrador canadien dont nous sommes séparés par un bras de mer de moins de neuf lieues. Gela n'a d'ailleurs rien de surprenant, étant donnée la constitution géologique si différente des rivages. Ici des plates-formes calcaires, presque lisses, avec très peu d'abris pour les animaux, et par places, du sable calcaire grossier ou, dans les anses, de la vase, là, au contraire, de grandes plages de sable siliceux fin contenant du fer magnétique et par endroits, des abris profonds dans les anfractuosités des roches cristallines d'une côte très découpée. Pour citer un exemple, j'ai trouvé dans le sable à la Pointe aux Esquimaux et & Mingan, sur la côte du Labrador canadien, un grand nombre d'oursins plats {Echinarach-
Le D' Robert Bell, en 1858, fit une collection d'invertébrés dans la même région et deux biologistes des États-Unis, le D' J. R. Willis et le D' W. Stimpson, celui-là en 1850 et celui-ci en 1852, dirigèrent d'importantes expéditions de dragages dans la Nouvelle-Ecosse et le Nouveau-Brunswick, dont les rapports sont bien connus et justement considérés comme étant d'une grande valeur. L*ouvrage de Stimpson : Marine Inverteàrateê of Grand Manan, publié en 1853, est depuis longtemps un livre classique de référence. Le D'A. S. Packard et le professeur Verrill ont aussi fait d'importantes collections, principalement dans le Golfe Saint- Laurent, sous les auspices de la Commission des pêcheries des États-Unis. Les investigations postérieures ont porté sur les eaux de la Baie de Fundjy.qui diffèrent à un degré marqué, sous ,1e rapport de la faune, des eaux du Golfe Saint"Laurent.
« Les études biologiques les plus importantes qui aient été faites en Canada sont celles du D' J. F. Whiteaves, qui de 1867 à 1873, fit une collection d'animaux marins et publia des listes de mollusques, etc., |d'une valeur permanente. Un intérêt tout particulier s'attache aux travaux du D' AVhiteaves, attendu qu*en 1871, 1872 et 1873, le Ministère de la Marine et des Pêcheries procura à ce sAvant distingué toutes les facilités pour faire des dragages dans les eaux profondes du Golfe Saint-La ureut, depuis Anticosti jusqu'au Cap-Breton. Les résaltats de ces études, qui sont d'une grande utilité et d'une importance majeure, ont été publiés dans les rapports du Ministère de la Marine (années 1871, 1872 et 1873). Ils embrassent plusieurs observations intéressantes portant directement sur les pêcheries des eaux profondes et côtières. » Supplément du Si* Rapport annuel du Ministère de la Marine et des Pêcheries, Ottawa, 1901. »
nius parmay Lamk.) que les gens du pays appellent des soiiSy alors qu'on n'en trouve pas un seul sur la côte d'Ânticosti.
P*aiine terrestre.
Pour la faune terrestre, ce qui est digne de remarque sur nie, c'est la pauvreté en espèces quand on compare ce que nous avons avec o que l'on trouve sur le continent. Au chapitre des Mammifères, je citerai la liste de ceux que l'on rencontre dans la Péninsule du Labrador, d'après A. P. Low. L'on sera frappé alors du nombre d'espèces qui nous manquent et l'on pourra constater, par exemple, que le vison, qui est si commun à quelques lieues d'ici» ne se trouve pas représenté sur l'île.
Il semble que nous dussions avoir tous les oiseaux des terres voisines et c*est ce qui a presque lieu, en effet, exception faite pour les perdrix dont nous n'avons qu'une seu'e espèce, alors que le Labrador en renferme quatre, d'après le Rapport cité plus haut. Nous ne possédons ni batraciens, ni reptiles, bien que les gr^^nouilles, les crapauds et les couleuvres soient communs sur le côté méridional du Labrador.
Quant aux Insectes, j'ai trouvé, par exemple, à la Pointe aux Esquimaux, le Syipha SurinamensiSy Fabr., alors qu'à l'île nous n'avons que l'espèce plus petite, le Syipha lapvonica^ Hbst., qui y est commune.
Si donc nous retrouvons sur la côte voisine de nombreuses espèces qui ne sont plus représentées sur l'Ile, il ne faut pas en conclure qu'elles n'y ont jamais figuré. Il me semble, an contraire, permis d'admettre que bon nombre d'entre elles y ont existé autrefois et qu'elles ont été surtout détruites sur cet espace très limité par un effet de la concurrence vitale. En outre, pour les grosses espèces, les mammifères, il est fort probable que l'homme a contribué à leur extinction et dans leurs incursions annuelles au printemps sur l'Ile d'Anticosti, il était facile aux Indiens de suivre sur la neige les pistes des rennes*, en particulier, et de les détruire jusqu'au dernier, suivant leur détestable coutume.
Si d'un côté la faune terrestre a perdu bien des espèces, elle a pu, d'un autre, tout comme la flore, en acquérir de nouvelles provenant de la terre ferme. Les 33 kilomètres qui nous séparent de la Péninsule labradorienne et les 60 qui nous éloignent de la Gaspésie ne sont pas une barrière infranchissable
1. On lit dans un Voyage du P. Crespel où il raconte la fin de son hivernage à Ânticosti et sa rencontre d'Indiens venus depuis peu, probablement de Mingan, en canot : « Nous passâmes avec les sauvages le 29 et le 30 avril i737, et la viande d^ours et de caribou ne nous manqua pas ».
pour bien des êtres. Nau$ servons, au contraire, de station de repos, pour ainsi dire, à quantité d'oiseaux qui enlralneni avec eux assez souvent des germes de plantes ou d'animaux et même des spécimens adultes. Étant au mois de septembre, à la chasse aux canards noirs avec M. Malouîn et ses fils, j*aî été, à ce sujet, témoin d'un fait intéressant. Nous sortions le matin de notre petit camp de la Pointe aux Graines, quand nous vîmes s'abattre sur les bords de la mare où nous allions chercher l'eau destinée à faire le thé, une bande de chevaliers {Totanus melanoleucus), semblant venir de la côte de la Gaspésie située à plus de 60 kilomètres. Un coup de fusil destiné * à nous fournir les premiers éléments de notre repas en tua quelques-uns, et sur la patte de Tun d'eux, je trouvai Vixée une énorme sangsue* qui avait enlevé, comme à l'emporte-pièc^, une petite rondelle de la peau du larse et était fixée sur le périoste. Cette hirudinée aurait très bien pu être à l'époque de sa ponte et peupler d'un seul coup toute la mare, d'od aux crues du printemps, les jeunes sangsues se seraient répandues dans les nombreux pelits étangs du voisinage.
Voilà donc le cas d'un ver adulte apporté sur l'île. Combien d'autres invertébrés n'ont-ils pu y venir, principalement sous forme d'œufs collés aux pattes ou aux plumes des oiseaux ? Quoi qu'il en soit de ces apports, bien des espèces animales qui existaient sur l'Ile ont disparu, et beaucoup d'autres qu'on y rencontre actuellement n'ont pu y être transportées depuis la séparation du territoire qui nous occupe avec la terre ferme, et se sont plus ou moins modifiées.
Faune marine ^
Étant donnés l'uniformité de notre côte calcaire, la pureté de l'eau, son faible degré de salure, le peu de profondeur du Golfe Saint-Laurent qui n'est qu'un bassin d'érosion, la faune marine présente une rareté relative des espèces et une multiplicité parfois considérable de leurs individus.
Sans parler des espèces migratrices qui viennent régulièrement à chaque printemps, notre faune marine nous est venue et nous arrive encore du Labrador océanique, du Groenland et peut-être môme d'Islande. Il me souvient, en effet, à propos de cette dernière région, que l'un de mes
1. Ce spécimen ayant été malheureusement égaré dans un envoi n'a pu être déterminé.
2. Mes dragages n'ont pas, en général, dépassé trente brasses. Pour les animaux des profondeurs plus considérables, voir Whiteaves, Catal, of Marine Invertebrata. Il ne s'agit plus, du reste, alors, de la côte d'Anticosti, mais du fond même du golfe Saint- Laurent, ce qui sort des données de ce travail.
camarades du Muséum, le D' Henri LabonneS m'a montré des brachiopodes qu'il avait rapportés des côtes d'Islande et qui me rappellent tout à fait ceux que j'ai trouvés ici.
Un autre trait remarquable de celte faune est le nanisme des espèces. A mon arrivée ici, celle parlicuiarité est une de celles qui m'ont le plus frappé, étant donné que j'avais encore présentes à l'esprit les dimensions des espèces semblables que j'avais eu l'occasion d'observer maintes fois sur la côte bretonne, au laboratoire de Concarneau, où mon regretté et vénéré Maître, Georges Pouchet, m'avait offert la plus large hospitalité matérielle et intellectuelle, quatre étés durant. Ce nanisme est peut-être en partie produit par la rareté de la nourriture résultant du peu de matières organiques en suspension et par le milieu relativement froid où l'animal ne trouve pas son optimum de croissance^.
Enfîn, je signalerai un fait concernant plus spécialement la zone littorale et d'une grande Importance au point de vue de sa faune. U s'agit des glaces qui, pendant l'hiver, recouvrent la plate-forme littorale sur laquelle, par instants, lors de la basse mer, elles fînissent par adhérer plus ou moins fortement. C'est alors qu'elles englobent les algues, les petits animaux marins qui n'ont pas fui dans les profondeurs, et les pierres les moins solides.
Au printemps, dans la dernière quinzaine de mars, en général, ces glaces sont entrainée^ au large par les vents de terre, à la mer haute, emportant avec elles toute la flore et toute la faune de ces immenses plateaux calcaires qui font à l'Ile une bordure de récifs.
Ces plateaux qui constituent la zone littorale apparaissent alors dénudés et polis, je dirais presque décapés.
Mais bientôt l'eau de mer se réchauffe et tout ce qui dormait dans celte eau au voisinage de zéro se réveille. L'ensemencement se produit bien vite et l'immense plate-forme qui, au départ des glaces, ne montrait plus que la teinte grise de la roche, se colore de nouveau du vert des jeunes algues. Les petits invertébrés marins arrivent ainsi que les poissons qui leur font la chasse, et les moules minuscules, qui s'étaient logées à l'automne dans les fissures de la pierre qu'elles indiquaient de leur teinte noir bleu, commencent à grossir. La vie reprend sur ces plateaux, il y a quelques semaines, presque complètement déserts.