‹ Monographie de l'Ile d'AnticostiChapitre 18 sur 154 · ACTE DE CONCESSION DE l'iSLE d'aNTICOSTY · texte numérisé non relu

ACTE DE CONCESSION DE l'iSLE d'aNTICOSTY

« Jacques Duchesnau, chevalier, conseiller du roy en ses conseils, intendant de la justice, police et finances en Canada, Acadie, Terre-Neuve et autres pays de la France septentrionale.

« A tous ceux qui ces présentes verront, salut : Sçavoir faisons, que sur la requête à nous présentée par le sieur Louis JoUiet, demeurant à Québec, à ce qu'il nous plust luy vouloir accorder en titre de fief et de seigneurie, haute, moyenne et basse justice, risle d'Anticosly, située à l'embouchure du fieuve Saint-Laurent, dans laquelle il désirerait faire des establissements de pesche de molue verte et sèche, huiles de loups-marins et de ballaines et par ce moyen commercer en ce pays et dans les Isles de l'Amérique ; Nous, conjointement avec Monsieur le comte de Frontenac, conseiller du roy en ses conseils, gouverneur et lieutenant-général pour Sa Majesté en Canada, Acadie, Isle de Terre-Neuve et autres pays de la France septentrionale, et en considération de la découverte que le dit sieur JoUiet a faite du pays des Illinois, dont il nous a donné le plan, sur lequel la carte que nous avons envoyée depuis deux ans à Monseigneur Colbert, ministre et secrétaire d'État, a esté tirée, et du voyage qu'il vient de faire à la Baye d'Hudson pour l'interrest et l'avantage de la ferme du roy en ce pays, avons au dit sieur Jolliet donné, accordé et concédé, donnons, accordons et concédons par ces présentes la dite Isle d'Anticosty, estant à l'embouchure du fleuve Saint-Laurent, pour en jouir, par luy, ses hoirs et ayans cause à l'avenir en titre de fief, seigneurie, haute, moyenne et basse justice, à la charge de la foy et homage que le dit sieur Jolliet, ses dits hoirs et ayans cause seront tenus de porter au château Saint-Louis de Québec, duquel ils relèverout, aux droits et redevances accoutumés et aux désirs de la coutume de la prévosté et vicomte de Paris qui sera suivie pour cet égard par prévision en attendant qu'il en soit autrement ordonné par Sa Majesté, et que les appelalions du juge qui pourra être estably au dit lieu ressortiront pardevant le lieutenant-général de Québec, en attendant qu'il en soit estably un plus proche de la dite Isle d'Anticosty; comme aussi qu'il tiendra et fera tenir feu et lieu par ses tenanciers sur les concessions qu'il leur accordera, et faute de ce faire qu'il rentrera de plein droit en possession d'icelles, et conservera, le dit Jolliet, et fera conserver par ses tenanciers les bois de chesne ' qui se trou-

1. Le chêne n'existe pas sur l'ile. D'après le Seventh Report of the Montréal Horticultural and Fruit Growers Association of the Province of Québec, l'extrême limite Nord du chêne blanc {Quercus alba) serait Québec.

veront propres pour la construction des vaisseaux dans l'étendue de la dite isle, et qu'il donnera incessamment avis au roy ou à nous, des mines, minières, ou minéraux si aucuns s'y trouvent, et laissera et fera laisser tous chemins et passages nécessaires, le tout sous le bon plaisir de Sa Majesté de laquelle il sera tenu de prendre la confirmation des présentes dans un an.

« En témoin de quoy nous avons signé ces présentes, à icelles fait opposer le sceau de nos armes et contresigner par notre secrétaire.

« Donné à Québec en mars mil six cent quatre-vingt.

Signé : Duchesnau.

« Registre au greffe du Conseil souverain à Québec par moy greffier en chef eniceluy soussigné.

Signé : Peuvret. »

Voilà donc Jolliet en possession d'Anticosti, au printemps de 1680, alors que la navigation est redevenue possible. Aussi ne tarde-t-il pas à y aller et à défricher un petit coin. L'année suivante, il s'y installe avec sa famille, composée de sa femme* et de quatre enfants, et avec son personnel qui comprend cinq hommes el une servante. Il a en outre apporté avec lui six fusils et deux bêtes à cornes qui pourront pâturer dans les quelques arpents défrichés. Peu à peu son installation première s'améliore. Pendant ce temps, de concert avec son frère Zaccharie et des parents de sa femme, il continue l'exploitation des îles de Mingan.

« En 168S, nous dit M. Margery, il avait déjà hiverné deux fois à Anticosti, dans la maison qu'il avait fait faire et r hiver lui avait paru beaucoup moins rude qu'à Québec. Il avait fait élever aussi aux îles Mingan une autre maison et un magasin pour fournir aux sauvages leurs petites commodités.

« Tout l'avantage de ces dernières îles était, comme pour

1. Claire-Françoise Bissot, que Jolliet épousa en octobre 1673, in J. Edmond Roy, Seigneurie de Lauzon.

Anticosti, dans les bons mouillages, dans l'abondance de la morue et du loup-marîn, dont l'huile et les peaux se vendaient un bon prix. L'été, JoUiet péchait au Nord de ces îles, dans plusieurs rivières, cinq à six milliers de saumons. Jolliet, au moyen de ces deux établissements, songe dès lors à approvisionner la colonie. Il fournissait du poisson à tout Québec et à la plupart des soldats; mais cet approvisionnement demandait autre chose que la petite barque dont il pouvait disposer, et en I680, il demandait au roi de lui prêter un navire pour quatre ans, afin d'agrandir cette entreprise et d'employer à la navigation les jeunes Canadiens (ses compatriotes) qui seraient ainsi détournés de la vie libertine qu'ils menaient dans le bois. »

Le baron de Lahontan' nous renseigne de la façon suivant sur l'entreprise du premier seigneur d'Anticosti : « Le fleuve Saint-Laurent a 20 ou 22 lieues de largeur à son embouchure, au milieu de laquelle on voit l'île d'Anticosti qui en a 20 de longueur. Elle appartient au sieur Jolliet, Canadien, qui y a fait faire un petit magasin fortifié, afin que les marchandises et sa famille soient à l'abri des surprises des Esquimaux. Ces Esquimaux sont des peuples féroces qu'on n'a jamais pu humaniser. Ce n'est pas avec eux, mais avec d'autres nations sauvages, savoir les Montagnais et les Papinachois, qu'il trafique d'armes et de munitions pour des peaux de loups-marins et quelques autres pelleteries. »

Dans son histoire si documentée de la Seigneurie de Lauzon, M. J.-E. Roy, maire de Lévis, nous apprend quels sont les articles dont s'était muni Jolliet pour ses exploitations d'Anticosti et de Mingan et autres postes.

Son beau-père, « François Bissot (originaire de Pont- Audemer), avait d'abord commencé son premier établissement de pêcheur à l'île aux CEufs, puis il avait installé sur la terre ferme différents postes échelonnés de distance en distance faisant du havre de Mingan son chef-lieu. Après sa

1. Baron de Lahontax. Mémoires de l'Amérique septentrionale. Vol. II, p. 8 et 9.

mort, en 1679. Louis Jolliet et Jaques de la Lande se firent concéder les îlets de Mingan échelonnés en face de la côte. Jolliet possédait déjà Anticosti. Ils fixèrent des postes un peu partout, au Mécatina, à l'île Sainte-Marie, dans la baie Saint- Augustin. Jolliet et de la Lande s'associèrent d'abord Denis Guyon, bourgeois de Québec, et Marie Laurence, veuve d'Eustache Lambert, pour exploiter ces postes. On frétait les bâtiments à Québec.

(( Un bâtiment avait d'ordinaire six hommes d'équipage auxquels on donnait de vingt-cinq à trente livres par mois. Le chargement se composait de fusils, de fer à flèche, battefeux, haches, capots, couvertes, rasades, étoffes bien voyantes, chaudières, bains de morue, pour faire la traite, des planches, du clou, des balles, de la poudre, du pain, des pois, du sel, dn lard. » On y trouvait également : «• grandes manches avec galons, grands et moyens capots, grands bonnets doubles avec galon, justaucorps, fil, iroquoises, blé d'Inde, justaucorps galonnés de faux argent, iroquoises bleues, vinaigre, chandelles, beurre de France, eau-de-vie, chemises de traite, chapeaux, couvertes de Rouen, vin, tabac, draps de Limbourg, arcanson, prunes, hains, couteaux à trancher la morue, lignes, rets à hareng ».

Tout semblait aller pour le mieux dans les différentes installations de Jolliet quand, dans l'automne de 1690, William Phips, en allant assiéger Québec avec une flotte de trente-cinq vaisseaux montés par plus de 2000 hommes, s'arrêta à l'île d'Anticosti et à Mingan, détruisit les établissements de pêche et fit prisonniers Jolliet et sa femme ainsi que plusieurs pêcheurs, et les emmena devant Québec où il mit le siège dans le mois d'octobre.

Après de vaines tentatives, la flotte assiégeante, avant de reprendre la route de Boston, échangea ses prisonniers contre des prisonniers anglais détenus à Québec.

Ces déboires ne découragèrent pas le hardi explorateur, et en 1697, il loua pour cinq années, des héritiers Bissot, « les parts qu'ils possédaient dans la seigneurie de Mingan,

sur la terre ferme depuis l'île aux Œufs jusqu'à la baie des Espagnols... pour y faire du négoce ' ».

Entre temps, il n'oubliait pas qu'il était hydrographe et publiait en 1698 la carte d'Anticosti, que je reproduis ici et dont je dois la communication à M. Ernest Gagnon.

La date exacte et le lieu de la sépulture de Louis Jolliet sont inconnus. Cette date est placée par les historiens entre 1699 et 1701; quant à la sépulture, voilà ce qu'en dit l'abbé Ferland : « Nos registres ne présentent aucun acte qui puisse faire connaître le lieu de la sépulture de Louis Jolliet... 11 est probable qu'il sera décédé dans son île d'Anticosty, où il se rendait chaque année pour la traite et la pêche du loupmarin. »

En 1725, par un acte daté du 12 avril de la môme année, les trois enfants de Louis Jolliet, savoir, Charles Jolliet, sieur d'Anticosti, Jean Jolliet, sieur de Mingan, et Claire Jolliet, épouse de Joseph Fleury de la Gorgendière, héritèrent de l'île d'Anticosti par parties égales et indivises.

Le 18 du mois d'avril 1725, le sieur Joseph Fleury de la Gorgendière, négociant en la ville de Québec, déclare ^ « que sur le fief d'Anticosti, il y a dans la partie de l'île qui donne partie dans le fleuve Saint-Laurent et partie dans la Baie ^ et du côté Nord, deux établissements à la distance de 25 lieues, ou environ, l'un de l'autre, occupés par le dit sieur Charles Jolliet d'Anticosti et ses engagés, sur lesquels établissements, il y a, sur chacun, une maison de bois de 20 pieds en quarré et 8 à 10 arpents de désert*.

« Qu'au bas de la dite île, il y a un établissement de pêche sédentaire pour la morue, tenu par les dits sieurs Jolliet.

« Que sur le dit fief des isles Mingan, il y a, sur une des isles du dit fief, du côté du dit fleuve, une maison de bois de

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