‹ Monographie de l'Ile d'AnticostiChapitre 2 sur 154 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Le 9 avril 1896, au retour d'un voyage au Brésil et à la République Argentine, je trouvai, en arrivant en rade à Dunkerque, un télégramme de M. Daniel Robinot de la Pichardais, qui veut bien m'honorer de son amitié, et dans lequel il m'annonçait Tachât de l'île d'Anticosti par M. Henri Menier, le grand industriel. Il m'informait, en outre, que son frère aîné, M. Ernest Robinot de la Pichardais, ami personnel de M. Henri Menier, sachant que le nouveau propriétaire d'Anticosti désirait installer dans son île un médecin qui fût un peu naturaliste, lui avait demandé de me confier ce poste si intéressant. Quelques jours après, M. Henri Menier voulait bien me nommer médecin de son immense territoire oii je viens d'entrer dans ma neuvième année de fonctions.

Vers le milieu du mois suivant, en compagnie de M. Georges Martin-Zédé et de M. Robert Eustache, le secrétaire général d'Anticosti, tous les deux amis de M. Menier, je partais du Havre avec le nouveau propriétaire de l'île, à bord de son yacht Velleda\ en route pour Anticosti, où il allait prendre possession de son incomparable domaine.

En arrivant sur les côtes de Terre-Neuve, nous avons ren-

1. Ce yacht à vapeur que, M. Henri Menier a remplacé depuis par un autre plus grand encore, la Bacchante, se trouve figuré comme modèle du genre dans l'Almanach Hachette de 1901, p&ge 401.

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contré le courant froid venu du pôle et charriant d'énormes icebergs, dont j'aurai à parler dans le chapitre de la Météorologie. Après avoir doublé le cap Race, nous avons dû mouiller pendant vingt-quatre heures, par une brume intense, sur le banc de Saint-Pierre', pour de là gagner les îles françaises de Saint-Pierre et Miquelon, afin de prendre le syndic des pilotes du Saint-Laurent venu nous y attendre. Au départ de ces îles, la brume était toujours aussi forte et ne nous a laissés qu'à notre arrivée à l'île d'Anticosti qui, heureux présage, nous apparut à l'horizon dans un rayon de soleil.

Le 2 juin, la Yelleda jetait l'ancre à la baie Ellis, baie profonde donnée en toute propriété à M. Henri Menier par le Gouvernement anglais. Alors, pendant près de trois mois, nous avons excursionné, un peu de tous côtés, en faisant une inspection minutieuse de la côte et en remontant dans le lit de plusieurs rivières, seul moyen qui nous permît, à cette époque, d'explorer quelques endroits de l'intérieur de l'île, défendue par une forêt vierge très difficilement pénétrable.

Depuis, c'est en profitant des voyages des bateaux qui font le service de l'île, des explorations^ faites avec M. Henri Menier et de nombreuses excursions sur la côte et dans l'intérieur, que j'ai pu rassembler les documents qui font l'objet de ce travail. Mais j'avais déjà profité de cette première vue d'ensemble pour me faire une idée générale du pays au point de vue de l'histoire naturelle et recueillir de nombreux échantillons que j'ai remis au Muséum à mon retour en France, en septembre de la même année. Malheureusement pour moi, je me trouvais dans la période des vacances de l'Université, et quelque temps après, je partais pour prendre définitivement mon poste à Anticosti, sans avoir pu rencontrer aucun des

1. Pour occuper nos loisirs sur le Banc, nous nous sommes livrés, par 58 mètres de profondeur, à la pêche de la morue. Outre ce poisson, nos lignes ont ramené des échantillons du fond. C'est ainsi qu'un de nx^s hameçons a accroché une anémone [Urticina crassicornis) qui était attachée à une ascidie {Boltenia bolteni), fixée elle-même à une pierre calcaire recouverte d'une algue (Litholliamnium glaciale). Nous retrouverons ces mêmes espèces le long des côtes d'Anticosti.

2. Je mentionnerai particulièrement le voyage de la Bacchante en 1903 et notre exploration aux sources de la rivière Jupiter.

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professeurs, et obtenir sur ma collection des renseignements qui m'eussent été si précieux.

Le 26 avril suivant, à la réouverture de la navigation, je reçus une lettre du Directeur du Muséum, mon illustre et vénéré maître Alphonse Milne-Edvvards, lettre datée du 6 novembre 1896, dans laquelle il voulait bien me remercier des échantillons collectionnés à l'intention de cet établissement scientifique où j'ai passé de si bonnes années.

Je ma trouvais donc, à mon retour en Canada, résider dans une île, non seulement très mal connue, mais sur laquelle, à part la géologie et quelques notes de botanique, d'histoire et de géographie disséminées çà et là, on avait écrit plusieurs brochures remplies d'inexactitudes. Quelques-uns de ces écrits, auxquels je ne m'attarderai pas et qui sont cités à la fin de cet ouvrage dans la Bibliographie, étaient destinés à faire valoir l'île dans un but spéculatif et rien alors n'était trop beau. Sur la couverture de l'un d'eux*, on peut voir un homme à cheval poursuivant un élan {Alces americaiius, Jar.), l'orignal des Canadiens-Français; et comme produits de la flore cultivée, des pommes, des poires, des raisins, etc. ; or, V Alces americanus n'existait pas sur l'île à notre arrivée, pas plus, du reste, que les arbres fruitiers.

Dans une autre brochure, il est dit : « J'ai observé les oiseaux suivants... Un grand nombre de canards (lac Gamache, baie de la rivière à la Loutre, rivière aux Becscies), parmi lesquels le canard du Labrador [Cmnpetolœmeus Labrador lus), espèce très rare et que les naturalistes croyaient même éteinte., parce que, depuis 1878, on n'en avait plus pris, sur le continent américain, un seul individu. » Or, bien que j'aie vu des milliers de canards, et qu'il m'en soit passé des centaines dans les mains, je n'ai jamais rien observé, de près ou de loin, qui ressemblât à un canard du Labrador^.

Sans insister davantage sur les autres brochures, on comprendra mon désir de connaître mieux ce pays qui, étant don-

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