Mgr Cil. GuAY, loc. cit
Depuis la mort de Louis Jolliet, l'île est restée indivise pendant deux cents ans. Dans les cinquante dernières années, les différents héritiers ou possesseurs, ainsi que le Gouvernement canadien, ont fait procéder à des examens ' de l'île qui se sont, en général, bornés au littoral et étaient tous très enthousiastes.
L'un d'eux est celui de MM. Alex. Luders Light, ingénieur en chef des chemins de fer du gouvernement de la Province de Québec, et J. Timbers, agronome connu de Norfolk.
Un autre a été fait par M. Saint-Gyr, mais son rapport déposé aux Archives du Gouvernement, où j'en ai pris connaissance, n'a pas été publié. Cet arpenteur de la Province de Québec vint à Anticosti en 1888 et dressa à la Baie-des- Anglais, acluelleraent Baie-Sainte-Claire, le plan d'une ville dont on trouve encore le tracé jalonné dans la forêt. En février de la même année, il traversa l'île dans sa plus grande largeur. Jusque-là, à part les Indiens montagnais, qui, au printemps, traversaient Anticosti en différents endroits, du havre Sauvage à la rivière aux Becscies, par exemple, pour chasser l'ours et la loutre, tous les habitants, qui étaient surtout des pêcheurs, n'avaient jamais pénétré dans l'intérieur au delà de quelques kilomètres.
Enfin, en 1895, plusieurs héritiers demandèrent la licitation de l'île et, le 16 novembre de la même année, l'île d' Anticosti fut vendue devant le notaire William Noble Campbell, de Québec, à M. Henri Menier qui, à partir de ce jour, en devint le seul, légitime et indiscutable propriétaire, et se trouva être, par ce fait, un des plus grands propriétaires terriens du monde.
A partir de ce moment, l'île reçut une impulsion nouvelle. Les constructions s'élevèrent comme par enchantement (maisons d'habitation, église, école, magasins, hôpital, boulange-
1. Luders Light and J. Timbers, Anticosti, its climate and resources. Brochure de 38 pages, publiée à Londres. « In september 1886, an examination of the Island Anticosti for the purpose of testing its agricultural capabilities, its climate, soil, timbcr, fisheries, etc. »
rie, entrepôts, scieries*, abattoir, etc.) à la Baie-Sainte-Glaire d'abord, puis à la Baie-Ellis.
Bientôt, les défrichements s'agrandirent, les fermes se fondèrent, deux homarderies furent construites et l'exploitation forestière, agricole et des pêcheries commença. Il fut encore installé deux parcs à renards pour l'élevage des renards argentés qui sont nombreux sur l'île et dont la fourrure est si précieuse. Pour que toutes ces richesses puissent avoir un débouché facile, il était nécessaire d'aménager la Baie-Ellis qui est un havre excellent, mais qui ne présentait aucune facilité d'embarquement ni de débarquement. C'est pour remédier à ce grave inconvénient que M. Henri Menier fit construire un appontement de 1100 mètres de longueur, — plus d'un kilomètre !
Le 29 juillet 1902, à 9 h. 30 du matin, en revenant d'un voyage fait autour de l'île, à bord du Savoy, avec M. Georges Martin-Zédé^ et mon ami T. Obalski, nous accostions à quai, à la Baie-Ellis. C'était la première fois que pareille chose arrivait à un steamer à Anticosti, et cette définitive et efficace prise de possession d'un aussi immense territoire était bien faite pour nous réjouir.
Pour la mise en valeur de cette île sur laquelle jusqu'alors il n'y avait presque rien de fait, M. Henri Menier installa à la Baie-Sainte-Claire, dès le mois de mai 1896, un assez nombreux personnel, ainsi qu'un agent à Québec.
Presque toute la population étant catholique, c'est un ministre de ce culte, à titre de chapelain, qui réside parmi nous, à la Baie-Sainte-Glaire. Depuis l'an passé, ce poste est occupé par un aimable prélat, M^"" Charles Guay, protonotaire apostolique, auteur des intéressantes Lettres su?' l'île d'Anti-
1. Une scierie fut également installée au Grand Mac Carthy, puis transportée au Camp-Caron.
2. M. Georges Martia-Zédé, dont les bureaux sont à Paris, 103, rue Miromesnil, est le neveu du général Zédé, l'ancien gouverneur militaire de Lyou. Depuis i896, il est venu régulièrement passer chaque été à Anticosti, muni des pleins pouvoirs de M. Henri Menier, imprimer aux différentes entreprises une direction conforme aux vues du propriétaire.
co^/f, auxquelles je renverrai pour les détails complémentaires d'histoire' sur lesquels je ne puis m'étendre.
La Baie-Saintê-Claire est pour le moment l'endroit habité le plus important de l'île et le siège de l'administration. Il y a, en outre, comme centre habité, le village de l'Anse-aux- Fraises où se trouvent vingt et une familles, puis différents points du littoral du côté Sud, en allant jusqu'à la Baie-du- Renard, où se rencontrent çà et là une famille ou deux.
Gomme il a été dit plus haut, le recensement général de la population a donné oOO habitants au l^"" janvier 1903. Il faut y ajouter, mais en été seulement, une importante population flottante de deux à trois cents pêcheurs et ouvriers de différentes sortes, terrassiers, menuisiers, défricheurs, ouvriers agricoles, etc. Les ateliers de menuiserie, la forge, la plomberie, etc., ont des ouvriers sédentaires, venant la plupart de Québec. Quant aux hommes valides du pays, ils sont occupés toute l'année, en dehors de la saison de pêche, pour le compte du propriétaire.
Dans ces conditions, le bien-être et la situation morale et matérielle des employés et ouvriers sédentaires a toujours été en s'améliorant ; aussi, nombreuses sont les demandes de ceux qui désirent venir habiter notre point géographique.
Par ce qui précède, on a vu que la fortune de l'île a été très changeante; il en a été de même de ses noms, comme nous le verrons plus loin. Ses liens gouvernementaux ont également varié plusieurs fois et Anticosti a été rattaché, tantôt au Canada, tantôt au gouvernement de Terre-Neuve.
1. On pourrait également consulter à ce sujet et pour divers renseignements la collection des principaux journaux de la Province de Québec depuis 1896. Je citerai en particulier : La Semaine commerciale, Québec. Article de M. Charles de Guise, avocat, 21 juillet 1899; La Presse, Montréal. La grande Colonie française de M. Henri Menier, 15 juillet 1899; Le Courrier du Canada; La Patrie, Montréal, 15 juillet 1899 * ; Le Soleil, Québec, 29 août 1898, juillet 1899, 2 mars 1901, ete. ; L' Événement, Québec, 12 juillet 1899; The Québec Daily Telegrapk, july 19 et july 26-1899.
Puis en d'autres pays : New-York Herald, july 6-1896; Le Journal, Paris, 19 août 1896; Ainslee's Magazine, New-York, february 1901.
1. La plupart des dates des articles de l'année 1899 correspondent à une excursion des journalistes de la Province de Québec à l'île d'Anticosti.
Avant d'examiner cette question et pour sa compréhension plus complète, il est bon de rappeler que sous le régime français, ce qu'on appelait le Labrador était beaucoup plus étendu que maintenant. Le contour de ses côtes partait des îles de Mingan pour finir à la baie d'Ungava. A cette époque, la partie de la côte du Labrador qui bordait au Nord le golfe Saint-Laurent et que depuis on a appelé le Labrador laurentien, ou canadien, ou encore Côte Nord, « était censée renfermée dans la Province de Québec ^ Antérieurement à l'année 1791, tout le pays qui porte aujourd'huiMe nom de Haut et de Bas Canada s'appelait la Province de Québec; mais comme la direction des affaires d'un pays aussi étendu présentait des difficultés, on jugea à propos de la diviser en deux provinces, afin d'en faciliter le gouvernement, et d'en rendre la marche plus efficace; ce plan fut sanctionné par acte du Parlement d'Angleterre.
« La province du Bas-Canada est bornée au Nord par le territoire de la Compagnie de la baie d'Hudson; à l'Est, par le golfe Saint-Laurent, la rivière Saint-Jean et la côte du Labrador^ qui, conjointement avec l'île d'Anticosti, fut finalement annexée au gouvernement de Terre-Neuve, par un acte du Parlement d'Angleterre, en 1809... »
Ce Labrador laurentien, occidental ou canadien, ne figure pas sous ce titre dans les cartes actuelles. On n'y trouve plus qu'un Labrador océanique, oriental, dépendant de Terre- Neuve. Enfin, certains géographes et géologues appliquent le nom de Labrador ou mieux de péninsule du Labrador à la