‹ Monographie de l'Ile d'AnticostiChapitre 38 sur 154 · Elisée Reclus, loc. cil · texte numérisé non relu

Elisée Reclus, loc. cil

qae, pour la pluie, il en tombe moins qu'à Québec et à Montréal qui n'ont jamais passé pour des villes pluvieuses. Quant à la brume, effroi du navigateur, celui-ci en trouve toujours trop, môme si elle ne dure que quelques heures, surtout dans un golfe et à proximité des côtes; mais, alors que la côte Sud de Terre-Neuve ainsi que les îles de Saint-Pierre et Miquelon restent souvent des semaines entières dans la brume, il est rare que l'île d'Anticosti y reste une journée.

L'aimable gardien du phare de la pointe Ouest, M. Malouin, a un détonateur qui tire, toutes les vingt minutes, en temps de brume, une cartouche au fulminate, faisant le bruit d'un canon. Par conséquent, l'observation de la brume est faite d'une façon rigoureuse nuit et jour, et dès qu'elle apparaît, le détonateur fonctionne et nous l'entendons très bien de la Baie Sainte-Claire distante de 4 kilomètres et demi par la route et de 3 kilomètres environ en ligne droite. M. Malouin m'a fourni, pour l'année 1901, le nombre des heures de brume, qui s'élève à 364, ce qui nous fait un peu plus de 15 jours pour toute une année. Dans cette période, je relève seulement quatre fois 24 heures consécutives de brume, le 30 mai) le 3 juin, le 9 juin et le 31 juillet, et une seule fois 26 heures de suite, le 28 août. Le reste du temps, la brume dure 1, 2,, 3, etc., jusqu'à un maximum de 14 heures qui s'est produit trois fois, le 13 mai, le 17 juillet et enfin le 24 décembre, alors que la navigation est fermée (depuis le 20 novembre) et les lumières des phares éteintes depuis le 1"' décembre).

La brume, du reste, ne fait le plus souvent qu'entourer l'île sans la pénétrer. Aussi nous est-il arrivé plus d'une fois de voir les deux bras de mer de l'estuaire du Saint-Laurent, ou seulement l'un ou l'autre, suivant la direction des vents, couverts d'une brume opaque, d'entendre tonner le détonateur de la Pointe Ouest, alors que le soleil brillait à la Baie Sainte-Claire. Nous nous trouvions dans une île de soleil qui, comme un coin, avait fendu le brouillard.

La brume semble ici avoir deux origines, l'une locale, l'autre océanique. La première se produit sur place, par une

atmosphère calme, et est toujours l'annonce d'un changement de temps accompagné de vent. L'autre semble nous arriver des bancs de Terre-Neuve ' par le détroit de Cabot, ou tout au moins de la partie du Golfe située entre l'île et ce détroit.

Vents. — On a pu être étonné de voir que j'indiquais plus haut le Nord-Ouest comme le vent du beau temps. C'est, en effet, ce qui a lieu pour toute cette région de l'Amérique où les vents de la partie Ouest, qui se sont, pour ainsi dire, essuyés sur le Continent américain, sont des vents secs. Les vents de la partie Est, au contraire, qui se sont saturés d'humidité sur l'Atlantique, sont les vents qui nous donnent la pluie et la neige. C'est exactement l'inverse de ce qui se passe en France.

Ces mouvements de l'atmosphère sont violents et fré-

1. En faisant route pour Anticosti, avec M. Henri Manier, à bord de soa yacht, nous avons vu, au voisinage des bancs de Terre-Neuve, à la fin de mai 1896, plusieurs icebergs, dont deux énormes, entraînés vers ces bancs par le courant polaire qui rencontre alors le Gulf Stream dans les eaux duquel se fondent ces glaces flottantes.

« La rencontre des deux^ courants est la principale cause de ces brouillards qui caractérisent les parages orientaux de Terre-Neuve. Au printemps, en été, en automne, quand le courant du Golfe a la prépondérance dans ces mers, les vapeurs s'élèvent en abondance des eaux soudain refroidies et souvent la mer se recouvre de brouillards sur des espaces grands comme la France ou même comme une moitié de l'Europe. Les récits des marins qui, pour la plupart, ne connaissent de Terre-Neuve que ses approches et ses ports de la côte sud-orientale, tendent à faire confondre l'île elle-même avec les Bancs, et d'ordinaire on parle du climat terre-neuvicn comme si une brume intense en était le phénomène permanent. Lors des vents du Sud et du Sud-Ouest, il est vrai, les brouillards des Bancs sont roulés par un tapis formé par le courant aérien et viennent s'entasser en couches épaisses dans les criques et les baies du littoral, mais ces vapeurs ne pénètrent ordinairement pas à une grande distance dans l'intérieur : la terre mange le brouillard, disent les indigènes. Les côtes de Terre-Neuve le plus fréquemment enveloppées de vapeurs sont précisément les plus peuplées, celles qui regardent dans la direction du Banc et de ses pêcheries. Sur le littoral de l'Ouest, tourne vers le golfe du Saint-Laurent et vers Anlicosli, les brouillards se moptrent assez rarement.

« Pendant la plus grande partie de l'année, les vents qui dominent dans le» mers de Terre-Neuve sont les vents de l'Ouest et du Sud-Ouest, parallèles à la marche des courants océaniques et ces vents, au lieu de pousser les buées sur l'île voisine et sur Anticosti, les entraînent au travers de l'Atlantique dans la direction de l'Europe occidentale : les îles Britanniques surtout absorbent les vapeurs apportées des mors américaines. » (Elisée Reclus, loc. cit.)

quents sur l'île, aussi y a-t-il lieu d'en tenir compte en bien des cas (construction d'habitations, emplacement d'exploitations agricoles ', port de vêtements de laine même en été, etc.). Ils ne vont, toutefois, jamais jusqu'au cyclone, et les trajectoires de la zone dangereuse de ces tourbillons se trouvent beaucoup plus au Sud.

Mirage. — Les phénomènes de mirage sont fréquents en été sur l'eau du golfe.

Eclairs et Tonnerre. — Les éclairs et le tonnerre sont rares, de faible intensité, de courte durée et ne se produisent pas tous les étés.

Grêle. — Je n'ai jamais observé de grêle sur l'île et les plus vieux insulaires assurent également qu'ils n'en ont vu à aucune époque.

Aurores boréales. — Les aurores boréales, dont le nombre varie d'environ quarante à quatre-vingts par année, sont parfois remarquables d'intensité. Nous les voyons le plus souvent au-dessus de la côte labradorienne où leurs effluves déroulent leurs franges lumineuses qui éclairent toute cette partie du Golfe de tons étranges et changeants. C'est un spectacle de toute beauté par une nuit calme, claire et sans lune !

L'électricité se manifeste encore ici par maints autres phénomènes. Je noterai en passant l'énorme déviation de Taiguille aimantée dans le golfe Saint-Laurent et sa variation en des points difi"érents du Golfe, d'où une réelle difficulté pour le navigateur. Enfln, en hiver, dans nos maisons ^, les phénomènes électriques nous apparaissent à chaque instant.

1. Une magnifique plantation de tahac aété ravagée àla baie Sainte-Claire, au commencement de septembre 1900, par une tempête du Nord-Ouest, Des plants analogues se sont, au contraire, parfaitement bien comportés dans le potager de la baie Ellis qui est protégé du Nord-Ouest par un rideau d'arbres.

2. Il suffit, par exemple, de frotter les pieds sur le tapis delà chambre, pendant quelques instants, pour pouvoir produire une étincelle électrique, en approchant son index du visage de quelqu'un. De même, à l'obscurité, le passage du peigne dans les cheveux ou dans la barbe produit un dégagement de petites étincelles. Le même phénomène a lieu si l'on vient à passer la main sur le dos du chat familier. A l'hôpital, les sacs en papier, dont je me sers pour délivrer certains médicaments, adhèrent à mes mains dès que j'essaye de les ouvrir et leurs parois se collent aussitôt l'une à l'autre, etc.

METEOROLOGIE. 57

Feu Saint-Elme. — Le 17 décembre 1902, à six heures du soir, par une nuit sombre, j'ai eu l'occasion d'observer à la baie de Sainte-Glaire, en présence de plusieurs personnes, le curieux phénomène du feu Saint-Elme. Ce phénomène était bien manifeste au bout de la jetée qui avance d'un€ centaine de mètres dans la mer, mais il diminuait du côté de la terre ferme pour disparaître complètement à quelques mètres du rivage. 11 nous suffisait alors, pour l'observer à loisir, de nous promener sur cette jetée, et aussitôt chaque poil de nos casquettes d'hiver, en grosse laine, était surmonté d'une petite boule électrique violacée de la grosseur d'un grain de chènevis, en même temps que nos cheveux électrisés nous donnaient une étrange sensation de fourmillement. Élevait-on alors le bras en écartant les doigts? une petite aigrette lumineuse apparaissait au bout de chaque doigt. Enfin, les poteaux qui servent à installer les feux de navigation étaient également surmontés d'une aigrette électrique, mais beaucoup plus grande (un décimètre de hauteur environ), et qui faisait entendre d'une façon très distincte le crépitement spécial des décharges électriques.

Au moment du phénomène, après une journée brumeuse avec du calme, le vent venait de passer brusquement au Nord- Ouest et la neige ' s'était mise à tomber depuis une demiheure. Or, on a constaté mainte fois que dans une chute de neige, accompagnée de ventyJes couches inférieures de l'air produisaient de l'électricité d'une grande intensité. C'est précisément cette existence de tension électrique dans l'air qui nous environnait qui s'est manifestée dans notre cas par la production du feu Saint-Elme.

Pour en terminer avec l'électricité et comme dernière manifestation, je citerai l'odeur d'ozone que j'ai souvent perçue sur ou près du rivage de l'île.

1. Nous avons vu plus haut que le Nord-Ouest s'accompagnait habituellement d'une atmosphère pure. C'est, en effet, ce qui a lieu, et ce n'est qu'au moment de la saute de vent qu'il tombe, pendant peu de temps, un peu de pluie ou de neige, suivant la saison.

b8 MONOGRAPHIE DE L'ILE D'ANTICOST[.

Parasélènes et Parhélies. — Les halos s'observent assez souvent autour de la lune et plus rarement autour du soleil. Dans ce dernier cas, leur manifestation se borne à deux ovales lumineux sensiblement perpendiculaires à l'horizon et situés à une certaines distance du soleil. Quelquefois il n'en existe qu'un seul. Le langage du pays appelle ce vestige de parhélie œil de bouc, ce serait, bien plutôt, un œilde chat. En tout cas, c'est l'annonce à bref délai d'une chute de neige ou de pluie.

Il m'a été donné, toutefois, d'observer le 11 mars 1899, un de ces parhélies qui me semble digne d'être noté. Ce matin-là, à sept heures, le thermomètre marquait — 10°. Le temps était calme et couvert. La brise très faible hésitait entre le Nord-Ouest et le Nord-Est. A 9 heures, le thermomètre marquait — 3". Même apparence du temps à 10 heures, — 2", S. La brise vient du Nord-Est. Le temps est toujours couvert.

A 11 h. 30, le thermomètre est à — 1°. Une éclaircie se fait dans le ciel et le soleil apparaît un peu voilé. Il est entouré d'un halo complet que j'appellerai cercle central, que coupe du côté du Nord un second halo beaucoup plus grand. L'intersection des deux cercles donne le fameux œil de houe. Au Sud du cercle central et langeant à lui se trouve un autre cercle, au point de tangence duquel est un ovale lumineux. Enfin, à l'Est du cercle central est un arc de cercle qui lui est parallèle, et à l'Ouest, un autre également. Il se trouve en outre, plus à l'Ouest, un autre demi-cercle dont la convexité regarde le cercle central. La fig. 20 est la reproduction d'un schéma aussi fidèle que possible d'après un croquis relevé au moment même de ce phénomène, qui a duré avec des diflFérences d'intensité et de netteté pendant près d'une heure. A 3 heures, la température s'est abaissée à — 3°, en même temps que la brise a tourné au Sud.

Le temps est devenu sombre et menaçant. A S heures, le thermomètre marque — kP La brise qui est toujours du Sud augmente de force.

Enfin, à 6 heures du soir, la neige commence à tomber, fine et serrée.

Zénith

Sud

c Cwcle partielique i làate blanche

s Soleil

O Orale tres-Jamiaeax / Œil <L' bo^j

PARHÉLIE DU il MARS 4 899 (i ig. 21)

La veille avait été assez calme et la nuit assez claire. Les étoiles toutefois paraissaient un peu embrumées, ce quiannonçait de la neige pour le lendemain.

Éclipse de soleil. — A propos du soleil, j'ai eu l'occasion d'observer un autre phénomène également intéressant, la fameuse éclipse du 28 mai 1900. Au moment de son maximum, les objets terrestres donnaient la sensation d'être vus à. travers un verre légèrement fumé, et en même temps que l'on percevait nettement un refroidissement de l'air ambiant.

Lumière zodiacale. — Cette lumière s'observe souvent après le coucher du soleil par beau temps calme.

Crevasses produites par la gelée. — En terminant ce qui a trait à la météorologie, je noterai le bruit de dénotations sourdes que l'on entend parfois la nuit, à la Baie Sainte-Glaire et probablement ailleurs, mais non simultanément, au commencement de l'hiver. En même temps, les maisons se trouvent légèrement ébranlées. Ce bruit est dû à l'éclatement, sous l'influence de fortes gelées, alors que le vent a balayé la neige, de la terre noire qui recouvre le sous-sol. Le lendemain matin, en effet, on trouve des crevasses profondes d'un mètre, longues de plusieurs dizaines de mètres et que la fonte des neiges rebouchera presque complètement au printemps.

Tremblement de terre. — Un autre ébranlement de la terre, mais plus profond, s'est fait sentir à l'île d' Anticosti le 25 mars 1900 à dix heures dix minutes du soir. Cette fois-ci, il s'agissait d'un vrai tremblement de terre, qui a été ressenti à la même heure, à la Baie Sainte-Claire, à la Pointe Ouest, à l'Anse aux Fraises et à la Baie EUis. Il paraissait se diriger de l'Ouest à l'Est.

Quoique de faible intensité et de courte durée, cette vibration séismique n'en a pas moins déplacé diff'érents objets et en particulier un poêle de fonte placé dans la solide maison de pierre et de briques du phare de la Pointe Ouest. C'est la seule maison de pierre de toute l'Ile. Toutes les autres sont en bois, suivant la méthode canadienne, et comme le bois est mauvais conducteur, je dois dire qu'elles sont tout à faitcon-

ira

(Si

cr

•rH

bD

TS

tl

fl

eo

Ift

fl

«Jî

•sioj op OjquiOY

•SIOJ 9p

ojquiojsT

OOC^S^05COr~'^<M«rH'*<0

•SIOJ ap

OJfllUO".^

(ro<Mr-fCC>=>'>i-rtroîncoc5

•saaof 1

05(MC0r~ I s I ; î(Mr— OS

•ojnuenfj

(N — 1 oc -r< CO -^

<a oo <=> -T^ o oo '"l. "^^ ^1 """^ ~ " " " " " '^^ '^^ o^ -tT cT o o" cT

■SH.lOf

1 •9ï!J"«tif)

" O^ O^ -TH^ O^ S<1 o^ o^ o ^^

Page 1