‹ Monographie de la cathédrale de BourgesChapitre 32 sur 94 · XV. JONAS · texte numérisé non relu

XV. JONAS

49- Jusqu à présent nous avons rencontré deux significations réunies, mais bien distinctes, dans tous les souvenirs de 1 histoire sainte qui accompagnaient les trois médaillons où apparaît Noire-Seigneur. Ce n étaient pas uniquement des prophéties montrant le Messie dans l’avenir, c’étaient en même temps la réprobation des Juifs et la vocation des Gentils, que les écrivains ecclésiastiques lisaient dans ce chiffre mystérieux de 1 Ancien Testament. Cette marche ne pouvait se démentir cette fois. Jésus-Christ luimême, dans l’Évangile, indique Jonas non-seulement comme figure du Fils de l’homme triomphant de la mort (2), mais comme devant confondre l’aveuglement des Juifs par la docilité qu’avaient rencontrée ses paroles dans une cité des Nations (3). Cette mission vers un peuple infidèle, donnée,' dès le temps de I ancienne alliance, au prophète-type de la résurrection du Sauveur, était une occasion bien naturelle d’exposer les vues de la providence divine sur les Gentils; et les SS. Pères n’ont point fait faute à cette lâche. Ils ont montré comme à l’envi l’aveugle présomption des derniers docteurs de l’ancien peuple, qui se reposaient imperturbablement sur les promesses faites à leurs ancêtres; promesses dont ils restreignaient le sens au gré de leur orgueil, pour étouffer les terreurs de la conscience et se rassurer contre les menaces expresses de celui qui était V attente et le désiré des nations (4). Cette annonce de la conversion du monde est proclamée de bonne heure par les interprètes primitifs de l’Écriture et de la tradition. Saint Justin (5) la développe avec cette mâle énergie qui lui est propre; et quand il nous fait lire dans cette histoire prophétique la réprobation de la Synagogue, il indique surtout pour cause de cet arrêt l’incrédulité de Jérusalem après la résurrection du Sauveur. C’est qu’il n’est pas besoin de recourir au caractère poétique du moyen âge pour expliquer comment ce trait de l’histoire sainte a pris place près du tombeau où triomphe le Premier-né d'entre les morts (6).

Aussi bien, nous l’avons dit, alléguer la poésie qui vit. dans les âmes à cette époque, comme une explication de l’exégèse alors en vigueur, c’est montrer soi-même beaucoup moins de raison que de préjugé; c’est résoudre par une voie expéditive, mais superficielle et fausse, une question dont l’examen sérieux amènerait un résultat vaste et grandiose (7). Car cette poésie, ou, pour parler plus simple-

corpus non invenitur, sed vivum evangeli/.atur. 1 — Cs. Bed. , in Luc. XXIV, 2 (t. V, 5o4).

Ou reconnaît ici de quel usage pourrait être l'étude de la Glose pour la vérification de certains faits d'histoire littéraire. Ces trois passages montrent combien était grand le respect du compilateur pour les écrits de Bède; et rien n'indiquc qu’il ait fait usage du commentaire sur saint Matthieu qui porte le nom du docteur

(1) Ainsi pour la draperie que Jésus-Christ foule aux pieds, Cs. Hilar. Pictav., in Mauh., cap. 33 (t. I, 809, sq.).

Quant à la croix double, pour n'eu dire cette fois qu’un seul mot, elle apparaît ici tout naturellement, puisque c'était la croix du saint sépulcre. Peu importe la croix potencée, et cantonnée de (juatre croisettes, qui est censée caractériser (à tort ou à raison) l'ordre du Saint-Sépulcre de Jérusalem. Voici comme l'entendait J. Nauclerus au xvi” siècle ( Chronic . ap. Molan., de Hist. ss. imag.,

ed cit. p. 517) « Fueruut plerumque cruces simplices, ali-

quando tamen duplices, in forma sigui sepulcri Domini. » Et dans le fait c’est une croix patriarcale que portaient les chanoines ré-

guliers du Saint-Sépulcre en Flandre, en Allemagne, en Pologne , en Angleterre, etc. Cs. Helyot, Hist. des Ordres monastiques, t. Il, 1 1 4 — >36. — Torelli, Armamentar. ordinum equestr. t. II, P. II. p. 410, sq.

(а) Matth. XVI, 4. XII, 39, sq. — Luc. XI, 29. — Cs. Juvenc., Evangel.hist., lib. II, v. 694 — 708 (ed. Arevalo, p. 227).

(3) Matth. XII, 41. — Luc. XI, 3o, 3a.

(4) Gen. XLIX, 10— Agg. II, 8— Cs. Matth. XXI, 33-45. III.

7 — io. — Luc. III, 8 Etc.

(5) Justin. M., Dial. c. Tryph. 107 — 110 (Galland, I, 56o — 563).

(б) Coloss. I, 18 — Apoc. I, 5. — I Cor. XV, 20.

(7) Il faudrait être bien étranger à toute étude grave sur l’histoire littéraire, pour n’avoir pas remarqué que cet élan des âmes qui donne aux écrivains ecclésiastiques une allure si fière, malgré l’imperfection relative de leur langage, est aussi ancienne que la littérature du christianisme. En Grèce même, où la forme a toujours été d’un si graud poids, quelle empreinte profonde distingue la littérature chrétienne des premiers sièclesl Non-seulement les idées, mais la partie la plus matérielle du style s’écarte singulière-

VITRAUX DE BOURGES

ment, cet élan des esprits avait Iui-méme une cause qu’il serait bon d’indiquer avant de passer outre. Les précédents sont graves, et presque constamment en harmonie avec les faits que nous prétendrions nés d’un élément spécial au moyen âge. Sachons lire dans l’histoire ce caractère même esthétique du christianisme; savoir : qu’il possède une vitalité trop puissante, qu’il est trop destiné à l’universalité, qu’un but trop élevé lui est assigné, pour que sa vraie notion se rencontre là où domine l’analyse inquiète et soupçonneuse; là où préside cette méfiante et froide critique, qui excède si énormément les vraies limites de son ressort, quand elle paraît croire que le Verbe incarné ne nous ait apporté que des sujets d’étude et de discussions interminables. Aussi, l’Eglise n’écrit-elle jamais le dogme que pour un besoin urgent; et souvent même avec une répugnance tellement sensible, que les esprits précipités seraient tentés de croire que, méconnaissant le danger, elle compromet par ses lenteurs le dépôt de la foi. Jamais elle ne prononce sans y être contrainte par une nécessité présente; tant elle croit à la puissance de l’enseignement primitif! elle que ses adversaires voudraient représenter comme substituant sa propre autorité à celle de la parole de Dieu. La polémique même semble lui être imposée quand elle l’accepte : elle ne s’y détermine guère qu’après de vives attaques, et seulement pour ne point faillir à son ministère, qui est de maintenir parmi les hommes la connaissance de la vérité divine. Hors de là, son enseignement est surtout pour les cœurs, la curiosité n’v trouve point sa pâture. Ne nous citez point les siècles de la scolastique. Les subtiles discussions de cet âge n’étaient point une arène publique. C’était une palestre où se formaient les champions de l’Eglise; et nous sommes loin de prétendre que les études approfondies sur le dogme aient jamais pu être négligées par le corps des ministres de l’Eglise. Ce que nous pensons, ce que nous affirmons même, c’est qu’un enseignement habituellement critique, ordinairement adressé à la curiosité de l’esprit, soit par les chaires, soit par les livres; c’est qu’un enseignement scientifique, dis-je, ne convient point à l’Église. Elle croit d’abord, puis parle (i); et comme la foi s’adresse à la volonté, il est impossible que le cœur n’ait point la principale part dans ses expressions. De là cette chaleur, cette empreinte de poésie, inséparables des manifestations sociales du véritable christianisme. Art, littérature, science même, tout s’y montre animé d’une couleur chaude, pour ainsi dire, tout y contracte une teinte vive et comme passionnée. Quand l’œuvre apparaît d’abord froide et calculée, quand ses dimensions semblent présenter à l’esprit l’aspect de vastes conditions matérielles qui excluent l’enthousiasme, vous reconnaissez bientôt à l’immensité même du résultat, et à la disproportion des moyens suppléée et comblée par la sainteté du but, qu’il y avait de l’âme sous cette lourde masse, et qu’une généreuse témérité soulevait ces pesants labeurs. Dans l’exposition de la religion, bien plus encore que dans ces travaux de second ordre, une hardiesse confiante s’alliait à la maturité de l’esprit. Aux diverses phases de ces élans, on pourrait suivre celles de la foi publique. La prédication baisse avec son auditoire, mais les siècles à grandes actions sont ceux où nous trouvons le plus dans l’Église ce mysticisme hardi qui nous semble exagéré parce qu’il nous

ment de ce que l'on retrouve dans les productions contemporaines des auteurs soustraits à l'influence de l’Église. Quelle marche caractéristique, pour les pensées et pour le style, dans les livres attribués à saint Clément de Rome, dans ceux d'Hermas, dans les lettres de saint Ignace d'Antioche, etc. ! Le langage de l’Écriture sainte, et sans doute aussi la parole des apôtres, semble avoir versé dans ces âmes une profusion d'orientalisme qui déborde. Vous ne suivez leur marche qu’avec quelque peine; et leur théologie inéme prête, par son expression bondissante, à plus d'une interprétation inexacte. Il faut les confronter entre eux, les comparer avec eux-mêmes , pour saisir avec quelque certitude la véritable exposition de la doctrine. D’ailleurs, comme à la confiance qu'ils ont dans la droiture de leurs lecteurs orthodoxes se joint encore 1 arrière-pensée d’échapper au lecteur profane, style, idiome, fil des idées même, tout se modifie d'une façon étrange. L'expression semble les gêner encore plus quelle ne leur sert; pour épancher ces âmes, l'instrument de communication n'est point de force a exprimer ce qu’il s'agit de transmettre. Des pensées incidentes traversant leur pensée première eu ajournent le complément; 1 allégorie se soutient, ou plutôt s’enfonce à perte de vue; la métaphore colore subitement une phrase familière; des mots inouïs prennent place dnns la langue. On voit que, comme pour la création platonicienne, une liqueur mystérieuse et puissante a été versée dans la coupe, qui ne peut plus s'accommoder des vieilles outres. Ainsi s’accomplit, même dans la forme esthé-

tique, cette substitution que la parabole évangélique ne semblait énoncer que pour les institutions légales (Matth. IX, i7. Marc. II . il — Luc. V, 37— 3g) et pour les familles humaines (Cs. Maxim. Taurin., supr. n° a3 , p. 3a. — Pseudo-Augustin., t. V, Append. p. 2S9, 3og — Petr. Chrysolog., Sermo 3i. — Etc.)

L occident latin lui-même, malgré son attitude comparativement sévère, quels accents ne fait-il pas entendre dès son début ! TertuHien, saint Jérôme, saint Augustin, etc.; quelle science, quelle élévation de vues, dans ces hommes extraordinaires, el quel entrainement dans leur parole! Sous leur main l'idiome’ de Rome se façonne à l'expression d'un nouvel ordre d'idées. La forme, d'ailleurs, devait être, pour ainsi dire, opprimée par une supériorité si haute de l'élément intellectuel qui prenait possession de la littérature. Alors se développe cette nouvelle langue Jat'ne que l'on pourrait appeler latin-africain, dont l'influence et la durée ont dépassé de beaucoup celles du latin des préteurs et du Forum. Sous cette rude écorce quelle sève circule; et avec quelle impétuosité! Or, c'était là que s’alimentaient les nombreux rejetons de la littérature chrétienne du moyen â"e.

Ces considérations mériteraient, exigeraient même, un développement considérable et des applications nombreuses. Nous devons nous contenter ici de les avoir indiquées sommairement, et comme en germe.

(1) Ps. CXV, 1.

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