XIV. JÉSUS-CHRIST SORTANT DU TOMBEAU
46 Je laisse aux hommes profondément versés dans la connaissance des monuments figurés du moyen âge, le soin de constater si l’on y a jamais représenté la résurrection de Jésus-Christ et l’épouvante des gardes comme deux faits simultanés. Pour moi, je n’ai jamais rencontré parmi les œuvres d’art antérieures au xvic siècle, une représentation de cette scène où les gardes parussent autrement qu’endormis; et si ce n’était point l’unique programme, pour ainsi dire, je ne doute pas que ce ne fût du moins le plus généralement admis, durant toute cette période où l’art se modelait sur une tradition impérieuse et pleine de vie. Le récit évangélique ne suffit point à rendre raison de cette formule dans l’art, puisqu’on représente ordinairement et le tombeau ouvert, et les anges apparaissant (5). Si nous cherchons la pensée qui avait moulé cette forme, notre esprit pourra se reporter au symbolisme de Saül dépouillé durant son sommeil par David (6); et ce serait une expression nouvelle de la réprobation de la Synagogue. Mais voici saint Augustin qui donne à tout cet ensemble un sens si complet et si bien d’accord avec tous les précédents de notre interprétation, qu’il est comme impossible de ne point l’admettre pour moyen de solution presque sans appel.
Le Fils de Dieu, dit-il, a confondu l’obstination de ses ennemis, et ne leur a laissé de refuge que dans un aveuglement opiniâtre, qui les réduit à se contredire sans cesse lorsqu’ils prétendent échapper à l’éclat de sa divinité. Ce n’est que pour les cœurs droits qu’il rend la foi facile; l’esprit prévenu, lame rebelle est privée de ces secours, et le joug de la foi quelle repousse ne lui sera point allégé. Mais quelle y prenne garde : tandis qu’elle prétend par ses résistances conserver une attitude hautaine.
(1) Col. III, 1— 12.
Leon. Magn. Serm. LXIEt, de Passione ia(t. 1, 246.) «Omnia igitur quæ Dei Filius ad reeonciliationem mundi et fecil et docuit, non in historia tantum, sed etiani in præsentium operum virtute sentimus. Ipse est enim qui, de Spiritu Sancto ex matre editus virgine, incontaminatam Ecclesiarn suam eadem inspiratione fœcundat; ut per baplismatis partum innumerabilis Filiorum Dei
inultitudo gignatur Ipse est qui nullius gentis exceptionem
faciens , de omni natione quæ sub cœlo est unum sanctarum
ovium efficit gregern Ipse est cui non solum gloriosa marty-
rum fortitudo, sed etiani omnium renascentium fides in ipsa regeneratione compatilur. Dum euim renuntiatur diabolo et creditur Deo, dum in novitatem a vetustate transitur, dum terreni hominis imago deponitur et cœlestis forma suscipitur; quædàm species mortis et quædam similitudo resurrectionis intervenit : ut susceptus a Cliristo, Cbristumque suscipiens, non idem sit post lavacrum qui ante baptismum fuit; sed corpus regenerati fiat caro erucifixi , etc. »
Id. Serm. LXX (al. 68) , de Passione 19 (t. I, 274 )«.. . Et hæc quidem in omnibus Eeclesiæ filiis ipso jam regenerationis sunt inchoata mysterio, ubi peccati interitus vita est renascentis et triduanam Domiui mortem iraitatur trina demersio : ut, dimoto quodam aggere sepulturæ, quos veteres suseepit sinus fontis eosdem uovos edat unda baptisrnatis, etc. »
Cs. Photii Quœst. ad Ampliiloch. 43 (Mai , Nova colleclio, 1. 1,
101, 116, 117.) — Trombelli, de Sacramentis , t. V, 20 — 27.
Hildefons., de Cognitione Baptismi , CXIII (ap. Baluze, Miscellan., ed. Mansi, II, 34).— Etc.
( 2) On le voit dans la composition pressée, mais pleine de sens qu’offre la miniature de Y Hortus dcliciarum ( Étude IV, fier. 1) ).
(3) Le médaillon de Beauvais ( Étude IV, fig. C) nous le montre se soulevant déjà de sa couche funèbre, et il y a tout lieu de croire que la verrière de Chartres ( Etude I , fig. A, n“ 12) présentait le même tableau.
(4) Un hymne pascal attribué à Fulbert de Chartres par les uns ( Bibl. PP. XVIII, 53) , et au roi Robert par d’autres ( Durand , nationale, lib. IV, P. I. Rubric. de Prosa ), est entièrement d'accord avec notre double interprétation.
« Chorus novæ Hierusalem Novain meli dulcedincm Promat , colens cum sobriis Paschale festum gaudiis.
« Quo Christ 11s invictus leo Dracone surgens ohruto,
(5) Nous avons fait observer précédemment , n° 10 (p i3 14 , 1“ PrinciP*,es Circonstances de ce fait, exposées par les Évanl géhstes.
Dieu a pris soin que sa résistance même lui devint une source de contradictions humiliantes. Tout est mensonge quand on se roidit contre la vérité. Ainsi, la fausseté des Juifs a rehaussé la gloire de Jésus-Christ. Lui qu’ils avaient vu ressusciter les morts, ils imaginent décréditer la prophétie de sa résurrection s’ils scellent sur lui la pierre du tombeau et l’entourent de gardes; mais ils n’ont fait que préparer un caractère plus authentique et plus éclatant à cette merveille (i). Car quelle défaite que celle qui leur reste, et à quoi ils recourent comme il une grande ressource! Ce sont les gardes euxmêmes qu’on choisit pour faire publier que le cadavre a été dérobé durant leur sommeil. Singulier témoignage pour être acheté à prix d’argent! S’ils le savent, ils veillaient donc; et, alors, que ne s opposaient-ils a cette supercherie! Que s’ils dormaient vraiment, quelle impression pensent-ils produire par cette déposition impertinente (2)?
O Dieu! vos ennemis mêmes travaillent à votre gloire; tandis que les hommages des anges viennent vous venger des opprobres que vous avez subis entre les mains de vos bourreaux, les auteurs de votre mort prennent soin de se couvrir de honte, et de montrer que les ténèbres volontaires peuvent seules échapper à une lumière si vive. Leur orgueilleuse opiniâtreté les précipite dans l’ignominie : car mieux vaudrait la confusion d’un aveu, que la honte d’excuses aussi misérables. O11 ne s’excuse point de la sorte; on se condamne plutôt, en faisant preuve d’un irrémédiable endurcissement. Mais vous, Dieu de Jacob, vous trouvez une admirable compensation à cette apostasie de votre peuple, en dévoilant à tous les peuples ce que celui-ci refuse d’avouer (3). Plus tard, ce premier triomphe sera couronné par une manifestation solennelle; mais régnez du moins sur vos ennemis jusqu’au jour où vous écraserez leurs têtes (4); et que Jérusalem, qui vous méconnaît, voie les nations envier l’héritage qu’elle repousse (5).
Ces diverses pensées exprimées par saint Augustin çà et là, mais toujours au sujet de la résurrection du Sauveur, répondent à tout, si je ne me trompe. La croix convertie en sceptre, et, d’instrument de supplice quelle était, devenue l’ornement des couronnes; les anges faisant cortège au Crucifié; la léthargie de la Synagogue, seule vraie manière d’entendre le prétendu sommeil de ses suppôts; les nations.
(1) Augustin., in Ps. LXV, 3 (t. IV, 645 — 648). In multitudine potentiœ tuas mentientur libi inimici lui. Ad lioc tibi, inquit, mentientur inimici tui ut multa sit potentia tua. Quid est hoc? lutentius audite. Potentia Domini nostri Jesu Christ! maxime apparuit in resurrectione, unde psalmus ille titulum accepit. Et resurgens apparuit discipulis suis. Non apparuit inimicis suis, sed discipulis
mendacium ergo illorum ad
commendandam multam potentiam tuam valebit. Quare soient iuimici mentiri? IJt potentiam cujusqueminuant de quo mentiuutur. Tibi, inquit, contra accidit. Nam minus appareret potentia tua, si tibi illi non raentirentur.
«Da et. illos sepulcri custodes, référant quid viderint; aecipiant pecuniam , et ipsi mentiantur. Dicaut etiarn ipsi moniti perversi a perversis, dicaut a Judæis corrupti, qui in Christo nolueruntesse integri; dicaut, mentiantur eliam ipsi. Quid dicluri sunt? Dicite, videamus ’. mentiemini et vos in multitudine potentiæ Domini. Quid dicturi estis? Quuni dormirent us nos , venerunt discipuli e.jus et abstulerunt eum de monumento (Matth. XXVIII, i3). O vere stultilia dormiens! Aut vigilabas, et probibere debuisli;
aut dormiebas, et quid sit gestum nescisti
■< Remaneant Judæi in mendaciis suis; tibi, quia in multitudine potentiæ tuæ menliti sunt, fiat quod sequitur fv. 4)'- Omnis terra adoret te et psallat tibi, psallal nomini tuo, Ælissime. Paulo ante humilliine, modo altissirae; humillime inter manus mentientium inimicorum, allissime super verticem laudantium angelorum.
n(v. 5) Venite et videte opéra Domini. O gentes, o ultimæ nationes, relinquite Judæos mentientes, venite confitentes. Venite et videte opéra Domini : terribilis in consi liis super Jilios homitlitm.... Machinati sunt filii hominum consilium ad crucifigeudum Chrislum, Crucifixus excæcavit crucifigentes. Quid ergo fecistis, filii hominum, machinando acuta cousilia adversus Dominum vestrum, in quo latebat majcstas et apparebat infirmitas? Vos machinati estis consiba perdendi, ille excæcandi et salvandi; ex-
eæcandi superbos, salvandi humiles. . . . Terribilis in consiliis super Jilios hominum. Vere terribilis. Ecce cœcitas ex parte Israël facta est; ecce Judæi, ex quibus natus est Christus, foris sunt; ecce Gentes, quæ contra Judæam erant, in Christo intus sunt. Terribilis in consiliis super filios hominum. Etc. »
(2) Id. in Ps. LX1I1 , 8, sq. (t. IV, 624)- «Acce.det homo ad cor altum, et exaltabitur Deus. Sagittal parvulorum factœ sunt plagw eorum, et injirmatœ sunt super eos linguæ eorum; defccerunt scrutantes scrutationes. Quid est quod dixisti, o infelix astutia! Tantumne deseris lucein cousilii pietatis, et in profunda versutiæ demergeris, ut hoc dicas ( Matth. I. c.) : Dicite quia vobis dormientibus venerunt discipuli ejus, et abstulerunt eum! Dormientes testes
adhibes ! Vere tu ipse obdormisti ! Sed defccerunt scrutantes
scrutationes; defecerunt a luce Dei , defecerunt in ipso effectu consiliorum suorum. Etc.»
Id. Serra. XLIV (al. 36), 4 (t. V,2i7).
(3) Id. in Ps. LXXV, 7, sq. ( I. IV, 799). «Ab increpatione tua ,
Deus Jacob , dormitaverunt omnes qui ascenderunt cquos
Ecce quo somno dormitavit ille Pliarao qui ascendebat equos. Non enirn vigilavit in corde, quia de increpatione durum cor habebat. Duritïa euim cordis, obdormitio est. Kogo vos,Fratres mei, videte quomodo noiiMiuNT qui, sonante Evangelio et Amen et Alléluia per totum orbcm terrarum, adhuc vitam veterem noluut damnare, et in novam evigllare. Erat scriptura Dei in Judæa, modo per totum orbem cantatur. In ilia una gente dicehatur Deus unus, qui fecit omnia, esse adorandus et colendus; modo ubi tacetur? Christus resurrexi t; irrisus in cruce, ipsam crucem suam in qua irrisus est jam fixit in frontibus regum; et adhuc doiuutu». Magna ira Dei , Praires. Melius -nos audivimus eum qui dieit ; Ephes. V, 1 4 : Surge qui dormis, et exsurge a mortuis , et i/luminabit te Christus. . . .
« Tu terribilis es, et quis resistel libi tune ab ira tua! Modo doiimiunt, et iratum non sentirait; sed ut dormirent iratus est. Modo quod dormientes non sentirait, in fine sentient. Apparebit enim judex vivorum et mortuorum. Etc. »
(4) Id. in Ps. CIX, 1,2 (t. IV, i23o — 1237, 1242 ).
(5) Id. in Ps. CX, 6. (l. IV, 1246).
VITRAUX DE BOURGES
au contraire, s’éveillant à la lumière de Jésus-Christ; tout y est interprété sans que nous ayons a intervenir pour le moindre détail. Il fait même apparaître, pour complément de ce tableau, la scène du jugement général; comme le font les verrières du Mans et de Tours (i).
Cependant, il importe de constater que ces mêmes idées sont reproduites à plusieurs autres époques, avant de leur attribuer sur les auteurs de nos peintures une influence puissante. Si l’on réfléchit bien d’abord au sens que peut avoir ce sommeil des soldats, on reconnaîtra, ce semble, qu’en écartant la supposition de symbolisme on réduirait cette représentation à n’être plus qu’une absurdité. Pour l’artiste qui n’a en vue que la scène historique, que peuvent signifier, près de ce sépulcre, des gardes qui dorment? Lorsqu’il s’agit de faire ressortir la certitude majestueuse de ce fait si fondamental, y a-t-il lieu d’emprunter ses données au récit de l’imposture! On corrige, il est vrai, quelque peu I énormité de ce contre-sens, quand on peint le sommeil des gardes interrompu par 1 éclat du moment où le Fils de Dieu se dérobe des bras de la mort. Mais, outre que l’Évangile fournit une indication toute différente, convient-il de supposer que les salariés de la Synagogue aient les premiers honneurs de cette vision? C’est précisément le contraire que voulait retracer le moyen âge, et toujours d’après les écrivains ecclésiastiques (2) Le déicide a consommé l’endurcissement de Jérusalem; les jours de salut sont passés pour elle, et c’est sur les nations que se lève la lumière. Ce temple de Dieu qu’ils ont détruit, et que la main de Jésus-Christ vient de relever après trois jours, selon sa promesse (3); ce temple convoque d’autres adorateurs, et appelle la destruction du temple juif (4).
Du reste, si, malgré les témoignages déjà suffisants pour autoriser la signification symbolique que nous donnons à cette partie du médaillon, quelqu’un voulait des paroles expresses du moyen âge, il les pourra lire dans le commentaire de Raban Maur sur l’Évangile de saint Matthieu (5). Peu importe si l’on trouve que cet auteur ait recours à un ordre d’idées qui n’est point le nôtre. Ne prenons point le change : il s’agit de constater les pensées d’un autre temps, et non pas d’en faire la critique; or l’influence de Raban sur les siècles qui font suivi, permet de prendre ses paroles comme la voix de plusieurs générations.
(1) Étude IV, fig. A, B.
(2) Augustin.,/» Ps. LXV, 3 (t. IV, 647). » Resurgis occultus,etc.»
Petr. Chrysolog., Serin. LXXX. « In Galilæam uteum possint videra mittuntur (discipuli) , q uia Deus in loco perfidiæ non videtur.»
Cs. Hieronym. in Matth. XXVIII, 7, 10 (ed. Martianay, t. IV, 142, sq.).
(3) Joann.II, 19.— Matth. XXVI, 61, XXVII, 40.— Marc. XIV, 58. XV, 29.
(4) Augustin., in A*. LXV, 3 (t. IV, 646).— Hilar. in Matth. XXXIII ( ed. Véron., 1. 1, 808). — Prudent., loc. cil. Cs., n" 41 (p- 72). — Gerhoh, in Ps. XXVII , 5 ( D. Pez, Thesaur. V, 5go ).
(5) Hraban., in Matth., lib. VII (t. V, 157, sq.) « Convenerunt principes sacerdotum et Pharisœi ad Pilatum , dicentes : ... . Jubé ergo custodiri sepulcrum. . . ne forte veniant discipuli ejus , et Jurentur eum,e te., etc. Discipulos furti arguunt; et quodipsi erant. de aliis suspicantur. Mystice autem sicut Caiphas ignorans ante
proplietizabat (Joaun. XI, 49— 52. XVIII, 14), modo in
nomiiie seductorum et furto discipuloruni,. . sacerdotes et Pha-
risæi verum vaticinantur Discipuli quoque Salvatoris
lu res spiritaliter erant. Non quod per fraudent aliqua a justis possessoribus auferrent; sed quia a contemptoribus et ingratis ea quæ sîbi a pio conditore oblata fucrant accipienda et utenda, seripta videlicet Novi et Veteris Testamenti, quuni ipsi ea spernerent, per justum judicium ablata in usus Ecelesiæ conferebaiit; et SAI.VATOREM QUI EIS PNOM ISSUS ET MISS US FUEItAT, ILLIS NOCTE DOII- MTr ANTIBUS , HOC EST 1NFIDELITATE TORPENTIBUS, ABSTULERANT ET r.ENTiBus tradebant. Unde et ipse Salvator in Evaugelio Judæis ait ( Matth. XXI, 43 ) : Auferetur a vobis regnum Del, et dabitur gentifacientifructus ejus. Et in Actibus apostolorum(XIII,45 — 47) Paulus et Barnabas Judæis rebellantibus et contradicentibus Evangelio Christi, dixerunl : V obis oporlebat recipere verburn Dei; sed (/uia noluislis et indignos vos judicastis œternœ vitœ , ecce converti mur ad genles. Pejor quippe eril error novissimus, secundum sentenliam Judæorum (Matth. XXVII, 64), errore priore; quia vere illis pejor infidelitas resurrectionis quani crudelitas crucis, pejor conteinptus pœuitentiæ quain error ignorautiæ.
Raban Maur semble commenter dans cet endroit un passage de
saint Pierre Chrysologue ( Serm. LXXX. Cs. Serm. CLXIX ) qui, à vrai dire, avait quelque besoin d’un commentaire, tant la pensée s'y trouve enveloppée.». . . Corrumpunt milites, ut furtum vocent
quod erat Resurrectionis arcanum Plane amiserunt milites ,
perdiderunt Judæi, etc., etc.» Mais on s’aperçoit aux expressions de Sédulius (Carni. pasch., lib. V, v. 3i2 — 358; ed. Arevalo, p. 345 — 35o) que cette idée avait eu .cours pendant plusieurs siècles.
« Quidsæve tumultus
Excubiis deperdis opus? Quid niions illam Explorare (idem cui non vis credulus esse?
Miles in ancipiti relinet discrimine vitam Deserta statione fugax , (eslisqne timons Vera relert gratis ; poslquam data mimera, fallit. Discipulumque globuni placidi sub tempore somni Clam sibi noctuma Christum abstraxisse raphia Compositus simulator ait. Rare, improbe custos; Responde, scelerala coliors; si Cliristus, ut audes Dieere , conclusn furtim productus ab antro Sopilos latuit; cujus jacel inlus amictus?
Cujus ad esuvias sedet angélus? Anne beali Corporis ablator velocius esse pulavil Solvere conlectum, quam deveclare ligatum?
Mentita est vox vana sibi; tamen isla liguram Res babel egregiam : Judæis constat ademptum Quem nos devoto portamus pectore Christum.
« Plange sacerdotes perituros , plange ministres Et populum, Judæa, tuum pro talibus ausis.
Discedat Synagoga, suo fuscata colore,
Ecclesiam Cliristus pulcbro sibi junxit amore. »
Cs. Chrysost. , in Matth. Homil. XC (t. VII, 840).
Saint Cbrysostome (t. III, 90) fait remarquer que Jésus-Christ, après sa résurrection, ne se montre plus aux Juifs. La lumière se dérobe à ces yeux qui se sont fermés pour le méconnaître. Autre sens probable de ce sommeil.
47- Les deux anges qui fléchissent le genou devant Jésus-Christ pourraient bien exprimer la gloire et
a du, n,te de cela, au nom de qui tout genou doit fléchir dans le ciel, sur la terre et aux enfers (r). Mabdlon eue un diplôme de l'abbaye de Saint-Denis, où le sceau de Pépin le Bref, alors maire du pala.s de Chddertc III, représente la face de Jésus-Christ entre deux anges fléchissant le genou et portant lu,, et l'autre un chandelier (a), comme ceux qui se voient dans le vitrail de la nouvelle aUm,m au Mans(3). C'étatt donc une expression dont l’emploi ne peut être considéré comme propre a a circonstance spéciale où nous la rencontrons en ce moment; d’autant plus que les anges céroféraires, et thuriféraires même, se rencontrent fréquemment sur les tombeaux du xnf siècle, faisant cortège aux âmes des chevaliers, abbés, dames, etc., qui sortent de ce monde. Tout ce que nous pourrions alléguer pour traduire ce langage de l’art, ne s’élèverait donc guère qu’à la qualité d’hypothèse probable entre dix autres; et j’avoue que pour un tel résultat les moindres frais d’érudition me paraissent ressembler fort à une prodigalité aveugle. Ce sera donc, si l’on veut, une promesse de la gloire céleste (4), que la résurrection de Notre-Seigneur nous garantit; une ligure de la foi qui doit éclairer l’univers en prenant ce grand fait pour point de départ (5). Ce sera la réconciliation de la terre avec le ciel(O), opérée par le sang de celui qui revit pour être notre intercesseur; l’union des deux Testaments (7) proclamant de concert le règne comme les humiliations du Messie, et la supériorité de 1 alliance nouvelle sur l’ancienne. Ce sera enfin tout ce qui aura quelque appui dans l’Écriture et dans son exposition traditionnelle. Il ne tiendra pas à moi que chacun ne fasse son choix selon son goût, à ses propres risques et périls. Que ce soit même la gloire de ce saint sépulcre (8) qui inspirait
(1) Philipp. II, 5— II. Hebr. I, ,6, ,3, 14. II, vit, „ili„ „ oimpi «ni™
26. — Gai. ILI, 17— 19.— JMatlli. XXVIII, 18.— Act. XIII, 3a. Summi l’aie. nis filins,
Cs. Epiphan., in sepulcr. Domini (ed. cit., t. II, 270). — Zenon. Ccu n,onle li“''c"ls laPis
lib. II , tract. 6 ( Galland , V, 1 35 ). — Etc. T"'“
(2) Mabillon, de Re diplom., lib. II, cap. XVI, 8 (ed. Adimari,
(3) Étude IV, fig. B. (5) L,,c- %3o— 3x — Act.XXVI, 23. 1, 21, sq. II, 22—24,
(4) II Tliess. I, 7. — Rom. VI, 5. IV, 25. — I Cor .XV,püssim.— *7 8 9~ 3a< IV> ,0’ XI11’ 3°— 38- — Rom- 4-
Hebr. AH, 20. Cs- Angelom., Strom. in lib. Reg. I, cap. 22 (Bibl. PP. XV, 334).
Prudent., s/pot/icosis, v. io47(ed. Arevalo, p. 4qo— 4q3 ) — Petr. Damian., Serai. XII, de Resurrect. Domini— Hilar. Pic-
tav., m Ps. II , 7, sq. (ed. cit., 1. 1, 48— 5i).— Chrysost, t. VIII, 1 35 . oChristus noslia caro es, : mil,! solvitur, et mil, i surgit; (6) Coloss. I, 20. — Hebr. VII, 25.— Eph. Il, ,4— ,6.
Solvor morte mea, Clinsli vn lule resuran ,, TT , ,, 1 1
s Cs. Humbert., Contra Grccc. cnlumn. (Bibl. PP. XAHII, 404).—
Arnold. Carnot., de sext. verb. Domini (Ib. XXII , 1275).— Petr.
11 Cliristo corpus rt
Chrysol., Serin. LXXIV, de Resurrect., « Il et pereunte, terrenis redditur cocleste commei eiu L hymne de Fulbert (ou du roi Roberl)dont 11 mières strophes au n°45 (p. 82), exprime la met XVIII, 53}.
0 Triomphât ille splendide
e Cliristo , morte
as citions les pre- 3 pensée (Bibl. PP.
Pellite corde niclum, mea 111 Cum Cliristo redilura Deo; 1 Et sccum revocal. Morlios rid Inüiclos casus conleniiiitc, le Despuile; exstirgens t|uo Cliri
Berengt æterna un
Chrysost., in I Cor., Homil. XXXIX (t. X, 364).— Maxim. Taurin., Serm. XXIX, inPaseh. 1 (ed. cit., 47^, sq.) — Petr. Venerab., Rhythm. in laud. Salvatoris (Bibl. PP. XXII, 1 128).
Quidipiid de I
Et Deum reddila
“El vrs , o su péri, Jani veslri nunieri Damna 11e plangile; Sed novis sociis,
Gaudere discite.
Etc.»
lliiain liicil rempiihlicam.s
it. (Bibl. PP. XII, 368). «Hær est autem lux voluit sociare supei-na ■ quando divinæ mise- :s, per mysterium crticis angelos et hommes
(7) Is. VI, 2. Cs. Hieronym., F.p. ad Pammach. et Océan. ( ed. Mariinnuy, t. IV, P. II, 3^3). — Gloss, ordiuar. , inJoann. XX, 12. — Augustin., -'ld inquisit. Januar., lib. II, cap. 16 (t. II, 140). — Etc.
Gai. III, 19. — Hebr. II, 2 — 10. XII, 22, sq. — Act. VII, 53. Cs. Alcim. A vit., Epist. II (Galland, X, 706).
Exod. XXV, 17 — 22. Cs. Augustin., Qucest. in Exod. io5 (t. III, P. 1, 455). — Isidor., in Exod., cap.XLVI (t. V, 3<j4).— Gloss. ordin., in h. I. « Duo cherubim mutuose respiciunt : quia duo Testamenla, in attestalione veritatis quam prœdicaut , in nullo discrepant. Vertunt vullus iu propitiatorium : quia misericordiam Dei, in qua unica est spes mundi, valdc commendant. Et ideo sunt ex utraque parte oraculi : quia præcedeulia ante incarualiouem tempora, et sequenlia, prædicalione spirituabs scienliæ replent. Etc. »
(8) Isai. XI, io. Cs. Petr. Venerab., Serm. i Domini ( Martènc, Thésaurus, t. V, 1420, sqq.)
C'est, probablement dans celle vue que la verrière de Lyon {Elude VIII ) représente le tombeau de Jésus-Christ surmonté dune tour, ou plutôt d'un édifice élevé que couronne une coupole, où la croix est arborée. JN'aurait-on pas voulu rappeler
i laud. sepulcri
Hymn. in dédie, eccles. (Daniel , Thésaurus hymnologic . J , 240).
;cssibus ad se-
VITRAUX DE BOURGES
u» 1 vif enthousiasme encore aux peuples chrétiens du xnf siècle, “acu^de ^xent'meuts me parai, avoir pu diriger Mm, « ^n^lati» bien probable au sujet
de^rin J! ^rrraiuTueur. .saie, au —
environner le tombeau de Jésus-Christ, montre sa crois arborée (.) connue un s.gne
fl) Ig xi, io — 12. In die ilia, radix Jesse qui Stat in signum populorum , ipsum gentes deprecabuntur, et erit sepulcrum ejus gloriosum, etc.
a Et levabit signum in nationes, etc. »
Le nom de la Judée qui se trouve mêlé à cette prophétie, comme à une foule d'autres de l'Ancien Testament, où l'Eglise est montrée d'avance, ne peut évidemment occasionner aucune difficulté. Mais puisque nous parlions, il n'y a qu'un instant, de la connaissance des classiques dans les écoles chrétiennes du moyen âge, voici l'emploi que Rupert, au xiic siècle, faisait d'un passage de Lucain, précisément à propos de cette Jérusalem nouvelle substituée à l'ancienne. Un juif lui demande comment il prétend reconnaître dans la prophétie de Zacharie (IX, 9) l'entrée de Jésus-Christ a Jérusalem; cette ville étant désignée par le même prophète (XI\ .
1 1 — , 4) comme près de voir tous ses ennemis à ses pieds, tandis que depuis Jésus-Christ, au contraire, les malheurs de Jérusalem sont à leur comble. L'abbé de Dente (Dialog. christ, etjud. S. Anselm. opp. 1721, p. 53o) lui répond par les paroles de Lentulus
dans la Pharsale (lib. V, v. 23). « Taceo nunc de mystica
interpretatione nominum , secundum humanam consuetudinem tecum loquor nunc de nomine Jérusalem. Ait quidam sæcularium nobilis auctor :
« Nam vel hyperboreæ plauslrum glaciale sub Ursæ,
Vcl plaga qua lorrens claususque vaporibus axis Nec pattl.ur nocles, nec iniquos crescere soles,
Si foi'luna ferai , remm nos suinma sequetur Imperiumque cornes. Tarpeia seilc perusla Gallon, m facibus, Veiosque babilanle Camillo , lllic Roma fnit; non unquam perdidil Ordo Mutalo sua jura solo. Mœrentia tecta Gæsar habet, vacuasque domos legesque silentes,
Clausaque justitio U'isli fora. »
Apud Epirum tune erat, Cæsarem fugiens, senatus roma-
nus cum consulibus, Pompeio duce. Si ergo veraciter et pulchre dici potuit conventum ilium Romani esse, potius quam tecta urbis derelictæ, et dictio hujusmodi non dissonat ab liumana loquendi consuetudine; quanto magis. . . etc. »
Pierre le Vénérable ( Epist . I,Bibl. PP. XXII, 826) empruntait aussi le trait principal de ce morceau pour consoler Innocent II par la protestation de son dévouement, au milieu des troubles qui obligeaient ce pontife à quitter Rome. «Nihil nos a pastore, nihil a Petro, nihil a Christo, quæ omnia in te uno habemus, separare poterit. Sit. ubicumque occurrerit habitatio vestra ; manebil ubique vobiscum obedientia et devotio nostra : quouiam et secundum poetam,
l'église du Saint-Sépulcre à Jérusalem? Du reste, pour famé remarquer mieux combien ce souvenir des croisades , associait volontiers alors aux enseignement, de la religion, détachons du discours de Pierre le Vénérable le morceau qui se rapporte a ces
nobles expéditions (/. «V., p. i43i )■ .
« Quid aliud, o gentes, ad sepulcrum ejus venientes speralts. Quid aliud ab ejus sepulcro referre optatis? Quid aliud labons præmium? Quam aliam periculorum mercedem diversarum mortium quas ad illud euntes assidue patûnini , cursusque vestn quod aliud quam istud bravium (domimei sepulcri gloriam) exspectatis. Quid plane vos aliud ab ignotis orientis finibus,a remotis c dentis partibus, ab ultimis austri aquilonisque pulcrum quondam hominis mortui congregat; cl terrarum et linguarum tantos populos ad unius lapideæ speluncæ angustum receptaculum coadunatPQuid vos, o Galli, Germanique populi, quid aliud vos, Daci {Scandinave) et Norici, barbarie vtrtuteque féroces; quorum alii terreno, alii marino itiuere sacrum locum bellicis sudoribus, fuso cruore, sed prœclara Victoria a jugo Persarum et Arabum eruistis? Quid aliud, inquam, mercedis pro tantis laboribus sustinuistis? Quærebatis sepulcrum; sed non m eo, sicut olim bonæ mulieres vel apostoli, quærebatis scpultum. Noveratis mortuum ilium, qui olim in eo quieverat, in cœlis residere; noveratis eum, jam non de illo sepulcro, sed de sede majestatis divinæ, angelis et hominibus imperare. Noveratis non jam mortuum, sed vivenlem; non jam Judæis vel Romanis subjectum, sed sibi omnia deitatis potentia subjicientem. Noveratis non jam sepulcro vel inl'emo teneri, sed de locis cœlestibus toti terræ ipsique inferno dominari. Quoniam vos non latere poterat iu nomine Jesu omne genu flecti, ccclestium, terrestrium et iuferuorum; ornnenique linguam debere confiteri quia Dominus Jesus-Christus in gloria est Dci Patris (Philipp. II, 10 j; nec esse aliud nomen sub cœlo datum hominibus, in quo oporteat eos salvos fieri (Act. IV, 12). Ista omnia soieutes, ad sepulcrum Dei et Domini uostri et Creatoris et Redemptoris vestri, non ut bostes sed ut creatura, ut servi, ut redempti venistis; piis gladiis ab impiorum sordibus cœlestis munditiæ locum et liabitaculum expurgastis; et 11e ultra nequam servi dilectis filiis veniendi ad patris tumulum aditum possent intercludere providistis.
« Sic faciendo, sic sepulcro Salvatoris nostri, o salvatæ gentes, animas vestras efferendo ( offerendoP ), vestra corpora immolando, nullateuus quidem aliquid dignum pro tantis ab eo vobis impensis beneficiis retribuistis; sed lamen si facultas data esset., vos velle retribuere designastis; impletam in vobis, istis operibus, solemnem propbetæ Isaiæ prophetiam monstrastis, qua ante multa sæcula de vobis sollicitus Deus, et salutis vestræ quam ipse apud se ab æterno absconderat præscius, per jam dictum prophetam ait (Is. LXV1, 19) : Et ponam in eis signum, et millam ex eis qui sa/vati fuerint ad gentes in mare , in Africain, inLydiam tendentes sagillas, Italiam et Grœciani , ad insulas longe, ad eos qui non audienmt de me et non. viderunt gloriam meam; et annuntiabunt gloriam meam gentibus , et adilucent omnes fratres meos de cunctis gentibus donum Domino, in equis et in quadrigis, et in lecticis et in midis et in carrucis admontem sanctum Jérusalem, dici t Dominus. Quod, licet in (ide christiana a vobis et pa tribus vestris per apostolicuni ministeriuin susceptum impletum sit, tamen multo magis impletum est quando amore Cliristi Doinini et Dei vestri gloriosum ejus sepulcrum per vos a perfidorum dominio libcratiira est; iu quo vestræ devotionis fructuoso affectu quia sepulcrum Domini vitæ vestræ præposuistis, quia pro eo infortuniis uuiversis vos exposuistis, quia uulla pro eo pericula expavistis, quia pro eo horrenda supplicia ipsumque mortem constantissime contempsistis, quia oranem vestram mundique gloriam ejus gloriæ subjecistis : in bis sane omnibus secundum præmissæ prophetiæ tenorem quæ dixerat (Isai. XI, 10) : Erit sepulcrum ejus, id est Cliristi , gloriosum; gloriosum illud esse super omnia terrenæ habitations loca dcclaraslis. »
Et Petrus in earcere,Clemens in exilio, Marcellus in catabulo, non minus quam Laterani , Ecclesiæ præfuerunt ; et oves Christi eis, ut veris pasloribus obedierunt. »
Cette dernière citation, quel qu'eu soit la-propos, pourrait absolument n’être que l’effet d’une réminiscence un peu vague ; mais il est visible que Rupert avait bien présentes à l’esprit toutes les circonstances de la harangue que prêtait le poète au consul romain.
Au lieu d'arrêter cette digression , j’aime mieux, détournant son cours, la ramener vers notre véritable objet. Voici donc d’autres souvenirs classiques appliqués au triomphe de la croix. Les applications y sont forcées, si l'on veut, bizarres même, je 11e le nie point; mais, forme et fond, tout y est à peu près contemporain des premiers travaux de la cathédrale de Bourges; c'est donc un témoin qui doit être entendu si l'on veut connaître les pensées de cet âge. C’est Gerholi de Reichersperg (in Ps. XXI , 8 , ap. D. Pez . Thésaurus V, 36g, sq.) développant ces paroles de l’Apôtre (I Cor. 1 , 22 — 25) '. La croix, scandale pour les Juifs, folie pour les Grecs ;
pour lous les peuples. Saint Ambroise voit dans la croix le sommaire de l’Évangile (1), l’étendard de la milice chrétienne (2), l’esquif ou le mât du vaisseau, qui de l’ancienne Loi nous transporte à la nouvelle (3). David aussi l’avait aperçue, cette croix, instrument du Seigneur pour établir son règne parmi les nations(4). Il serait facile d'accumuler les titres de ce genre que l’Écriture et les Pères prodiguent a la croix; ceux ci peuvent suffire pour donner lieu de penser que cette bannière triomphale indique l’empire du Messie qui va subjuguer toute la terre, et désigne la vocation des Gentils qui vont bientôt se ranger sous les enseignes du Crucifié (5).
48. Ce tombeau découvert faut-il aussi lui reconnaître un sens superhistorique ? Si l’on veut bien me passer ce terme, j aurai exprimé par ce seul mot le caractère tout particulier de ces représentations complexes ou l’auteur, sans contredire l’iiistoire, mais sans se laisser asservir à ses données matérielles, trouvait le secret, en même temps qu’il retraçait le fait extérieur, d’ouvrir à la pensée du spectateur des échappées de vue vers une sphère plus haute. Ce pouvoir d’agrandir sa scène, l’artiste des âges de foi ne pouvait le trouver ni dans son génie, - - l’intelligence la plus hardie tenterait vainement d’échapper aux conditions essentielles de l’instrument qu’elle met en œuvre,— ni dans son art, dont les moyens déjà limités par leur nature étaient encore restreints plus étroitement par l’enfance de la partie scientifique. Privé des ressources de la perspective, qui triple le champ du tableau sans modifier en rien sa surface, dénué de tous les secours que ses successeurs puisent actuellement dans une théorie avancée; il avait, à défaut de ces avantages modernes, un auxiliaire que rien ne saurait suppléer parmi nous. C’était le spectateur lui-même, tout prêt à s’ouvrir des espaces inaccessibles à la représentation matérielle : soit qu’il devançât son guide, et l’entraînât tout le premier à sa suite, en vertu des tendances mystiques déposées et nourries dans la société d’alors par l’enseignement public
de la chaire chrétienne, et qui devenaient des prescriptions pour l’artiste; soit qu’initié par la prédi-
cation^) à l’intelligence des symboles que l’art avait puisés dans la tradition, il pénétrât sans peine le sens des moindres détails offerts par cet exposé mystérieux qui, malgré sa splendeur, s’adressait bien moins encore aux regards qu’à l’esprit.
L art atteignit alors à des hauteurs que ses conditions matérielles semblent lui interdire; ou, si l’on veut, mais c’est sous d’autres mots la même pensée, il avait affaire à des esprits qui, prêtant des ailes à son expression, donnaient aux formes la portée de la parole, et d’un tableau faisaient un livre. Cependant, lorsque le moyen âge, par ses écrivains et par ses conciles, dit que la peinture est le livre des gens sans lettres, il ne faut pas s’y tromper, comme on le fait parfois en traduisant ces mots de gens sans lettres par celui d 'ignorants. Ce n’étaient pas des ignorants, si l’on veut parler vrai, que
ces hommes du vieux populaire, pour qui l’artiste savait que son langage des formes allait devenir
un discours; sûr que, revêtant un sens supérieur aux faits représentés, son tableau peindrait en dernier résultat bien moins des faits qu’une doctrine.
mais , pour te fidèle , mystère de force et de sagesse. Ulysse et l'habilelé qui le dérobe, soit aux pièges de Circé ou des Sirènes, soit à la cruauté de Polyphénie, lui servent à exalter la puissance de la croix contre l'Enfer. Les détails de ces étranges comparaisons ne seraient pas sans intérêt, mais on peut les rencontrer dans plusieurs autres écrivains ecclésiastiques. Cs. Maxim. Taurin, ed. cit., p. 1 5 1 , sq. — Ifonor. Augustodun., Specul. Ecoles. ( Hort. deliciar., fol. 333 r"). — Etc.
(1) Anibros., in Luc. VII, n. « Plénitude» fidei, crux Dornini, obitus, sepultura est. »
(7) Id., de Abraham II, 7. « Scit exercitata mens quos, ad prælium consnmmanduin, sibi adhibeal; quibus armis instruat, quibus ducat vexillis. Non aquilarum profert imagines, nec dracones; sed in cruce Christi et in Jesu uomine progreditur ad prælium : hoc signo fortis, hoc vexillo fidelis. »
Tout le monde sait que l’Eglise a consacré cette expression en adoptant l'hymne de Fortunat, qui dans l'année ecclésiastique annonce la grande semaine :
o Vexilla regis prodeunt,
Fulget crucis mysterium,
Elc.»
Rufin., in Symbol., (ed. Vallarsi, p. 77) : « Crux ista triumplius erat. Tropæum cnim, insigne; triumplius autem devicti hostis indicium est. Etc. »
(3) Ambr. in Luc. VIII, 37. Cs. Berengos., De laude s. crucis
(Bibl. PP. XII, 355) — Dungal, Adv. Claud. Taurin. (Ib. XIV, 207). — Bonaveulur., Laudism. de s. cruce.
« Crux est porta paratlisi
«Crux est mundi medicina
Elc. a
Cette allégorie a revêtu diverses formes dans les naïves inventions quelle suggérait aux peintres et aux poêles du moyen âge.
(4) Ps. XCV, 10. Cs. Justin. M., Dial. c. Tryph., 73 (Galland, I, 53.9) — Tertullian., Adv. Jud., io(ed. cit., 196). — Id., ib. i3 (p. 199). — Id., Adv. Marcion., lib. III, 31 (p. 409). — Etc.
(5) Pseudo-Chrysost., de Hypapant. (Opp. II, 813) Auonyin.,
de Pasc/ia (Augustin. Opp.,t. V. Append., p. 382 Maxim. Tau-
rin., Opp. Append., p. 89). «Hæc esl ( dies ) in qua Synagoga finitur et Ecclesia nascitur. Etc.»
(6) Je ne veux point dire que, comme Florence fonda en 1673 une chaire pour commenter le Dante, ce qui pourtant était d’un intérêt religieux bien moindre, la chaire chrétienne se proposât directement l'explication des grandes peintures qui ornaient les basiliques. Mais il est inutile de revenir sur un fait qu'on aura pu apprécier déjà dans notre préface.
VITRAUX DE BOURGES
C’est de là que nous étions partis; et, puisque nous y voilà ramenés, cherchons quelle doctrine, quelle idée. devait sortir de cette tombe ouverte, pour les hommes du xm siècle. Cest un enseignement cent fois reproduit dès les premiers siècles, que la résurrection de Notre-Seigneur était effectuée avant que la pierre eût été renversée par l’ange (i); et que l’effroi ainsi que la fuite des gardes fuient causes par l’apparition de l’ange qui venait, brisant les sceaux, manifester l’inutilité des précautions prises par la Synagogue (2). Mais, si je ne me trompe, en ouvrant ce sépulcre aux yeux du spectateur on a voulu faire remarquer la folle prudence des meurtriers de Jésus-Christ, qui n’aboutit qu a donner plus d’éclat à leur défaite. La Bible moralisée, dont nous avons déjà invoqué le témoignage dans une autre circonstance (3) , peut encore cette fois nous servir d’autorité. Après avoir montré David soustrait aux poursuites de Saiil par les soins de Michol, tandis que les satellites de son ennemi ne trouvent dans le lit du fugitif qu’un vain simulacre (4); le compilateur peint, dans une miniature voisine, des soldats qui veillent près d’un tombeau découvert et vide. Le texte qui accompagne cette seconde scène, expose la relation des deux sujets ainsi rapprochés : Cm lignifie mur qui unulïwnt garîier ou faire flatter le fejmlcre noftre Seigneur. Car ils ne garïièrent ne ils 11e trouuèrent en la fin que la pierre îiu fepulrre (5).
Voici une autre interprétation plus allégorique, et qui, par cela môme, paraîtra peut-être trop recherchée à certains esprits. Mais je la tiens néanmoins pour beaucoup plus probable que la précédente, parce qu’il importe peu si ces explications conviennent ou non à notre manière actuelle de penser. Les seuls éléments de détermination sont, sans contredit, d’une part : la convenance plus ou moins grande avec l’exégèse d’autrefois; de l’autre : les preuves historiques de leur diffusion et des titres qu’elles pouvaient avoir à conquérir l’assentiment commun. Or le renversement de cette pierre qui fermait le tombeau, et ce tombeau lui-méme qui apparaît vide, sont présentés jusqu’à trois fois dans la Glose ordinaire comme type de l’ancienne Loi supprimée; comme indice de l’abrogation des figures antiques, qui désormais demeurent vides elles-mêmes, depuis que la réalité est venue les annuler par sa manifestation définitive (6). Ce grand fait une fois accompli, tous ses avant-coureurs ont
(1) Quœst. ad orlhodox. 1 17 (ap. Justin. Opp. ed. Maran, p. /|9>)- — Joann. Chrysost., in Matlh., Homil. LXXXIXfaI.90, ed. rit. VII, 834 )■— Hieronym. , ad Hedib. , Quæst. 6 ( t. IV, iq5). — Gregor. Nazian /..(?), Christuspaliens, passini.— Petr.Chrysolog., Serin. LXXV, de Resurrectione Domini. — Pseudo- Augustin., Serai, de Pascha (Augusl. Opp., t. V, Append., p. 5.89). — Pseudo-Bcda, in Matlh. XXVIII, a (t. V, 1 17). — Zachar. Chrysopoli t., In unum ex quatuor, cap. 173. (Bibl. PP. XIX, 947)- Ce dernier, à cet endroit de sa compilation, emprunte les paroles d'une homélie de Bède ( t. VII, 3).
(a) Molanus, dans son important ouvrage sur les images (lib. IV, cap. 1 3 , ed. Paquot, p. 460 ;, réunit plusieurs graves autorités, afin de censurer sévèrement les artistes qui adoptent, pour peindre la résurrection dé Notre-Seigneur, les formes que nous rencontrons presque universellement au moyen âge. Tant mieux pour la thèse que je me suis proposée quand j’ai prétendu rendre raison de ces soi-disant licences par le recours à une signification superhistorique ; mais tant pis pour le savant homme qui condamnait, sans restriction aucune, tous les auteurs de pareilles représentations. J’avoue qu'aux populations modernes, trop peu méditatives et beaucoup trop matérielles pour s’élever à l'intelligence d’un art mystique, il peut être expédient de n'offrir qu’un tableau exactement basé sur la narration des Evangélistes. Mais les xn' et xin1’ siècles avaient le cœur plus haut que nous. Je défie ceux qui ont approfondi le caractère de cette période de me donner un démenti à ce sujet. En tout cas, ce qui ne saurait être nié par un véritable observateur, c'est que le peuple de ces temps-là connaissait assez bien l’Evangile pour qu'il ne fût pas aisé de l'induire en erreur sur les faits fondamentaux de la religion. En outre, si nous songeons au caractère hiératique qu'il est impossible de méconnaître dans les formules vivaces de l’art religieux durant ces âges de force, nous ne balancerons pas à conclure qu'il y faut admettre une intervention dominatrice du clergé. Cela étant, je ne crois pas qu'011 puisse se refuser à cette conséquence pour les programmes généralement admis dans l'art durant celte période; savoir : quune anomalie apparente, au point de vue historique, • donne lieu de présumer une intention dogmatique.
Quant a Molanus et aux autorités dont il s'appuie, le tort que je me permets de leur attribuer leur appartient moins à eux-mêmes qu’à leur époque. Hommes habiles, mais exclusifs, leur critique,
fort grave d’ailleurs, fait trop abstraction du mysticisme ancien. Ils avaient raison pour leurs contemporains, et pour nous aussi, peut-être; mais sous l'empire de la froide analyse qui gagnait dès lors les cœurs, ils n'ont pu éviter entièrement l'outrecuidance glacée des savants modernes à l’égard de cette époque chaleureuse et puissante qui s’appelle le moyen âge.
Nous avons parlé ailleurs des écrivains qui, même au moyen âge, paraissent n'avoir pas eu l'intelligence des monuments dont ils étaient contemporains; et l’on a pu voir que leurs hésitations sur ce point n’autorisent pas à soupçonner le peuple de l’ignorance qui étonne dans ces savants.
(3) N” 9 f p. i3 ) , et Étude IV, fig. EF. — Elc.
(4) I Ileg.XIX, 11— 18.
(5) Voici le texte latin : «Hoc significat. quod jussu Pilati milites sepulcrum Domini custodientes, nichil prêter lapidem custodierunt. «
Le rapprochement de ces deux faits pourrait avoir été suggéré par la lecture de Bède, in Samuel, (t. IV, 354, sq. ). Mais il est probable que l'auteur de la Bible moralisée a puisé plus haut : car saint Isidore ( in I Reg., cap. 1 3, t. V, 519) présente un texte plus précis qui paraît avoir été amplifié par Bède. Mais quel que soit notre respect pour le docteur de la vieille Angleterre ( vieille Angleterre, et Angleterre catholique, c’est tout un), nous pensons que les idées exprimées par saint Isidore n ont pas gagné beaucoup à ce développement. Angelomus (Strom. in lib. Reg., Bibl. PP. XV. 33a) nous parait avoir été mieux avisé quand il s’est borné à transcrire l'explication donnée par l'évêque de Séville.
(6) Gloss. , in Matlh. XXVIII. «Revolulio lapidis significat reserationem sacramentorum Cbristi, quæ vélo litteræ teo-ebantur; quo ablato, resurrectio, mortis abolilio, vita æterna, cœpit toto orbe prædicari. » — Cs. Bed., in Marc. XVI, 4 (t. 5, 168).
Gloss, in Marc. XVI. «Allegorice, lapidis revolutio reserationem sacrorum Cbristi, quæ velamine litteræ Legis tecta erant, insinuât. Lex etenim in lapide scripta est, cujus ablato te°inine gloria resurrectionis osteusa est; et abolitio mortis antiquæ, et vita nobis speranda perpétua , toto orbe cœpit prædicari. .. — Cs. Bed., loc. cit.
Gloss., m Luc. XXIV. « Revolutio lapidis tegebanlur (ut
supra). Lex in lapide scripta est; cujus ablato tegmine, Domini
épuisé leur mission; et la religion d’attente n’est plus qu’une écorce aride qui tombe à la maturité du fruit. Elle a conservé 1 empreinte du germe précieux qui s’y tint abrité longtemps avant d’éclore; mais la sève l’abandonne, parce que ses fonctions ont cessé.
Aous pourrions indiquer ailleurs la source ou la reproduction de ce symbolisme, soit exactement et presque dans les mêmes termes, soit avec des modifications légères qui laissent subsister tout le fonds. L importance de la Glose peut nous en dispenser : c’était une sorte de manuel qui répandait au loin, durant le moyen âge, certaines idées mises en valeur par sa recommandation.
La double croix et d autres détails pourraient nous entraîner trop loin en ce moment; il a paru plus convenable de les ajourner, et môme de supprimer tout à fait certaines explications dont la portée ne pouvait être grande (i), ou dont le sens ne se présentait pas avec un caractère de certitude suffisamment prononcé.