‹ Monographie de la cathédrale de BourgesChapitre 43 sur 94 · SAINT THOMAS · texte numérisé non relu

SAINT THOMAS

Mais cl autres pourront prendre quelque verrière de saint Thomas (comme celles de Chartres, de Sens, de Tours, etc.) pour thèmes de développements circonstanciés; pour nous, l’ampleur du contingent que nous avons fourni sur le cycle de la Nouvelle- Alliance interdit désormais une certaine exubérance à nos explications, et semble même pouvoir justifier çà et là quelque sécheresse (i). D’ailleurs, notre projet, à vrai dire, n’est point de nous étendre sur les vitraux à légendes. Les sujets théologiques surtout fixeront notre attention. Ce sont les moins appréciés, disons-le même, les moins connus; et ce sont pourtant les plus beaux et les plus féconds en grandes pensées, mais ce sont à la fois ceux qui courent risque de rencontrer moins d’interprètes compétents.

75. Qu’on ne nous soupçonne point toutefois de mépriser les légendes. On se méprendrait beaucoup sur notre pensée, et nous sommes bien aises de détruire d’avance ce préjugé dans l’esprit du lecteur qui aurait pu le concevoir. Si donc l’on désire se former d’avance une idée de la marche que nous suivrons en ce genre, nous avouerons ingénument qu’en général nous croyons au poids de cette preuve dont Platon se contente si fréquemment : Tel est le dire de nos ancêtres, et je m’en repose sur leur témoignage. Non, nous ne tiendrions pas pour bien employée la science qui viserait à établir la stupidité ou la mauvaise foi de nos pères. Bien plus, nous la repoussons avec chaleur cette science sans âme; nous la tenons pour fausse et de mauvais aloi : persuadés qu’il est, même en histoire, des questions où le sentiment doit être admis en témoignage, et qu’il peut produire, sinon la certitude, du moins une probabilité grave. Lui seul, après tout, dans l’application pratique des preuves morales, conduit à cette équité qui est plus juste que la rigueur(2). Peut-être quelqu’un sourira-t-il de notre naïveté, mais nous le laisserons faire; et la rougeur ne nous montera point au front pour cette marque de commisération plus ou moins bienveillante. Car il faut convenir que si, nous autres catholiques, nous semblons parfois devenir crédules à force d’être croyants, les savants luthériens ou calvinistes tombent communément dans un excès tout opposé. Or, j’ose dire que, même en adoptant les jugements de ceux qui nous censurent, notre défaut nous serait honorable. Il annonce, en effet, chez nous une bienveillance qui penche comme tout naturellement à l’estime d’autrui. Au contraire, cette critique habituellement si sourcilleuse que professe la science protestante, ne suppose-t-elle pas en dernière analyse un certain mépris de ses semblables? On dirait que les hérésies du xvi° siècle ont jeté parmi leurs disciples une ferme persuasion de la sottise ou de l’improbité humaine. Le témoignage ne leur est rien jusqu à révision ultérieure des pièces du procès; et à quoi n’a-t-on pas fait le procès! Cependant, comme cette révision ne peut être reprise par chaque nouveau savant sur tous les points de 1 histoire, il faut bien en définitive qu’on s’en tienne quelquefois au jugement des critiques venus avant nous (3). Mais alors c’est l’autorité d’un seul homme que l’on préfère à celle des siècles; et je laisse à penser s il était bien ridicule d’embrasser d’avance l’autre parti.

Je voudrais bien savoir où un homme puise cette intrépide confiance en soi, qui lui fait croire tout indécis tant qu’il n’a pas prononcé lui-même. Ceux qui l’ont précédé étaient apparemment de la même nature que lui; et si tous ont pris le change, quel est ce privilège qui le distingue tout à coup de la masse commune? Le bon sens et la bonne foi étaient-ils inconnus au monde avant vous? et, cela étant, qui vous en garantit donc la possession? Il faut nous résigner à partager la droiture d’esprit et de

est à la hauteur de la compilation : noms et titres y sont mutilés impitoyablement. Assemani, s'il m'en souvient bien, y reçoit trois ou quatre masques différents. Pour être juste, cependant, il ne faudrait pas laisser croire que ce travail fut absolument aussi chétif que celui de Wrede dans les Asiatik Researches (t. VII, 363, etc.), ou de Lacroze lui-même, ou de ce Beausobre, dont la réputation m'est vraiment inexplicable. Cs. Ilohlenberg, p. 88, sqq.; io3, sqq.

(1) S'il n’existait au monde qu’une seule église conçue par la pensée des xn'et xin° siècles, ou bien si la description d un monument de ce genre exigeait absolument des ressources assez gigantesques pour ne pouvoir être exécutée plus dune fois, il serait tout simple que l’auteur privilégié de cet ouvrage unique s imposât la tâche d’épuiser la matière. Qu’on le tente, du reste, et 1 on verra ce que serait un pareil projet; car il ne faudrait pas s imaginer que l'on dût. être complet pour avoir tout mesuré a des dimensions uniformes au moyen d'une maigreur générale. La disproportion des parties ne saurait en cette occasion être taxée de négligence : elle n’est qu'un défaut nécessaire qu'il serait triste d’éviter en s'imposant pour cela une indigence symétrique. Mais

si l’on ne veut pas condamner toutes les expositions des basiliques anciennes à se traîner invariablement l’une après l’autre dans une même ornière plus ou moins étroite, il faut leur permettre de compter les unes sur les autres en divers points, à condition que chacune d'elles aura soin de frayer à ses dépens une partie de la route. Celui qui penserait autrement aurait bien l’air de n’avoir point soupçonné la gravité de semblables études. Tout ce que pourrait prétendre une publication puissamment soutenue par la somptuosité d’un gouvernement, ce serait de s'adjuger dans le travail une part plus large que ne saurait l'être la nôtre dans l’isolement où nous sommes. Mais d’embrasser tout , il n'y faut pas songer; ce serait un énorme fardeau, surtout pour les lecteurs d’aujourd’hui.

(a) Cs. Hohlenherg, p. 89, 90.

(3) Je sais que fort souvent, pour se donner l'air d’avoir exécuté un travail personnel, on transcrit ses devanciers, en prenant soin d’omettre leur nom ou de le perdre dans la foule. Mais , en ce cas, toute la différence consiste à aggraver le délit de confiance aveugle par celui de plagiat.

cœur avec nos devanciers, ou craindre de nous faire illusion à nous-mêmes sur cet étrange monopole que nous voudrions nous attribuer. Pour moi, j’aime à voir cet excellent homme de Bollandus prenant la défense de Siméon Métaphraste censuré par Bellarmin (i), et de Jacques de Varazze rudoyé par Vivès. « Où prend-on, dit l’hagiographe belge, que le légendaire grec du xc siècle n’a point suivi « des documents anciens? Qu’il ait pu se tromper, nul doute; mais comment sait-on qu’il ait prêté « aux martyrs des discours dont son imagination aurait fait tous les frais? Etc., etc. »

Il en sera de Métaphraste n’importe quoi; je ne me fais point son champion pour le moment. Je ne me propose que de faire ressortir une seule chose. C’est qu’en accusant de préjugé la confiance accordée aux légendaires, on pourrait s’exposer soi-même à ûne rétorsion bien mieux fondée que l’accusation. Quel est, en effet, le préjugé de celui qui accorde une valeur historique aux légendes avant l’examen? C’est, à vrai dire, bien moins un préjugé qu’un postulatum fondamental de toute relation sociale; c’est l’axiome de Droit qui exige la présomption de probité (ajoutons : et de bon sens) jusqu’à preuve du contraire. Ce préjugé, si c’en est un, est celui de tout homme honnête; et, partant, il ne saurait devenir une faiblesse ridicule dès qu’il n’exclut pas l’emploi des moyens de vérification. Au contraire, que de préjugés mis à la place d’un seul par celui qui refuse d’abord toute adhésion, sous prétexte de certaines incompatibilités! Le nombre et l’énormité des miracles, l’ampleur même des détails, des erreurs chronologiques ou géographiques (qui pourraient bien n’être que des difficultés), la rudesse du langage, l’espace qui sépare des faits l’époque ou le lieu de l’écrivain, etc., etc., ce serait là des motifs d’écarter une narration, un livre même tout entier, et tout ce qui portera le nom ou la trace de tel auteur! Mais combien de questions préjudicielles ne tranchez-vous pas tout d’un coup par la valeur que vous attribuez à ces diverses fins de non-recevoir! Merveilleux et imaginaire sont-ils synonymes? Une information est-elle fausse par cela seul qu’elle est minutieuse et circonstanciée? Est-on en droit de rejeter tout ce qui ne présente point une solution subite, et la mutilation d’un monument doit-elle lui ôter toute valeur? L’élégance de la diction est-elle une condition essentielle de crédibilité? A défaut de documents immédiats, faut-il repousser tout récit fait à distance, au risque de mépriser relation qui aurait puisé aux vraies sources? Etc., etc. Préjugés que tout cela! et tellement déraisonnables, que la plupart du temps on passerait pour professer un pyrrhonisme systématique si l’on admettait absolument de pareilles causes d’exclusion pour les matériaux de l’histoire profane.

76. On voit que nous n’estimons pas seulement les légendes comme monuments de poésie naïve, mais comme documents historiques d’une valeur importante. Néanmoins, quand nous avons rappelé l’opinion de Bellarmin, et indiqué les censures de Wicelius et de Vivès, nous l’avons fait à dessein, pour laisser apercevoir que nous ne confondions pas absolument le respect du à l’Église avec celui que nous professons pour ces pièces hagiographiques. Nous pouvions rapporter bien d’autres noms encore et de graves théologiens, qui n’ont pas été plus indulgents envers les légendaires. Melchior Cano, par exemple (2), adopte sans restriction le dire de Vivès; et n’est pas même arrêté, dans son antipathie contre certains miracles, par le nom de saint Grégoire le Grand. Certes, ce n’est pas être timoré, et pourtant les imitateurs de cette hardiesse n’ont pas manqué parmi les catholiques. Je ne les en loue po.nt, et je crois même cette sévérité beaucoup plus superficielle qu

(1) AA. SS., Januar. t. I, p. xviii. Le P. Bollandus, qui étend ensuite sur plusieurs légendaires latins le manteau de sa bienveillante probité, n’était assurément ni un homme ignare, ni une de ces âmes assoupies dont la bénignité apathique répugne à l’effort de prononcer un blâme. Qu'on l’entende prenant la cause de Jacques de Varazze contre Wicelius et Vivès (L c., p. xx). «Ubi a mythologue studet Jacobus, bone Wiceli? Ego certc non omnia probo quæ îlle scribit; quin tamen vetera secutus sit monumenta non dubito, et plurimas ejus historias reperio cum vetenbus et genuims congruere. Non omnes evolvi, nec necesse est quum fontem reperi rivos consectari; sed si prius in hos incidi, an etiam ex illo ducti sint, au non fluant lutulenti, an non pilro lapsu repant, an non aliunde palustrem undam trahant, juvat dispicere : quam, mquam, breviatoribus aut paraphrastis adjungere hdem par sit, ex veterum statuo cum ipsorum scriptis colla- Uone. Censeo igitur, injuria, ut plurimum, neotericorum judiciis vapulare eam Legendam. An omnia (|uæ de sanctis dicenU sint ex Eusebio sumpta, aspernabitur Wicelius? Etc.

«Wicelio severius aliquanto acerbiusque de Legenda aurea pro-

ue ne le pensent ses parti-

nuntiavit Ludovicus Vives. . . Ludovicum Vivem semper maximi feci, smgulari erudilione, gravitate, prudentia virurn; planeque 1II1 assentior, præstantissimos divorum actus accuratius debuisse quam yulgo factum sit, mandari litteris. Sed quod Legendæ illius aucton ita maledicit utvirum sanctum et sapientem plumbei cordis, orisferrei appellet, id sane rniror in liomine præsertim gravi et moderato. Hauserat id fortassis a Desiderio Erasme præceptore suo, sevenssimo Aristarcho qui nullum prope scriptorem intactum et non censoria virga notatum præteriit; hoc etiam ridicuius quod ea arroserit sæpe quæ nec intelligebat nec didicerat. Puent Jacobus stylo minus compto, ut ilia erant tempera; at erat non modo doctus et pius, sed prudentia judicioque smgulari : ut quam probabiha essent quæ scriberet, Vive Erasn.oque melius potuerit judicare.» Cs. ib,d.xx.vxxv;xxxii-xl. Or, encore une fois, Bollandus étau competent, s! je ne me trompe ; ou bien qui prétendra l’être?

(2) M. Can., de Loc. theol., libr. XI, cap. 6, 1. 3. (ed. H Serry Bassan. 1776, p. 341). Penzi, autre théologien du même ordre, copie en cela, comme en bien d’autres choses, les propres paroles de Cano qui copiait Vives. Cs. Theolog. rudim., libr. XII, cap. 3, lemm. 3.

sans, mais enfin I Église ne prononce point contre ces critiques emportées, laissant à la science histoiique le soin de trancher les débats. En même temps, un bon nombre d’esprits solides laissent passer sans s’émouvoir les censures chagrines de ces Aristarques; et protestent contre leurs décisions, lors même quelles envahissent I opinion avec une menaçante influence. Les uns, retranchés seulement dans cette confiance du sentiment qui résiste à l’appareil scientifique sans trop savoir par où pèche la partie adverse, s’en tiennent, jusqu’à plus ample informé, aux convictions anciennes; d’autres, plus ardents, joignent à cette simplicité du cœur une certaine activité d’intelligence qui accepte et prévient même le combat au lieu de le subir. Persuadés que la tradition deviendra infailliblement de l’histoire (i), ces derniers hâtent de leurs efforts aussi bien que de leurs vœux l’instant où doit être réhabilitée la

pieuse crédulité des ancêtres. A ceux-là, nous le croyons, appartient l’avenir; et l’école fondée par Bollandus a fait beaucoup pour ce résultat. Cependant, pour dire toute notre pensée, les savants bollandistes ne nous semblent pas avoir toujours porté leur fardeau sans faiblir. Lorsque la légende dépouillée ne donne pas pour produit un fait biographique et personnel, souvent elle ne laisse pas de mettre à découvert un fait populaire réellement historique; et, à défaut du premier résultat, la critique devrait, ce semble, chercher à mettre l’autre en évidence. C’est une si misérable conséquence, que d arriver à force d’étude à décrier l’humanité! Il serait bon qu’avant de s’arrêter à cette conclusion décourageante, 1 on examinât si quelque chose ne pourrait pas sauver l’absurdité, du moins en partie.

Je prends un exemple entre plusieurs. Le P. Pinius, à l’occasion de sainte Marguerite d’Antioche, traite fort sévèrement les actes de son martyre (2); et j’avoue que mon respect pour les légendes ne va pas jusqu à me faire adopter celle-là purement et simplement. Mais il y a quelque autre chose que matière à rire, dans cette bizarre circonstance qui présente la sainte engloutie d’abord par le dragon infernal, et se faisant jour immédiatement à travers le dos du monstre, à l’aide de la croix quelle tenait à la main. Si l’histoire est ridicule, sa source ne l’est point; elle est seulement étrange, et née d’une expression singulière, dont le sens une fois perdu occasionna un énorme quiproquo. 11 faut, pour en découvrir la véritable intention, remonter jusqu’à ce symbolisme antérieur au xmc siècle, qui a couvert nos anciennes églises de tant d’hiéroglyphes impénétrables à notre civilisation actuelle.

Un passage du livre de Job, interprété allégoriquement dès les premiers temps du christianisme, et fréquemment reproduit au moyen âge avec cette signification mystique, me paraît la source incontestable du malentendu que nous indiquons. Dieu fait, pour ainsi dire, une revue de ses créatures les plus imposantes dans le monde matériel (3), pour terrasser l’orgueil de l’homme en présence du formidable pouvoir qui règle toutes ces grandes œuvres. «L’hameçon te rendra-t-il maître de Léviathan, «dit le Seigneur (4)P Feras-tu passer un anneau dans ses narines, ou pénétrer un cercle au travers de sa « mâchoire? » Cette expression biblique enfanta des commentaires et des allusions dont le peuple même se trouva saisi à la longue (5), mais qui devinrent peu à peu une langue morte quand le monde

(1) Un des esprits les plus distingués de ce siècle, le comte Joseph de Maistre, exprime quelque part (Délais de la justice divine, note XX) ce noble pressentiment : « J’éprouve un chagrin profond, une douleur légitime bien étrangère à toute passion, lorsque je vois des hommes d'ailleurs si estimables, et que j'honore, dans un sens, comme mes maîtres, déplorablement en garde contre les traditions les plus vénérables. ... Je m'écrie tristement : Tantus amor «;'/«'&'( An ti-Lucrèce) ! — Mais nous la reverrons la superbe alliance de la religion et de la science; ils reviendront ces beaux jours du monde, où toute science remontait à sa source. Nous pouvons tous hâter cette époque; moins cependant par des syllogismes que par des vœux.»

C’est que la droiture de cœur est une condition indispensable de la persuasion, et l'homme ne la donne point à 1 homme.

(2) AA. SS., Jul. t. V, 3o— 33.

(3) Job, XXXVIII— XLI.

(4) Job, XL, 20, 21. «An extrahere poteris Leviathan hamo...? Numquid pones circulum in naribus ejus, aut armilla perforabis maxillam ejus?»

(5) Ephraem, in secund. D. advent. (ed. S. Assemani, P. gr. lat., t. II, 21 1, 212). « Hjicïç Si tû v.aiw v.ol ÇuOTio'.û (jrœ'jpû toù 2o>Tfipoç Ta

icpô0upa ^puQv areoavoaujAîv x.o.1 aÙT&v âiAuràpeSa to à^TTflTov ôtcXov

tüv y p'.onavüv, xôv vty.T,ri|v toù Oavâxou , tï,v èlmSm râv tootüv Ou-

tôç èitrov 0 Ttays!; sv t ôicto xpavîou, xal eûOéwç (al. eùQùç ) (ftatrrfaaç tôv

(3érp’JV T7jÇ Çujjç T$fAÜV. Év TOÛTfp TÛ T'.JAMO SkXiù XplOriç O Sa TÎ)p •fl|«r>v Sisj5pi)$s rriv itagipâYov toü ÆSou yao-TÉpa, xal tô uoTiUiAwavov toù S'.aêô'kov év&ppalje crrép-a. t. X. — Cs. Ibid. (p. 249), de Charitate.

Pseudo-Hieronym. (Pbilipp.), in Job, XL, 19 (ed. Martian., t. II, P. II, p. ni ).-ln oculisejus quasi hamo capiet eum, et in sudibus perforabit nares ejus. . . In sanctis, qui crucem per quam victus est hostis indesinenter portant, discretionem calliditatis ejus perdidit. » Un autre commentaire sur Job, longtemps attribué à saint Jérôme, ne fait qu’étendre, pour ainsi dire, la même pensée dans un torrent d’expressions plus ou moins oiseuses. Mais on y voit poindre une idée sur laquelle d’autres ont enchéri bien étrangement, lorsque la comparaison de l’hameçon avec Notre-Seigneur fit imaginer une pêche symbolique qui occupe toute une page dans 1 ' H or tus deliciarum. Léviathan (figure de Lucifer) est peint pris à l’hameçon de la croix, par une ligne qui représente les ancêtres de J. C., composée quelle est d’une série de médaillons empruntés à la généalogie du Sauveur. Cette peinture du xii* ou xni' siècle avait son programme tout tracé dans la Glose ( in Job., loc. cit., 20); ce qui n’empêche pas le compilateur du ix' siècle d’exposer aussi le symbolisme dont nous pallions précédemment. «... Armilla ergo Dominus maxillam Leviathan perforât quia misericordiæ suæ potentia sic malitiæ antiqui hostis obviât ut aliquando eos etiam quos jam cepit amittat.» Cs. Pseudo-Bed. , in Job. (t. IV, 856, sq.). — Catena GG. PP. in Job, h. L, p. 579.

symbolique se prit à sombrer vers le xiv‘ siècle, pour s’engloutir enfin sans laisser de trace au xvi Un emblème en était né, qui, dans son évolution progressive, se partagea en deux embranchements dont la convergence a produit le phénomène mystique que nous étudions. Tantôt c’est la première partie de la phrase (la pèche) qui fixe l’attention des interprètes, et ils y montrent l’enfer vaincu par la croix (i); tantôt la seconde (l’anneau qui traverse la mâchoire du monstre) leur donne heu de s étendre sur le bonheur de la pénitence qui arrache l'homme au démon (a). Réunis, ces deux ordres d allégo-

S. Grégoire le Grand exprime ces mêmes idées en plusieurs endroits de ses ouvrages, et c’était lui évidemment que suivait l'auteur de la Glose, chez qui on retrouve les propres expressions du saint pape. Cs. Greg. M. Moral., libr. XXXIII, cap. 9, 11 (t. III, p. 354, 357, 36o. — Id., in Evang. , lib. II, homil. 2.5 (t. Y, 261, sq.). Il faut emprunter quelques fragments à ce dernier passage, pour faire mieux saisir la forme et le sens populaire d'une allégorie que l’on rencontre quelquefois signalée par quelques mots

seulement. « In liamo autem esca ostenditur, aculeus occul-

\ Hune ergo (Leviathan) Pater omuipotens liamo cepit, quia ad morlem illius unigenitum Filium incarnatum misit; in quo et caro passibilis videri posset, et divinitas impassibilis videri non posset. Quumque in eo serpens iste, per manus persequentium,

escam corporis momordit; diviuitatis ilium aculeus perforavit

Ibi quippe inerat humanitas quæ ad se devoratorem duceret; ibi divinitas quæ perforaret. Ibi aperta infîrmitas, quæ provocaret; ibi occulta virtus, quæ raptoris faucem transligeret. In hamo igitur captus est, quia inde interiit unde momordit. Et, quos jure tenebat, mortales perdidit; quia eum in quo jus non liabuit, morte appetere immortalem præsumpsit.

Hiuc est etiam quod hæc ipsa de qua loquimur Maria (Magdalena), vivit, quia ille pro liumano généré qui morti nihil debebat occubuit. Hinc est quod 110s quotidie ad vitam post culpas rever-

limur, quia ad pœnam nostram conditor sine culpa descendit

Quotidie peccatores ad vitam redeunt; quotidie de ejus {hostis) fau-

cibus, Redemptoris manu, rapiuntur Quid per a

mplectens nos divina misericordia designatur? Quæ Leviathan istius maxillam perforât, dum nobis post perpetrata quæ prohibuit adhuc pœnitentiæ remedium ostendit. Armilla Domiuus maxillam Leviathan perforât; quia ipse ineffabiü misericordiæ s potentia sic malitiæ antiqui hostis obviât, ut aliquando eos etiam quos jam cepit amittat. Et quasi ab ore illius cadunt qui post perpetratas culpas ad innocentiam redeuut. Quis enim ore illius sein el raptus, maxillam ejus evaderet, si perforata non esset? An non in ore Petrum tenuit, quuni negavit? An non in ore David tenuit, quum in tantam se luxuriæ voraginem mersitPSed dum ad vitam uterque per pœuitentiam rediit, Leviathan iste eos aliquo

ergo

modo quasi per maxillæ suæ foramen amisit. Per foramen maxillæ ab ejus ore subtracti sunt, qui post perpetrationem tantæ

nequiliæ pœnilendo redierunt Qui ( Redemptor ) spem pec-

catori non abstulit; quia maxillam ejus, ut evadendi viam tribueret, perforavit : ut salteni post morsum fugiat qui incautus prius cavere noluit ne morderetur. Ubique ergo nobis occurrit superna medicina; quia et dédit liomini præcepta ne peccet, et tamen peccanti dédit remedia ne desperet. Unde cavendum summopere est 11e quis, delectatione peccati, Leviathan istius ore rapiatur; et tamen si raptus fuerit nou desperet : quia, si peccatum perfecte lugeat, adhuc foramen in maxilla ejus invenit per quod evadat Etc.»

Cs. Alulf., super. Luc., cap. 64 (Greg. M. Opp., edd. BB., t. IV, 699.) Ce compilateur secondaire spécifie cette allégorie mystique duue façon plus palpable encore, s’il se peut, en l'appliquant à sainte Madeleine. «Adest testis divinæ misericordiæ Maria Magdalena quam in ore Leviathan iste tenuit, quoniam universorum vitiorum dominio succubuit; sed per foramen maxillæ ab ejus ore subtracta, quia post perpetrationem tantarum nequitiarum pcenitendo est reversa. Etc.»

Voici maintenant une forme moins doctrinale, et qui montre que cet emblème avait passé dans le domaine populaire, .le la trouve parmi les œuvres de Rupert, vers la fin d'un hymne au Saint-Esprit, qui termine l'un de ses livres {De Gloria Filii hominis ; ed. Colon., 1577, t. III, P. I, p. 180).

Foramen armillæDei Maria per quod exiit;

« Dux bone præbe validum Compunctionis gaudium Quo castra pœnitenlium Regno Dei vim faciunl. »

Une allusion également rapide dans le commentaire d’Honorius d'Autun sur les psaumes (Ps. CIII, 26; D. Pez, Thesaur. V, 1775), convaincra de plus en plus qu’on était généralement familiarisé avec cette figure.

Je n'ai point le temps de donner un développement complet à l'histoire de cet emblème. Mais on peut entrevoir dès maintenant pourquoi les anciennes peintures représentaient la mâchoire du infernal transpercée par la lance de l’archange. C’est le type, ce me semble; je pense pouvoir l’exposer ailleurs.

(1) En soi, rien de plus simple que cette doctrine, dans l’enseignement religieux; rien aussi de plus familier aux SS. Pères. Saint Léon lui donnait déjà une forme emblématique ( Serm. LXI, de Passione io, t. I, 236), quand il peignait Satan percé par les clous de la croix; mais le texte de Job a fait naître toute une famille de symbolisme qui se multiplie au moyen âge avec une physionomie constamment reconnaissable. Rufin [in Symbol., i6,p.79) est un de ceux qui, de bonne heure, ont le plus étendu cette première allégorie. «Mors ab eo mortem spoliatura suscipitur. Nam

sac.ramentuni illud susceptæ carnis Hauc habet causam ut

divina Filii Dei virtus velut hamus quidam habitu humanæ carnis obtectus. . . . , principem mundi invitare possit ad agonem ; cui ipse carnem suam velut escam tradens, liamo eum divinitatis in-

trinsecus teneret insertum Sicut ergo hamum esca contec-

tum si piscis rapiat, non modo escam ab hamo non removet, sed et ipse de profundo, esca aliis futurus, educitur; ita et is qui habebat mords imperium rapuit quidem in morte corpus Jesu, non sentiens in eo hamum divinitatis inclusum; sed ubi devoravit hæsit ipse continuo, et diruptis inferni claustris, velut de profundo extractus trahitur ut esca cæteris fiat. Etc., etc. »

Les chants ecclésiastiques et les homélies reproduisent cette pensée à profusion, du x° au xue siècle. Cs. Missal. Patav. vet., sequent. fer. IV in pasch. (Aug. i5o5, fol. 80 v°). — Petr. Damian., Carm. 40, Rliythm. pasch. — Id., in Nadvit. B. M. F., homil. 46. — Petr. Venerab. , Rhythm. in Laud. Salvat. (Bibl. PP., XXII, 1128). — Id., Rhydim. de Resurr. D. ( Ibid., n3o). — Amed. Lausan., de Laudib. B. M. F., homil. V (Ibid., XX, 1271). — Gerhoh., in Ps. XVI, etc. (D. Pez, V, 219, 36g, 3g3). — Euthym. Zigab., in Ps. XXI, 7 (Bibl. PP., XIX, 277, sqq.). — Etc., etc.

Il fallait que le peuple fût bien accoutumé à cette figure pour que l'auteur d’un discours qui a été attribué à saint Augustin employât l’expression suivante (Pseudo-Augustin., serm. CCV., in Natal. apost. Pétri et Pauli 5; Opp., V, Àppend., 34i ) : Petrus patitur crucem, Paulus sentit dominici lateris pugionem; piscatorem suspendit hamus crücis, persecutorem mucro minuit persecutoris. »

(2) Gn vient d’en voir plusieurs exemples, et l’on a pu remarquer l’application de cet emblème à la pénitence de Madeleine. Je suis bien aise d’en montrer l’emploi au sujet d’une autre conversion. C est saint Pierre Damien qui s'en sert au sujet de saint Ursiciu , devenu martyr après un commencement d’apostasie. Petr. Dam., serm. 18, de sancto Fitale. «Vidimus antiquum draconem eu homine congredi. . . . Vidimus eum qui prostratus jacuerat, . de triumphato hoste victoriam reportare. Illic perspeximus 1 gientem leonem in Christi gregem immaniter fremere, hinc vt novum David raptam ovem de cruentis avidissimi prædonis dentibus liberare. Ille siquidem aridis faucibus inhians, humauum sanguinem sitiebat, et aperto suæ malitiæ gutture ovem Christi deglutire jam cœperat; iste vero gladio spiritus, quod est verbum Dei, ejus ora transfigens, captam prædam violenter eripuit, et per foramen quod in maxilla Leviathan fecerat ab ipso pene mortis

rie désignèrent la grâce de Jésus-Christ et la puissance du signe de notre rédemption, qui peut, forçant I enfer à rendre sa proie, faire d’un esclave de Satan un citoyen du ciel.

La véritable application de ce texte ainsi entendu ne conviendrait donc qu’aux âmes ramenées à Dieu par une conversion éclatante. Aussi, le trouve-t-on employé surtout pour exprimer la pénitence de Madeleine. A ce titre, on ne voit pas comment une vierge martyre s’est trouvée gratifiée de ce symbole; mais 1 histoire de la sainte raconte que le démon lui apparut en forme de dragon, et qu’il fut mis en fuite par le signe de la croix. D’ailleurs, l’allégorie de Léviathan percé par la croix s’applique aussi aux tentations vaincues(i). Ainsi une allusion biblique, inspirée primitivement par un mysticisme plein de poésie, et interprétée ensuite avec une simplicité quelque peu épaisse, s’est transformée en un fait matériel sur la fin du moyen âge, c’est-à-dire au moment de la décadence (a). Mais il ne faut pas oublier qu’une réalité gît sous cette exposition, et que tout n’y est point absurde purement et simplement.

77- J’en pourrais dire autant de bien d’autres légendes traitées fort mal aux derniers siècles par des hommes plus ou moins habiles dont le moindre tort, souvent, était de n’avoir point compris ce qu’ils critiquaient. Si je ne me trompe, c’est encore ce passage de Job qui a fait naître l’histoire merveilleuse du diable enchaîné par sainte Julienne, qui le mène battant sur la place publique. Car l’une des légendes de cette sainte (3) se contente de nous la montrer forçant le démon à se déclarer, et le mettant en fuite par le signe de la croix. A mon avis, il ne faut voir dans l’autre récit qu’un développement de l’allégorie de Léviathan. C’est une amplification symbolique des paroles qui suivent dans le môme chapitre : « T’adresser a-t-il (le dragon) des supplications empressées, ou s'efforcera-t-il d'exciter ta compassion ? Te joueras-tu de lui comme de V oiseau prisonnier ; ou le livreras-tu, enchaîné, à tes

servantes? ... Et pourtant son espérance le trompera, et à la vue de tout le monde il sera précipité (4). Nuis frais d’imagination n’étaient nécessaires, il suffisait d’être familiarisé avec l’Ecriture qui fournissait au narrateur son langage, et à l’auditeur le sens historique vrai. Le démon lié par une jeune fille, frappé de verges par elle le long de la voie publique, et, sous les yeux du peuple, jeté par elle dans un lieu d’immondices (5); c’est à peine si la légende ajoute un seul mot au texte de Job.

baratliro ad vitæ pascua revocavit (Ici, un emprunt fait

à saint Grégoire.) Quis enim ore illius semel captus maxil-

lam evaderet si perforata non esset ? An nou B. Ursicinum tune momordit, quunt post nimia tormenta carnificis gladium formidavit? An non ilium in ore ad plénum tenuit, quando idolis sacrificare consensit? Sed dum per exhorta tionem Vitalis gloriosissimi martyris ad vitam rediit, Leviathan iste eum aliquo modo quasi per maxillæ suæ foramen amisit. Etc.»

(1) S. Odon, abbé de Gluny, en abrégeant les Morales de saint Grégoire (Bibl. PP., XVII, 449), rapproche et condense au sujet de l'apôtre saint Paul les diverses interprétations de notre allégorie, qui étaient séparées et comme délayées dans son modèle. Il ne s’agit plus seulement de sa conversion , mais aussi de ses tentations. Réduite en une sorte de formule générale, cette modification a dû déterminer une extension plus grande de 1 emblème ainsi

transformé. « Aliter. In ore tenere Leviathan dicitur non quos

perfecte peceato implicat, sed quos adhuc peccati persuasionibus tentât. Sed, miro dispensationis ordine, dum tentantur, humiliantur; dum humiliantur, ejus esse desinunt. Mandenduin quidem, sed non deglutiendum acceperat Paulum; quando ilium, post tôt revelationum suhlimia, stimulis carnis agitabat.»

1» J'attribue cet enfantillage à la décadence du moyen âge, c'est-à-dire au xv' ou au xvi" siècle; et je doute beaucoup que l'on puisse produire des monuments bien antérieurs a cette époque, qui permettent de conclure contrairement à mon assertion. Quant a Jacques de Varazze, il ne tenait certainement point cette figure pour un fait réel , quoique certains esprits commençassent à en méconnaître le sens. Voici ses paroles :«..... Oravit (Margareta) Domiuum ut inimicum qui secum pugnabat, sibi visibililer demonstraret. Et eccedraco immanissimus ibidem apparuit; qui dum eam devoraturus impeterct, signum crucis addidit, et die evanuit.

„Vel, ut alibi legitur, os supra caput ejus ponens et linguam super calcanéum porrigens, eam protinus deglutivit. Sed dum eam absorbere vellet, signo crucis se munivit; et ideo draco virtute crucis crepuit , et virgo illæsa exivit (Cs. AA. SS., I. cil., 3i ).

« Istud autem quod dicitur de draconis devoratione et ipsius

crepatione, apocryphum et frivolum reputatur. » — Cs. Hraban., ap. Pin. (AA. SS., loc. cit., p. 24).

Ce 11’est donc point la faute de la Légende dorée, si les peintres du xv° siècle ( et en particulier les Flamands) se sont mis à représenter sainte Marguerite tenant une petite croix d'or entre ses deux mains jointes, et sortant par ce moyen à travers l’échine entrouverte du dragon , tandis que le bas de sa robe n’a pas encore franchi les lèvres du monstre; tant le secours a été prompt! Mais surtout, même après que cette représentation mystique se fut multipliée, il ne tint pas à la Légende dorée que le peuple n’y vit un simple emblème. On ne saurait néanmoins disconvenir qu’une fois ce dernier terme atteint par la peinture et la sculpture, le terrain devenait fort glissant pour la conservation du sens réel.

(3) AA. SS., Februar. t. II , p. 880, sq.

(4) Job. XL, 22, 24, 28.

(5) AA. SS., Februar. loc. cit., p. 8j5, sq.

Pour plus d’évidence, s’il est possible, voici un autre emploi du même passage de Job appliqué à la victoire que la virginité consacrée à Dieu, et conservée fidèlement, remporte sur l’enfer. Or, on ne peut s’empêcher d’y reconnaître la formule générale de ce que prête la légende à sainte Julienne de Nicomédie dans la version la plus merveilleuse.

Anonym., Rhjthm. de Laude virginitatis (Bibl. PP., XXIII, 169).

« Sicul liment serpentes capream ,

Ita timet turbam virgineam Serpens horribilis,

Qui veueno miuidum iuebriat Et captivos suos excruciat Horrendis sibilis;

K Qui non dormit sed semper vigiial El de suo cubili sibilat lit justos devoret.

Ut in sui ventris malitia Quos illudit sua fallacia Lætus incorporel.

» Sed virgines qute Cliristo serviunt Hune draconem sibi subjiciunt

VITRAUX DE BOURGES

Nous avons indiqué sommairement dans le premier chapitre (i) quelques matériaux pour I explication symbolique de la légende de saint Longin. Ces préliminaires doivent suffire pour un aperçu général. Celui qui prendrait la peine d’explorer les légendes à l’aide de ce flambeau, y reconnaîtrait surtout trois choses qui méritent d’être mises en lumière : premièrement, que le fond, d’une part, y est beaucoup plus historique et beaucoup plus sérieux que ne voudraient le faire croire certains censeurs qui, dans leur empressement à condamner, ne se sont pas môme donné le temps de bien saisir le point de la question (2); secondement, que la véritable forme historique est très-souvent maintenue dans sa simplicité par quelque récit non moins autorisé que la forme symbolique (3); enfin, que le dépouillement critique des légendes suppose une connaissance très-approfondie de la littérature, je veux dire de la forme qu’affectaient les pensées dans leur manifestation, durant les âges où le christianisme dominait la société.

78. Supposé que l’on put être assez heureux pour dérober ses assertions à tout péril de déductions fausses, ce que nous avons dit devrait suffire à faire voir que nous ne regardons nullement comme un jeu l’appréciation des légendes. Tout en répudiant dans leur examen quelqu’une des règles de critique acceptées si péremptoirement par le siècle dernier, nous en introduisons une que les critiques n’ont pas toujours assez comprise, et dont l’étude est assez pénible pour qu’on ne nous soupçonne pas de vouloir abréger le travail.

Qu’on n’imagine point, après cela, qu’à nos yeux tout récit merveilleux dans la vie des saints se résolve en une question d’herméneutique. Toute l’érudition du monde ne saurait prévaloir contre le bon sens, et avec le bon sens il faut sauver aussi cet instinct supérieur de l’humanité qui appartient aux profondeurs de notre nature. Or, de tout temps, et surtout dans les meilleurs temps, l’homme a cru que le Ciel avait pour lui autre chose que des lois générales; en sorte que le faux merveilleux même prouve, pour sa part, qu’il doit y avoir un merveilleux vrai. Ce dernier se montre à chaque page de l’Ecriture sainte; et là, sans doute, on ne fera pas les mêmes difficultés que pour les actes des saints, filais pourtant si l’on pensait qu’un certain degré dans l’extraordinaire dût être un motif d’exclusion pour le narrateur, il faudrait donc rejeter le livre des Nombres, à cause de l’ànesse de Balaam(4), et se débarrasser de trois Évangélistes, à cause des pourceaux de Gérasa(5)?

Que prétends-je donc? Faudra-t-il tout admettre dans les légendes? Je ne dis point cela, je dis qu’il faut commencer par les comprendre; après quoi il sera temps, mais seulement alors, de songer à introduire la critique. Et encore faudra-t-il que cette critique ne vienne point avec son parti pris, et que la théophobie ne l’ait point décidée d’avance à mesurer les miracles, pour n’accorder passage qu’à ceux d’une dimension déterminée (6).

Lucis (crucis?) polentia ; Ab auliquo serpente libéra Qui Jordanem se sperat bibere Sua superbia.

« Sic ligalur fune virgineo Qui ligaral peccato ferreo Murnlum antiquitus; Alligatus in suis machinis lllis quoquc subjectifs fœminis Quæ vivunt cœlitus.»

« Etc. »

Cs. Job. XL, 10 — 28.

Il peut être utile de faire remarquer, en terminant ces indications, que l’allégorie de Léviathan pénètre parfois dans l’histoire du monstre marin qui vomit Jonas. Cs. Gerholi., in Ps. XXVII (supr. n“ 65, p. 12 1 ). — Cæsar. Arelat., Homil. 4, de Pasc/i. t Bibl. PP., VII r, 8a3; et ibid., t. VI, 635).

(2) Au risque dêtre mal compris, je ne puis résister au désir de rappeler une de ces saillies pleines de sens que suggérait au comte J. de Maistre ( op. cil., not. XXII) un sujet fort semblable, quoique pas absolument identique. Je fais donc mes réserves’ tout en empruntant ces paroles dont quelqu’un pourrait fausser la portée.

-Parce que les monuments intermédiaires ont péri,

nous prenons bonnement ces hommes (les conteurs anciens) pour des faussaires, parce que nous ignorons ce que tout le monde

savait autour d'eux, ou ce que personne ne s'embarrassait de savoir. Mais chez toutes les nations du monde, avant que le raisonner tristement s accrédite, ou a aimé donner à l’instruction une forme dramatique, parce qu’en effet il n’y a pas de moyen plus puissant pour la rendre pénétrante et ineffaçable. On a donc fait partout des légendes, c'est-à-dire des histoires à lire pour l’instruction commune On a beaucoup écrit contre quelques-unes

de nos légendes latines; c’est fort bien fait, sans doute; mais ce nest point assez : il faudrait encore écrire contre la vérité du Télémaque, et même contre celle de X Enfant prodigue. »

L'observation que je viens de transcrire peut au moins faire remarquer que les critiques, avec leur sécheresse affirmative, prennent souvent le change d'une manière très-divertissante’ Cette conclusion suffirait absolument à mon but.

(3) Mous avons indiqué pour sainte Julienne, comme pour sainte Marguerite, des leçons anciennes où le fait est réduit à sou enpression la pins simple; et ces texte, étaient pour le moins aussi répandus, et beaucoup plus autorisés, que la leçon poétique

(4) Humer. XXII, ai 3S. '

(5) Matth. VIII, 28 — 34. — Marc, V. — Luc. VIII

(6) .11 , a, dit la Bruyère (Canne,., XIV), des' laits embarrassants allumes par des hommes graves qui les ont vus ou qui le» ont appris de personnes qui leur ressemblent ; les admettre ou les nier tou. parait un égal inconvénient; et j'ose dire qu'en cela comme en toute, les choses extraordinaires et qui sortent des communes réglés, il y a un parti à trouver entre les âmes crédules et les

79. Autre interpellation que l’on pourrait songer à nous adresser. Comment supposer que le peuple comprît un langage si étrangement métaphorique? et s’il ne le comprenait pas, quelle source de méprises ridicules et de contes accrédités sans remède! Je réponds à cela que ce qui est tout à fait ridicule, c’est de demander comment un peuple peut comprendre sa langue. Car il importe assez peu si vous, qui en donnez votre avis à quelques siècles de distance, vous la trouvez obscure ou bizarre; la question est de savoir si l’existence de cette langue est constatée, auquel cas il sera permis assurément de conclure qu’elle était entendue. Dites, si vous le voulez, que vous ne sauriez l’entendre, ce langage; qu’il roule presque entièrement dans une sphère d’idées qui vous est totalement étrangère; qu’il suppose un ordre de conceptions tout spécial, auquel on ne saurait atteindre sans une laborieuse initiation; à la bonne heure. Mais convenez aussi que ce phénomène se représente chez toutes les civilisations fortement caractérisées; et dans un degré précisément proportionnel à l’originalité de I empreinte qui les spécifie. Bailleurs, tout le monde sait que la jeunesse des sociétés développe communément une sorte d’exaltation même populaire de la faculté poétique, dont les siècles raisonneurs perdent la conscience au point de n’en avoir même plus l’intelligence parfois. Ajoutez à cela cette sève orientale que la pensée chrétienne avait introduite dans les âmes des peuples modemes(i), et vous arriverez à comprendre que ce mysticisme en apparence si recherché ait pu devenir un idiome populaire. 11 faudra bien en convenir quand nous en viendrons à interpréter le xii' siècle et les âges qu’il résumait.

Du reste, je veux que ces expressions figurées aient pu donner lieu çà et là, du moins vers la fin du moyen âge, à quelques méprises populaires; qu’en résulterait-il P Que ces malentendus seraient imputables à l’Église? Que la prédication serait atteinte et convaincue d’avoir donné naissance à une crédulité superstitieuse? Ces conséquences ne sont point inévitables. Le détail de la vie des saints ne fait point l’objet de l’enseignement catholique; et comme l’Église est singulièrement étrangère à la manie législative (2), elle peut absolument fermer les yeux, durant un espace de temps plus ou moins long, sur des erreurs innocentes qui ne compromettent point la foi. L’Église est une mère; elle peut et doit môme souvent tolérer dans ses enfants bien des sottises; et quand elle y sourirait parfois, je ne vois pas ce qu’on pourrait trouver à redire. Il ne viendra sans doute en l’esprit de personne qu’une mère soit folle ou tombée en enfance pour avoir enduré ou môme accueilli d’un air caressant les badinages de sa famille qui folâtrait autour d’elle. On la jugerait plutôt bien sévère, et exigeante outre mesure, si on la voyait constamment imposer silence à cette gaieté enfantine dès qu’elle se manifeste à ses côtés. Si pourtant, après avoir pris part aux jeux de ses enfants, elle apercevait que cette familiarité leur fit perdre le respect, et qu’ils en prissent occasion de lui manquer, alors elle peut et doit même interrompre ces ébats, et déclarer qu’elle n’en veut plus souffrir. Ou bien, qu’une mère encore laisse franchir à ses fils le seuil paternel dans leurs récréations, l’accuserez-vous de fomenter en eux la licence pour avoir toléré prudemment quelque liberté? Mais que, prenant goût à cet affranchissement de la surveillance maternelle, ces enfants se lient avec des compagnons dangereux qui les enrôlent dans des jeux mauvais, c’est à ce moment que la sévérité devient un devoir et la condescendance une faiblesse.

A prendre les choses au pis, l'Église n’aurait pas agi autrement en fermant les yeux, peut-être, vers le xiv° siècle, sur de certaines exagérations ou sur quelques méprises occasionnées par les légendes. Que des amplifications bizarres, des aventures d’un saint prêtées à un autre, etc., aient donné cours à des erreurs plus ou moins accréditées parmi la foule; fallait-il que l’autorité suprême intervînt par des censures et des définitions décisives pour formuler sur chaque point ce qu’il fallait retenir, et fît ainsi passer, en quelque sorte, l’histoire dans le domaine de la foi? Une telle prétention n’est pas supportable. L’Église a bien autre chose à faire que de heurter les simples dans leur piété, même mal entendue, quand le principal demeure à couvert; et de redresser tous les torts au risque de compromettre ce qui est demeuré droit(3). C’est donc se scandaliser gratuitement à la manière des Pharisiens, que de froncer le sourcil quand on rencontre, vers la fin du moyen âge, quelque trace de certaines dévotions

(1) Cs. n° 49 ( P- 89,9°)-

(a) Nous eu avons dit un mot précédemment, 11° 49 (p- 9°)- (3) Il est un scandale des faibles que la droite raison nous impose d'éviter. Saint Paul ne veut point que l’on affecte de braver

les préjugés de ses frères, et l'Ancien Testament recommande d'éviter une censure inopportune. Mais l'Ecriture ne le diraitpas, que le bon sens y devrait suffire. Cs. I Cor. VIII, 1 1 . — Prov. XXX, 33. — Matth. XIII, 24—42.

J 42 VITRAUX DE BOURGES

populaires où la naïveté semble n’avoir pas suffisamment pris conseil de la critique, Mais vint le moment où ces usages, ces récits, ces représentations, ces fêtes, longtemps si chères aux cités, et longtemps aussi endurées par l’Église avec une tolérance bienveillante, voisine de la protection, attirèrent pourtant son animadversion sévère, et furent même censurées avec une véritable rigueur (i). Il en devait être ainsi, la condescendance n’étant plus de saison. Ce qui avait pu n’être d’abord que jeu naïf ou pieux ébats, avait perdu ce caractère en rencontrant des cœurs et des esprits différents. Une direction nouvelle des pensées, une préoccupation insolite pour les intérêts matériels, avait fait surgir chez les hommes du xvc siècle, et du xvi° surtout, une activité dont 1 objet portait une grande partie de leur vie hors du cercle où s’était mue celle de leurs pères. L’Église, après avoir été le tout des peuples, commençait à n’occuper même plus le premier rang. Les développements exagérés du luxe séculier avaient fait baisser beaucoup le charme des pompes religieuses pour les regards d’un public fasciné par des fêtes profanes; et des âmes plus ou moins blasées par l’enivrement du monde, n’apportaient plus aux cérémonies religieuses ni cette curiosité naïve qui s’abandonne innocemment aux douces affections, ni cette simplicité antique qui ne demande qu’à s’édifier. En même temps commençaient à se mêler dans la foule et à poindre de toutes parts quelques-uns de ces esprits renchéris et de ces caractères naturellement mécontents, qui firent ensuite un si bruyant éclat par la dislocation de l’ancienne chrétienté. L’esprit de contention et de blâme se prenait à saper, non plus, comme autrefois, les personnes, mais les choses; espèce de satire chagrine, bien différente de l’autre qui n’est souvent que la jovialité d’un cœur impétueux dans ses saillies, et le symptôme d’une civilisation chaleureuse et bondissante (2).

80. Dans cet état maladif de la société, il devenait urgent de dérober à la mauvaise foi des critiques envenimés le prétexte d’un blâme dédaigneux qui pouvait rejaillir jusque sur l’Eglise. D’un point d’histoire problématique, ou dénaturé à la longue, ils pouvaient faire une arme dangereuse contre l’autorité qui supportait ces déviations. Ceci explique pourquoi, même avant le concile de Trente, on voit des théologiens très-orthodoxes et des écrivains vraiment catholiques au fond du cœur, parler bien rudement des légendes. S’ils excèdent, c’est souvent le zèle qui les entraîne; mais le motif qui les dirige ne doit pas nous faire embrasser de conGance tout ce qu’ils disent. Les pasteurs, et le chef de l’Église surtout, se montrèrent plus calmes tout en approuvant ces vues d’amélioration dans leur principe. Des hommes pieux et savants, puis des corps religieux même, se dévouèrent à la tâche de comparer aux sources premières les récits plus ou moins accrédités durant la suite des âges; et la vraie science n’a pas trouvé qu’il faillît faire autant de retranchements que l’avaient dit des hommes hostiles ou précipités.

Ainsi, quand l’homme a déserté les enseignements d’un cœur droit, pour ne se réclamer plus, dit-il, que de la raison et de la science, souvent tout le progrès qui lui reste, c’est de retrouver par les pénibles discussions de l’étude ce qu’il avait rejeté sous prétexte de philosophie, et de reconquérir par un labeur pénible le poste où un bonheur mal apprécié l’avait primitivement établi. Il l’avait évacué, la tête haute, et comme faisant acte d’affranchissement; mais voilà qu’après bien des travaux entrepris pour s’établir au dehors et commander sa position première, il se trouve n’avoir fait autre chose que de la mettre entièrement hors d’atteinte. Alors, ce qu’il peut faire de mieux, c’est de rapporter sous la bannière qu’il avait abandonnée, tout ce dont il s’était environné pour la combattre. Cependant, comme cette détermination elle-même est l’ouvrage de la droiture bien plutôt que de la science, il se trouve enfin que tout doit être ramené ainsi au point de départ, et se résoudre en une amende hono-

(1) Le sort des images de saint Christophe, par exemple, subit a une certaine époque un cruel revers de fortune. Une véritable guerre d’extermination s'éleva contre ce curieux vestige d'une civilisation assez mal appréciée, du reste, par ceux qui lui faisaient ce méchant procès. Ces gigantesques figures, restées sans défenseurs, tombèrent sous l’accusation de barbarie superstitieuse; et si leur cause ne fut pas suffisamment instruite peut-être, il y a du moins quelque chose à décharge des juges : c'est que les peuples auxquels ou enlevait ce spectacle n’étaient plus guère en état d’y rien comprendre qui pût en faire regretter la perte.

Quoi quil en soit, il peut être utile d’observer que ces colosses ne remontaient pour la plupart qu'aux derniers temps du moyen âge. Ainsi, celui d Auxerre, que le chapitre fit démolir en 1768, et qui, haut de vingt-neuf pieds, mesurait, dit-on, près de seize

pieds en largeur totale d’une épaule à l’autre, datait de l’année i539, pas davantage. Un autre, à la cathédrale de Paris, condamné également par le chapitre en 1784, n’avait été élevé qu'en i4i3.

(a) Je jette en passant cette remarqueront le développement ne doit point m’arrêter à cette heure, parce que, dans certains traits du moyen âge, on a souvent pris (ou affecté de prendre) pour des signes de mécontentement amer, ce qui n'était que le produit d’une liberté folâtre. Dans l’état actuel des cœurs, nous risquons tort de confondre aisément la malignité badine avec le mauvaisvouloir rancunier. Mais quels que puissent être les points de ressemblance entre ces deux phénomènes sociaux, celui qui s’y méprendrait serait exposé à de lourdes bévues en histoire comme en politique. C’est tout ce que j’en prétends dire en ce moment.

rable; et voilà k pas que tous ne savent point franchir : c’est le retour de l’enfan, prodigne, sans

aulrc engage qu un um e aveu. Car, si Ion veut être franc, c'est une véritable résipiscence bien

I tôt qu un mit es rec erches, ce n est point en vertu de la science acquise qu’on revient ainsi sur soi-même, cest en vertu d’un reste ou d’un retour de la droiture première (.).

S. nous avons donné place à ces considérations dont la portée pourrait sembler à quelqu’un fort

exagérée cest que trop souvent la critique des légendes a été tournée en critique de l’Église et en

prétexte de défection. De quel droit, et avec quelle bonne foi? c’est une autre affaire. Car ce que IEg .se exige absolument de croyance aux actes des saints est, à proprement parler, si peu de chose, qu il n est pas tolérable de s’en formaliser. Dans le recueil même des légendes promulguées d’autorité souveraine pour la prière publique, combien de faits spéciaux ont été discutés contradictoirement par des savants tout à fait orthodoxes, sans que nul d’eux pensât mettre en question la puissance suprême d enseigner, confiée au siège de saint Pierre! On voit bien que je parle du Bréviaire et du Martyrologe romains; et quand je rappelle quelques-unes des opinions librement émises à ce sujet, ce n’est pas que je prétende donner la main à leurs détracteurs, même pour ce qui touche aux leçons historiques. Autant je reconnais la possibilité d’en infirmer les récits sans pour cela rompre avec l’Église, autant j’aime à déclarer que, pour ma part, je compte sur leur réhabilitation toujours croissante dans l’avenir. Le sujet actuel pourrait dispenser d'entrer ici dans aucun détail à cet égard, puisque la légende de saint Thomas telle que l’ont tracée les peintres-verriers du moyen âge, n’a que faire avec le Bréviaire et le Martyrologe. loutefois, je suis bien aise de ne pas laisser échapper l’occasion assez naturelle d’une remarque en ce genre.

81. Le nom de Calamina donné par le Bréviaire et le Martyrologe romains au lieu où saint Thomas Perdit la vie, a été cherché curieusement dans l’Inde par les érudits. La tradition avait beau désigner Meliapor (Mailapouri, Mailpour ), où le nom actuel de San-Thomé était déjà employé au moyen âge par les Arabes ( Batuma , Betuma, Beith-Thomas') sous une forme à peine différente (2); on voulait trouver en outre la trace du nom signalé par les actes de saint Thomas (3). Les uns y cherchaient une confirmation, et les autres une réfutation de la légende; je laisse à penser quelle sorte de preuve pouvaient espérer ces derniers à 1 appui de leurs prétentions. Nous rendons-nous bien compte, dans les dénominations modernes, de tous les noms employés par Ptolémée lorsqu’il décrit l’Inde? Et cependant c’était un géographe de profession, obligé de n’admettre que des expressions bien vérifiées. Mais tout le monde voit que cent causes ayant pu concourir à effacer les vestiges de ces noms antiques, leur disparition ne saurait conclure contre l’exactitude de l’écrivain qui les employait il y a tant de siècles. Les auteurs ecclésiastiques sont traités avec beaucoup plus de rigueur par certaines gens, il semble que toute arme soit bonne quand il s’agit de battre en brèche les traditions chrétiennes. Ainsi, Et. le Moyne(4) décide agréablement que Calamine est située dans la région de l'Utopie; et cette plaisanterie a paru de très-bon goût à plusieurs écrivains de son école qui se l’approprient à l’envi. La Croze(5), le grand critique (antiquaire du roi de Prusse), faisant abstraction d’un certain nombre de siècles, ne voit aucune difficulté à ce que Calamina soit tout simplement le nom d’une forteresse portugaise de la Guinée, transporté avec toutes les altérations convenables au delà de l’océan Indien; ce qui est bien un des plus lourds anachronismes et une des plus malencontreuses critiques qui puissent tomber dans la pensée d’un antiquaire en titre. Bohlen (6) ne juge pas que ce point de topographie mérite la moindre dépense d’érudition, quoi qu’aient pu faire Kircher et ceux qui l’ont suivi (7).

(1) Je consens à être accusé de digressions, mais je tiens à faire ici une remarque dont beaucoup de gens ont besoin, et qui, pour être une extension de mon sujet, n'en est pas une déviation. C'est que la science n’est rien si le cœur n’est droit :

o Sincerum est nisi vas , qitodcumque infundis acescit.»

Soyez aussi savant qu'il vous plaira , vous ne verrez guère dans les résultats de l'étude que ce que vous aurez pris le parti d’y voir. La science qui ne prend point conseil d’une humble sincérité ( la science sans conscience , c’est le mot), qu'est-ce autre chose qu’une fausseté retranchée? Celui que l'étude ramène, c'est celui qui ne s'était point fait un parti pris dès son début; partant, cest la sincérité qui le ramène, bien plus que ce n'est l'étude.

(a) Cs. Wilford, Christian religion in India (Asiatik Researches, t. X, p. 77). — Hohlenberg, op. cit., p. 109, 77. — Etc.

(3) O11 pense bien que le bréviaire n’avait pas inventé cette dénomination. Cs. Hippolyt., etc., ap. Thilo,^^. S. Thomœ, p. 101 . — Wilford, l. c., p. 78. — J. Alb. Fabricius, salutaris lux evangelii, p. 109. — Aboulfaradj, ap. Assemani, Biblioth. oriental., t. III, P. II, p. xxxiii , etc.

(4) Cs. J. Alb. Fabric., op. cit., p. 109. — Thilo , A A. S. Thomœ, p. 119 — iai,etc. — Hohlenberg, p. 75.

(5) Hohlenberg, p. 75, 76. — Lacroze, Hist. du christianisme des Indes. (La Haye, 17 58), t. II, p. 7, 8.

(6) P. von Bohlen, Dos alte Indien, t. I, 376. S’il s'agissait d'un mot consigné dans ]e Ramayana, ce serait probablement tout autre chose.

(7) Hohlenberg, 77, 78. — Wilford, p. 78. Kircher, d'après un missionnaire du Malabar, explique Calamina [Callumina , Calourmina) par le rocher ou la montagne de Méliapor; et d'autres sa-

VITRAUX DE BOURGES

Or, quoique l’explication proposée par le P. Kircher n’ait point semblé absurde à tous les hommes qui connaissaient l’Inde, voici une autre conjecture encore qui ne manque pas d’une certaine probabilité, et qui n’altère pas une seule lettre dans le mot des légendaires. Je la. dois au vénérable abbé J. A. Dubois (du séminaire des missions étrangères), que de longues courses apostoliques ont familiarisé avec le tamoul, et dont les ouvrages sur l’Inde sont connus de toute l’Europe. Min, en tamoul, signifie en général un poisson, et s’ajoute d’ordinaire au nom déterminé qui caractérise une espèce particulière. Or, la rivière de San-Thomé est extraordinairement abondante en une sorte de poisson nommé hila dans le pays ( cala-min , cahla-min, le poisson Icdla), et dont je puis bien omettre les caractères zoologiques (i), mais qui est fort recherché pour la table (au moins par les indigènes). M. l’abbé J. A. Dubois regarde comme extrêmement plausible que cette pêche ait pu faire nommer Câlaminour ( Iiahla-min-our , village du poisson kahla ) une bourgade construite sur le rivage, qui aurait été le faubourg ou le berceau de Méliapor. Sur la foi d’un si respectable guide, je me permets d’attribuer à cet aperçu tout autant de poids qu’à plusieurs des explications proposées par le savant Lassen pour déterminer la valeur des expressions géographiques relatives à l’Inde dans les écrivains grecs.

ARTICLE SECOND

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