‹ Monographie de la cathédrale de BourgesChapitre 44 sur 94 · LÉGENDE DE SAINT THOMAS DANS LES VERRIÈRES · texte numérisé non relu

LÉGENDE DE SAINT THOMAS DANS LES VERRIÈRES

82. Il est difficile de traiter cette légende avec plus d’érudition que ne l’a fait le docte J. C. Thilo

dans son Specimen des apocryphes du Nouveau Testament. Mais en rendant témoignage à l’importance de ce savant travail, disons aussi que le scepticisme, si ce n’est plutôt le parti pris de nier, y gâte singulièrement l’effet de cette science large et facile qui caractérise ordinairement l’illustre professeur de Halle. Tout semble consacré à une œuvre de destruction dans ces recherches d’un homme si distingué; il désagrégé avec une énergie lugubre ce qu’il touche, et l’on dirait qu’à son gré la sape est le plus bel emploi de la force humaine(2). Nobles intelligences rendues farouches comme à leur insu, par le malheur d’être nées au sein d’une doctrine religieuse toute négative, et qui ont voué leur

activité puissante à la funeste tâche de faire des ruines! Si elles admettent quelque chose encore, c’est.,

ce semble, parce qu’il faut bien un bélier pour faire brèche devant soi; et que s’il n’y avait quelque chose de solide, le désir de renverser ne trouverait plus d’exercice. Comme si la science, en guise

d’arme meurtrière, n’avait été remise aux mains de l’homme que dans un but de ravage! Mais ne

viendra-t-il pas un jour où cette science robuste et mâle, comprenant mieux son ministère comme un gage d’amour et de paix, renoncera à toute autre œuvre qu’à celle d 'édifier?

Si l’on saisit bien l’esprit de notre légende, on verra que ces plaintes et ces désirs y sont réellement écrits (3) sous la forme historique. Mais exposons-la premièrement; et comme il importe, pour expliquer incontestablement la verrière, que le monument écrit soit absolument contemporain du monument figuré, nous prendrons pour guide Jacques de Varazze. Nous introduirons à peine quelques mots çà et là, d’après Vincent de Reauvais, ou à l’aide de la compilation plus récente de Pierre de’ Natali, pour compléter quelques phrases; mais alors même des italiques marqueront ces additions.

83. «Comme l’apôtre Thomas était à Césarée, ou il prêchait l’évangile, le Seigneur Jésus-Christ lui

vants missionnaires n’ont pas trouvé que cette étymologie fut trop recherchée. Cs. Paulin, a S. Bartholom., India or. christ., p. i34. — Kircher, China il/ust., p. 53. — Etc. Le grave Neander s'est bien gardé d'être aussi tranchant sur ce poiut que plusieurs de ses coréligionnaires. Cs. Allgem. Gesch. d. chrisll. Religion, t 1 ed. II, 184a, p. i39.

(1) Si les indications données par P. ltussel {Description . two hundred Jishes collected. . . on tlie coast of Coromandel, t. I, n° 78, p. 61) sont exactes, ce poisson , appelé Pool Chitsilloo à Vi- /.agapatam, et Calamin à Madras, serait le Chaelodon argus (Bloch, n" 204 ; sous-genre Ephippus de Cuvier) , Scatophagus argus de notre iclithyologie actuelle.

(2) Ce nous eût été le sujet d'une discussion singulièrement agréable que de montrer dans le travail de Thilo combien la science peut se faire illusion lorsqu'elle a pris la partialité pour cou-

érudition puissante obéit plu, au préjugé quelle ne le pense. Mais pour se mesurer à un adversaire si bien entouré, il eût fallu donner place a une lutte sévère dont la forme scientifique aurait bien pu fbttter asseï peu les goûts d'un grand nombre de lecteurs. D ailleurs, la légende de saint Thomas n'étant guère présentée qu'avec une timidité fort modeste par les écrivain» graves qui adoptent le pria du résultat n'eût pas suffisamment fait équilibré a leffort. Nous ne pouvions aspirer tout au plus qu'à prouver la possibilité absolue des fait, et non pas leur réalité historique. Peut-être le ferons-nous un jour; mai» ici nous nous

proposons, autant que possible, la certitude quand nous nous appliquons a quelque détail; et nous „'i„si,t„„s q„e ,„r de, faits dont l exposttiou peut intéresser à la fois plusieurs monuments. (3) Cs. n° 87.

apparut, disant : Gundofore, roi de l'Inde a Pïn/J;A c ■ j

, , , „ ul ae lui<,e’ a expédié en Syrie son intendant Abanès pour chercher

un homme habtle dans I architecture; viens donc, je t'enverrai à ce prince.- Seigneur, envoyez-, noi

partout ou vous voudrez, repartit Thomas, mais pas aux Indes.-Va sans crainte, reprit le Seigneur

car je veillerai sur toi; et quand tu auras converti les Indiens, tu viendras à moi avec la palme du

martyre. Thomas lui dit : Vous êtes mon maître, e, moi, votre serviteur; que votre volonté se fasse

«Or, intendant se promenait sur la place publique, et le Seigneur lui dit : Jeune homme nue prétendez-vous acheter?-Mon maître m'a envoyé, répondit celui-ci, pour que je prisse à son service des hommes habiles dans l’art de bâtir, qui lui construisent un palais à la manière romaine. Le Seigneur lui donna donc Thomas, garantissant sa capacité dans cet art.

«Et après s'être embarqués, comme Abanès demandait à Thomas, pendant la traversée, si son maître était un to( 1), celui-ci répondit que c'était le fils d'un roi puissant dont les possessions sont établies sur des hauteurs inaccessibles aux attaques de Vennemi, qu'il a de nombreux serviteurs habiles m toute espèce d'arts, et auxquels il confie diverses missions,- que tous les gains qu'ils font de la sorte, ils les mettent aux pieds du roi à km retour. Ainsi, tandis que saint Thomas commuait ce langage figuré sur le ciel, l'autre entendait toutes ces ■paroles comme s'il se fût agi des palais de la terre.

«Arrivés à une certaine ville nommée Andrinople (2), ils trouvèrent tout le peuple en fête pour les noces de la fille du roi. On avait fait publier que tous prissent part à la noce sous peine d’encourir la colère du roi; Abanès et l’apôtre furent donc obligés de s’y rendre. Une jeune fille juive qui jouait de la flûte pour réjouir l’assemblée , s’apercevant que Thomas ne mangeait point, et demeurait les yeux fixés en haut, comprit qu’il était juif, et qu’il priait le Dieu du ciel. Elle se mit donc à chanter devant lui en hébreu : Il n’y a point d’autre Dieu que celui des Juifs, qui a créé toutes choses et creusé les mers, etc. Et l’apôtre, qui versait des larmes à ces paroles de vérité, lui faisait répéter ce cantique.

«Mais l’échanson remarquant qu’il ne buvait ni ne mangeait, et que ses regards étaient constamment élevés vers le ciel, lui donna un soufflet, pour punir le mépris qu’il paraissait faire du repas { 3). Et l’apôtre se prit à dire : Mieux te vaudra obtenir le pardon dans le siècle à venir au prix d’un châtiment passager en ce monde; je ne me lèverai pas, que la main qui m’a frappé n’ait été apportée ici par les chiens. Et comme le saint disait ceci en hébreu, nul autre que la jeune fille juive ne comprit ses paroles. Or, il arriva que réchanson eut à sortir pour aller à la fontaine puiser de l’eau; et un lion, qui se jeta sur lui, l’étrangla, et se retira après avoir bu son sang. Les chiens se partagèrent son corps, et un chien noir s’empara de sa main droite, qu’il apporta au milieu du festin. Cette vue causa une grande stupeur chez tous les convives; et la chanteuse, publiant ce qu’elle avait entendu, jeta sa flûte (4), et se précipita aux pieds de l’apôtre.

(1) Cette question d’Abanès annonce le respect qui avait dû le saisir à la vue de Jésus-Clirist. Aussi, le vitrail de Bourges le représente-t-il fléchissant le genou tandis que Notre-Seigneur lui parle et lui présente Thomas.

Déjà on a dû reconnaître l'ordre des scènes en suivant la marche des faits dans le récit. Le médaillon tronqué, au pied de la verrière, est la signature. Immédiatement au-dessus, le premier compartiment à droite du spectateur ouvre la série de la légende. Dans le petit médaillon tronqué à droite, saint Thomas s'abandonne à l’intendant, et la règle qu'il tient déjà en main fait voir qu’il se dévoue de bonne grâce à son rôle d’architecte. L'apôtre semble donner sa parole, comme paraît l’indiquer la poignée de mains; et son engagement est conclu. De là, l'ordre des faits nous conduit en face, au petit médaillon tronqué de gauche, où l'on reconnaît aisément la navigation. Je pense que le grand compartiment inférieur à gauche représente l'entrée de saint Thomas et de son compagnon dans le palais. L 'Histoire apostolique latine qui porte le nom d'Abdias, dit à cet endroit de la narration : « Tune ingressi palatium, jussi sunt discumbere thoro.» Le reste se comprendra sans que nous ayons besoin de l'expliquer.

M Les noms varient dans les divers auteurs. Abanès est le plus souvent appelé Abbanes, Abban ou Haban; quelquefois Albanès et Azanès. La ville, que quelques-uns ne nomment pas, est désignée chez d’autres par les noms d’Andronopolis, Andropolis, etc.; et 1 on verra plus tard (n° 8g) ce nom de ville tourné en nom d homme sous la forme Andéomopolis. Le roi indien est Gundafère , Gunda-

pliore, etc. Cs. Thilo, p. 6, y, 8o, 83, i53. — Vincent Bellovac., Specul. historiale, libr. VIII.

(3) Ni Jacques de Varazze, ni Vincent de Beauvais, ni le texte grec publié par Thilo , n’expriment le motif qui fait agir l’échanson. Le prétendu Abdias lui en prête un dont l'invention n’est pas heureuse, quand il suppose sa colère déterminée par un accès de jalousie. Mais Pierre de’ Natali, que nous suivons en cet endroit, se conformait au récit des Ménées et d'Ordéric Vital. Cs. Thilo, p. ia, 8 1, 83.

(4) Les Actes latins que nous suivons ne parlent que d’une simple flûte, tandis que le faux Abdias, ainsi que le texte grec de Thilo, s’accordent avec le vitrail de Bourges, en se servant d’un mot pluriel, afin de désigner sans doute une flûte double. Une version française de la Légende dorée, attribuée à Jean Beleth,et qui ne s’asservit point du tout à l’original (Bibl. royale, 6845 — 4,4)> traduit à la manière des Actes grecs : La chantresse jeta ses buisines (trompettes). Cs. Thilo, p. 12, 18. — Abd., Hist. apostol., libr. IX (ap. Fabric., Cod. apocr. N. T, t. I , p. 6g3).

Ces deux derniers textes ne se contentent pas de dire que la chanteuse jeta son instrument, ce qui aurait pu être l’effet de l’empressement ou de la surprise; ils le lui font briser, comme par une renonciation solennelle à cette profession suspecte. Dans le fait, les anciens écrivains ecclésiastiques parlent fort sévèrement de ces chanteuses de festins, et de leur art funeste. Cs. Gaudent., serai. VIII (de lect. evangel. tractat. 1). — Prudent., Hamartigen.. v. 3j6 — 320 (p. 524, 1. 1). — Etc.

«Cette espèce de vengeance est blâmée par saint Augustin , qui la déclare insérée ici par un

faussaire. Aussi, cette légende est tenue pour suspecte en plus d’un point. On pourrait dire néanmoins que ces paroles auraient été proférées par l’apôtre en manière non pas d’imprécation, mais de prédiction; et si l’on veut bien peser les paroles de saint Augustin, on verra qu’il ne rejette pas absolument ce récit, (i)

« Cependant le roi se fit informer de ce qui mettait les convives en rumeur, et sur cette nouvelle, il voulut que l’apôtre bénît les nouveaux époux. Celui-ci donc, entrant dans la chambre du roi, mit la main sur leurs têtes et dit: Seigneur, donnez à ces jeunes gens la bénédiction de votre droite, et semez dans leurs âmes la semence de la vie éternelle. Et comme il sortait de l’appartement, lepoux, qui le reconduisait, se trouva tenir une branche de palmier chargée de dattes (2). Joyeux, celui-ci revint vers sa fiancée pour lui offrir de ces fruits; or, dès qu’ils en eurent goûté, ils s’endormirent subitement, et tous deux eurent le même songe. Il leur semblait qu’un roi couvert de pierreries les embrassait, et leur disait : Mon apôtre vous a bénis pour que vous ayez part à la vie éternelle. Et s’éveillant, comme ils se racontaient l’un à l’autre leur songe, l’apôtre se présenta, et dit : Mon roi vient de vous apparaître, et c’est lui qui m’a introduit ici, les portes fermées, pour que ma bénédiction porte ses fruits en vous. Epargnez à votre chair toute atteinte (3), là est la reine des vertus, et le salut éternel en est le fruit. La virginité est la sœur des anges, et assure la possession de tous les biens. Elle est la triomphatrice des passions, le trophée de la foi, la défaite de Satan, la garantie des joies éternelles, etc. (4). L’apôtre les baptisa donc, et se rembarqua.

84. « Quand ils arrivèrent dans l’Inde, Abanès se présenta avec son compagnon de voyage devant le roi. L’apôtre exposa le projet (5) d’un palais merveilleux; le roi mit à sa disposition des trésors considérables, et partit pour d’autres provinces. Cependant, l’apôtre distribua aux pauvres toutes les richesses qui lui avaient été remises; et les deux ans que dura l’absence du roi, il les employa à prêcher l’évangile. Le roi, à son retour, apprenant ce qui s’était passé, fit enfermer Thomas et Abanès dans un cachot profond, en attendant qu’on les écorchât vifs et qu’on les livrât aux flammes.

Il convient de faire remarquer que dans le médaillon où ce trait est représenté, on a oublié d’entourer d'un nimbe la tête de saint Thomas; niais aussi il n'est pas possible de s'y méprendre.

(1) On voit que notre légende n’était pas préconisée sai quelque réserve au moyen âge. L'auteur de la Légende dorée transcrit ici tout le passage de saint Augustin que nous avons cité, en partie seulement, au commencement de ce chapitre (n“ 74, p. 1 33). Saint Augustin semblerait avoir en vue le texte du faux Abdias quand il dit : « Yerum quia ibi, nisi tamen fallor, hoc etiam scriptum est quod ei veniam in sæculo futuro petierit, facta est compensai io beneficii majoris, etc. » Les Actes grecs de Thilo expriment plutôt une prophétie (p. 12): Ô 0eô; |aou ô/fhati <joi et; tôv pi),>ovTa aiâva tï)v àStxt'av TaÛTTjv, ei; Se tôv KéajAov toûtov Ssiijei aÙTOù xà Oa'jiiara, /.ai Oeâomat rjSïi ttiv yetpa éx,etvï)v ri]V tj iLaaâv (as v-xb zuvô; mipojAévTiv. — Ps. Abd., Histor. certam. apost. (loc. cit. , p. 692) . « At ille, elevatis in cœlum manibus, ait : Indulgeat tibi Dominus in futuro judicio, fili; in hoc vero sæculo protinus repræsentet dexteræ illi quæ me verberavit injuste.» Ici l'expression de la prière est sensible; Pierre de' Natali arrange donc l’histoire à sa fantaisie, ou bien il se conforme aux itspîoSot, quand il ajoute: “ Apostolus, non optando sed pronosticando , dixit, etc.»

(2) Ni les mpîoSot toû â.f.mt 0<o[x&, ni le prétendu Abdias ne parlent de la sortie de l'époux et du rameau de palmier. Mais Ordéric Vital, Vincent de. Beauvais, Jacques de Varazze, etc., sont unanimes sur ce point, et notre verrière suit évidemment cette ver-

1. Faisons observer qu'arrivé à cet endroit, l'ordre des médaillons n est plus celui que nous remarquions au pied du vitrail. Les deux grands compartiments inférieurs de la partie centrale r conduisent de gauche à droite; puis les deux petits médaillons tronqués se reprennent de la même manière, comme une seconde ligne superposée. Ainsi, la branche de palmier vient immédiatet après la bénédiction des époux; puis, c'est leur baptême le médaillon tronqué de droite (à droite du spectateur).

(3) Au lieu de cette forme impérative, Ordéric Vital et Vincent de Beauvais, qui marchent souvent de conserve dans cette légende, emploient la forme indicative {habetis integritatem), comme pour leur faire apprécier le trésor de la virginité qu'ils possèdent.

Toutes les éditions de la Légende dorée n’ont pas conservé cette expression de commandement ou de conseil que je trouve dans mon exemplaire (Strasbourg, i486); mais elle est conforme au langage du faux Abdias ( estote caste viv entes ) . Du reste, c’est à Jésus-Christ que ce dernier prête ces paroles : car ni Abdias, ni les raptoSot ne font mention de la venue de saint Thomas durant la nuit.

Un poème du XV0 siècle (Cs. n“* 88-92) combine les deux for- Saint Thomas interroge les fiancés, et, apprenant qu’ils ont conservé fidèlement leur virginité, il les engage à la consacrer à

:ques, gardez vostre noblesse,

(4) Je passe des faits sans importance et qui n'ont point de place dans la verrière de Bourges, où l’on a, ce me semble, analysé la légende avec beaucoup de sens. Rien de vraiment intéressant n’a été omis par les peintres; tandis qu’ailleurs, avec un nombre plus grand de médaillons, on 11a souvent multiplié les tableaux que pour donner place à des détails insignifiants; ou bien l’on a développé d'une manière démesurée certaines scènes, aux dépens de celles qui méritaient beaucoup plus d'être mises en saillie.

(a) Les expressions employées par la Légende dorée pourraient n’offrir que l'idée d'une description verbale ( Designato miraMli patatio); Ordéric Vital et Vincent de Beauvais, amplifiant quelques mots du faux Abdias, supposent, en effet, que saint Thomas exposait ses plans de vive voix en indiquant sur les lieux la distribution de l’édifice qu’il s'agissait de construire. Cependant, il est permis de croire que Jacques de Varazze a voulu parler d’un t/aci , d un plan graphique, d un dessin, enfin, comme traduit u vieille version italienne (Venise, i5o9, in-fol.) que j'ai sous les yeux. J aurais voulu trouver dans quelque ancienne traduction française la solution de ce doute; mais les deux versions différentes que j ai consultées à la bibliothèque royale suppriment ou altèrent ce passage de l’auteur latin.

Le» peintres verriers de Bourges ont placé dans la main de int Thomas un plan en relief qu'il présente au roi. Cette man.ere d'exposer un plan de construction était souvent mise en

«Ste ces entrefaites, il arriva que Gad, frère du roi, mourut, et on lui prépara un magnifique tombeau, Mais pendant que ces préparatifs retardaient les funérailles, le mort revint à le vie (1) après trois jours (2); et tandis que l’effroi dispersait tout le monde, il dit au roi : Écoute, mon frère: cet homme que tu te préparais à faire écorcher et à livrer aux flammes est un ami de Dieu, et tous les anges sont à ses ordres. Conduit par eux dans le ciel, on m’y a fait remarquer un palais d'une structure ravissante, entièrement formé d’or, d’argent et de pierres précieuses. Et comme j’en admirais la beauté, les anges m’ont dit : Ce palais, Thomas l’avait élevé pour ton frère. Et moi, je disais : Ah! si j’en étais seulement le portier! Alors ils ajoutèrent : Ton frère s’en est rendu indigne; si donc tu veux y habiter, nous prierons le Seigneur qu il te rende à la vie pour que tu puisses acheter les droits de ton frère en lui remboursant les dépenses qu’il croit avoir mal employées (3).

«En achevant ces paroles, il conjura son frère de mettre l’apôtre en liberté, et courut à la prison

pour le décharger de ses chaînes Et comme il le conduisait hors du cachot, le roi vint à la

rencontre du saint, et se jeta à ses pieds pour lui demander pardon Et Gad dit à l’apôtre : J’ai

vu le palais que vous avez élevé à mon frère, et il m’a été permis de l’acheter. — Cela dépend de votre frère, répondit 1 bornas. Mais le roi dit : Celui qui a été construit pour moi, je prétends le garder; que 1 apôtre en bâtisse un autre pour toi. S’il ne le peut faire, celui-là sera pour nous deux. L’apôtre répondit : II est au ciel des palais sans nombre, préparés dès l’origine des temps; c’est au prix de la foi et de l’aumône qu’on les achète. Vos richesses peuvent vous y précéder, mais elles ne

pratique au moyen âge (Cs. u° 86, p. 148). On sauvait ainsi les difficultés qu’aurait présentées la perspective à une époque où la théorie des projections n’était pas même soupçonnée; et l’œil le plus expérimenté, pouvait par ce moyen se rendre compte d’un certain effet général. Les architectes recouraient à l’exhibition de ces petits modèles pour soumettre leurs projets aux arbitres d’un concours, et de là vint sans doute l’usage de placer ces plans en relief sur la main des fondateurs , quand la statuaire ou la peinture avaient à les représenter.

(1) Le faux Abdias se contente d’alléguer une léthargie. Jacques de Varazze parle du riche tombeau que l’on préparait, sans qu’on puisse apercevoir à quoi mène cette circonstance du récit; mais Vincent de Beauvais s’en sert pour expliquer le retard des obsèques.

(a) Le faux Abdias écrit : «Tertia die, apertis oculis, etc.» J’ai crut devoir me rapprocher de cette expression en traduisant la Légende dorée, qui dit : « Quarla die. . .», d’autant, plus que Vincent de Beauvais semble préciser le sens de cette expression, conformément aux paroles d’ Abdias, quand il marque que cette résurrection eut lieu à la première heure du quatrième jour.

J’avoue qu’on aura droit de me trouver fort scrupuleux dans le soin que je prends d’établir cette harmonie entre des écrivains qui sont loin de coïncider avec la même précision dans toutes les parties de leur récit. Ainsi, quand il s’agissait de la navigation qui transporta saint Thomas et Abanès de Syrie à Andrinopolis, la durée de la traversée, qui n’est point exprimée dans la Légende dorée, est réduite à sept jours par Vincent de Beauvais, d’après Ordéric Vital, sans doute. Le prétendu Abdias donne déjà comme une grande merveille les trois mois qu’aurait duré ce voyage, au lieu de trois années qu’il aurait exigées, dit-il, communément. Les rapt'oSoi évitent à la fois l’exagération et l’omission d’un prodige : on y voit seulement que le trajet fut abrégé par un vent favorable. Cs.Tbilo, p. 8, 83, etc. — Fabric., I. cil., p. 691. — Etc. Mais ceux qui auront plus de loisir et trouveront plus d’aide que nous pour s’étendre au gré de la matière, compléteront l appréciation de ces divergences. Nous avons prétendu faire voir seulement que ces questions ne nous échappaient point.

(3) La mort ou la léthargie de Gad, le spectacle du palais qu’un ange lui fait admirer, son entretien avec le roi son frère, se reconnaissent sans peine dans les trois petits médaillons qui accompagnent les grandes scènes placées au haut de la verrière. Mais la distribution des aumônes par saint Thomas, et son incarcération, semblent jeter du désordre dans la suite des laits. Je n y sais point de remède. Cela peut servir du moins à montrer que 1 on ne s astreignait pas à un ordre rigoureusement exact dans la disposition des tableaux. Le spectateur, qui connaissait la légende, remettait chaque chose à sa vraie place. Il comprenait assurément

que certains traits réclamant, un champ plus vaste pour la représentation, on avait besoin de recourir à quelque déplacement pour leur assigner l’espace nécessaire.

Dans la distribution des aumônes, un point semble digne de fixer l’attention des économistes philanthropes. Qui n’a entendu répéter comme un axiome, que les aumônes indiscrètes du temps passé multipliaient la mendicité, en assurant un secours à la fainéantise vagabonde? Donc, que l’Eglise fût avare et dure envers les pauvres, on ne le dit point (et c’est beaucoup de retenue), parce qu’il y aurait un peu trop de ridicule à le dire; mais on a dit et on écrit (et il se trouve des gens pour le croire et le répéter) que les mendiants d’autrefois étaient secourus sans discernement. Conclusion : les pauvres d’aujourd’hui sont trop heureux d’être nos contemporains, car nous avons évidemment banui de la société toute fainéantise et toute duperie dans les aumônes, par la suppression de toute charité inintelligente !

Or, pour nous en tenir aux monuments, je remarque une chose. C’est que dans cette verrière, par exemple, le seul mendiant qui paraisse entièrement à découvert est précisément un estropié; et pour n’avoir point remarqué la même circonstance ailleurs, il faudrait ou n’avoir rien vu ou n’avoir rien remarqué. Que si l’on veut éclaircir ce fait par le témoignage des monuments écrits, en voici un. Dans une histoire évidemment calquée sur les Recognitiones Clementis (Cs. Hort. deliciarum, fol. 1 82 v° ) , un auteur du xc ou du xi1' siècle représente saint Pierre témoignant sa surprise de rencontrer parmi les mendiants une femme qui parait être en santé; et celle-ci 11e manque pas d’expliquer au Prince des apôtres quelle est non-seulement séparée de sa famille et réduite à une affreuse indigence , mais privée de l’usage de ses bras. « . . . . Dum Petrus pergit in quamdam insulam , mulier ( Mathidia ) ab eo petit eleemosynam. Quam quum ipse requirerel (i. e. interrogaret ) cur sana mulier eleemosynam peteret; ipsa cum fletu cœpit ei infortunium stium retexere; dicens se ex summa opulentia ad sum-

mam mdigentiam devenisse duos uatos naufragio periisse, se

in exilio positam præ lacrymis et præ dolore braebia contorquendo factam claudam.» Le mot claudus figure ici avec une extension de sens qui le fait sortir de son ancienne acception latine. Il est employé en cet endroit comme s’il signifiait en général perclus , et non plus seulement boiteux.

Pourquoi me suis-je laissé aller à cette remarque? Non pas certainement pour donner à penser que la charité des âges de foi fut aussi sèche que la bienfaisance des administrations philanthropiques; mais bien pour montrer que, tout en se résignant volontiers à quelque excès de crédulité pour les doléances du pauvre, nos pères ne nous avaient point attendus pour avoir de la prudence et de la sagesse dans leurs pieuses libéralités. Avec beaucoup plus de cœur que nous, sans contredit, s’ils avaient un peu

Et après av

VITRAUX DE BOURGES

,oir prêché, il baptisa neuf mille personnes, sans compter les

sauraient vous y suivre. . .

enfants et les femmes (i). , ,

85 «Le saint se rendit ensuite dans l’Inde supérieure (2) , où l’éclat d’innombrables mirac es aci dita sa mission et Migdonia, sceur du roi Migdée(3), voyant les merveilles qu’opérait 1 apôtre,

crut à la doctrine qu'il annonçait (4). . . • Mais Carisius, époux de cette princesse, obtint du ro. son beaufrère que le saint fût jeté en prison. Puis, à l’instigation de ce même Carisius, on l’enferma dans un foyer de iains; mais on ne put réussir à embraser la fournaise (5), en sorte que, le jour suivant, l’apôtre en sortit sain et sauf. Alors Carisius dit au roi : Force-le de sacrifier au soleil, afin qu ,1 perde la faveur de son Dieu qui l’arrache à tous ces dangers. Pressé donc par le roi d adorer e so ei , l’apôtre lui dit : ... . Vous croyez, selon le dire de Carisius, que mon Dieu s’irritera contre moi si

j’adore le vôtre. Or, ce sera contre votre Dieu qu’il s’irritera, et il le détruira L'apôtre alors,

s’exprimant en langue hébraïque, commanda au démon qui habitait dans l’idole, disant : Sitôt que j'aurai fléchi le genou devant cette idole, détruis-la sans nul délai. Puis, s’agenouillant, il dit : J’adore, mais non pas ce métal; j’adore, mais non pas cette statue; celui que j’adore c’est mon Seigneur Jésus-Christ. . . A ces mots, l’idole se fondit comme de la cire; mais les prêtres du dieu poussèrent des hurlements, et le pontife du temple, brandissant un glaive.se jeta sur l’apôtre, qu’il perça, disant: Je vengerai l’insulte faite à mon dieu. Etc. »

86. Dans le vitrail de Bourges c’est un coup de lance qui perce l’apôtre; et dans les arts, la coutume a prescrit pour le martyrologe et le bréviaire qui parlent de lance ou de javelot, et non pas de glaive. Aussi, quand on a voulu représenter le saint avec l'instrument de son martyre, c est presque toujours une pique que l’on a placée dans sa main. Toutefois, les artistes, s’appropriant saint Thomas, ont adopté avec transport la légende qui faisait d’un apôtre un architecte. Baphaël, en qui les traditions de l’art chrétien s’éteignent, mais chez qui elles jettent encore une dernière lueur, n’a pas dévié en ceci; il a donné à saint Thomas une équerre. Cependant, le plus constant usage, ce semble, était de lui mettre en main une règle ou une mesure (6), ainsi qu’on l’a fait trois fois dans ce vitrail. C était le symbole de l’architecture et de tous les arts qu elle met en œuvre (y); et les tailleurs de pierre (sculpteurs) qui ont signé la verrière de saint Thomas à Bourges n'ont pas manqué de faire placer la règle

moins d’esprit, peut-être, il est permis de douter très-fort qu'ils ne nous fussent pas égaux (pour le moins ) en bon sens et en lumières pratiques.

(1) La prédication de l’apôtre devant le roi et le peuple occupe l'une des deux divisions supérieures du grand médaillon de tète. Le vitrail, en partie brisé, et obscurci d’ailleurs par la vétusté, n’a pas permis au dessinateur d’apercevoir les montants de l'espèce de chaire où saint Thomas est placé. Mais une attention un peu minutieuse les fait reconnaître, et le spectateur supplée facilement à l’omission de la lithographie.

Quant à la conversion du roi et de Gad, son frère, le récit d'Abdias en fait la mention expresse. L’auditoire que l’on voit ici réuni pour entendre annoncer l'Evangile pourrait bien n’indiquer que la troisième partie des courses apostoliques de saint Thomas. Il faudrait dire alors que le personnage couronné est le prince nommé Sapor par Abdias (ap. Fabric., I. c., p. 707, 708, 7o3). Mais il ne parait pas nécessaire de recourir à cette circonstance dont il n’est point tenu compte dans Jacques de Varazze, Vincent de Beauvais, etc.

(a) On pourrait absolument traduire : Le saint pénétra plus avant dans l’Incle-, ou encore ; S avança vers ï Inde transgangétique. Mais j’ai déjà fait observer que je ne me proposais point de discuter les détails de cetle légende. Il ne faut donc point s’attendre à une critique comparée des textes ou des monuments figurés. C’est pourquoi je n’emprunte guère aux vieux auteurs que ce qu'exige absolument l’interprétation du vitrail de Bourges.

(3) Ce nom du troisième roi de notre légende ne figure point dans la narration de Jacques de Varazze. On dirait qu’il a été calqué, sans autre recherche historique, sur le nom de la princesse sa sœur. Mais, selon Abdias, il faudrait lire Mesdée (altération de Srnidée, que l’on trouve dans d’autres textes grecs), et le xvi' siècle en a fait Asmodée.

(4) La femme que l’on voit agenouillée devant l'apôtre pourrait être ou Migdonia ou la reine sa belle-sœur, qui fut convertie par

cette néophyte qu'elle s’efforcait de ramener au culte des faux dieux. Vincent de Beauvais ne s’occupe point de cette dernière particularité, et je pense que les peintres verriers ont fait comme lui.

(5) L'édifice d'où l'on voit sortir saint Thomas n'est pas porté par des arcades à jour dans la verrière, comme le ferait croire la lithographie. Les arcades y sont murées par des briques; et je ne doute point que l’on ait voulu représenter les bains, car il semble qu’avec une grande attention l’on puisse y apercevoir de petites flammes s’élançant par la porte au moment où l’apôtre sort.

(6) Quelquefois c’est un roseau. L'idée de substituer un roseau à la mesure, ou à la règle, date de loin. Cs. Prudent., Psychomach., v. 8s5, 826 (p. 656, t. II). — Apoc., XXI, i5 , 16. — Orderic. , ap. Thilo, i53. Il n’était donc pas nécessaire de chercher à cet attribut des significations fort savantes.

(7) La belle pierre sépulcrale consacrée à l’architecte de Saint- Nicaise de Reims (xm° siècle) place à ses pieds l'équerre (à droite), et un élégant compas (à gauche) dont la forme recherchée a quelque chose de coquet. Mais la règle ou la mesure est dans sa main gauche, comme la crosse dans celle d’un évêque ou d’un abbé; et, si je ne m abuse , la longueur de cette règle , ainsi que les divisions gravées qu'on y aperçoit encore, pourraient conduire à des indications importantes sur l’étalon de mesure employée par cet habile maître. Les conséquences d’un tel fait bien constaté seraient plus grandes que ne l’imagineraient d'abord certains esprits; et il est hors de doute que les antiquaires ont souvent consacré leurs veilles à des recherches beaucoup moins utiles.

Quoi qu'il en soit, l'architecte de Reims tient en sa main droite un charmant modèle d'église dans le style qui caractérise son œuvre, et dans sa gauche est la règle. On aperçoit une trace de pragmatique dans la similitude de cette étiquette avec celle qu’observe le saint Thomas de notre verrière, lorsqu'il se présente devant le roi pour lui exposer son plan de palais. Il y a là encore du symbolisme , mais je n’ai pas le temps de nr’y arrêter.

avec I équerre dans le petit médaillon de pied, près de la figure qui taille les colonnettes d’un pilier, pour rappeler la profession des donateurs.

87. Si nous avions eu à nous prononcer sur l’origine et les divers points de cette légende, nous eussions proposé des conjectures sur les causes qui auront fait adopter aux architectes le patronage de saint Ihomas. Ces questions de patronages ne sont pas sans portée historique; quelques-unes même, fouillées avec vigueur, pourraient conduire à des résultats importants. Laissons celle-ci entière, plutôt que de I entamer légèrement, et contentons-nous de jeter un aperçu général sur les relations symboliques de 1 architecture avec 1 apostolat. Saint Thomas n’étant point le seul apôtre qui ait été représenté quelquefois avec l’équerre, ces considérations ne seront pas entièrement oiseuses, quand même elles manqueraient d’application immédiate à la légende actuelle.

Le mot édifier, qui n a plus guère dans notre langage usuel d’autre sens que celui de communiquer des sentiments vertueux, doit cette acception à la parole des apôtres. Saint Paul en fait un emploi si caractéristique et si fréquent, qu’on peut bien le désigner comme ayant donné à ce mot un nouveau cours avec une nouvelle valeur, en le marquant profondément de l’empreinte chrétienne. Pour qui veut y réfléchir, c’est un imposant symbole des desseins de Dieu sur l’homme, que cet édifice où nous devons tous entrer comme autant de pierres. L’Ancien Testament présentait le germe de cette grande vue, quand il parlait de la ■pierre angulaire méconnue par les mortels, et placée par la suprême Sagesse au point fondamental (ou culminant) de toute la structure (1). Mais quand les apôtres s’emparent de cette expression à demi voilée, ils en font tout d’un coup jaillir la lumière. Quelle portée dans la mystérieuse figure que leur suggère ce seul mot! Dieu, dans la prédestination des hommes, se trace à lui-même le plan d’un palais, d’un temple, d’une cité (2), où il a choisi l’habitation de sa gloire; et qui, destinée à demeurer debout durant toute l’éternité, doit s’élever à travers la durée des temps avec cet accroissement insensible et solennel que l’œil humain ne peut apprécier, avec cette majestueuse tranquillité que nous appelons lenteur, parce que le temps nous semble quelque chose à nous dont l’existence se mesure en jours. Cet ouvrage de tous les siècles trouve dans le temple de l’ancien peuple de Dieu son histoire prophétique avec une lumineuse profondeur. Nous voyons cet immense édifice du Roi pacifique fils de David s’élever comme sans vestige de moyens secondaires, avec ce calme puissant d’une volonté souveraine qui ferait, par sa parole même, ce qu’elle dit, et franchirait sans intermédiaires l’espace que jettent nos esprits créés entre le dessein et la consommation dernière de son objet (3). Le marteau n’y retentit point, le bruit du fer n’y interrompt point le recueillement du saint lieu; tout se place, tout s’élève avec un imposant et religieux silence. C’est l’ordre du Ciel qui s’accomplit, avec cette force pleine de simplicité où l’homme s’efface. Qui veut en distraire sa pensée et n’accorder son attention qu’à ce qui atteint l’âme

(1) Ps. CXVII, 22, sq.— Act. IV, n.— Is. XXVIII, 16.— Ephes. II, 20. — I Petr. II, 4 — 10-

(2) Ps. LXXXVI. — Is. 11,6; LXV, 1— 3, 17— 25; LXVI; LX.

— I Cor. III, 16.— Apoc. III, 12; XI; XXI.— II Tim. II, 20, sq.—

— Rom. IX, 20— 23. — Act. IX, i5.— Etc., etc.

(3) III Reg. VI, 7. Cs. Origen., in Matth. (XXI, 12), tom.XVI (III, 749— 755). — Id.. in Luc., homil. XV(Ibid., 949). — Hicronym., in Zachar. I, 17 (t. III, 1713). — Augustin., in Ps. CXXII, I (t. IV, J 396 y, in Pi. CXXX (Ibid., 1461, 1462); in Ps. LXIV,5, (Ibid. 635); in Ps. XLIY, 8, io(Ibid., 39i,393,etc.).— U.,deCivit. Dei, XVII, 8, 12, i3, 20 (t. VII, 47C sq-; 475> scl-i 4§4 )- — Id., 0/7. cil. X, 3 (Ibid., 240).— Gerhoh., in Ps. XLI, 5; XLVII, 10 (ap. D. Pe/., V, 855, sq.; 940).— Etc., etc.

Gloss, ordin., in III Reg. VI, 7. -Hæc ad illam Ecclesiæ partem quæ post sæculi labores et certamina ad æterna præmia nierait, introduci, proprie pertinet. Nihil enim inquinatum intrabit in illam civitatem. . . Hic tundimur adversitatibus, et disciplina veritatis exercemur; ut illic juxta meritum loris congruis disponamur, et, castigatione cessante, solo amoris glutino, quo ad invicemcopulemur, uno impleli spiritu perfundamur. » Cs. Pseudo- Eucher., in III Reg. V, VI (Bibl. PP., VI, 967-97 i) -Hraban. Maur., in li. /.( t. III, 97).— Angelom., in III Reg,f, VI(Bibl. PP. XV, 363 — 367). On pourra remarquer jusqu'où va la ressemblance entre Angelomus et le prétendu saint Eucber, si ce nest qu'une ressemblance. Mais saint Isidore paraît avoir dicté, pour

ainsi dire, les paroles de Raban et de la Glose. Cs. Isidor., in III Reg., cap. 2; et Allegor. 91 (t. V, 537, s(I-> 1 2 3 3 1).

Saint Thomas d’Aquin (I*H“, Quœst. CH, art. 4 , ad 2“m), éprouve à peine quelque hésitation pour enseigner que l’Eglise d'abord, puis la Jérusalem céleste, sont représentées dans l’entreprise de Salomon. <1 ... .Et hæc est ratio litteralis diversitatis templi et tabernaculi. Ratio autem figuralis esse potest quia per hæc duo [tabernaculum et templum ) siguificatur duplex status. Per tabernaculum enim, quod est mutabile, siguificatur status præsentis vitæ mutabilis. Per templum vero, quod erat fixum et stans, significatur status futuræ vitæ quæ omniuo immutabilis est; et propter hoc in ædificatione templi dicitur quod non est auditus sonitus mallei vel securis, ad significandum quod omnis perturba tionis tumultus longe erit a statu futuro. Vel per tabernaculum significatur status veteris Legis; per templum autem a Salomone constructum , status novæ Legis. Unde ad constructionem tabernaculi soli Judæi sunt operati; ad ædificationem vero templi cooperati suut etiam Gentiles, scilicet Tyrii et Sidonii. » On voit que chez ce grand docteur, comme chez presque tous les écrivains du moyen âge, la notion de l’Église emporte toujours l’idée de la vocation des Gentils; par opposition à la Synagogue qui renfermait la Loi dans une seule famille (le Peuple de Dieu), en sorte que pour le peuple juif, dire les nations c'était dire les Infidèles, expression qui était parfaitement juste du temps que la race d Abraham était le peuple de Dieu.

VITRAUX DE BOURGES

la voie des sens, il passera, il habitera même près de là sans presque soupçonner 1 œuvre magnifique dont le terme approche sans cesse à ses côtés. Le Tyrien, l’incirconcis, le profane, en ont préparé les matériaux dans les montagnes sans embrasser le plan du travail dont les éléments partiels leur sont dévolus; mais c’est loin de leurs regards que ces pierres et ces bois s’assemblent, se lient, et forment un tout qui grandit sans bruit dans la cité sainte. La merveille de Salomon est une de ces figures historiques qu’il n’appartient qu’à Dieu de tracer dans les événements, pour des événements plus grands encore (i) : il esquisse par avance l’Église de Jésus-Christ, où la réalité a déjà fait un pas immense; mais qui pourtant elle-même figure à son tour, en même temps qu’elle la prépare, la dernière et complète réalité, la Jérusalem du ciel.

Ainsi tout se lie, tout s’entraîne vers le terme qui ne doit point avoir de fin, vers la Fin où tout se transfigure et se consacre à jamais.

Si quelqu’un trouve ces discours tendus et recherchés, cet homme n’a point lu le Bréviaire, il a eu l’oreille sourde aux paroles de l’Église dans ses offices, il ne connaît point la langue des apôtres (2); je n’y sais point d’autre réponse. En conséquence, passons outre.

Pour appliquer plus spécialement le langage de saint Paul, voici ce qu'il suppose et fait entendre sans cesse. La révélation a pour but la gloire de Dieu par le salut des hommes; le service de Dieu parmi les vicissitudes terrestres conduit donc l’homme à une félicité immuable dans l’immense palais de la demeure divine (3). Pour cette fête du jour sans déclin, où la vocation céleste nous invite, la

(1) Nous avons parlé précédemment de ces types historiques. Cs. n° 28 (p. 4a — 45). Qu’on se rappelle qu'en ces sortes de faits la vérité historique marche du même pas que la réalité prophétique. Quoique nous l'ayons fait remarquer déjà (/. cit., p. 43, 44), il est bon de citer des paroles de saint Jérôme à ce sujet. Hieronym., in Ezecli. XLI, 24; XL, a4 (t. LU, ioo3, 989). «Et in liistoria spirilualem habeas intelligentiam , et in tropologia liistoriæ veritatem. Quorum utrumque altero indiget , et si unum defuerit perfecta caret scientia. » — « Eisdem lineis et historia currit et tropologia, sed ilia humilior est, ista sublimior : ilia hæret terræ, ista ad cœlestia subvolat. »

(a) Jud., ao. — Coloss. II, 7. Mais il n’est besoin que de nommer saint Paul, pour ne pas avoir à lui emprunter vingt textes de ses Épitres.

Il doit suffire également de rappeler l’hymne encore en usage ( avec très-peu de changements) pour la fête de la Dédicace.

«Urhs beata Hierusalem Dicta pacis visio Quæ couslruitur in ccelis Vivis ex lapidibus

prædicationibus parietes exstruxerunt; illorum sequaces expositionibus depinxerunt. »

Si l'on prend connaissance de ce qu’ont écrit les interprètes sur les mystères de la structure du temple, on s'apercevra qu'ils entendent tous en un sens extrêmement large ee qu'Aponius (in Cantic , libr. I; Bibl. PP. XIV, 99) semble n'appliquer à Salomon que pour son Cantique. «Sicut in monte Sina beato Mosi ostenin figura, cujus pulcbritudinis vel mensuræ faceret Tabernaculum. . . (Exod. XXV, 4o); ita sapientissimo Salomoni quidquid ab initio mundi usque in finem in mysteriis egit acturusve erit Dei sermo erga Ecclesiam, in figura et in ænigmatibus est demonstratum. » Cs. Clem. Alexandr., in judaiz. (Hippolyt. Opp., ed. Fabric. , t. II, 73.)

Je termine en transcrivant un passage emprunté à YHortus deliciarum (fol. 208) qui n’en désigne l'auteur que d'une manière bien vague , par ces mots : In sermone cujusdam docloris. « Legitur in Veteri Testamento quod Moysi, ædificanti tabernaculum in deserto, gloria Domini frequenler apparuit. Salemoni (si per) quoque, templum ædificanti in Jérusalem, gloria Domini multotiens apparuit.

« Sed quum Moyses ædificaret tabernaculum in deserto, judaicus populus multis tribulationibus afflictus est : serpentes multos pertulit, et gentes plurimas debellavit. In hoc quoque significatur quia dum per prædicatores suos Ecclesiam in hac vita Christus ædificat, ipsa Ecclesia multis tribulationibus afûigitur; et tam hærelici quam pagani et quam falsi fratres christiani, qui per serpentes significantur, multimodam astutiam atque calliditatem contra eam exercere conantur. Qui tamen omnes ab Ecclesia superantur. Ecclesia etiam raultas gentes superat, dum se ab omnimoda vitiorum corruptione mundare laborat. Salemon autem quando ædificavit templum in Jérusalem, in magna pace positus fuit, nec aliquam adversitatem pertulit. Salemon interpretatur Pacifiais, et significat ipsum Christum qui verePacificus est; Ipseestenim pax nostra, quifecit utraque «n«w(Eph. II, 14). Ipse enim in cœlesti Jérusalem Ecclesiam ædificat , in qua summa pax est atque concordia.

« Et notandum quod in templo nullus auditus est sonitus, quia iu Ecclesia cœlesti nemo aliquibus affligitur tribulationibus. Sed quicumque illuc perventurus est, primo in hac vita præseuti tribulationibus tunditur, atque purgatus reciditur; et postea in illo ædificio cœlesti, ut lapis solidissimus, collocatur.»

Pour constater, en passant, un fait d'histoire littéraire au sujet de YHortus deliciarum et de Y Elucidarium , je ferai observer que ce dernier ouvrage a fourni de nombreuses citations à la compilation d'Hohenbourg, sans que jamais on y paraisse songer à le regarder comme dû à saint Anselme. J’y trouverais plutôt des indices d’une opinion contraire.

(3) Joann. XIV, 2. — Apoc. XII, 12.

Sagesse éternelle va préparant le séjour que doivent habiter ses amis(i). L’Écriture nous la montre disposant les matériaux de cet admirable édifice; faisant ébaucher d’abord, puis sculpter les colonnes estmées a embellir. Cest un festin qu’elle apprête, une fête qu’elle médite, une récolte qu’elle veut rassembler dans les greniers du Père de famille, etc.; tout ce qui peut enfin rappeler la sollicitude dun pere, la tendresse prévoyante d’un ami (a): car on dirait que les livres saints aient voulu épuiser les diverses manières de nous montrer combien le Seigneur est, pour ainsi parler, préoccupé de ce dessein. Mais comme il s’agit du Roi des rois, du Seigneur, du souverain Maître, c’est principalement sous la figure dun îoyaume, dune cité, dun palais, d’un temple, que nous est présenté ce plan divin. Il nous faut préluder ici-bas à cette immortelle destinée qui doit au ciel associer pour toujours les élus. Ce prélude, cette ébauche, c’est l’Église de Jésus-Christ. Lui-même, le Fils de Dieu, a voulu que le fondement de cette construction reposât sur une personne divine. C’est lui qui porte et couronne cette structure, car il veut que l’on sache qu’il en est la pierre angulaire (3); et quand, se dérobant à nos regards, il se choisit un lieutenant, c’est du nom de Pierre qu’il l’appelle, parce que sur lui doit s’élever l’Eglise (4). Le collège apostolique est, avec les apôtres de l’ancienne Loi, les prophètes, le fondement qui doit nous recevoir et nous porter (5). Chaque génération à son tour viendra s’établir sur cette première base, comme autant d’assises successives. Chacun de nous doit coopérer de tout son pouvoir à 1 affermissement et à la splendeur de cet édifice que Dieu se construit dans la société de ses saints, lout ce qui désunit les fidèles, tout ce qui ébranle leur foi, tout ce qui tend à l’isolement des cœurs en les écartant de Dieu, est une œuvre de destruction plus ou moins avancée, qui contrarie ou dérange d autant les plans du suprême régulateur. Tout ce qui consolide, au contraire, tout ce qui resserre et cimente limité des chrétiens par la foi ou par l’amour; toute parole ou tout exemple qui assure ou rétablit l’aplomb des âmes sur leur base qui est Jésus-Christ : tout cela hâte ou maintient, du moins, l’œuvre de la prédestination divine; et partant coopère au complément de l’éternelle cité, en accroissant ou en affermissant le temple vivant de l’Église; en un mot, qui est celui de saint Paul et des langues chrétiennes façonnées en ceci par son expression puissante, tout cela édifie (6).

Chacun des matériaux partiels, dans l’édifice, est soutenu et soutient lui-même; comme il est porté, il porte à son tour; et, dans l’intérêt commun, qu’il ne doit point séparer du sien propre, l’isolement de l’une des parties menace la fonction de toutes les autres. Ainsi, le simple fidèle doit concourir à la structure autant qu’il est en lui : il faut qu’il procure de tous ses moyens l’adhésion commune des intelligences et des volontés par la doctrine et la charité chrétienne; il doit chercher de tout son pouvoir que rien ne se désunisse, ne vacille et ne se précipite; là est cette tâche d 'édification qui, dans une certaine mesure, est départie au moindre d’entre nous (7) comme un véritable devoir. Il est vrai de dire que la grande part dans cette sollicitude pour tout l’œuvre est assignée aux pasteurs des âmes,

(1) Prov. IX, 1 . Cs. Hieronym., ad Heliodor. (t. IV, P. II , p. 1 1.)

(2) Ps. XXXV, 9. — Prov. IX, 1— 5.— Matth. XXII, 2; XXV, 10. — Luc. XII, 36. — Apoc. XIX, 7, 9. — Malth. XIII, 24 — 32, 3 — 9, 18— 23; XX, 1, sqq. ; XXI, 28— 4 1. — Marc. XII, 1—9.— Luc XIII, 6, sqq.; XX, 9 — 16. — Isai.V, 1 — 8. — Jereni. II, 21. — Joann. XV, 1—7.— Etc.

(3) Eph. II, 20.— I Cor. X, 4.— Etc., etc.

Cs. Philon. de Somniis, libr. I(ed. Pfeiffer, 1785, t. V, 58— 60); et Quod deterior potion insidiet. (t. II, 216). — Origen., in Exod., Homil. VI (t. II, i5i); in Numer., Homil. XIX (Ibid., 345); in Jos., Homil V (Ibid., 408) ; in Jerem., Homil. XV I (t. III, 229). — Cyrill. Alexandr. , in Joann., libr. IV (t. IV, 436). — Hieronym., in Ezech. XXIV (t. III, 864); in Habac. II, 11 (Ibid., 1610). — Theophylact., in Eph. II, 12 — 15. — Etc., etc.

(4) Mattli. XVI, 18.

Cs. Hilar. Pictav., de Trinitat., libr. VI (t. II, 146, sq.).— Augustin., in Joann., tract. VII (t. III, 347, sq.); et tract. LI (Ibid., 633). — Ambros., in Ps. XL, 10 (t. I, 879).— Gregor. Nyss., Epiphan., Chrysost., Cyrill. Alexandr., etc., etc., ap. P. Ballerini, De vi ac ratione primatus ER. PP-, cap. 1 2, § 1 .

(5) Eph. n, 19, sq.

Cs. Chrysost., in inscript. Act. apost. 2 (t. III, 63). — Origen., in Jos., Homil. IX (t. II, 418); in Jerem., Homil. XVI, 2, 3(t. III, a2g)./rt Matth. XVI, 18 (Ibid., 523— 526). — Smaragd., Diad. rnonach., cap. LX. (Bibl. PP. XVI, x329). — Isidor., in Exod.,

cap. LVI (t. V, 401, sq.). — Gregor. M., Moral., VI, 22 (t. I, 209); XVI, 5i (t. II, i65). — Petr. Damian., serm. XLII, de s. Bartholom. 2. — Etc., etc.

(6) Je ne me propose que de faire remarquer le fond de cette pensée féconde et si apostolique. Autrement, quelles déductions nous montrerait le simple langage de l'Apôtre, suivi dans ses conséquences! Ainsi, sans sortir de ses propres paroles (I Cor. III, 9 — 18), nous voyons ce temple divin s'accroître parfois de matériaux douteux que la mauvaise foi peut y introduire, sans que l’œil humain démêle la supercherie. Le bois, la vile paille, peuvent y être glissés dans l’ombre parmi les marbres précieux. Mais viendra le grand jour de l’épreuve, où le feu remettra tout dans l'ordre. Pour cet essai redoutable, saint Paul suggère l’idée d’un incendie qui, tout d'un coup, absorberait les constructions parasites; et, dans le corps même de l’édifice, atteindrait les travaux disparates, pour ne conserver plus, en vertu d’un solennel et formidable retrait, qu'une noble et parfaite similarité.

(7) Eccli. XVII, 12; XIX, i3—i5. — Matth. XVIII, 7, 14—17. — Luc. XVII, 1 — 4- — Rom. XIV, i3, i5, 16, 19 — 21. — I Cor. VIII, 1, 9 — i3;XIV, 26. — Eph. IV, 29. — Etc.

Cs. Epliraem, Proverb. (P. Gr. lat., t. I, 85). En outre, comme Notre -Seigneur a donné le nom de temple à son humanité (Joann. II, 19. — Etc.), chacun de nous doit faire de soi-même un temple auquel toute cette allégorie pourrait s’appliquer. Mais ce n'est plus mon sujet. Cs. Guillelm. Parisiens., serm. des. Thoma I.

c’est-à-dire à l’épiscopat, qui continue le ministère des apôtres; mais la préparation et la direction primitive ayant été confiées dans l’origine aux apôtres par le Fils de Dieu, avec mission spéciale, on comprend qu’ils aient été appelés tantôt les fondateurs ou môme les fondations de l’édifice, tantôt les colonnes, les supports et les tours (i), tantôt, enfin, les architectes de l’Eglise (2).

C’est à ce point que notre digression avait rapport; arrivés là, nous n’aurons garde de l’étendre davantage, bien qu’elle puisse prêter à des aperçus intéressants sur le symbolisme.

ARTICLE TROISIÈME

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