LUCIFER
Je suis le plus malheureux diable Qu’oncques sortit du hault estaige;
Je me pasme de malle raige,
Je meurs d’une immortelle mort.
Etc.»
Quart livre, feuill. cxxxvj v". Hérode décrit le palais du som-
« En très pompeux appareil Gisl le grand dieu du sommeil Sur son lict d’antiquité En bas, de peur de traveil ;
Entrer n’y peult le soleil,
On n’y voit blanc ni vermeil Tout est plein d’obscurité
Car ce dieu , de son conseil , N’aime point la clareté
Luy et sa commité
N’ont peur fors que du resveil.
D’oyseau cresté qui en débattant l’èle Au point du jour dame Auront appelle Ains que dessus l’émispère s’exlolle, D’abay de chien léans n’est-il nouvelle, Ne de l’oyseau qui a plus granL cautèle (Car son jargon saulva le capilole),
On n’oit léans une seule parole,
Ne chant humain, ne muse qui flageole.
Le dieu se dort dessus sa coicte molle; Silence y est qui le baise et accole , Puis a repos qu’elle lient et console En lascheté qui est sempiternelle.
Par la région obscure Naist un fleuve merveilleux :
Il a tel nature Que par grant mesure Faict un doulx murmure Dessus le gravier pierreux ,
El son doulx et gracieux
Car ce bruyt mélodieux L’endort sans soing et sans cure.
Et devant les deux Portaulx sumptueux Croist le pavot savoureux Qui a sommeiller procure.
Etc., etc. »
Feuill. cxlviii v° cli — r“. Une scène fort curieuse sur les préparatifs qui se font en enfer pour recevoir lame d’Hérode,et sur la réception qui lui est faite à son arrivée.
Feuill. cxlv. La sainte Vierge exprime son désir de la mort.
Or me prends donc, mon filz, et te délivre;
Je vueil mourir, mais c’est pour tousjours vivre Avecques toy.
Mon fils Jésus, tout le plaisir de moy,
Mon premier ney, prince vray filz de roy,
Tu me feras si tu veulx cest octroy Sans den’ irée.
Veoy, s’il le plaist, ta nourrice éplourée Qui a pour toy mainte larme plourée ,
Ma face en est pasle et descoulourée Pour ton absence.
Mais, mon cher filz, tout fais en sapience.
En presçavoir, en haulte providence ,
El tout congnois en la grant relucence De Trinité;
Pourtant, mon fils, faitzà ta volunté.
Ja pour souffrir je nauray lascheté,
Le cher trésor doibt bien estre acliepté ;
Mort en souffris,
Ton corps en croix à Dieu le Père offris,
Ce fut pour nous; tu n’avoys rien mespris. Pourtant, mon Dieu, certes j’ay entrepris
Avecques vous, mon parfaict souvenir,
Et ma famille eu paix entretenir Jusques à tant que me ferez venir Au hault domaine.
Je veulz porter travail et sousteuir,
Prier souvent, quoy que doive advenir;
Car on ne peult en gloire parvenir
Si n’est par l’huys de tourment et de peine. »
Cette famille dont parle la mère de Dieu, désigne évidemment les vierges quelle a réunies autour d’elle et qui lui forment une sorte de couvent. Les entretiens de Noslre-Dame avec ces filles donnent au poète l’occasion d’exprimer des sentiments où l’on retrouve souvent une délicatesse et une piété ravissantes. Ainsi, apres la prière que je viens de transcrire, la sainte Vierge témoigne le désir d’aller visiter le jardin des Olives où son divin Fils baigna la terre d’une sueur de sang. On lui répond ;
« Voulentiers yrons avec vous Non pas au jardin seulement ,
Mais au Calvaire proprement Qu’on dit Golgotlia en hébrieu.
Mais quand vous serez en ce lieu L’on ne pourra vous en tirer Et de plaindre et de souspirer Jamais ne vous en lasserez.
Etc.»
il ne faut donc point le juger sur l’extrait que j’en donne. Mais, pour songer quelque peu à moimême, j’espère bien qu’en me voyant analyser ce mystère du xv° siècle, on ne me soupçonnera pas poui cela de regarder cette époque comme le berceau du drame populaire chez les nations modernes. On 1 a dit longtemps; et si quelque chose pouvait expliquer une assertion tellement gratuite et fort tranquillement accréditée jusqu’à nos jours , ce serait le petit nombre des mystères antérieurs au xiv siècle qui ont survécu au moyen âge. Mais le drame ne s’aperçoit-il pas au fond des mœurs en mille circonstances avant le xivc siècle? Non pas, il est vrai, le drame passionné des temps modernes, mais le drame pourtant, et le drame populaire. Tantôt à l’état rudimentaire, pour ainsi dire, et réduit à une expression abrégée qui ne se propose que de donner l’éveil à l’esprit, sans nourrir la curiosité; tantôt se développant au point de s’épanouir en un spectacle complet, et de revêtir l’appareil dramatique proprement dit. Dans la première forme, c’est un simple mémorial qui s’empreint d’une majesté recueillie; c est la liturgie ecclésiastique rappelant des faits plutôt qu’elle ne les peint, et retraçant néammoins 1 histoire, sans sortir d’une gravité presque austère. De là au drame il y a plusieurs pas, à la vérité, mais le moyen âge les a parcourus tous. La cérémonie commémorative s’étend, elle pousse comme des jets plus ou moins vigoureux; elle se fait de plus en plus populaire, jusqu’à devenir un jeu, comme on parlait alors.
Tous ces degrés sont exprimés dans le passage que j’empruntais à ÏHortus deliciarum ( n°88, p. i5i), et que j’ai transcrit à dessein dans toute sa longueur, pour y faire distinguer ces diverses modifications naissant l’une de l’autre par une progression toute naturelle, en vertu de la force même des choses. Les voici, dans l’ordre que leur donnait l’auteur en les classant avec un grand sens.
Première source, appartenant à l’esprit même de l’Église, et dont les résultats, par conséquent, sont universels et hors de toute atteinte : souvenirs parlants (m mysücis exemplaribus ) des leçons ou des merveilles divines, sous une forme symbolique. Tels sont, dans la liturgie, le baiser de paix avant la communion, le cérémonial des sacrements et celui du baptême en particulier, le sens mystique donné par les prières de l’Église aux vêtements sacerdotaux (1) et aux rites des consécrations et des bénédictions, etc., etc.
Un second pas, qui n’es'' que le même mouvement continué, amena des représentations plus précises, de véritables imitations plus ou moins directes (quœdam imitandi vestigia Ecclesia prœfixit per exempta). Le concret se développe ici davantage, c’est proprement de l’histoire qu’il s’agit de retracer; et comme l’incarnation du Fils de Dieu a donné à notre foi des faits palpables pour objet, il fallait bien que le culte extérieur nous les remît sous les yeux par des expressions sensibles, il semble que d’abord, dans une sorte de langage sévère, on ait prétendu réaliser bien moins une imitation qu’une allusion où les sens ne reçoivent guère qu’un avertissement, dont l’esprit doit se saisir pour le développer à l’aide d’une contemplation tout intérieure. Tels sont, comme parle le moine de \ Hortus deliciarum, les palmes du jour des Rameaux, les flambeaux éteints pendant la semaine sainte (2), etc., etc. Nous pourrions ajouter le cierge pascal, le bruit qui termine l’office des Ténèbres, et autres rites symboliques, conservés généralement jusqu’à nos jours. Mais, arrivés à ce point, nous voyons percer déjà dans ces ébauches d’une représentation historique quelque chose qui tend vers une imitation plus expresse. Une sorte de mimique se fait jour à travers la gravité des pompes liturgiques sans l’altérer en rien. Bientôt cette gravité même ne sera plus si exclusive (3); de pieuses imitations s’y introduiront
Je pourrais citer les adieux de Nostre-Dame mourante aux apôtres, et son entrée dans le ciel. Mais il me suffit d avoir montré que la part de saint Thomas n'était point un fragment d'élrte. Après l'avoir prise à cause de mon sujet , il convenait de ne pas laisser aux lecteurs une fausse idée de l’ensemble ; et cette rectification, tout eu exigeant quelque détail, n'excuserait pas suffisamment le hors-d'œuvre d une étude littéraire sur ce poème du xv" siècle.
(1) C'est surtout dans le Pontifical que ce symbolisme se complète d'une manière grandiose et mystérieuse qui a quelque chose d’oriental, parce que le pontife réunit tous les degrés du sacrement de l’Ordre.
(2) S’agissait-il , dans ce passage , de la cérémonie pratiquée encore généralement dans l'Église à l'office des Ténèbres, ou bien avait-on en vue l’usage ambroisien d’éteindre toutes les lumières lorsque le diacre prononce ces paroles de la Passiou : Emisil
spiritum? L’importance d'une telle discussion ne serait pas assez grande pour que nous lui accordions quelque espace. Peut-être n’est-ce, d’ailleurs, qu’une indication de l’usage, encore général, de ne conserver plus de lumières dans l'église depuis l'office du vendredi saint jusqu'à la bénédiction du feu, nouveau.
(3) Ne dites pas que la liturgie s'altère et déroge quand elle vous parait quitter une certaine attitude sévère et presque hautaine. Dites quelle s’humanise, et que réellement elle s’épanouit, au lieu de dégénérer. Car qu’est-ce, je vous prie, que la liturgie, sinon la formule publique du service divin, ou l’expression consacrée du culte public? Donc si le culte public passe daus les mœurs , si le service divin n’est pas considéré comme une section de la vie qu’il faille isoler et reléguer dans certaines portions du temps ou de l’espace rigoureusement limitées, il faut bien s’attendre à ce qu’il s’opère une certaine compénétration mutuelle entre la liturgie et la vie civile. Nous ne devrions pas avoir besoin de ces con-
VITRAUX DE BOURGES
cà et là avec une liberté naïve. Telles sont, par exemple, certaines coutumes qui s’effacent chaque jour, mais que plusieurs d'entre nous ont encore pu voir dans les campagnes : un agneau porté a 1 offrande le jour de Noël, l’étoile des mages promenée par l’église à la fête de l’Epiphan.e; a Rome, les fleurs jetées du haut des plafonds de Sainte-Marie Majeure, pour rappeler le miracle de Notre- Dame des Neiges; etc, etc,(l). Les mystères de l’enfance du Sauveur jouissaient surtout du pnv. ege
sidérations, nous qui avons vu dès l'enfance la prière hautement exprimée se mêler sans cesse aux événements les plus impétueux dans les récits, soit poétiques, soit simplement historiques, de l’antiquité. Nous semble-t-il que cette intervention dépare ou rende improbables les tableaux d'Homère ou de Tite-Live? Pourquoi cependant ces élans publics vers le ciel nous suggéreront-ils l'idée d’un artifice faux et sans illusion, si nous les rencontrons dans une narration des faits de notre âge? Parce que notre civilisation toute matérielle ne supporte même plus l’idée de Dieu hors de ses temples. Nous avons converti le souverain maître de toutes choses en une sorte d 'être abstrait dont il est absolument permis de s’occuper dans une enceinte ad hoc ou dans la solitude de la conscience , mais à la condition de n’en rien laisser transpirer. C'est assurément une abjection bien profonde; mais, pour ne pas perdre de vue l’objet de nos remarques, disons que c’est une manière d'être en opposition directe avec l’état des esprits à l’époque que nous étudions. Et c’est précisément ce qui fait que des explications sont nécessaires aujourd'hui , quand il s’agit de juger la société d’alors, et d'empêcher qu’on ne l'apprécie tout de travers.
Voyez les rituels monastiques : la liturgie s’y étend à presque tous les actes de la communauté, elle y est comme à demeure; elle s’empare de la journée presque entière, et le repas même en reçoit l'empreinte. Qu’est-ce à dire ? Que la prière publique est l'occupation spéciale des communautés monastiques? Non pas cela précisément; mais que faisant une profession publique dêtre spécialement consacrées au service divin, leur vie a revêtu tout naturellement les formes habituelles du culte public. La liturgie ne s'est pas emparée de leurs actes, mais leurs actes ont passé nécessairement à l’état liturgique, si je puis m’exprimer ainsi. Tout s’y est ennobli, et est devenu digne d’entrer dans l’appareil grave et solennel du service divin. Qu'on m'entende bien ; je ne veux point dire que la vie y soit devenue roide, mais que la liturgie au contraire s’y est assouplie en admettant sur son domaine une foule d’actes qui ne semblaient pas lui être dévolus.
Quelque chose de semblable se reproduit toutes les fois que des causes analogues se présentent. Combien de gens seront surpris d’apprendre qu’à Rome , quand le souverain Pontife célèbre la messe solennellement, on lui présente au pied de l'autel une bourse pro missa bene cantata ! Les anciens coutumiers des chapitres mentionnent quantité d’usages plus ou moins civils incorporés ainsi à la liturgie, et qu'on a fort mal jugés quand on a prétendu leur appliquer nos idées modernes. Car ce que l’on peut dire de plus bienveillant au sujet de semblables appréciations, c'est qu'elles sont d’énormes anachronismes.
(i) J'emprunte à l 'Histoire de la ville d’Amiens écrite par M. H. Dusevel (t. I, p. 479-, sv.) l’indication de quelques rites jadis chers à la Picardie, et qui avaient des analogues dans presque toute la chrétienté.
« Pendant la messe du jour de la Purification, une jeune fille magnifiquement parée, la couronne en tète, le manteau d hermine sur les épaules, venait s’asseoir sur un trône placé dans la nef de la cathédrale au milieu d'un grand nombre d’anges. Elle en descendait pour aller à l’offrande d'un pas grave et composé. Arrivée au pied de l'autel, debout devant le prêtre, elle récitait des vers relatifs à la présentation de Jésus au temple ; et l’un des auges offrait deux tourterelles... »
« Le jour de Pâques . . . deux chapelains en chapes blanches ,
la tète enveloppée d’un amict en forme de coiffe à rouler,
bridé sous le menton pour mieux représenter des têtes de femmes, entraient daus le ebeeur, tenant chacun un encensoir fumant, et marchaient droit à l'autel. Deux enfants de chœur revêtus d’aubes traînantes, et habillés en anges, demandaient aux chapelains (ou plutôt aux Maries qu’ils figuraient) à leur approche de l’autel, . . ce qu'ils cherchaient : Quem quœritis? Les Maries répondaient: Jesum Nazarenum. Alors les anges découvraient le sépul-
cre en disant : Non est hic. Les Maries montaient à l’autel, feignaient de chercher partout, et regardaient dans ce sépulcre avec une sorte de surprise, jusqu'à ce que les anges leur eussent dit : Ile, nunciate discipulis ejus quia surrexit. Immédiatement après, les Maries retournaient au chœur en chantant : Chrislus resurgens, etc. Puis l’évêque entonnait le Te Deum , baisait le sépulcre, et donnait le baiser de paix au préchantre, qui allait le porter aux chanoines, en répétant ces mots à diverses reprises : Surrexit Dominus , gaudeamus! » Cs. Molanus, Hist. ss. imag. libr. IV, cap. 18 (ed. cit., 4g5, sq.).
Comme il ne faut point prêter au moyen âge des naïvetés gratuites, il sera bon de se rappeler que l'amict relevé sur la tête n’était point jadis un accoutrement aussi étrange que pourraient le penser les laïques d'aujourd’hui. Il en reste encore des vestiges universels non-seulement dans les cérémonies de l'ordination, mais dans les rubriques mêmes quotidiennes des vêtements sacerdotaux.
Aux cathédrales de Bourges et de Rouen , le jour de l'Ascension, deux chanoines revêtus d'aubes se rendaient avant la grand messe sur la balustrade qui règue au-dessus du portail principal; et là, figurant les deux anges qui apparurent aux apôtres lorsque Jésus- Christ quitta la terre, ils chantaient devant le peuple assemblé , le répons (c’est-à-dire Y introït) ■ Viri Galdœi, qiud statis aspicientes in cœlum? etc. Une grande foule de spectateurs ne manquait jamais de se réunir sur le parvis pour assister à cette cérémonie; et l’on ne saurait disconvenir que c’était une fort belle idée, et dont la suppression n'a pas été une réforme très-heureuse. Cs. Romclot, Description ... de V église . . . métropolitaine de Bourges, p. 11. — Cl. De Vert, Explication ... des cérémonies de F Eglise, t. II. (1710), p. 60. — Etc.
A Amiens, encore, « on représentait la descente du Saint- Esprit .... pendant la messe de la Pentecôte. A cet effet , tandis qu’on chantait le Vend Creator (ou le Veni Sancte Spiritus), on lâchait du haut de la voûte du chœur de la cathédrale un pigeon blanc, et l’on jetait par les clefs de cette voûte des oublies (nebulœ), etc." Cette cérémonie est indiquée dans un ordinaire du chapitre d'Amiens, qui porte la date de 1291, et l'on en retrouve des traces diverses dans plusieurs églises fort distantes les unes des autres ; tant c'était une expression naturelle de la joie et de la foi populaire ! A Valence en Espagne, l'évêque Vital de Blanes (i356-i368) défend de répéter cette représentation plus de deux fois, savoir : à la messe et aux vêpres; et il ne veut point qu’on la renouvelle le lundi et le mardi de la Pentecôte. Du reste , il réserve toute sa sévérité pour de certaines explosions ( non fiant tonitrua cum ballistis), qui pourraient bien avoir été des espèces de pétards, de boites, ou même de mousquets, avec lesquelles on avait coutume de saluer cette apparition de la colombe. Il semble que cette prohibition ait pu donner lieu à l'introduction d’une coutume que l'on retrouve ailleurs, et qui consistait à faire tomber des languettes d'étoupe enflammée (particules subtilissimœstuppœ succensœ, comme parle Luc, évêque de Cosenza, au commencement du xni" siècle). Dans le fait, à la suite d’une cérémonie de la colombe, un incendie se déclara dans le sanctuaire de la cathédrale de Valence, en 1469, et dévora le retable d’argent du maître-autel. Cs. J. Lor. Villanueva, Viagc literario a las iglesias de Espaïia, 1. 1, p. i53, sq.; 16 1 , sq.
Jusqu'au xvi° siècle, on voit que l'usage s’était conservé en plusieurs lieux, de laisser envoler dans le sanctuaire une ou deux colombes vers le moment de la prose.
Le chapitre de Bourges, et celui d'Auxerre, si je ne me trompe, avaient adopté une représentation des langues de feu de la Pentecôte, qui n’était ni aussi périlleuse ni aussi turbulente que celle de Valence. Ce jour-là, les chanoines venaient à la messe couronnés de roses. On voit que les inventions pieuses de ces temps naïfs n étaient pas dépourvues d’une certaine fraîcheur vraiment gracieuse.
d’inspirer ces joyeuses démonstrations d’une piété simple et tendre. Tantôt c’étaient (comme à Amiens, a Valence en Espagne, à Narbonne, à Nantes, à Reims) des houlettes ou des bourdons de pèlerins entre les mains des clercs durant l’office de la nuit, pour rappeler l’arrivée des bergers à la crèche de Bethléem et le voyage des rois vers l’étable de l’Enfant-Dieu; ou bien un chant dialogué qui remettait en mémoire la bonne nouvelle apportée par les anges, et l’admiration des bergers publiant ce qu ns avaient vu (i). Tantôt c’était la figure de Y Emmanuel lui-même (comme parle encore aujourd’hm la Flandre) offerte aux sens pour réveiller la foi et ranimer la ferveur. A Amiens (2), pour les premières vêpres de Noël, «on suspendait à la voûte de l’église cathédrale une crèche en forme de « lanterne à jour, ornée de feuillages, et autour de laquelle étaient placés douze cierges. Sur la fin du « premier nocturne des matines, un sacristain en chape apportait au chceur la figure d’un petit enfant « emmaillotté et couché sur un peu de foin, etc.. L’Allemagne a conservé jusqu’aujourd’hui des vestiges de ces anciennes joies du peuple à l'anniversaire du grand jour de ce Dieu-avec-nous(3), et le luthéranisme n’a pas entièrement banni ces restes de l’antique piété qui, sous l’influence de l’Église, avait jeté partout de si profondes racines.
94. Combien d’autres commémoraisons parlantes ne pourrions-nous pas indiquer parmi les souvenirs du passé; depuis celles où trop de facilité avait laissé pénétrer à la longue certains airs d’enfantillage ou même d’énormes inconvenances (4), jusqu’à celles qui, renfermées dans leurs vraies limites, n’étaient qu’un produit spontané de la foi et une sorte de nécessité pour les cœurs! Mais l’unique chose que nous ayons prétendu montrer en rappelant ces cérémonies plus ou moins empreintes d’une teinte dramatique, c’est que la liturgie toute seule, par un développement naturel, en était venue à réaliser presque à son insu, ce que nos pères appelaient des mystères sans parler. Arrivée à ce degré, que le moine de YHortus delidarum désigne sous le nom de religio quœdam imaginaria, religionis formula, et dont il reconnaît l’antique et sainte origine ( ab antiguis patribus prœfinita, etc.), la liturgie ne pouvait manquer de passer outre, et de réaliser le drame dans son état complet. C’est ce qu’elle fit; et le peu de monuments qui nous en restent, suffisent pourtant à montrer que les mystères (ou miracles') latins faisaient comme partie intégrante de l’office. Aussi, semble-t-il fort probable que ce Te Deum qui termine communément les premiers jeux sacrés composés en langue vulgaire, ne soit qu’une trace de l’ancienne place accordée dans l’Église à leurs prédécesseurs (5). Ce n’est point, d’ailleurs, la seule
(1) Villanueva, ibid., p. 1 , 1 45. — Dusevel , ibid., 476.
(2) Dusevel, l. c. — De Vert, ibid., p. 7.
(3) Cs. Ad. Daniel, Thés, hymnol., t. I, 1 44, sq- Un dialogue entre la sainte Vierge et saint Joseph se transmettant le soin de bercer l’enfant Jésus, un enfant couronné de fleurs descendant de la voûte pour chanter comme les anges de Bethléem un cantique au nouveau-né, etc.; ce sont des ruines échappées des âges de foi pour accuser la fade prétention au majestueux qui nous a fait niveler tous les jours de l’année, et retrancher au peuple ces joies innocentes qui, diversifiant la vie, en allégeaient le fardeau. Mais que parlé-je du peuple? Pour qui les fêtes de l’Eglise se présentent-elles actuellement avec leur caractère distinct et profondément senti ? Pour l’homme d’oraison , et pour nul autre que pour lui. Voilà ce que nous avons gagné à devenir si sages, et voilà ce qui n’est guère propre à recommander cette prétendue sagesse.
(4) Il faudrait avoir envie de nous supposer bien prévenu et singulièrement neuf, pour imaginer que nous prétendions faire le panégyrique de toutes les inventions du vieux temps. Mais on ne saurait se dissimuler qu’une foule de ces choses avaient leur principe dans la nature humaine, et pouvaient être dun excellent résultat; que plusieurs même, du moins quant a 1 esprit, sont fort à regretter. Ce serait assurément, comme travail historique, une intéressante compilation que celle qui rassemblerait ces fragments épars des vieilles liturgies dans ce qu’elles avaient de plus populaire. Et certes Claude De Vert eût bien fait d’employer sa science des rites locaux à nous donner une pareille collection, au lieu de gâter ce qu’il en rapporte avec une prévention étroite qui fait tourner presque tout son travail en une sorte de persiflage continuel.
(5) Si je ne me trompe, dans les jeux de Daniel et de Lazare, publiés par M. Champollion-Figeac parmi les compositions poétiques d’Hilarius, il s'agit de l'heure liturgique plutôt que de l’heure
astronomique quand on indique le Magnificat ou le Te Deum pour terminer la représentation. Voici le texte : Quo finito , si factum fueril ad malutinas, Lazarus ( al. Darius ) incipiat : Te Deum laudamus; sivero ad vesperas , Magnificat anima mea Dominum. Je crois pouvoir supposer l’intercalation de X histoire avant le dernier chant de l’office qui reprenait ensuite sa marche et terminait le tout. Je proposerais donc de traduire matines et vêpres, au lieu de matin et soir. Ce n'est pas du reste matière à se quereller pour le résultat définitif. Cs. Hilarii versus et ludi, p. 33, 60, xiii.
Et pourquoi en effet le mystère n'aurait-il pas pu se glisser dans le cadre liturgique? Car, malgré des abus plus ou moins universels bien reconnus par l'autorité ecclésiastique, nous voyous encore au xv' siècle le grave saint Antonin déclarer avec plusieurs canonistes, que ce n’est point un désordre au fond. Cs. Anionin , Summa theolog., P. III, Tit. XII, cap. VII, § 2 (ed cit., t. III, 538). Si le chancelier Gerson, beaucoup moins endurant, tranche largement la question par une sorte de calembour,
«Non palitur ludum lama. (Ides, oculus,» c’est peut-être sévérité magistrale de sa part, ou parce que la France avait dépassé toutes les bornes, ou parce qu’il n'avait en vue dans cette censure que la fête des fous, alors portée chez nous à une vraie folie. Cs. J. Gerson, De prœcept. decalogi, cap. 7; Serm. in die Circumcisionis ; Conclus, de ludo slultorum (opp. ed. Du Pin, 1. 1, p. 433; t. II, p. 60; t. III, p. 3og). En tout cas, je lui oppose une autorité qui vaut bien la sienne, et qui est formulée doctrinalement dans un traité de théologie. Quant aux siècles plus reculés, il est certain que, loin de s’en faire un scrupule, ils prétendaient honorer Dieu et édifier le peuple par ce moyen. Cs. D. Pez, Thesaur. Anecdot., t. II, Isagog. p. liii. — Gloss., in Décrétal. libr. III, tit. I, cap. 12 (Quum decorem), V. Monstra lan-arum. — Ostiens., Innocent. IV, Reiffenstuel , etc., in h. I.
VITRAUX DE BOURGES
marque de son ancienne tutelle qu'emporte le drame en langue moderne, quand il s’émancipe et se produit sur la place publique. La langue de l’Église y conserve d’abord le rôle de la direction; c’est en latin qu’on y exprime tout ce qui n’est pas récit; comme si, les acteurs seuls (ou même la seule forme de leur langage) changeant, l’ordonnance et la mise en œuvre étaient restées entre les mêmes mains qu’autrefois. Ainsi, dans le Mystère, de sainte Barbe, divisé en cinq journées (1), les noms des personnages (à l’exception de quelques-uns seulement), la mise en scène, tout enfin, excepté le dialogue, est en latin (2). Notre Mystère des actes des apôtres présente quelque chose de semblable, soit dans le manuscrit, soit dans l’imprimé (3), quoique d’une manière bien moins constante. Ce fait, rapproché du titre de la seconde édition (i54o, in-4°), où l’on donnait le mystère comme translaté fidèlement de la vérité historiale, pourrait donner lieu de supposer que plusieurs de ces drames, et celui-là peut-être en particulier, n’étaient souvent qu’une version ou un remaniement des jeux latins exécutés jusque-là dans l’enceinte des églises. Nous n’aurions donc pas dérogé beaucoup à l’époque de notre verrière en citant cette production française du xv° siècle, puisqu’il est constant que les mystères latins étaient en possession de se jouer dans l’Église ou sur le parvis dès le xnc siècle pour le moins.
Pendant qu’on imprimait ce chapitre, l’ouvrage tout récent de M. Louis Paris sur la mise en scène du théâtre des confrères de la Passion (comme études sur les Toiles peintes et tapisseries de la ville de Reims ) est venu mettre le public à même d’apprécier mieux l’esprit et la portée de nos drames populaires inspirés par le christianisme. Nous sommes bien aises de pouvoir signaler ce livre qui traite, plus longuement que nous ne l’avons pu faire, une question fort mal comprise par bien des gens.
(1) Parfaict, Hist. du théâtre françois , t. II, p. 5. svv.
(2) Par exemple, dans la désignation des personnages: Galalea damiseüa Barbara; dans la mise en scène : Pausa ; vadant quœsilutn Barbaram , et habcant cordarn ad ligandam eam; etc., etc.
(3) Pausa et pausula distinguent les divers degrés d'intermit-
tence. Un passant s’appelle quidam (feuill. eviii v°), et dans le ciel presque tout est désigné en langue latine. C'est anima Stephani , 1* et 2* Dominatio, 1“', 2“, 3“‘ Séraphin, 3" de ordine angelorum , dominationum ; etc., etc. On a pu remarquer Puella Hebrœa , et le Domine mitte me , etc. (n° 92, p. i5; et n°gx, p. 1 5g).