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CHAPITRE NEUVIÈME

PLANCHE NEUVIÈME. — LE MAUVAIS RICHE

i4o. L histoire de Lazare et du riche épulon, comme parlaient nos pères, est-elle une parabole proprement dite, où 1 instruction repose sur un enseignement moral revêtu de formes historiques imaginaires, ou bien doit-on la tenir pour un récit de faits réels appliqués à l’instruction des auditeurs? Cette discussion nous intéresserait assez peu si nous ne trouvions le personnage de Lazare pris au sérieux par le moyen âge. On sait assez que saint Lazare, transformé souvent en saint Ladre , a donné son nom à un ordre de chevalerie institué pour prendre soin des lépreux, aux ladreries ou léproseries, etc. (i). En admettant la réalité historique des personnages indiqués dans cette narration, le moyen âge pouvait se réclamer de Tertullien(a), de saint Irénée, de saint Ambroise et de bien d’autres; mais, histoire ou parabole, notre verrière n’en reste pas moins ce qu’elle est : une traduction de l’Evangile. Analysons-la d’après ce modèle.

La signature désigne les maçons, dont la profession est retracée dans les trois petits médaillons du pied. La scène de construction qui s’aperçoit au milieu du rang supérieur n’appartient plus précisément à la signature; elle fait partie d’une sorte de prologue emprunté à un autre endroit de saint Luc (3), et qui occupe toute cette seconde ligne. Les serviteurs, après une abondante moisson, viennent apporter le grain de la récolte, et le riche commande qu'on lui construise tout exprès d’amples greniers pour abriter ces richesses inespérées. Mais, au milieu de ces projets, Jésus-Christ lui dit : «Insensé! cette nuit « on te redemandera ton âme; et ces biens amoncelés pour qui seront-ils? Car tel thésaurise, qui devant « Dieu n’est point riche.»

La troisième et la quatrième ligne du vitrail ne sont que les diverses faces d’un même groupe, pour ainsi dire; on y peint la vie joyeuse et désœuvrée du riche épicurien. Tandis qu’une espèce de valet de chambre, l’aiguière en main, fléchit le genou pour lui donner à laver, on voit que le gourmand suit de l’œil, et dirige du geste les préparatifs qui se font à la cuisine. Cependant, sa femme, suivie d’un estafier, apporte un vase de parfums pour compléter les préparatifs du repas. Bientôt on est à table, et deux pages apportent, avec une ostentation fort sérieuse, des vases couverts qui vont prendre place parmi les autres pièces du service. Le pauvre se présente à la porte pour obtenir quelques restes de ce festin; et porte sa cliquette { 4) devant ses lèvres, comme pour épargner même au riche voluptueux le dégoût que pourrait lui inspirer le souffle d’un misérable. Mais il ne réussit point à apitoyer le Sybarite, qui ne voit dans ce spectacle qu’un objet d’horreur, quoique la maîtresse de la maison semble éprouver quelques mouvements d’une stérile commisération; et les chiens seuls paraissent prendre part à la détresse du pauvre lépreux, en s’avançant sur le seuil pour lécher ses plaies.

(i) Saint Lazare était devenu la personnification ennoblie de tous les pauvres souffreteux : des lépreux, des mendiants, des privations acceptées ou embrassées pour Dieu , etc. Dans les documents de la fondation du Val des Écoliers en 1201 (ap. du Boulai, Hist. universit. Paris., t. III, p. 17), nous voyons ce souvenir remuer profondément l’âme de maître Frédéric, docteur en droit canon, quand il a connaissance du genre de vie qu’allaient entreprendre les fondateurs de cet établissemeut. « Quid agit devotus episcopus Catalaunensis ? Se cogitât esse moriturum, diem calamitatis sub corde tacita mente revol vit; supplicia epulonis divitis et præmia pauperis Lazari rétractât et pensât; pauper Christi efficitur, omnia præter Christum contemnit, mundum relinquit, etc.» Nous apercevons ici Lazare présenté comme le type du pauvre de Jésus-Christ ; et aujour d’hui encore quiconque aura passé quelques jours dans la ville d’Amiens, doit avoir remarqué que les mendiants y emploient fréquemment cette recommandation pour solliciter une aumône, disant dans leur demi-patois -.Ayez pitié de ces pauvres kiots Lazares. On voit que les Lazzarom de 1 Italie ne sont pas l’unique vestige des Lazari (ou ladres) et des misetti (ou messcaux) du moyen âge.

(a) Tertullian., de Anima, 7. « . . . Et quid illic Lazari nomen, si non in veritate res? »

Cs. Iren., libr. IV, a; II, 34 (p. 239, 168). — Clem. Alexaodr., Pœdagog., libr. II, 10 (p. 23a, 1. 1). — Ambros., in Luc. (XVI, 19, sqq.), libr. VIII(t. I, 1 473). — Etc. Saint Chrysostome, parlant à diverses reprises de ce passage de saint Luc, l'appelle tantôt histoire, tantôt parabole, et en rappelle plusieurs fois les circonstances comme s'il s'agissait de faits réels.

Cs. Molanus, de Hist. ss. imag., cap. a3 (ed. cit.,p. 519, sqq.). — Baron., Annal. Eccl., A. 33, XXXIX.- — -Maldonad., in h. I. — Etc.

(3) Luc. XII, 16 — 21. Les quatre chapitres qui, dans le texte de l’évangébste , séparent ce trait et l'histoire de Lazare, n'ont pas arrêté le peintre; et vraiment le dernier verset de ce prélude le rattache très-naturellement aux faits qui vont suivre dans la verrière. Saint Chrysostome ( de Lazaro, conc. II; 3, 1. 1, 729) ne fait pas difficulté d’adopter cette même réunion, mais c'était du moius un complément fort bien choisi pour l’aire ressortir la folle sécurité dumauvais riche. Cs. Augustin, serm.CVU, 5, 6(t.V, 55 x,sq.).

(4) Nous verrons bientôt la signification de ce mot, quand nous ferons l’inventaire du mobilier laissé par Lazare en mourant.

VITRAUX DE BOURGES

141. C’est, avec le développement que l’art exigeait, une traduction très-fidèle de trois versets de saint Luc(i) : jours de bonne chère et de luxe, d’une part; vie de privations et de souffrance, de 1 autre. Mais voici le contre-poids : tout cela trouve sa fin, et alors les rôles changent pour toujours. Lazare meurt sans autre compagnie que les anges; mais ceux-ci recueillent respectueusement cette âme si éprouvée sur la terre, et la conduisent avec honneur dans un séjour plus heureux (2). Le riche, au contraire, malgré la compagnie de sa femme qui s’efforce de calmer ses angoisses, ne voit venir le dernier instant qu’avec effroi : il s’arrache les cheveux sur son lit de douleur; et l’esprit infernal est le seul à se réjouir, dans l’attente d’une âme qui lui est dévolue. Puis, quand la mort est venue clore cette existence brillante et enviée, le sort du maître impérieux subit un renversement complet. Tandis qu’un serviteur profite de l’affliction de la veuve pour dérober un vase précieux et une riche fourrure sans être aperçu, les démons s’emparent rudement de la pauvre âme effarée, qui va être transportée d’un palais dans une funeste demeure. Bientôt, en effet, nous voyons le riche êpulon déchargé dans une fournaise par les deux pourvoyeurs d’enfer; et un troisième avec un sourire satanique, lui sert un breuvage d’or et d’argent fondus (3).

Du milieu des flammes où il est plongé, le nouvel hôte de ces lieux d’horreur a vu au loin, dans le sein d’Abraham, reposer doucement celui qu’il avait tant de fois rebuté sur la terre. C’est vers lui qu’il pousse maintenant des cris plaintifs et une voix suppliante, pour obtenir quelque adoucissement à ses maux. Son geste annonce bien la soif qui le dévore, et traduit avec une rude vérité la demande que nous rapporte l’évangéliste (4)- L’immobilité calme d’Abraham et du mendiant glorifié répond d’une manière désespérante à ces lamentations suppliantes et à ces demandes empressées. Les parts sont changées; voilà tout.

142. Nous avons rencontré ailleurs encore (5) cette représentation du sein d’Abraham, comme une introduction au séjour de la béatitude éternelle. Sans vouloir nous étendre sur un sujet qu’il faudrait étudier dans les œuvres de la sculpture, il est une remarque à laquelle nous pouvons donner place dès maintenant; elle servira de confirmation à ce que nous n’avons fait qu’indiquer au sujet des

(1) Luc. XVI, 19 — ai. «Homo quidam erat dives, qui induebatur purpura et bysso; et epulabatur quotidie splendide.

«Et erat quidam mendicus, nomine Lazarus, qui jacebat ad januam ejus, ulceribus plenus;

« Cupiens saturari de micis quæ cadebant de mensa divitis. Et nemo illi dabat; sed et canes veniebant, et lingebant ulcéra ejus.»

Dans l 'Hortus deliciarum (fol. 120), cette première partie de l’histoire donne déjà lieu à l'exposition et à la morale que voici :

« Dives avel, Ibrluna favel, falsus color Iste ( Lazarus ) gémit, i'ortuna piemit , canis ulcéra

ainhit.

«Cur malo bene, etbono male

«Est aliquando bono bene, 11e gravibus super)

Est male, quo maculas lavel, adversisque probj Est aliquando malo bene, quo gravins feri |

Est male, quo redeat, vel ut bic quoque jampalij'

(2) Je n’ai pas ordinairement accordé beaucoup de place aux usages civils; mais la dépouille du pauvre lépreux sera si peu de chose à inventorier, quelle ne saurait occasionner une digression fort abusive. Tout se réduit à une béquille accompagnée de la cliquette et du biberon. Le mendiant de l’Evangile a donc été représenté comme un pauvre même entre les lépreux; car, d’après la Coutume du Hainaut (chap. i35, Cs. Nouveau Coutumier général, t. II, p. i5o), «on devra lui bailler (au lépreux)... un chapeau, manteau gris, cliquottes (sic) et besasse.» Le manteau ou chappe est également exigé par d’anciens statuts synodaux de Coutances (ap. Martène, Thésaurus , IV, 806). Ailleurs on voit le biberon ou baril marqué parmi les pièces de ce fourniment. Plusieurs rituels anciens renferment des documents pleins d’intérêt sur le mobilier des lépreux et sur les injonctions qui leur étaient imposées pour la sûreté publique, ainsi que sur le cérémonial ecclésiastique de leur séquestration. Ici, pour nous renfermer dans le pauvre équipage de Lazare, nous n’avons qu’à expliquer l’usage des cliquettes, dont ou trouve un modèle dans notre, verrière. C’était, comme on voit, un appareil assez semblable à celui qu’emploient encore aujourd’hui certains marchands ambulants pour faire remarquer leur passage; une espèce de grossier éventail en

bois, dont les branches libres produisaient par le choc un cliquetis assez éclatant, lorsque l’instrument était heurté à plusieurs reprises, par exemple contre le poignet ou contre la béquille. Les lépreux devaient agiter de temps en temps cette espèce de crécelle dans les lieux fréquentés, pour donner avis de leur présence; ils mettaient ainsi les passants en mesure d’éviter un contact redouté.

(3) Le moyen âge, on l’a pu remarquer à la planche IIP, introduit volontiers le grotesque dans les scènes d’enfer. Mais c’est le grotesque terrible d’une époque qui croit, et pour laquelle le rire dans cette matière n’est qu’un assaisonnement effrayant de la cruauté. C’est donc bien moins du rire que du sarcasme. Il ne faut pas s’y méprendre, et imaginer que les memes moyens puissent être encore de saison, aujourd’hui que ce grotesque, au lieu de faire frissonner, prêterait à une sorte de divertissement. On doit s’apercevoir que cette remarque pourrait être fort étendue. II est telle représentation que j’ai développée avec quelque complaisance dans les vitraux de Bourges ou de Lyon, et que je désapprouverais très-formellement dans une œuvre du xix' siècle. Car il ne faut pas imiter servilement; c’est l'esprit surtout que nous devons chercher à saisir dans les monuments des âges de foi.

Quoi qu’il en soit, à travers quelques circonstances amplifiées, on voit que l’artiste a continué à suivre exactement levaugile (Luc. XVI, 22). «Factum est autem ut moreretur mendicus, et portatus est ab angelis in sinum Abrahæ. Mortuus est autem et dives, et sepultus est in inferno.

(4) Luc., I. cit., 23, sqq. « Elevans autem oculos suos , quum esset in tormentis, vidit Abraham a longe, et Lazarum in sinu ejus.

« Et ipse damans dixit : Pater Abraham, miserere mei; et mitte Lazarum ut intingat extremum digiti sui in aquaru, ut refri^eret linguam rneam : quia crucior in hac flamma.

"Et dixit illi Abraham : Fili , recordare quia recepisti bona in vita tua, et Lazarus similiter mala; nunc autem hic cousolatur, tu vero cruciaris.

(5) PI. III, et Étude IX.

PLANCHE NEUVIÈME, LE MAUVAIS RICHE. ,3

((•- poistes pai lart du moyen âge dans les enseignements rabbiniques(i) Les tableaux du Jupe ment dermes nous ont montré Abraham tenant en ses mains des bounnetsla) et avan ' a h , coté de son siège; mais le vitrai, du Mauvais R.che substitue deux rosaces Heuronnées à ces bououe^U

u Lr; “ T" T “ Serai<!Dt-d,“ "*» <•’“ emprunt fait à la descr^T p„ e du c, 1 telle que la tracent les rabbins(3)? Au dire de ees docteurs, le paradis aurait deux 7„Te devant chaeune desquelles veillent des myriades d’anges. L’âme qui arrive en ce lieu est couronnée d abord de deux d.ademes par ees gardiens, qui lui donnent ensuite, en manière de sceptre huit rameaux de myrte avant de l’introduire dans le séjour des bienheureux. Si quelqu’un nos, .’auT sujet intéressant, qu’,1 l’exploite; pour moi je ne prétends pas m’y arrêter daltage; j’aime tuieux 6DeS 4 n,ldiCati0n d“ VU6S ** » rattachaient à' l'histoirel

143. Honorius d’Amun, dans son Spéculum Ecclesiœ, développe fort longuement, quoique sans diffu- °”, IhlSt0're du MaUVais Riche « de Lazare (4)- Je transcrirai ce commentaire tout entier, parce qu’il

(2) On enverra un nouvel exemple dans la planche XT, lancetteB.

(3) Cs. Herm. V . der Hardt , Exegesis loc. difftcil. quat. evangel., ad Luc. XVI, 19, sqq. (ap. Winckler, Tempe, p. 537).

(4) Honor. Augustodun., Specul. Eccles. (ap. Herrad., fol. 124).

« Refcrt Dominus quod quidam liomo divitiis affluxerït ,

Quotidie solemues epulas duxerit;

Et pauperi Lazaro,

Insuper ulceroso.

Micas de mensa cadentes denegaveril.

« Hic homo rex fuisse insinuatur Quum purpura vestitus esse memoralur,

Quia olim soli reges purpura utebanlur.

o Sed quia rex a regendo est dictus,

Et ipse, servus peecali, vitiis erat subjectus;

Non rex, sed homo appellatur:

Tantum, et libidini Ut animal irralionale famulabatur.

o Cujus nomen idco non exprimilur,

Quia in libro viventium cum juslis non scribitur;

Lazarus aulem pauper nominatur,

« Dives in inferno sepultus legitur,

Quia infernus sub terra esse scribitur,

El qui ibi mergitur Terra cooperitur;

Sicut corpus pulvere, quum in tumulo sepelitur.

« Sinus autein Abraliæ erat locus a pœnis quielus.

In quo Chrislum exspeclabal sanctorum cœtus;

Ante Christi quîppe advenlum Omnes descenderunt ad infernum.

b Duo autem interna leguntur :

Inferior Et superior.

Inferior, in quo aniniæ reproborum torquebantur;

Superior, in quo elecli Chrislum præstolabantur.

In inferno novein spéciales pœnæ esse referunlur :

Horror frigoris incomparabilis ,

Ver mes immortales Fœtor intolcrahilis,

Mallci perculientes,

Tencbrie palpabiles,

Confusio peccatorum,

Visio dæmonum et auditio insultanlium,

Ignea vincula singulorum membrorum.

b Superior aulem infernus erat ultima pars terra; :

Sed a pœnis disjunctus, lu quo justi positi Potuerunt a malis conspici Qui in inferno cranl inferiorc.

«Notandum vero quod is linguæ specialitcr petit refrigerium,

Quem in omnibus membris coquebat incendium.

Per hoc datur iutelligi quemlibct in eo membro amplius tormenta passurum In quo majorem exercuerit peccandi usum.

« Et quia hic dedilus erat edacilati,

Jugiter et inserviebat loquacitati;

Juste dicilur in lingua plus cruciari,

Quia semper studebat inania fari.

«Et notandum quod nulli legitur quidquam rapuissse,

Sed tantummodo propria non tribuisse;

Qui propria non largitur,

Quid de his est senliendum Qui semper parali sunt ad rapiendum?

« Hic dives aliqua bona pro humana lande fecit,

Et horum mercedem per bona leniporalia recepil ;

Lazarus vero aliqua mala gesserat Quie hic dolore corporis luerat.

« Quibus ergo Dominus concessit divitias hujus sæculi, caveant , Ne eos divitiæ, ut servos, possideant,

El a veris divitiis vacuosad tartara protrahant.

Grave est enim divitias in malum usum contorquere.

«David enim, Ezechias,

Alque Josias,

Ut puta reges,

Aliique eorum similes,

Militas divitias possederunt (jtossederc ?) ;

Sed, perea», indeficientes divitias sibi comparaverunl ( compamoerePX «Cyrus vero et Antioclius Atque Crœsus,

lllisque consimiles, servi diviliarum erantj Quia eas (eus?) ad superliiam alque luxuriant converterant.

«Et quia hic suum regnum cœlorum liabuerunt,

Obeuntes nihü in manibus suis invenerunt(Ps.LXXV,6);

Sed , cum illo divite,

In alterna egeslate Eruut etdolebunt.

«Quidam divites, ut Abraham et Job, salvantur;

Quidam vero divites, ut Pharao et Nabuchodonosor, damnantur.

Quidam pauperes, ut Lazarus et monaclii, ditabuntur- Quidam autem, ut Judas et alii fraudnlenti, miseriis ælernis traduntur.

« Dives autem , qui purpura et b/sso induebalur,

Est judaicus populus qui regno et sacerdotio gloriabatur;

Per purpuram, quippe, regnum,

Per byssum designatur sacerdotium.

« Hic quotidie splendide epu/abatur,

Dum, in exleriori cullu Dei, ferculis Legis et prophetarum saginabatur. Per Lazarum vero gentilis populus præligurabatur,

Qui ulceribus peccatorum sauciabatur.

«Hic micas de mensa cadentes non accipiebat,

Quia nec minimum sentcnliam de sacra scriptura audiebat;

Canes autem, venienles, ulcéra ejus liugebant;

Quia apostoli ,

Canes Domiui,

Eum copiose legem Domini instruebant,

[Et] ulcéra peccatorum medicamine pœnitentiæ curabant.

« Hic, mortuus, in sinu Abraliæ porlatur,

Dives vero in inferno tumulatur;

Quia mulli fideles Ab Oriente et OeciderUe venient Et cum Abraham, Isaac et Jacob, in regno cœlorum recumbent;

Perfidi autem Judœi ejicieiUur in lenebras extcriores (Matih. VIII , 1 1 ) ,

a38 VITRAUX DE BOURGES.

me parai, renfermer des traits remarquables pour l’étude de cette littérature ecclésiastique d. x»' siècle à la fois naïve e, sérieuse; pleine d'abandon, et toujours guidée par les Pères, erud.te par le fond d'une msance presque folâtre par la forme, tan, on était encore familiarisé avec Iusage la g latine! Mais, afin qu’on ne prenne pas pour une doctrine universelle 1 appl.cauon symbolique de récit au sort des Gentils et des Juifs (i), nous citerons une pièce de vers du moyen age,qm n y qu’une leçon sur l’égalité morale des personnes devant Dieu, et sur cet avenir seul durable qui don compenser les inégalités éphémères des sociétés terrestres (a). Telle est aussi la doctrine “ J montrent ordinairement les Pères de l’Église(3); enseignement si b, en fan pour console, les affligé sur la terre, que saint Augustin croit devoir leur recommander de ne pas s’en faire un sujet d orgueil (4 ■ N’en soyons point surpris, puisque Notre-Seigneur conseille aux riches de faire la cour aux pauvres ( ), pour obtenir par leur entremise d’étre admis près du grand Roi. Leçon assez importante , et trop naturelle, d’ailleurs, à la suite des faits retracés par saint Luc, pour que nous songions a prêter une

Quia non crediderunl Moysi nec proplielis,

Nec Christo resurgenli a mortuis. »

On voit dans l'avant-dernière strophe que l’idée de représenter les hommes apostoliques sous la forme de chiens de berger, comme l’a fait Simon Memmi à Florence pour les Dominicains (Cs. Fasari, Fila di Simone Memmi, ed. Bottari, t. I,p. ioa. — Rosim, Storia délia pâtura, t. I.-Etc.), n était ni une invention du siècle de Giotto, ni la traduction puérile d’un calembour a froid {Domini canes). C’était tout simplement une réminiscence de ce qu’avaient dit, entre autres, saint Grégoire (in Evangel., homil. XL, a ; t. V, 367, sq.) et saint Augustin (m Ps. LXVII, ^4; t. IV, 68a), quelque sept ou huit siècles auparavant. Je le fais remarquer pour que l'on s’accoutume à bien saisir ce caractère du symbolisme chrétien qui vise toujours à une sorte de consécration puisée dans quelque chose de traditionnel. De cette sorte, 1 artiste ennoblissait sa couronne en empruntant certains rayons à l’auréole des saints docteurs. Raphaël avait encore un sentiment trop délicat de son rôle, pour ne pas comprendre cette dignité de 1 art ainsi entendu; mais après lui, on dirait que ce tact a été enlevé aux artistes presque universellement. Cela est si vrai, que beaucoup d’entre eux ne saisiront même pas bien ce que je veux dire.

La description de l’enfer telle que la trace le Spéculum semble être un extrait de l 'Elucidarium (libr. III , cap. 4 ; Anselm. Opp., ed. cit., p. 479) attribué souvent à saint Anselme. La comparaison des deux passages me parait confirmer d’une manière très-grave l’opinion de ceux qui regardent l 'Elucidarium comme une des premières œuvres d’IIonorius.

(i) Ce symbolisme, reproduit par Honorius dans sa Perle de [âme (libr. IV, cap. 44; Bibl. PP. XX, m5 . — Hortus deliciar., fol. ia4), est exposé également par Rupert {de Div.offie., libr. XII, cap. i), et parait être une imitation de saint Grégoire le Grand (m Emu e-, homil. XL; t.V, 367, sqq.) ; car saint Ambroise (t. I, i47h sq ) ne fait "itère qu'en suggérer l'idée avec une certaine réserve. Mais saint Isidore avait donné du crédit à cette interprétation, en la résumant dans ses Allégories (t. V, r 47. SIi-)' . .

(a) J'emprunte encore cette curiosité littéraire du au' siècle à 1 -Hortus deliciarum (fol. tao). La forme est la même que celle du poème de Petrus Anshelmi sur Us Mystères du museau saenfice ■ mais comme les vers liés en couplets par la queue ont été souvent employés à cette époque, le silence du manuscrit d'Ifohenbourg me réduit à confesser mon ignorance.

« Divite de mensa quicumque venis epul I a| ,.

Quis sil posl cœnam lectus debes médit |

Præsentem vitam convivia nostra vocl^

Et mors est lectus ubi posl cœnam recub j Qincdam fercula suut quibus hic bene possumus j ^

Sed multo plura quæ sunt inimica sal)

«Si quis in bac cœna mundo tantum saturjatur Posl banc in lecto non pausat, sed cruci)

VellePatris facere, Cbristi cibus esse(Joann-, iv,34)doc j etur Post non esuriet si quis seniel hoc sali! lile cibus bonus est, Cbristi sunt fercula gr)

Hæc faciunt nobis post cœnam mollia strj Audiat omnis homo qui mecum nunc epul) ^

Quid cum discipulis Verbum Patris inde* loqu )

« Divilis exemplo subjectos ædificK t Quem celebris vestis et splendida cœna juv j

Ante fores ejus pauperrimus ille jac j elaat Ulceribus plenusLazarus,micasque pet I Sed frustra puisât ubi nemo misertus egjeuljs Clausa domus fuerat , obstructaque janua m 1 Post epulas mundi.post fercula fine not)

Post finem vite, merilis mercede pari ln patriarcharum numéro miser iste 'oe jaUir 111c potens, ardet; ardenti gutta neg|

Ardet in inferno dives sine fine seP j uJtUS Et reficit Lazarura Domini per sæcula v |

Pro celebri veste, pro cœna splendidi l Dives in iiiferno cruciatur et inferil Ilia famés Lazari nimium nimiumque bel Præmia nunc recipit, vultu Domini sali |

«O Félix anima, Domini splendore repie j ^

O prudens Lazare, féliciter esurih ^

Nam modo te satiat faciès ea quam volu j 0 bona paupertas , qua Christum promeruK . Ecce métis gaudens quæ semina fiendo(Ps.cxxv,6) ded j Ulcéra qui catulis lingenlibus exhibul.^

Totus ab ulceribus" vitiorum convalu |

O Félix pauper , modo gaudes qui dolui. ^

Sic commulavît excelsi dextera(Ps.Lxxvi,i i) Clir J

«Tu vero quid agis, infelicissime d).

Pro mundi pompa modo vermes sunt libi c) Vermibus exposila nunc est caro ddicil Quam pavit cœna tant splendida , tam preti I Et cruciant animain vermes qui non mori | ^

O dives , quem nunc inferni vallat ab I Quid prodest illic tibi purpura ! quid tibi b | y Jaru nunc apparet in tempore perditi jonîs Mundi divitiæ cujus sint conditi |

« Nolo cœnantes nimio sermone ,cn j ere Dedecet liicnimiutnqueloqui, nimiumque tac)

Tu quemeumque juvat vestis bona, splendida ml Pauperis esto memor; et, dum potes, hic modo p ( Quam cito prætereant miseri solalia nl I untli Et quam sint longa mala judicii Iremeb |

Ex alia parte debes modo præmedit)^.

Civibus angelicis quam dulce sit associ )

Quorum le civem faciet mundus modo v 1 .

Ad quem vincendum nos armet Rex benedj

(3) Augustin., in Ps. XLVIII, 9 — 1 4 ; XXXIII, 10 — 15 (t. IV, 43o — 435;aa9 — aa5); serm. XLI , de Eccli. XXII , 28 (t.V, 206, sq.).

Petr. Chrysolog., serm. LXVI, CXXI — CXXIV. — Chrysost., de

Lazaro (t. 1, 715 — 7.51). — Pseudo-Chrysost., de Lazaro (t. VIII, Append., n3 — 116). — Ilieronym., epist. XCII, ad Julian, (t. IV, P. II, 753, sq.). — Maxim. Taurin., de Capit. Evang., XIX(p. 773 — 775). — Gaudent., Prœfat. ad Benivol. — Etc., etc.

S. Maxime de Turin, comme Prudence, saint Paulin de Noie, etc., donnent à Lazare le nom plus hébraïque d’Eléazar.

(4) Augustin., serm. XIV, de P s. IX, 14 (t. V, 83 — 85).

(5) Luc. XVI, 9.

PLANCHE NEUVIÈME, LE MAUVAIS RICHE

autre intention aux auteurs de la verrière. Danger et vanité des richesses, prix et sainteté des souffrances acceptées de la main de Dieu; c’était de quoi suffire à la méditation, et les applications pratiques ne manquaient point : nul esprit si grossier qui ne pût les saisir sur-le-champ et les suivre dans leurs dernières conséquences. La nécessité de l’aumône et l’indifférence du Ciel pour ce que nous appelons distinctions et fortune; le sort éternel, seul vrai flambeau pour apprécier tout ce que l’on nomme bonheur ou malheur ici-bas; Que voudrions-nous de plus? et sous quelle forme plus sensible à la fois et plus solennelle pourrait-on présenter de tels enseignements?

Cependant, il ne fallait pas laisser ignorer à nos lecteurs cette autre interprétation plus mystique que divers écrivains ont cherchée à l’histoire de Lazare. Nous en avons montré la trace dans plusieurs auteurs que reflétait l’œuvre d’Honorius d’Autun; mais, loin de chercher à nous prévaloir de quelques suffrages pour préconiser un symbolisme inattendu, nous nous tenons en garde contre tout ce qui ne se présente point avec des caractères irrécusables de valeur historique. Or, ce qui est insolite étant, par le fait même de sa singularité, en état de suspicion, doit produire des titres d’autant plus incontestables. C’est pourquoi nous ne l’admettons qu’avec des preuves pour ainsi dire surabondantes; ce qui pourrait ailleurs être pris pour de la prodigalité, n est en ce cas qu une économie bien entendue.

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