‹ Monographie de la cathédrale de BourgesChapitre 64 sur 94 · SAINTE MADELEINE, SAINTE MARTHE ET SAINT LAZARE DE BÉTHANIE · texte numérisé non relu

SAINTE MADELEINE, SAINTE MARTHE ET SAINT LAZARE DE BÉTHANIE

Les mutilations qu’a subies ce vitrail ne paraissent pas l’avoir entamé au vif. Si je ne me trompe, nos verriers avaient puisé la légende (i) de sainte Madeleine presque uniquement dans l’Évangile, et n’y avaient même pas rassemblé tous les traits de son histoire que les évangélistes nous ont transmis. S’il entrait dans nos vues d’exposer et de discuter un projet de restitution, nous pourrions nous aider d’une verrière contemporaine, à Saint-Jean de Lyon (2), qui ne donne pas lieu de croire que le peintre de Bourges ait poussé son travail fort au delà de ce que nous possédons actuellement. Car, malgré les brèches de notre sujet, il nous reste encore plus de scènes qu’il n’en faudrait pour remplir les deux médaillons brisés aujourd’hui dans l’œuvre de l’artiste lyonnais. Supposons à Bourges un panneau de plus (à trois compartiments), consacré aux signatures (3), et il est probable que nous approcherons beaucoup de l’ancienne réalité.

A ces injures du ternes, qui ne semblent pas mériter de grandes plaintes, s’est ajoutée dans notre reproduction une autre mésaventure que voici, et qui, heureusement, peut être réparée sans peine par la pensée. Une première copie des panneaux retracés isolément ayant été livrée au lithographe avec des numéros qui devaient servir à en rétablir la série sur la pierre dans l’ordre du modèle, il les a disposés de haut en bas, contrairement à la marche du vitrail; et son travail s’est trouvé trop avancé quand on a remarqué cette erreur. Il faudrait donc, pour une exactitude entière, supposer un

(1) Le mot légende, avec les diverses acceptions qu'il a reçues, risque de donner lieu à des malentendus qu’il serait bon de pouvoir éviter. Tel auteur l'emploiera dans son sens primitif, pour désigner l’analyse autorisée (quoique non pas précisément garantie) d'une vie de saint; tel autre, en adoptant cette expression, prétendra indiquer un récit où l'imagination et l’histoire se mêlent avec une complaisance mutuelle, pour former un tout passablement équivoque; un autre, enfin, ny verra quune simple composition poétique, etc. Cependant, il faut convenir que cette confusion même ne laisse pas de prêter à des réflexions utiles. Les vies des saints destinées jadis à la lecture, même à la lecture liturgique (et c’est là le véritable sens primitif de la legenda), ayant été singulièrement dépréciées par une sévérité plus ou moins légitimé, il en est résulté assez généralement une défaveur qui a rejailli jusque sur les documents hagiographiques les plus graves et les mieux constatés. Pour une foule d’esprits confiants en euxmêmes, le nom de légende répond d’avance à toute preuve historique, et constitue préalablement une fin de non-recevoir contre les faits merveilleux. Car avoir prononcé ce mot si commode a l'homme morose ou léger, c’est pour les uns avoir mis hors de

cause un conte puéril enfanté par une crédulité presque imbécile (si ce n'est pas un fanatisme de mauvaise foi ); et pour les autres, c’est avoir relégué parmi les curiosités poétiques le monument naïf d’un passe-temps populaire.

En confondant ainsi sans discernement (je pourrais bien dire sans bonne foi), sans nulle véritable appréciation de cette critique dont on parle fort à son aise, tout ce que l’on est décidé d’avance à ne pas admettre; on fait bien voir que la cause de la légende, même de la légende poétique, n’est pas du tout jugée. Puisque les actes des saints ont été souvent écartés, et leur valeur historique dépréciée à l’aide de ce mot de légende, il est permis de conclure que la légende tient de fort près à l'histoire, et qu’il faut traiter la première avec ménagement si l’on met quelque prix à ne pas entamer l’autre.

(1) Étude VIII, lancette 1. A Chartres, la verrière de Sainte- Madeleine embrasse une plus grande durée, et ne se renferme pas dans les faits garantis par l’Evangile.

(3) A Chartres, il semble que ce soit des porteurs d’eau qui aient donné cette verrière; mais, d’une église à l'autre, nous trouvons bien des fois les mêmes sujets et des donateurs différents.

VITRAUX DE BOURGES

ordre inverse à celui de la planche lithographique; en sorte que la résurrection de Lazare occupât le sommet de la verrière, au lieu d’être au pied comme on le voit ici. Tout le reste devra être censé subir un déplacement qui complète cette évolution générale.

162. Il est clair que l’auteur de nos peintures n’a pas subtilisé, à la manière de quelques critiques des derniers siècles, sur le personnage que nous représentent les divers panneaux de ce vitrail. Pour lui la pécheresse, la sœur de Lazare, etc., ne sont qu’une seule et même Marie, reparaissant en diverses circonstances et en divers lieux dans le récit des quatre évangélistes; sans qu’il soit nécessaire de la décomposer en plusieurs individualités distinctes (i). En suivant tout simplement le parti qu’il adopte, nous expliquerons sans peine, à l’aide de l’Évangile, tous les faits qu’il déploie à nos yeux.

Le premier panneau, malgré l’absence du nimbe qui manque ailleurs encore, me paraît représenter la canonisation, pour ainsi parler, que prononce le Verbe lui-même en proclamant la sainteté de Madeleine. Soit que cette scène ait été choisie comme une glorieuse introduction à l’histoire de cette illustre pénitente, soit que primitivement peut-être elle ait été placée à la suite du banquet dont elle est un appendice naturel, je ne saurais dire à quelles peintures ont dû être consacrés les deux médaillons défoncés aujourd’hui. Mais il se peut que le plus grand (celui du milieu) ait montré Notre- Seigneur se tournant vers Madeleine assise sur le trône, et annonçant de quels honneurs serait récompensée dans l’avenir celle dont la sainte prodigalité excitait d’amères censures (2). Celte partie répondrait aux murmures des disciples, tandis que l’autre serait relative au scandale pharisaïque de l’hôte de Naïm (3); et ce serait, comme je viens de le dire, le complément total du double tableau qui occupe actuellement la seconde ligne. Réunissons ces deux rangs pour montrer leur étroite connexion d’une manière plus sensible.

A Naïm, la pécheresse publique vient arroser de ses larmes les pieds du Sauveur, tandis qu’il est à la table du Pharisien (4). C’est, je crois, ce que l’on a prétendu retracer dans la partie du panneau qui est à la gauche du spectateur. Ici déjà le Fils de Dieu s’adresse au Pharisien qui se scandalisait en son cœur, et lui montre qu’il sait fort bien non-seulement ce que signale la rumeur publique, mais ce qui se passe même au fond des âmes. Du reste l’entretien, qui n’est ici qu’indiqué, se reconnaît bien mieux au côté droit du panneau supérieur (5). Je pense que la double tablette placée dans la main de Jésus-Christ fait allusion à ce double compte qui sert de fondement à la parabole (6) : « Deux « débiteurs reçoivent la remise de leur dette; l’un d’eux devait 5oo deniers, et l’autre 5o seulement. « Lequel des deux aimera davantage son créancier? . . . Or, à celle-ci il a été remis de nombreux péchés, « mais elle a aimé beaucoup, etc.»

À Béthanie, plus d’un an après la circonstance que nous venons de rappeler, quelque chose de semblable se passe dans une autre occasion toute pareille. Mais cette fois le récit fait mention beaucoup plus expressément d’un vase de parfums, et ce sont les disciples qui se formalisent (7). C’est ce qui me détermine à placer le repas de Béthanie à droite du second panneau. La Madeleine porte un petit bassin (8); et Notre-Scigneur s’adresse à des personnages nimbés, qui doivent être les apôtres. Puis,

(1) Bien des critiques modernes ont partagé entre trois femmes les divers traits accumulés ici sur sainte Madeleiue. Ils ont admis une Marie de Magdala ( Magdalene), délivrée de sept, démons par Jésus-Christ (Marc. XVI, 9. — Luc. VIII); une autre Marie de Béthanie, sœur de Marthe et de Lazare (Matlh. XXVI, 6,7. — Marc. XIV, 3. — Joann. XII, x — 3; XI); et enfin une pécheresse de Naïm, dont le nom sei'ait inconnu (Luc. VII, 37, sqq.). Cette savante distinction fut inaugurée dans la leçon française du Dies irœ, où l’on changea le vers

« Qui Mariam absolvisti »,

en cet autre :

o Peccatricem absolvisli »,

sans doute pour éviter le danger de confondre la pécheresse soidisant anonyme avec Marie de Béthanie ou avec Marie-Madeleine. Mais l’auteur du Diesiree n’eût rien compris à ces finesses. Il parlait comme saint Grégoire le Grand (in Evangel., liomil. XXXIII ; t. V, 36) : « ... Hanc quam Lucas peccatricem mulierem, Joannes Mariam nominat , illam esse Mariam credimus de qua Marcus septem dœmonia éjecta esse testa tur.» Cs. Homil. XXV (Ibid., p. 2 56). — AA. SS., Jul. , t.V,p. 196, sqq. — Etc. Tillemont (t. II, p. 3o,sv.;et 5i2, sv.),

dont la critique si renommée ne résiste pas toujours au plaisir de censurer les vieilles traditions sur des raisons assez minces, n’ose pas prendre parti dans la question présente. C’est une sorte de suffrage qui ne laisse pas d’avoir quelque poids.

(2) Matth. XXVI, 6—1 3.— Joann. XII, 1—8.— Etc.

(3) Luc. VII, 36— 5o.

(4) Luc. loc. cit. Dans ce texte, c’est surtout des larmes de la pénitente qu’il s’agit; le parfum répandu n’est indiqué que par deux mots seulement. C’est ce qui me donne lieu de penser que cette première action de sainte Madeleine est l’objet de la scène où l’on n’aperçoit point de vase entre ses mains.

(5) L’idée de ce tête-à-tête pourrait bien avoir été suggérée par les premières paroles de Notre-Seigneur : « Simon , j’ai quelque chose à vous dire.» Peut-être a-t-on supposé que Jésus-Christ avait conduit sou hôte à l’écart pour lui donner cette leçon sans l’humilier devant les convives.

(6) Luc., /. cit., 41, sqq.

(7) Matth., I. cit. — Marc. XIV, 3— 9. — Etc.

(8) Ce vase de parfums, sous des formes très-variées, et quelquefois bizarres, est devenu le caractère iconographique de sainte Madeleine. Il rappelait, outre le repas de BéLhanie, les prépara-

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