PLANCHE QUINZIÈME, SAINT JEAN
i8f>. lïestent les faits suspects(i). Déférant de notre mieux à la sévérité des critiques, nous allons passer ces faits en revue sans autres détails que ceux qui seront nécessaires à l’intelligence des peintures. Nous suivrons d’assez près la Légende dorée pour que les vérifications soient plus faciles au lecteur (2).
L apôtre venait de lentrer à Éphèse, après son exil; en même temps une chrétienne, nommée Drusiana, laissait les pauvres dans la désolation par sa mort. Elle avait manifesté, en mourant, le regret de ne pas expirer entre les mains de celui qui l’avait enfantée à Jésus-Christ; et les larmes des veuves et des orphelins, dont elle était la mère, pressaient vivement le disciple bien-aimé de rouvrir ces yeux de Drusiane, qui avaient tant veillé sur leurs besoins. Il la rend à leurs vœux, pleine de vie, en invoquant sur le cadavre le nom de son Maître (3).
Les nos i3 et 18 appartiennent à un même fait. Deux jeunes gens qui avaient distribué tous leurs biens aux pauvres pour s’abandonner à la conduite de saint Jean, se prirent un jour à maudire le zèle qui les avait ainsi dépouillés. L’apôtre, comprenant la cause de leur chagrin, les envoya chercher des cailloux et du menu bois; puis, leur déclarant que Dieu cessait de leur tenir compte d’une générosité qu’ils regrettaient, il changea ces vils matériaux en une quantité de pièces d’or et de pierres précieuses. «Reprenez, leur dit-il, ces richesses qui vous tiennent tant au cœur, et jouissez-en désormais sur la terre, puisque vous êtes fâchés de les avoir échangées contre le ciel (4).»
Il n’est personne qui n’ait eu occasion de remarquer un des caractères iconographiques les plus ordinaires de saint Jean, la coupe empoisonnée (surmontée d’un serpent). Ce n’est qu’une expression abrégée du récit que présentent les n05 11 et 19. Pour prouver la divinité de celui qu’il annonce, l’Evangéliste a accepté le défi de boire un poison violent dont on vient de faire l’épreuve sur des condamnés, qui ont succombé immédiatement à la funeste puissance de ce breuvage. Pour lui, nonseulement il épuise la coupe sans frayeur et sans en éprouver nulle atteinte, il rappelle même à la vie ceux que cette potion avait terrassés sans nul espoir de ressource humaine (5).
Les médaillons 16 et 20 montrent d’abord le Fils de Dieu apparaissant à son disciple pour lui annoncer que la fin de ses travaux approche (6); puis, saint Jean se couchant dans la tombe qu’il s’est fait préparer, et de là passant enfin à une vie meilleure (7).
187. Cette analyse est suffisante pour rendre compte de toutes les représentations que nous trouvons à Reims et à Troyes(8). Mais il est fort remarquable qu’à Lyon, où la mémoire de saint Jean devait
gnait primitivement dans l’Église les livres que la crédulité ou la mauvaise foi de certaines gens avait attribués à l'inspiration divine, et qu’il fallait bien se garder de faire entrer dans le canon des Écritures. Mais, en les excluant de la liste des écritures canoniques, les anciens décrets ne prétendent point les flétrir en masse. On se propose surtout de leur enlever une autorité usurpée, en déclarant que l’Église ne s’en portait point garante. Quelques-uns sont formellement indiqués comme ayant les hérétiques pour auteurs. Cela même montrerait assez qu’on ne regardait point la qualification & apocryphe comme formant, à elle seule, un préjugé fâcheux. Mais on dépasse tout ce que prétendaient les censures, lorsqu’on substitue le mépris à ce respect exagéré que l’Eglise avait voulu interdire.
(,) Je dis suspects, et non pas controuvés. Il est, dans les actes apocryphes des apôtres, certains traits qui sont assez d’accord avec des données vraiment historiques, pour inspirer de l’intérêt à celui qui n’aurait point pris le parti de considérer comme faux tout ce qui ne serait pas certain. A défaut de certitude, on doit savoir respecter la probabilité, fut-elle faible. Affirmer sans preuves décisives, et nier résolument parce que les preuves décisives manquent, ce sont deux manières d’être tranchant.
(a) Pour rétablir l’ordre des scènes conformément aux narrations qui dirigeaient le peintre-verrier, voici, à peu de chose près, quelle dut être l’ancienne disposition du vitrail : i5, 17—12, *4,
(3) A Chartres, où la légende de saint Jean est beaucoup plus développée que dans notre verrière, Drusiana n'est point enveloppée comme à Bourges. Peut-être avait-on en vue l’h.stoire de Callimaque. Cs. Abd., Apost. hist., libr. V, cap. 4 (aP- Fabric’’ op. cit., t. I, p. 542— 557). A Chartres encore, dans un médaillon suivant, on a peint une autre résurrection. Nous savons par d
r d'an-
ciens auteurs, dont le témoignage parait irrécusable, que l'Évangéliste rendit la vie à un mort dans la ville d’Éphèse. ( Cs. Fabric., op. cit., p. 567, sq.). Cela n’eut-il lieu qu'une fois, et était-ce Drusiane ou quelque autre? C’est en quoi l’histoire nous refuse sou flambeau.
(4) Ce qu’il y a d'un peu vague dans les tableaux de Bourges et de Troyes sur cette circonstance de la légende, s’explique trèsnettement à Chartres, où l’on voit les pièces d'or qui commencent à se multiplier sur une table, tandis que saint Jean détache une à une les branches du faisceau. Cs. Mellit., de Pass. s. Joann. (ap. Fabric., op. cit., P. III, p. 609, sq.). — Abd., loc. cil., cap. i5, 16 (p. 56o, sqq.). — Isidor., de Ortu et oh. PP., cap. 72 (t. V, 1 84). — Etc.
(5) Un raccommodage malheureux doit avoir altéré à Bourges la forme de ce que saint Jean tenait en sa main dans le tableau numéroté 1 1. Il ne paraît pas possible de douter que ce fut une coupe. Ailleurs 011 voit l'apothicaire préparant dans un mortier la redoutable potion. On sait que le pilon et le mortier sont le symbole assez ordinaire de la pharmacie au moyen âge.
Cs. Molan., de Hist. ss. imag., libr. III, cap. 58 (p. 399, sq.).— Mellit., op. cit. (1. cit., p. 617—621 ). — Abd., I. cit., cap. 20, 21 ( p. 575 — 58o). — Isidor., loc. cit. — Etc. Le vrai nombre de ces condamnés ressuscités alors par saint Jean est de deux , selon les textes.
(6) Pour le peintre de Bourges, c’est une vision nocturne; mais les textes permettent de l'entendre autrement. Cs. Mellit. , op. cit. (p. 621). — Abd., cap. 22 (p. 58 1).
(7) Mellit., I. cit. (p. 621— 623). — Abd., cap. 22, sq. (p. 58 1— 589). — Pseudo-Isidor., de Ortu... PP., cap. 43 (t. VII, 3go, sq.). — Etc.
(8) M. du Sommerard, dans son Album (9e série, pl. 16), a publié un fermail de chape épiscopale (pectorale, formalium, etc.) qui
être aussi vénérée qu’en aucun lieu de l’Occident, on se soit presque entièrement interdit les faits apocryphes pour sa verrière. C’est du moins ce que semblent indiquer les peintures du vitrail de l’abside qui sont, arrivées jusqu’à nous. Ce sont deux scènes du premier chapitre de l 'Apocalypse (Apoc. I, 9 — t4; peut-être aussi XIX, 9, 10; XXII, 8, 9), que précédait probablement le supplice de l’huile bouillante. L’unique médaillon dont la destination première restera incertaine, ne donne pas lieu de recourir à d’autre source que l’Evangile. Dans les trois derniers tableaux (vers le sommet), je crois reconnaître Jésus-Christ qui vient, suivi de ses autres apôtres, appeler au festin éternel (1) ce dernier des douze. Plus haut, ce doit être saint Jean formant ses plus illustres disciples, Polycarpe (particulièrement cher aux Lyonnais), et Ignace (2) d’Antioche. Ses derniers moments et la gloire de son tombeau servent de couronnement à toute la lancette.
Si j’étais Lyonnais, je trouverais dans la composition de ce vitrail le motif d’un travail sur les livres hagiographiques de l’ancienne Eglise de Lyon.
réduit à quatre petits tableaux toute la légende de saint Jean, avec un vers léonin servant de texte à chaque médaillon. L'artiste i les mêmes données que nos peintres.
Dans la rose de Reims, une scène assez peu caractérisée semble s'expliquer suffisamment si l'on y suppose saint Jean près d'entrer dans le tombeau.
(1) Cs. p. 275,0.6X0 fermait d\l ici, conformément ai discipulis epulare.»
(2) Iren., adv. Hœres., libr. III, cap. 3, n" 4 (p. 176); et Ep. ad Florin. (p. 340). — Euseb., Hisl. eccl., libr. III, cap. 36, 23 (p. 85, 73). — Ilieronym., Catalog. script., nM 16, 17 (t. IV, P. II, p. 108.) — Ruinart, AA. MM., act. s. Ignat., cap. 3(ed. oit. p. j6).