‹ Monographie de la cathédrale de BourgesChapitre 80 sur 94 · PLANCHE QUINZIÈME, SAINT JEAN · texte numérisé non relu

PLANCHE QUINZIÈME, SAINT JEAN

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u au movcn âge on parle des trois Marie, la Mère de Dieu est censée hors de rang, et c’est Marie Madeleine qui complète le nombre. La prose O fin, si connue en France, donne, pour ainsi dire, la viaie formule populaire de ce groupe, quand elle rappelle la visite des trois Marie au saint sépulcre :

« Sed Maria Magdalene,

Et Jacobi, et Salome Venerunt corpus ungere. »

larm Jacobi, nommée aussi Maria Cleophm (1), est la femme d'Alphée, et la mère (soit par un seul epoux, soit par plusieurs) de saint Jacques le Mineur (2), de Joseph (3) le Juste, et de saint Jude ou Thaddée(4), auxquels on donne pour frère saint Simon, d’après certaines vraisemblances (5). Jusquelà, donc, on ne manquait pas de quelques probabilités (6). Ajoutons, avant de passer outre, l’explication de cette espèce de pains qui ont été mis dans la main de Maria Cleophœ. Mère de trois ou quatre disciples du Fils de Dieu, proche parente de la sainte Vierge, et sa compagne sur le Calvaire, elle a été introduite comme de droit parmi les saintes femmes qui suivaient Notre-Seigneur et le servaient^). Lorsqu’on a voulu distribuer entre ces pieuses suivantes de Jésus-Christ des attributs caractéristiques qui les distinguassent l’une de l’autre, on a attribué la fourniture du vin à la plus riche (Jeanne, femme d un intendant dHérode); et le pain s est trouvé dévolu iconographiquement à la modeste fortune de la femme d Alphée. Cette particularité peut avoir influé sur l’affection des boulangers pour la représentation des Marie, puisqu’ils semblent avoir été les donateurs de ce vitrail.

C’est au sujet de Maria Salome, surtout, que l’on a exploité le droit de faire des conjectures pour la détermination des inconnues. Car on n’a jamais établi ni qu’elle appartînt à la sainte famille, ni même qu’elle s’appelât Marie (8); en sorte que Salomé et femme de Zébédée paraissent être les seules désignations qui

J’omets les autres théories généalogiques, comme, par exemple, celles cfui font de Cléophas im frère de saint Joseph, ou veulent que Cléoplias et Alphée ne soient que deux noms divers d’un même personnage (Cs. Hist. Josep/ii fabr., cap. 2, 4, 1 1 ; ap. Thilo, Cod. apocr. N. T., t. I, p. 8 — 11, 12, sq., 18 — 21. — Evang. Thorn., cap. 16; ibid., 3 10, sq. — It. ibid., p. 302 — 364- — Ph. Schaf, D. Verhâltniss d. Jacob. Br. d. H., zu Jacob. Alphœi , passim. — Etc.). Nous avons uniquement à constater que les six apôtres ou disciples de Notre- Seigneur, ordinairement groupés par les anciens peintres dans la descendance apostolique de sainte Anne, sont décidément d’une part : saint Jacques le Majeur et saint Jean l'Evangéliste (tous deux fils de Zébédée); de l’autre, trois apôtres : saint Jacques le Mineur, saint Simon et saint Jude, plus un disciple, Joseph le Juste(Act. I, 23; etc.). Quant à mettre de l’érudition dans le ballottage de tout ceci, je n'y aurais ni peine ni mérite après Salmeron, G. Cuper, Trombelli , Molanus , Capisucchi, etc.; et je pourrais bien paraître tout simplement diffus, car le débat de l’affaire principale gagnerait peu à mes citations. Voici seulement, pour augmenter les emprunts faits par Trombelli aux liturgies allemandes, quelque chose d'Aix-la-Chapelle. Dans un missel du xivc siècle, une prose en l’honneur de sainte Anne ( Gaude cunctis veneranda, etc.) nous offre ces stances qu'on croirait faites exprès pour plusieurs tableaux des vieux maîtres allemands :

a O quam felix et beata Tali proie fœcundata,

Parens inatris Graliæ!

Siupet ornais créature,

Laudum libi lilans tbura Coram Dei facie.

«His ( huic ?) accedunt bikæ ratæ Et sbx moi.es perbeatæ Vue CnniSTi comités.

Et in cultno septem spicæ ,

Atque vitis ex radice Très surgentes palmites.»

Qu’il suffise, en prenant acte de ces inventious, de faire observer qu elles avaient pour but d'expliquer les noms de frères du

Seigneur, et de sœur de la mère de Jésus, qui se rencontrent dans l’Évangile (Joanu. XIX, 25.— Matth. XXL, 46, 47; XIII, 55, 56.— Marc. VI, 3. — Joann. II, 12; VII, 3, 5, 10. — Etc. Cs. Gai. 1, 19). Mais j’avoue que rien ne m'y parait autoriser l'idée d'une parenté entre saint Jean et Notre-Seigneur; à moins que l'on ne veuille chercher dans les liens du sang le motif des faveurs particulières qui semblent parfois distinguer saint Jean et saint Jacques le Majeur entre les apôtres. Cs. Legend. aur., De s. Jacob, ap. Maj., Prolog.; et De s. Joh. ap., Prolog. On a fait valoir aussi, pour confirmer ces inductions, les paroles du Sauveur mourant qui confie sa mère au disciple bien-aimé.

Quoi qu’il en soit, cette séparation des six rejetons apostoliques de sainte Anne, en deux groupes, était celle de la parenté même. Les quatre fils de Marie de Cléophas sont réunis, et les deux fils de Zébédée sont placés en face des fils d’Alphée.

Pour résumer l'ordre que je crois avoir été donné primitivement à tous les médaillons de cette première partie du vitrail, je les classe deux à deux par leurs numéros. En prenant comme signature les deux scènes de boulangerie, nous obtenons le résultat que voici : 5, 4, — 3, 10, — 7, 8, — 2, 1, — 9, 6.

(1) Joann., XIX, 25.

(2) Marc. XV, 40; XVI, 1.— Luc. XXIV, 10. — Matth. X, 3.— Marc, ni, 18. — Luc. VI, i5. — Act. I, i3. — Etc.

(3) Matth. XXVII, 56. — Marc. XV, 47. — Act. I, 23.

(4) Luc. VI, 16. — Act.I, i3. — Jud.I, 1. — Etc.

(5) Marc. VI, 3. Cs. Abd., Hist. aposlol., Iibr. VI, cap. 7 (ap. Fabrie. , Cod. apocr. N. T., 1. 1, p. 608). — Hegesipp., ap. Euseb. Hist. EccL, libr. III, cap. 11 (ed. II. Val., p. 69). — Etc.

(6) Maria Cleophœ était indubitablement parente de la sainte Vierge (Cs. Joann., I. cit.), sans que l'on sache à quel degré, car d'anciens auteurs ont pris soin de nous donner là-dessus des renseignements qui ne sauraient convaincre personne. Cs. Salmeron., I. cit. (p. 324). — G. Cuper (AA. SS., I. cit., p. 238, sqq.). — Etc.

(7) Luc. VIII, 3. Cs. Matth. XXVII, 55. — Etc.

(8) On sait que ce nom de Marie de Salomé est le résultat d’un

VITRAUX DE BOURGES

lui conviennent (1). Mais, pour ce qui nous intéresse en ce moment, s’il n’est, pas certain du tout qu’il soit fait mention d’une Marie Salomé dans l’Evangile, il est très-constant qu’il en est parlé beaucoup au moyen âge. C’est tout ce qu’il nous faut dans la recherche du programme qui dirigeait les artistes de Bourges.

i85. La moitié supérieure du vitrail est exclusivement consacrée à saint Jean l’Evangéliste. Elle a traversé presque sans encombre les cinq ou six siècles qui se sont écoulés depuis sa pose première; et son explication sera singulièrement facilitée par les fenêtrages que nous avons empruntés aux absides de Troyes(2), de Reims (3), et de Lyon (4). Mais s’il nous devient ainsi très-aisé de comprendre l’intention des peintres, l’authenticité des récits qu’ils suivaient n’y gagnera rien; et l’accord des artistes sur plusieurs points ne servira qu’à montrer la popularité dont jouissait leur légende au xiiic siècle. Car ce qui nous reste de vraiment historique sur les apôtres se réduit à un bien petit nombre de faits; et, sans pousser la sévérité jusqu’à traiter d’absurdes toutes les narrations qui prétendent compléter le Nouveau Testament (5), il faut néanmoins convenir que plusieurs ont pour le moins des parties trèssuspectes. Il en est même qui trahissent assez clairement une rédaction hétérodoxe, dans l’état où nous les possédons aujourd’hui. Cela suffit-il pour les faire prendre en pitié, et pour les confondre toutes, à titre de fables puériles ou même dangereuses, dans un commun sentiment de dédain? Non. Mais cela suffit pour que nous ne leur accordions rien au delà d’un simple intérêt de curiosité, jusqu’à nouvelles recherches; et ces recherches ne peuvent être l’affaire d’un travail comme le nôtre. Qu’on ne s’attende donc pas à nous voir dépasser ce qu’exige la traduction, pour ainsi dire, du monument offert à nos regards. D’autres, s’ils le veulent, se chargeront du commentaire à leurs risques et périls. Nous-mêmes serions assez disposés à l’entreprendre plus tard.

Entre ces dix médaillons, l’histoire n’en garantit pas plus de deux ou trois, qu’il est bon de classer à part tout d’abord; d’autant qu’ils ont formé probablement le début de ces peintures dans la disposition primitive des scènes. Ce sont les nos 12, iô et 17, c’est-à-dire saint Jean écrivant son Evangile (ou l 'Apocalypse), comparaissant devant l’empereur Domitien ou devant un proconsul, et plongé dans l’huile bouillante sans éprouver nulle atteinte de ce supplice (6). Tout le reste est non-seulement fort contestable, mais à peine même jugé digne d’attention par des auteurs ecclésiastiques du premier rang(7). Ainsi, liberté entière à nos lecteurs d’en penser ce qu’ils voudront, pour peu qu’ils s’y connaissent.

quiproquo dans l’explication du texte qui énumère une partie des saintes femmes présentes à la mort du Sauveur (Marc. XV, 4o;

XVI, 1 ). Salomé a été regardé comme un nom indéclinable qui devait revêtir le sens du génitif îx cet endroit; et, pour compléter l'expression, on a supposé que le mot Maria était sous-entendu, parce qu'il venait d’être employé deux fois dans le cours de cette phrase.

(1) Cs. Salmeron., op. cit., p. 3a8. — G. Cuper., AA. SS., loc. cit., p. 7, et 240. — Bellarmin., De sept. verb. (ibid.). — Trombelli, Marias ss. vita, 1. cit., p. a5i, sq. — -Etc.

(2) Étude XIII , D.

(3) Étude XVIII, E.

(4) Étude VU!, lancette 6.

(5) Sauf les restrictions que ('indique dans la suite du texte, on ne peut, ce semble, alléguer rien de péremptoire pour écarter dédaigneusement les Actes apoc/yphes des apôtres, en leur refusant absolument toute valeur. Il n’est point d'homme un peu au fait de la littérature ecclésiastique, qui ne sache que ces singulières narrations remontent presque toutes aux premiers siècles du christianisme, et peuvent présenter de très-curieux documents pour plusieurs points d érudition qui ne sont pas à mépriser. Mais pourquoi, relativement à la vie même des apôtres, n'y faudrait-il voir que des contes? A cause des miracles , sans doute, qui n’y sont point épargnés? Ce pourrait bien être là une partie de ce que M. J. C. Thilo (AA. s. Thornœ, etc., p. lxxii) attribue à la superstition et à la sottise des moines. Quant à moi, qui ne vois point du tout pourquoi un moine serait plus sot qu’un autre, je trouve d’ailleurs dans l’Évangile (Joann. XIV, 12; XVI, 23. — Matth.

XVII, J 9. — Etc.) la promesse d’énormes prodiges, que l’on pourrait bien prendre comme une histoire prophétique des vertus accordées par le Ciel à l’apostolat. Le Fils de Dieu, au moment de quitter ses disciples, et après leur avoir renouvelé l’ordre d’étendre son royaume, assure à la foi des siens (Marc. XVI, 17, 18) ï expulsion des démons , le don des langues, la mort des serpents , l im-

puissance des poisons. Dès lors, que nous faut-il pour attribuer bien et dûment quelqu'un ou plusieurs de ces miracles à quelqu’un ou à plusieurs des apôtres? Rien autre chose qu'une preuve de fait comme celles dont ou se conteute tous les jours en histoire; avec celte différence seulement, à l’avantage du prodige cette fois, que sa probabilité à priori repose sur une garantie donnée par la Vérité même. Cette preuve historique qui spécifierait le lieu, le temps, le personnage en qui s'est réalisée la solennelle promesse, du Verbe éternel, les Actes apocryphes des apôtres ne nous la fournissent point; je le sais, je le dis même. Cependant, il est tel parchemin qui peut sortir de la poudre pendant que j'écris ceci, et dont le résultat serait d’élever immédiatement à la dignité historique tel passage des Actes apocryphes que la théophobie aura traité jusqu’aujourd'hui de conte puéril. Les Actes canoniques (Act. XXVIII, 3 — 6) nous apprennent que le «Serpentes tolleut (Marc., I. cit.)» s'est réalisé pour saint Paul; qu'est-ce qui s’opposerait à ce que saint Jean, par exemple, eût eu pour sa part le «Si morliferum quid biberint, non eis nocebit (Marc., I. cit. ) ? » Ce dernier trait, qui n'est que dans les apocryphes, n’a point passé a l’état historique; voilà tout. Mais n'être point historique et être absurde, ce sont deux qualifications tout à fait distinctes. Il suffit du simple bon sens pour comprendre cela, et toute la science du monde s’évertuerait en pure perte contre le bon sens.

(6) Tertull., de Prœscript., cap. 36. — Hieronym., in Matth. XX , 23; et adv. Jovin., libr. I (t. IV, P. I, p. 92; et P. II, p. 169). — Etc. Cs. Baron. A. 92 (t. I, p. q-xZ — 726).

Le médaillon n" 12 pourrait bien avoir été placé originairement au rang supérieur, comme indication de l’exil à Patmos qui suivit le supplice de l'huile bouillante.

(7) Baron., A. 92, 1; et A. 44) XLIII. — L (t. I, p. 723, 3o2 — 3o4). — Etc.

U convient de ne pas regarder comme ouvrage de faussaire et livre de rebut tout ce qui est qualifié d'apocryphe. Ce mot dési-

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