ÉVÊQUES
Sauf les quatre lancettes du chevet, et quelques grisailles réunies dans la planche XXXIII, tout ce qui reste de cette claire-voie (2) ne représente que des évêques; et toutes les inscriptions conservées jusqu’aujourd’hui désignent des archevêques de Bourges. Or, comme le nombre de ceux qui, après avoir occupé la chaire archiépiscopale de cette ville, ont été honorés d’un culte public dans l’Église, s’élève au moins à dix-sept, il était facile d’en former une réunion imposante. Belle pensée, d’ailleurs, après avoir désigné la claire-voie de la haute nef pour ranger au sommet de l’édifice les témoins de Jésus- Christ dans l’ancienne et dans la nouvelle Loi, de faire apparaître au-dessous d’eux les saints qui avaient, planté et cultivé la foi sur le sol même où se dressait la basilique primatiale de l’Aquitaine (3).
194. C’est cette nuée de témoins (4) , évidemment, que l’ordonnateur des vitraux de Bourges a prétendu faire planer sur nos têtes; et ce serait nuire à l’effet qu’il se proposait, que de démembrer ces groupes majestueux en arrêtant l’œil du spectateur sur quelques-uns des membres qui les composent. Sans doute, parmi les grandes verrières de la basse nef, lorsqu’elle jouissait de la décoration complète que lui avaient donnée ses premiers artistes, on avait donné place à saint Ursin et à sa mission, à saint Outrille et aux merveilles de la protection divine qui avaient éclaté en sa faveur, à saint Sulpice le
(1) A défaut d'anciens mots, qu’il ne parait pas possible de faire revivre pour nommer les bas-côtés , nous évitons cependant cette dernière expression, malgré une certaine popularité qui la recommande. Puisqu'on parle d'église à trois et a cinq nefs , pourquoi 11e distinguerait-on pas ces nefs en basse, moyenne et haute? L’adoption du mot bas-côtés quand il s'agit de décrire les églises à cinq nefs, obligerait à une subdivision burlesque entre les bascôtés hauts et les bas-côtés bas. Dans cet embarras, si l’on veut éviter le mot nef pour toute autre chose que la nef centrale, on s’écartera du langage populaire : licence dont les savants ont beaucoup trop abusé depuis un siècle. Car c'est merveille comme le peuple a été éconduit par les gens de lettres en proportion des flatteries qu'ils lui décernaient sur le papier.
{■}.) Le chanoine J. L. Romelot ( Description . . . de I église... de Bourges, p. 87) nous apprend que «les six vitraux . . depuis la se- „ coude colonne du rond-point jusqu'à la huitième inclusivement » du côté du midi , ont été mis eu verre blanc en 1 760 , lorsqu on « a fait les nouvelles décorations du chœur; parce que (sic) les „ verres coloriés qu’ils remplaceut donnaient tant d’obscurité dans „ le chœur, qu'il était impossible d’y pouvoir lire eu plciu midi. » Le renseignement est bon, mais l'impartial chanoine eût bien fait de nous apprendre en sus comment on s'y était pris pendant cinq siècles pour venir à bout de la liturgie sacrée dans ce chœur si
ténébreux. Car enfin l'usage des heures canoniales n’y datait sûrement pas de 1760. Quel est donc le véritable secret d’un zèle de si fraîche date pour le service divin, qui aurait exigé, après si longtemps, que l’on bannit la mémoire d’une douzaine de saints évéques ?
(3) Quoique, suivant le cardinal Lambertini (de Synod. diœc., libr. II, cap. IV, 6, 7; Opp. ed. Venct., t. XI, p. 17), l'ancien titre primatial que se donnait le siège de Bourges ne mérite pas grande attention, il est de fait que les monuments historiques appuient cette prétention fort ancienne, et constatent plus d'une fois l'exercice de la juridiction qui s'y rattachait. Mais je n’écris point l'histoire ecclésiastique du Berry; et l'assertion du savant canoniste est énoncée si gratuitement à la fois, et si résolument, qu'il est tout à fait convenable de lui opposer une simple dénégation. Ce serait autre chose s'il se fût borné à contester aux archevêques de Bourges une certaine plénitude d'autorité patriarcale proprement dite. Du reste, la discussion sur ce sujet peut être désormais poussée avec un zèle dégagé d’amertume, puisque le concordat de 1801, changeant le point de départ des sièges français, a transformé toute querelle de prérogative entre eux en une thèse d histoire et d'érudition pure qui ne doit plus émouvoir que l’homme de cabinet.
(4) Ilebr. XII , 1 .
VITRAUX DE BOURGES
Débonnaire, dont la réputation a bien dépassé les limites du Berry, et à qui son surnom devait garantir une longue popularité; etc., etc. Mais dans cette galerie des archevêques on a poussé jusqu’à une sorte de sécheresse l’affectation de ne faire ressortir aucun d’eux. Pour nous conformer à cette pensée, nous obéirons au peintre et aux événements en nous imposant une désignation rapide, et nous ne l’accorderons même qu’à ceux qui ont conservé jusqu’à notre époque un vestige de l’intention primitive.
A droite du souverain Maître, après le martyr saint Laurent, paraît saint Ursin, apôtre du Berry et premier pasteur de l’église de Bourges. Il était tout simple qu’il présidât, sous le Fils de Dieu, cet imposant concile. Selon les vieilles traditions, jadis embrassées avec amour par la piété confiante, c’était lui qui avait apporté en ces lieux, avec les reliques de saint Étienne, dont il avait vu le martyre, les paroles de la vie éternelle qu’il avait pu recueillir de la bouche même de Jésus-Christ. Touchante illusion, si ce n’est qu’une illusion, qui rattachait immédiatement le berceau de tant d’églises au berceau du christianisme! Expression vive et ardente d’un sentiment gravé bien avant dans les âmes, et dont les cœurs cherchaient à s’approprier la réalisation la plus haute. Point de christianisme que par les apôtres; point de véritable autorité apostolique que par saint Pierre; point de catholicité, donc, et, à vrai dire, point de chrétienté que par le lien avec Rome; point d’enfant de l’Église que par la fécondité sainte et le lait intarissable de la mère et maîtresse de toutes les églises.
De même que les hommes de ces temps donnaient à tous les pontifes romains les noms de saint Pierre et de YApostoile, un élan de chaleureuse émulation leur faisait revendiquer à l’envi pour leurs pères les relations les plus directes avec le premier dépositaire du pouvoir des clefs. C’était le même principe transporté avec quelque exagération dans l’histoire; c’était un acte de foi revêtant la forme des faits : unité de l’Église, maintenue et rendue palpable par l’autorité universelle et le plein pouvoir confié au prince des apôtres pour toute la durée des temps après Jésus-Christ; autorité des pasteurs, grandie et consacrée sans cesse par la sanction du pasteur suprême, père et docteur de tous les enfants de Dieu. En un mot, ces espèces de généalogies des chaires épiscopales que l’on faisait remonter si volontiers jusqu’au plus près possible de saint Pierre, formulaient au fond une profession solennelle de foi à l’Église une, sainte, catholique, apostolique et romaine. Ajoutez que, dans leur inébranlable confiance à la sollicitude paternelle des vicaires de Jésus-Christ, nombre de peuples, même éloignés de Rome, se refusaient à penser que le saint-siège eût pu laisser leurs pères livrés à l’idolâtrie durant des siècles.
Cette foi, cet amour, portés jusqu’à un généreux enthousiasme, ont bien pu n’être pas assez soigneux de réserver les pièces du procès pour la conviction d’une postérité pointilleuse et froide qui devait remettre tout en cause. Peut-être aussi, sous l’impression de ces sentiments, nos pères ont-ils trop rapidement sondé les bases historiques de récits qui leur étaient chers, et qu’ils adoptaient comme par acclamation. Mais il faudrait faire aussi notre part, si nous voulions être équitables dans la révision du procès; et, pour avoir le droit de juger autrui, il serait bon de commencer par ne pas nous flatter nous-mêmes. Comment ne pas convenir que les critiques modernes ont été souvent par trop précipités aussi, lorsqu’ils se sont pris à faire comparaître ces pieuses traditions devant leur tribunal? Combien de fois n’ont-ils pas qualifié de rêve et de fausseté toute pure, des narrations que la logique n’autorisait pas à traiter autrement que comme douteuses!
Je m’en tiens à ces considérations générales, pour ne pas outre-passer les intentions qui ont dirigé l’ordonnateur des vitraux de Bourges. On s’imaginerait bien à tort que je craigne de m’engager dans une application particulière pour saint Ursin, puisque, suivant Tillemont(i), «on peut dire que ce « saint est effectivement venu en France au commencement du second siècle, et qu’il y a fondé l’église « de Bourges; mais qu’après sa mort, ou après la persécution de Sévère, la foi s’y trouva fort affaiblie, « et y fut ensuite renouvelée vers le milieu du m° siècle.» Prenons acte de cette concession, que Baillet se croit obligé de faire à son tour (2), et qui déroge sensiblement à l’âpreté de Launoy(3). Nous n’en demandons pas davantage ici.
(1) Mémoire pour. . . . Chist. eccl., t. IV (éd. cit), p. 447 — 479, et 726, sv.
(2) Les Vies des SS., 29 décembre.
(3) Dissertait. ... de septem episcoporum adv. in Galliam, etc.; diss. I, § 8, et diss. II, § 3.
Evidemment je puis bien m’abstenir d'émettre un avis sur cette
partie des querelles que la critique du xvn° siècle et du xvm" a faites aux persuasions confiantes de nos ancêtres; et je suis, d’ailleurs, bien loin de prétendre que les recherches de l'érudition moderne n'aient porté, aucune vraie lumière dans les origines de. l’histoire ecclésiastique. Mais quelque opinion que l'on adopte sur le point spécial qui se présente à nous en ce moment , il est