‹ Monographie de la cathédrale de NeversChapitre 11 sur 69 · LÉGENDE DE SAINT CYK ET DE SAINTE JUMTTE · texte numérisé non relu

LÉGENDE DE SAINT CYK ET DE SAINTE JUMTTE

mus n'avons pas cru devoir re- |monter au-delà du martyre de ^nos bienheureux protecteurs ; ^jusqu'à cette époque , la légende est d'accord avec l'histoire , mais 81llà commencent les récits meriveilleux.

Lorsque Alexandre fut arrivé à Tarse, il ordonna de rechercher par toute la ville et d'arrêter ceux qui faisaient profession de christianisme. En exécution de ces ordres, sainte Julitte fut arrêtée et traînée devant son tribunal.

— Voici , lui dit-on, une femme qui trouble la ville

par ses maléfices et qui empêche par ses démarches les citoyens de sacrifier aux dieux , qu'elle ne craint point de traiter de divinités vaines et de confondre avec les démons.

— De quelle province es-tu? lui dit le juge irrité ; quelle est ta famille , ta condition? quel est ton nom?

Julitte répondit :

— Je suis née dans la province d'Isaurie ; mes parents étaient princes de la ville d'Icône ; je suis venue en Cilicie, croyant me mettre à l'abri de tes persécutions, et je me suis fixée à Tarse. Si tu veux savoir comment on m'appelle parmi les hommes , Julitte est mon nom.

— Crois-moi , lui dit le juge, songe à tes intérêts et soumets-toi aux ordres de l'empereur ; sacrifie à nos dieux.

— Non , s'écria Julitte , je ne sacrifierai jamais à d'impurs démons; j'adore du fond de mon âme un seul et vrai Dieu.

— Sacrifie, reprit le juge, si tu ne veux être soumise à d'affreuses tortures.

— Non , répondit Julitte , je ne sacrifierai pas à tes dieux et les tourments dont tu me menaces ne sont pas capables de m' effrayer. Si tu le veux , je ne te demande qu'une chose : fais chercher dans la ville un enfant de trois ans, qu'on l'amène ici et nous adorerons le Dieu qu'il nous indiquera comme étant le véritable; mais s'il déclare que tes dieux ne sont que de vaines idoles,

reconnais que tu as été dans L'erreur en les invoquant. Pour moi je ne sers qu'un seul Dieu.

Alexandre ordonna de parcourir la ville pour trouver l'enfant que Julitte demandait; mais on ne le trouva pas s les femmes qui avaient des enfants les cachaient par la crainte du juge. On fit donc de nouvelles recherches et on rencontra un enfant qui sortait de la basilique de Saint-Paul, apôtre : c'était le fils de Julitte. Les envoyés d'Alexandre interrogèrent les voisins pour connnaître son âge ; on leur répondit qu'il avait trois ans moins trois mois. « C'est, ajoutèrent-ils, le fils d'une femme chrétienne qui a abandonné Icône pour se réfugier dans notre ville. »

On saisit l'enfant et on le conduisit devant le juge ; celui-ci le voyant richement vêtu lui dit ;

— Réjouis-toi, mon enfant.

L'enfant lui répondit :

— Tu me dis de me réjouir, pour toi il n'y a pas de joie possible ; car le Seigneur n'a pas dit : la joie sera pour les impies, mais pour les fidèles.

— Quel est ton nom , lui dit le juge?

— Sur les fonds sacrés, répondit l'enfant, dans l'eau sainte du baptême et par la vertu de l'Esprit saint , j'ai été fait chrétien.

— Quel est ton nom? réponds à ma question et prends garde que je ne te fasse mourir d'une mort terrible.

— Je te le répète, je suis chrétien ; si c'est le nom

que les hommes m'ont donné que tu désires connaître, le nom que ma sainte mère m'a imposé , je me nomme Cyrice.

— Crois-moi , Cyrice , lui dit le juge , sacrifie aux dieux et pense à ta jeunesse; je te ferai prêtre des dieux, tu seras comblé d'honneurs , tu auras en abondance de l'or et de l'argent , tu seras nourri parmi les enfants chéris de l'empereur.

— Retire-toi de moi, ministre des ténèbres et fauteur de l'impiété; périssent avec toi ton or et ton argent, parce que tu as pensé corrompre le don de Dieu à force de présents.

— Qui donc t'a si bien instruit? reprit le juge ; est-ce ta mère , ton père ou quelque autre? Dis -moi franchement de qui tu tiens toute cette science , et hâte-toi de renoncer à ton opiniâtreté , car ce mépris de nos dieux t'attirerait de cruels supplices.

— 0 juge aveugle et insensé , ta folie m'étonne ; tu me vois si jeune , car je n'ai pas encore trois ans , âge si peu propre à profiter de la science, et tu me demandes qui m'a instruit de la sagesse divine ; ne vois-tu donc pas que c'est le Saint-Esprit qui parle par ma bouche?

Le juge furieux ordonna de le placer sur jjn chevalet et de lui appliquer cent quarante coups de fouet , ce qui fut exécuté. Cependant le jeune martyr élevant ses mains vers le ciel adressait à Dieu cette prière : « Mon » Dieu , c'est du fond de mon cœur que je te glorifie; » à toi les sentiments les plus intimes de mon âme; à toi

» la louange, Dieu des vertus , qui fais briller ta force » dans ma faiblesse ; agrée la prière que je t'offre dans » cette extase d'amour. » Lorsque l'enfant eut terminé sa prière , les bourreaux cessèrent leur affreux ministère ; ils le descendirent du chevalet , et malgré les coups qu'ils lui avaient portés ils ne trouvèrent sur son corps aucune plaie. Le juge en témoigna tout son étonnement, puis il ordonna d'introduire Julitte en sa présence. Lorsqu'elle fut devant lui , il lui adressa ces paroles .

— L'enfant a avoué que nos Dieux étaient véritables.

— Je voudrais l'entendre de mes propres oreilles , reprit Julitte.

Mais voyant son fils confesser Jésus-Christ avec courage devant le tribunal du juge, elle bénit le Seigneur en disant : «Je te rends grâces, ô Seigneur, Dieu lout- » puissant qui as créé le ciel et la terre ; fais que mon » fils se montre toujours digne de recevoir la couronne » immortelle , lui qui n'a pas craint de confesser ton » fils. » Et aussitôt une voix se fit entendre du ciel : « Ton tendre enfant, qui est maintenant sous tes yeux, » sera grand ; beaucoup pourraient envier sa gloire. » Courage ; souviens-toi que les tourments qui vous » sont préparés ne sauraient vous atteindre ; ton fils te » précédera dans le royaume des élus. »

Alexandre étonné de la constance de l'enfant que rien ne pouvait ébranler , appela son médecin et lui ordonna de lui couper la langue , ne pouvant plus long-temps entendre les paroles pleines de sagesse qui sortaient de

sa bouche. Le médecin s'arma d'un instrument et exécuta les ordres qu'il avait reçus. L'enfant dit au juge •

— Tu m'as fait couper la langue , mais j'ai reçu du Seigneur un organe dont je ne serai privé ni par toi ni par le démon qui t'a engendré.

Ne se sentant plus de colère :

— Pourquoi, dit le juge à son médecin, n'as-tu pas exécuté mes ordres?

— Pardon, seigneur; vois, je tiens entre mes mains lu langue de cet enfant ; comme toi je suis saisi d'étonnement , car fais venir un porc , qu'on lui coupe la langue , et s'il survit à cette opération je consens à mourir.

On fit l'expérience et l'animal mourut sur-le-champ, ce qui délivra le médecin de la fureur du juge. Ce prodige avait fait sur le médecin une impression profonde ; il alla trouver un centurion chrétien d'une sainteté éminente et crut au seigneur Jésus-Christ.

Le lendemain Alexandre dit à l'enfant :

— Je n'exige plus, mon enfant, que tu sacrifies aux dieux , mange seulement de la viande immolée sur leurs autels et bois du vin de nos libations, tu n'auras plus rien à craindre.

En entendant ces paroles, Cyrice éleva les yeux au ciel et s'écria

« Tu ne permettras pas , ô mon Dieu , que je » succombe, car jamais je n'ai goûté de ces mets » immondes. »

DE L.V CATHÉDMlïE DE NEVERS.

— Qu'on lui ouvre la bouche , dit le juge , qu'il mange malgré lui des viandes de nos sacrifices et qu'il boive du vin offert à nos dieux.

Cet ordre fut exécuté.

— Maintenant, dit le juge avec ironie, ton âme est morte aux yeux de ton Dieu.

— Ne t'ai-je pas dit, reprit le jeune héros, qu'il n'y avait pas de joie pour toi , ennemi de Dieu et complice des démons , homme étranger à la tribu d'Israël et chassé de l'héritage du Seigneur. Je mériterais condamnation si j'eusse consenti à cet acte impie ; mais comme tu as employé la violence pour me faire agir , tu t'es préparé pour l'éternité un feu dévorant et à moi une magnifique couronne.

Alexandre fit disposer une énorme chaudière dans laquelle on mit de la poix, de la résine, du soufre, du bitume, du cuivre, du plomb, de l'airain et du fer ; par ses ordres on alluma dessous un grand feu pour mettre toutes ces matières en fusion et ensuite y précipiter l'enfant et sa mère. Pendant qu'on faisait ces préparatifs, il voulut qu'on réunit tous ceux qui avaient cru entendre l'enfant parler pour être les témoins de sa mort. On se hâta d'exécuter ses ordres, et quand tout fut prêt :

— Ordonnez maintenant, lui dirent les bourreaux, de les jeter dans la chaudière.

Les matières étaient en ébullition ; à la vue du supplice qui les attendait, Julitte frémit; elle était sur le point

de renier son Dieu, quand son fils, connaissant le combat qui se livrait en elle , entreprit cle ranimer son courage par ces paroles :

— Chère mère , que la vue de cette chaudière ne t'effraye pas ; car je sais que celui qui a garanti des flammes de la fournaise ardente Ananias , Misaël et Azarias ; qui a mis en évidence l'innocence de Suzanne , qui a délivré Daniel de la fosse aux lions , peut nous délivrer aussi et nous retirer sains et saufs de cette chaudière ; je le vois, ce Dieu puissant, il est ici présent. S'il entrait dans ses desseins de terminer ainsi notre vie , nous aurions le sort du bienheureux Job ; car privé de ses enfants , de ses biens, de ses forces , de sa santé, il se contentait de répéter : « Le Seigneur m'a donné » ces biens ; il me les a ôtés , que sa volonté soit faite , » que son saint nom soit béni ! » Ne crains pas , ô ma mère : si nous passons par les mêmes épreuves , en imitant sa constance nous obtiendrons comme lui la couronne qui nous attend. Allons donc aussi au combat que nous devons soutenir.

Voyant que sa mère balançait encore , il éleva ses mains au ciel et adressa à Dieu cette prière ■ « Seigneur, » si tu rejettes ta servante de ton héritage, efface aussi » du livre de vie mon nom, que tu y as inscrit toi-même » de ta main. Mais non, tu ne permettras pas qu'elle » te soit infidèle ; il ne faut pas que les nations puissent » dire : Où est, leur Dieu? N'arrache pas la racine de » cet arbre; au contraire, que Ja foi pousse dans son

DE LA CATIIÉDLULE DE NEVERS

» cœur des racines plus profondes. Laisseras -lu le » démon s'écrier avec joie : « Je l'ai emporté sur la » Trinité, j'ai vaincu les Saints, j'ai enlevé cette brebis o du pied de la croix? » Ah ! plutôt donne à ma mère » l'espérance et l'intelligence des biens futurs. »

Tandis qu'il priait ainsi, l'Esprit saint survint en sa mère , et en même temps le Diable sous une forme humaine se mit à pleurer sa défaite en disant : « Oh ! » que je suis malheureux , mes armes sont vaines ; je » suis couvert de honte, c'est un enfant en bas-âge qui » me ravit la victoire. J'ai pu voir Pierre terrassé à » mes pieds, et mes efforts ont échoué devant la volonté » d'un enfant. »

Alors Julitte s'écria :

— Allons , mon fils, hâtons-nous d'arriver au Ciel, notre couronne nous attend. Cette chaudière n'est plus à mes yeux un objet d'épouvante; la crainte qui s'était emparée de mon âme s'est dissipée; le supplice qu'on nous prépare me semble maintenant comme une rosée bienfaisante qui descend du ciel.

Dans ce moment les bourreaux les saisirent et les précipitèrent clans la chaudière ; mais les matières ardentes n'eurent sur leurs membres aucun pouvoir et le feu semblait les respecter.

Cependant Cyrice chantait des psaumes : « Je cé- » lèbrerai tes louanges, ô mon Sauveur, dans le palais » du ôeigneur mon Dieu ; car les regards du Seigneur » se reposent sur les justes et ses oreilles sont attentives

» à leurs prières; ils ont élevé leurs yeux vers lui et ils » ont été exaucés ; le Seigneur les a délivrés de toutes » leurs tribulations et l'ange de Dieu les a fortifiés. » Puis s'adressant au juge : •

— Fais ce que je vais t'indiquer : réunis tes dieux dans des linges blancs et jette-les dans l'eau ; tu verras alors s'il est en leur pouvoir de se sauver et de sauver les autres.

Alexandre le lit , mais ces idoles n'avaient ni voix ni oreilles. Il donna ordre aux bourreaux d'appeler des ouvriers , avec le 1er nécessaire pour préparer les instruments des supplices qu'il voulait faire endurer aux martyrs. Un forgeron entra et aussitôt le démon s'empara du cœur du juge ; il fut saisi d'une telle stupeur qu'il fut incapable de faire connaître la moindre des pensées qu'il méditait contre les Saints. Ce futCyrice qui s'adressa lui-même à l'ouvrier et lui dit :

— Peux-tu fabriquer des instruments qui servent à mon supplice et à celui de ma mère , puisque ce juge ne sait plus qu'imaginer?

— Certainement, répondit l'ouvrier, je puis faire tout ce que tu me commanderas.

— Eh bien , dit Cyrice , prépare deux rasoirs , un pour ma mère l'autre pour moi , fais-nous des instruments propres à briser la tète; d'autres pour crever les yeux, pour arracher les oreilles, pour couper la langue, pour rompre les bras et les jambes; prépare encore une estrade, sans oublier d'y pratiquer trois trous, puis tu

forgeras pour y fixer mon corps trois clous aigus à tête d'airain , et tu graveras dessus : Trinité invincible pour ceux qui craignent Dieu. Tu fabriqueras deux scies , quatre fou rnea u x et u ne gra n de cha u d ière da ns l'i n térieu r de laquelle tu auras soin d'établir deux lits en forme de nacelle ; tu feras des mains de fer destinées à fouiller et à déchirer nos entrailles, car il faut que nous souffrions tous ces supplices pour le nom de Jésus-Christ.

— Jamais , s'écria le forgeron stupéfait , jamais je n'ai entendu des paroles si pleines de sagesse sortir de la bouche d'un enfant ni de celle d'un vieillard. Il me serait impossible de fabriquer ces instruments ; qu'on envoie dans une autre ville chercher cent ouvriers pour exécuter ce que tu me demandes.

Alexandre envoya dans une autre ville et on amena cent ouvriers qui travaillèrent pendant quarante jours pour préparer tout ce qu'on demandait. Pendant cet intervalle, Cyrice et sa mère furent mis en prison où ils ne cessèrent de louer Dieu et de le bénir.

Ayant appris qu'il y avait d'autres chrétiens dans la ville , le juge voulut qu'on fit entrer dix mille hommes dans la prison pour qu'ils fussent témoins des tortures de Cyrice et de sa mère , espérant par là les détourner d'embrasser la foi; mais il fut trompé dans son attente ; ils se convertirent à Jésus-Christ en admirant le courage que la foi donnait aux martyrs. « Croyez en Dieu , leur » disaient les saints confesseurs , c'est lui qui a fait » le Ciel et la terre , et il est assez puissant pour nous

» délivrer de nos peines. — Oui, il est grand, répétaient » ces néophites , le Dieu qu'adorent cet enfant et sa » mère, et il n'y a pas d'autre Dieu que lui; les » tourments n'ont pu atteindre ceux qu'il couvre de sa » protection. Sois béni , Seigneur, toi qui seul opères » de grandes merveilles 1 » Alors Cyrice prenant de Peau bénite dans ses mains innocentes la répandit sur chacun d'eux au nom du Seigneur et ils reçurent le baptême de la pénitence. Le jeune athlète prouvait par ses paroles et par ses exemples la doctrine qu'il leur enseignait ; ces néophites, aidés par la grâce de celui qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité , renoncèrent aux pompes et aux œuvres du démon , confessèrent qu'ils croyaient en un seul et vrai Dieu, père tout-puissant , en Jésus-Christ, son fils, et au Saint-Esprit; que ces trois personnes ne sont pas trois Dieux mais un seul, qui seul peut sauver ceux qui lui sont fidèles, les retirer de leurs tribulations et les placer dans son éternel royaume.

Aussitôt par la permission de Dieu les portes de la prison s'ouvrirent d'elles-mêmes ; ils sortirent tous et parurent devant le juge , demandant à répandre leur sang pour Jésus-Christ. Alexandre fit tous ses efforts pour les faire changer de sentiments : « Ne vous laissez » pas ébranler, leur disait-il; ne croyez pas que ce soit » leur Dieu qui les rende insensibles aux tourments ; » ce n'est que l'effet de la magie. » Puis, voyant qu'il n'était pas en son pouvoir de les faire abjurer, il ordonna

de les conduire hors de la ville pour y être décapités. Ils se signèrent tous du signe de la croix et souffrirent avec joie le martyre.

Devenu plus furieux encore, le juge fit appeler de nouveau devant son tribunal le jeune Cyrice et sa mère :

— Ne crois pas, dit-il, que j'aie oublié les instruments de supplice que tu as indiqués; tout est prêt.

— Barbare et insensé, reprit le jeune entant, tu espères donc me torturer par tous ces moyens? Eh bien ! moi j'espère en Jésus-Christ mon Sauveur, et ta cruauté sera [au-dessous de mon courage ; mon cœur ne sera pas agité par la crainte , parce que Jésus-Christ viendra à mon secours.

— Qu'on leur rase la tête , dit le juge , et qu'on y mette des charbons ardents.

Mais les charbons s'éteignirent aussitôt , et en même temps on aperçut suspendues au-dessus deux magnifiques couronnes aussi brillantes que les rayons du soleil. La colère d'Alexandre ne fit qu'augmenter ; il ordonna d'enfoncer dans l'épaule droite de Cyrice un clou aigu qu'on fit pénétrer jusqu'au talon , de manière à le fixer à l'estrade sur laquelle il était monté. Il en fit faire autant du côté gauche ; et enfin un troisième clou fut enfoncé derrière le cou et traversa tout le corps pour venir aussi se fixer à l'estrade.

— Que ton Dieu vienne maintenant te délivrer, dit le juge.

Et aussitôt un ange descendit du Ciel , arracha les

MON0&RAPH1E

clous qui retenaient l'enfant et les planta dans la tête du juge.

— Ah ! maintenant , s'écria Alexandre , je reconnais que tu sers un Dieu puissant. Je t'en prie, mon enfant, délivre-moi.

— Tu ne croiras pas en Dieu , je le sais , dit le jeune confesseur de la foi ; mais je te délivrerai à cause de ce peuple qui nous environne. En même temps il lui imposa les mains et enleva les clous.

Alexandre , guéri à l'heure même , s'écria :

— Je rends grâce à Jupiter, mon dieu , c'est lui qui m'a délivré.

— Je le savais bien , dit Cyriee , que tu ne croirais pas ; mais tu seras de nouveau obligé de recourir à mes prières.

— Qu'on apporte, dit le juge , des instruments de toute espèce pour les mettre à la torture , et nous verrons si leur Dieu aura le pouvoir de les en garantir.

Lorsque tout fut préparé , on les tortura de mille manières pendant six heures entières, et enfin Alexandre, saisissant un fouet armé de plomb , voulut lui-même frapper l'enfant ; mais le fouet se dirigea contre le juge , lui écrasa le nez et lui meurtrit toute la figure.

— Elles sont bien vraies , s'écria l'enfant , ces paroles de l'Écriture : « Ceux qui nous attaquaient ont été afTai- » blis et sont tombés ; que leur glaive leur perce le » cœur et que leur arc soit brisé. »

— Tu n'agis que par magie , dit le juge.

DU LA CATHÉDRALE DE NKVEUS

— C'est Dieu , reprit l'enfant , qui opère ces prodiges, afin qu'au moins tu ie reconnaisses à ces miracles; mais puisque tu n'as pas voulu te convertir à lui , il t'exterminera .

En entendant ces paroles , le juge ne peut plus modérer sa colère ; il ordonne d'apporter deux scies pour leur couper le corps. Ce fut alors que nos saints martyrs commencèrent à souffrir et que leurs corps furent cruellement déchirés. Cyrice éleva les mains vers le Ciel, et versant des larmes, il adressa à Dieu cette prière : (( Seigneur, mon Dieu , ordonne que nos âmes se sépa- » rent de nos corps , ou du moins donne-nous la force » d'endurer ces tourments. »

Aussitôt un ange lui apparut et lui dit • « Tu entreras » dans le royaume de Dieu et tu recevras la récompense » de tes peines. »

Le juge voyant qu'il ne gagnait rien , cédant à l'instigation du démon , dit : « Il faut que j'emploie le » glaive , puisque je ne puis m'en défaire par aucun » autre moyen ; » il ordonna donc de leur trancher la tête.

Lorsqu'on les conduisait au supplice , le jeune héros adressa à Dieu cette prière : « Seigneur, mon Dieu , » j'implore ta bonté , exauce-moi. Si quelqu'un en ton » nom réclame ma protection , ou fait mémoire de mes » combats et de mes épreuves, efface le décret de répro- » nation qu'auraient mérité ses péchés , accorde-lui » dans ses besoins ton assistance salutaire, et à l'heure

» de sa mort viens à son aide contre l'ennemi du » salut. »

Une voix du Ciel se fit entendre : « La prière de » Cyrice sera exaucée. »

Alors le bourreau mit fin à leur martyre en leur tranchant la tête , et aussitôt les anges reçurent leurs âmes qu'ils transportèrent dans les cieux en chantant les louanges de Dieu.

Cependant on vit accourir auprès de leurs corps inanimés des malades et des infirmes qui avaient recours à leur puissante protection ; mais le cruel Alexandre fit briser leurs membres saints , disperser leurs ossements et leurs entrailles , afin qu'on ne pût leur rendre les honneurs de la sépulture. Dieu déjoua ses projets ; il envoya un ange qui remit leurs corps dans leur premier état , et les chrétiens les ensevelirent avec respect 1 .

1 La Légende dorée , après avoir rapporté l'histoire de Saint-Cyr et de Sainte-Julitte d'après Théodore, fait mention de notre légende à laquelle elle attache avec raison peu d'importance. Quant à nous, nous le répétons, en reproduisant cette légende nous n'avons eu en vue que d'expliquer les curieuses tapisseries de Marie d'Albret.

TAPISSERIES DE M A It I E D'ALBRET.

arie d'Albret avait épousé en 1 506 Charles de Clèves, comte de Nevers; devenue veuve en 1 521 , elle consacra les années de son veuvage à former l'esprit et le cœur de François Ier de Clèves , son fils , encore en bas âge, et dont elle avait la tutelle ; elle désirait le rendre digne de succéder à son père.

Après avoir accompli ce doux et consolant devoir , elle réunissait dans une des salles de son palais les dames de sa cour, pour s'occuper de bonnes œuvres de concert avec elles. La princesse avait entrepris de reproduire par la tapisserie toute l'histoire de saint Cyr

et de sainte Julitte ; non plus cette histoire, déjà si émouvante, que l'évoque Théodore avait eu soin de recueillir à Icône , mais bien tous les détails de ce drame que nous avons exposé dans le chapitre précédent. C'était, au reste, la seule vie des bienheureux protecteurs de notre cité connue , ou du moins adoptée, dans notre diocèse. Ce ne fut qu'en 17217 qu'on substitua, dans le Bréviaire de Ne vers, à ces légendes apocryphes la légende attribuée à Théodore.

Les chroniques nivernaises rapportent que Marie d'Albret avait déjà commencé ce merveilleux travail quand elle eut à se plaindre de messieurs du chapitre ; on ne dit pas à quel sujet. Cherchant l'occasion de leur faire sentir son mécontentement , elle imagina de donner aux bourreaux de saint Cyr et de sainte Julitte les figures des chanoines de cette époque ; on prétend que la ressemblance était frappante et que chacun d'eux pouvait se reconnaître. M. de Saintemarie fait remarquer, à propos de cette anecdote , que Michel-Ange n'eut pas le mérite de l'invention lorsqu'il eut l'idée bizarre de placer en enfer, dans son tableau du Jugement dernier, les portraits des cardinaux dont il avait à se plaindre1.

Ces magnifiques tapisseries avaient vingt-deux ou vingt-trois mètres de longueur, sur une hauteur de cinq mètres environ. Ceux qui les ont vues se rappellent encore la perfection qu'on admirait dans la composition

1 Recherches historiques sur Nevers , p, 479.

des tableaux ; la pureté du dessin le disputait à la richesse et à l'élégance des costumes.

Quand ce long travail fut terminé , la maligne princesse le fitsuspendre de chaque côté du chœur, au-dessus des sièges des chanoines. Le chapitre ne s'émut pas de cette amère critique; il pensa avec raison* qu'il était de bon goût de ne pas s'en choquer. Il laissa donc l'œuvre si remarquable de Marie d'Albret suspendue aux murs de l'antique basilique; malheureusement, de notre temps ce chef-d'œuvre n'a pas été respecté ; on s'est chargé de venger l'honneur des anciens chanoines en jetant aux gémonies et les martyrs et les bourreaux.

Quelques années plus tard, lorsque M. l'abbé Bourassé écrivait son Esquisse archéologique des principales églises du diocèse de Nevers, en 1844, nos belles tapisseries étaient en lambeaux , mais ces lambeaux avaient leur prix. « Les débris qui subsistent encore, disait le » savant archéologue tourangeau , seront soigneusement » conservés à l'étude des connaisseurs par le chapitre de » la cathédrale de Nevers. » Ce vœu de M. Bourassé n'a pas été accompli ; on en est maintenant à rechercher en vain quelques fragments de ces lambeaux. Nous devons savoir gré au commandant Barat de nous avoir conservé par le dessin plusieurs tableaux assez complets de ces curieuses tapisseries , que nous sommes heureux de reproduire , et à M. Morellet du soin qu'il a pris de relever une partie des inscriptions placées au-dessous de chaque scène.

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