‹ Monographie de la cathédrale de NeversChapitre 16 sur 69 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

première étude de détails. — substructions du dixième siècle. — plan présumé de l'église construite par atton. — orientation des églises. — abside occidentale dans la cathédrale de nevers,

près avoir jeté un coup-d'œil rapide sur l'ensemble de la cathédrale et nous être rendu compte du plan général , nous devons maintenant l'étudier par parties.

La marche que nous avons à suivre dans cette étude de détails nous est toute tracée. Il s'agit de parcourir , en suivant l'ordre indiqué parla chronologie , les différentes régions de l'édifice , et de considérer attentivement, les caractères distinctifs de chaque siècle.

Reste-t-il quelque débris de la cathédrale construite par Atton au commencement du dixième siècle? Cette question est grave , et des auteurs dont le témoignage est bien de quelque poids sont à cet égard d'un avis opposé. Parmentier attribue à Atton , non-seulement les deux colonnes monocylindriques qu'on remarque à l'intertranssept , mais encore l'abside de Sainte-Julitte, et par conséquent la crypte \ Les auteurs de Y Album du Nivernais font remonter à la même époque « la partie » rectangulaire où deux piliers saxons soutiennent les » retombées des quatre cintres romans 2. » M. Prosper Mérimée trouve dans les quatre cintres dont on vient de parler le screen, comme à Saint-Etienne de Nevers. D'un autre côté, M l'abbé Bourasgé voudrait ne voir ici qu'un travail moderne et un moyen de consolidation employé à une époque encore peu éloignée de nous 3.

Devons-nous nous ranger les yeux fermés du côté de Parmentier et des auteurs de Y Album , ou bien faut-il, avec M. Bourassé, ne reconnaître ici qu'un travail moderne ?

Une étude sérieuse nous a convaincu que nous ne pouvions admettre ni l'une ni l'autre de ces deux opinions ; à la suite de l'examen scrupuleux auquel nous nous sommes livré , nous exposerons à notre tour notre sentiment , tout en nous hâtant de dire que les

1 Histoire manuscrite des Èvêques de Nevers.

2 Album du Nivernais, t. 1, p. 103.

3 Esquisse archéologique des principales rijlises du diocèse de \k-vers

membres du congrès archéologique réuni à Nevers en 1851 ont adopté notre avis.

Nous admettons avec Parmentier et les auteurs de Y Album du Nivernais que les deux colonnes qui soutiennent les quatre cintres sont des restes de l'édifice du dixième siècle; quelques substructions clans la partie inférieure des murailles occidentales peuvent encore être attribuées à la même époque; en effet, quoique cette opinion ne soit pas appuyée sur des preuves incontestables , il est cependant probable que les deux pans de murs formant dans chaque croisillon du transsept une espèce de soubassement rompu , se rattachent aux constructions antérieures au onzième siècle. Sur ces ruines on a élevé en retraite les murs du onzième siècle , et ceux-ci à leur tour ont supporté d'autres murs des siècles suivants.

Quant à l'abside de Sainte-Julitte , nous verrons bientôt à quelle époque on doit l'attribuer ; en attendant, disons que la critique archéologique la moins sévère se refuse à l 'ad mettre parmi les constructions du dixième siècle , non plus que la partie rectangulaire.

Nous devons rejeter aussi l'opinion de ceux qui ne veulent reconnaître dans nos deux piliers monocylindriques et dans les quatre cintres qu'un travail moderne.

Quoique au premier coup-d'œil les caractères architectoniques soient ici peu distincts , on finit par en découvrira la suite d'observations attentives. Les grandes arcades présentent, selon nous, tous les caractères qu'on

remarque dans les monuments des onzième et douzième siècles : sous la couche épaisse de badigeon qui la revêt, on découvre la coupe régulière du double rang de claveaux qu'on observe ordinairement dans les arcades à l'époque que nous indiquons ; ces claveaux forment deux plates-bandes cintrées, superposées ; la platebande inférieure est en retraite, et par conséquent moins large que celle qui la recouvre. Si maintenant nous portons nos regards sous les faisceaux de colonnettes que les artistes du treizième siècle ont appliqués dans cette région contre les murs et les piliers du onzième , nous découvrons, sous ces ornements plus récents, des colonnes romanes engagées , des chapiteaux garnis de feuilles de fantaisie et de moulures encore grossières , et nous voyons les arcades en question retomber avec une rigoureuse précision sur ces chapiteaux ; dès-lors- il ne peut plus y avoir aucun doute sur l'antiquité de ces arcades. Nous ne reconnaissons comme modernes que les dalles qui couvrent horizontalement le sommet des arcades et le pan de maçonnerie élevé dans le vide formé par leurs courbes.

Nous voilà donc forcé de donner aux piliers cylindriques au moins l'âge des cintres qu'ils soutiennent; mais voyons s'il ne faut pas leur attribuer une date encore plus reculée. En Bourgogne , il est rare de rencontrer avant le treizième siècle des piliers monocylindriques , sinon autour du sanctuaire, lorsqu'il existe un déambulatoire . comme à Saint-Klienne de

DE IA CATHÉDRALE J)lï NEVKItS.

Nevers, à La Ghari té-sur-Loire , à Saint-Révérien , etc. Cherchons donc quelque monument qui nous serve de point de comparaison et qui nous aide à asseoir notre opinion. Nous le trouvons dans l'église de Tournus ; les nefs sont séparées par des piliers monocylindriques, formés de pierres de petit appareil ; quoique à Nevers l'appareil ne soit point aussi petit , parce que la contrée possède de plus belles carrières , il est facile de reconnaître les rapports qui existent entre les colonnes de Saint-Cyr et celles de l'église de Tournus. Nous ne balançons pas à considérer avec M. Batissier la nef de Tournus comme une œuvre du neuvième siècle 1 ; de là nous concluons que les deux colonnes de la cathédrale de Nevers sont véritablement un reste de l'église construite par Àtton au commencement du dixième siècle, ou même de celle que saint Jérôme avait élevée du temps de Charlemagne.

Dans les reconstructions postérieures on aura conservé ces piliers dont la solidité était éprouvée ; peut-être même est-ce à cette solidité qu'au moment de la chute de la cathédrale sous Atton , le chanoine resté au chœur pour prier dut son salut2. C'était un motif de les respecter en reconstruisant l'église.

1 M. Joseph Bar fait remonter seulement au douzième siècle l'église de Tournus ; il n'aura sans doute considéré que le transsept et la région absidale, qui portent , en effet , les caractères de cette époque ; mais les trois nefs sont antérieures de trois siècles.

2 Voyez le chapitre 5.

MOJSOGRAMIE

Lorsque nous disions que la cathédrale de Nevers est un véritable musée lapidaire , clans lequel tous les Siècles à partir du onzième ont déposé leurs œuvres, nous ne disions pas assez: nous aurions dû parler du dixième siècle, et peut-être môme du neuvième; mais nous ne voulions pas encore avancer comme certain ce qui demandait à être prouvé.

Une seconde question vient se joindre à la première : Peut-on se faire une idée du plan carré imprimé par Atton à cet édifice, et serait-il facile de reconstituer ce plan?

On a dû, pour les constructions du douzième siècle, utiliser tout ce qui restait des constructions antérieures ; c'est cette pensée qui a sans doute dirigé le plan insolite que nous remarquons dans cette partie de l'édifice : on aura voulu profiter des fondations deJa cathédrale carrée. Au reste , au moyen des arcades de l'époque romane qui restent et qu'on retrouve au milieu des constructions du treizième siècle , quoiqu'on ait cherché à les dissimuler , il est facile de reconnaître le plan de l'édifice roman , plan qui se rapproche beaucoup du carré.

En effet , le transsept est un parallélogramme contre lequel vient s'appuyer l'hémicycle de l'abside de Sainte- Julitte. Cette excroissance , s'il est permis d'employer cette expression , diminue, au moyen de deux galeries qui s'allongent de chaque côté parallèlement au transsept, et dans toute la longueur des croisillons.

Si de la .partie occidentale nous passons à la partie orientale , nous trouvons une absidiole destinée actuellement à contenir les fonts baptismaux , et qui devait avoir son absidiole correspondante dans l'autre croisillon ; on voit jusqu'ici se maintenir la forme carrée.

Après bien des observations, nous avons reconnu qu'il devait se trouver de chaque côté une autre absidiole entre celle dont nous venons de parler et l'abside principale. Ces deux nouvelles absidioles étaient précédées d'une travée communiquant par une arcade avec la grande travée centrale qui précédait le rond -point oriental; enfin ce rond-point se développait en conservant les mêmes dimensions que présente la chapelle de Sainte-Julitte.On voit encore au milieu des constructions du treizième siècle un segment de cette arcade latérale, comme on voit aussi parfaitement dessinées les deux arcades qui conduisaient aux deux absidioles plus rapprochées du rond- point.

Parmentier, en parlant de celte région, ajoute: « On » pense que la principale porte de l'église construite » par Atton était au même endroit où est aujourd'hui le » grand autel du chœur. » Il est possible qu'il en ait été ainsi , mais le plan a été évidemment modifié par Hugues II. Dans la construction du onzième siècle on a établi les quatre absidioles dont nous avons parlé, dominées par l'abside principale où dès-lors le sanctuaire a été établi. 11 n'en reste pas moins un problème à résoudre : Pourquoi , du temps d'Alton , la cathédrale

de Nevers , contrairement aux règles généralement admises , aurait-elle eu son abside à l'occident. Il est certain que la coutume de prier la face tournée vers l'orient remonte aux temps apostoliques ; il est fait mention de cette coutume dans les ouvrages des Pères dès les premiers siècles de l'Église. Tertulien , dans son Apologétique, dit qu'il ne faut pas que les païens accusent les chrétiens d'adorer le soleil parce qu'ils sont dans l'habitude de se tourner vers l'orient pour prier1. Dans nos livres saints le Sauveur est désigné sous le nom d'Orient, parce que lui seul pouvait procurer la lumière au monde plongé dans les ténèbres. « J'amènerai Orient, » mon serviteur , dit Dieu dans Zacharie 2. — Voilà » l'homme , Orient est son nom , il germera et élèvera » au Seigneur un temple digne de lui 3. — C'est de » l'Orient qu'est sorti ce juste qui a subjugué les » nations 4: — C'est de l'Orient que part l'aigle qui » doit planer sur le monde, le Très-Haut fera sortir » de cette terre lointaine l'homme de sa volonté5. » D'ailleurs le soleil n'est-il pas l'image de la lumière incréée qui éclaire tout homme venant dans le monde , et dont les premiers rayons ont jailli sur l'Orient. Elle est donc bien respectable la coutume d'orienter les

\ Tert., Âpol., c. 16.

2 Zach. iii, 8.

3 U. vi, 12.

4 Isaï. XLl, 2.

5 là. XIAI , M

églises, c'est-à-dire d'établir le chœur vers l'orient, afin que le prêtre olîrant le saint Sacrifice ait le visage tourné vers ce point de l'horizon. Cependant il faut remarquer que dans le principe l'autel n'était qu'une simple table ; l'évoque ou le prêtre siégeant au fond de l'abside venait pour célébrer les saints mystères se placer devant cette table de manière à se trouver en face des fidèles, séparés de lui par la table eucharistique; si, dans ce cas, l'église eût été disposée comme les nôtres, le prêtre n'eût pas regardé l'orient , mais bien l'occident. C'était à lui que s'adressaient principalement les prescriptions formulées dans les Constitutions apostoliques ; c'était à lui , chef de la prière , de réunir les vœux du peuple pour les offrir à Dieu ; l'église devait donc être orientée à l'inverse des nôtres , comme on le remarque encore souvent en Italie : Saint-Pierre de Rome a son abside à l'occident , mais le célébrant est tourné vers l'orient, il regarde le peuple; à Saint-Jean-de-Latran l'autel est aussi placé entre le célébrant et le peuple.

L'église de Nevers aura peut-être tenu plus long-temps que d^autres à cet antique usage. Peut-être aussi était-ce là que saint Jérôme avait élevé en l'honneur de saint Cyr la chapelle qu'il avait adjointe à la cathédrale avant sa reconstruction ; ensuite, par respect pour le saint enfant que Nevers avait choisi pour patron, on aura voulu que le berceau de son culte dans le Nivernais continuât à être le sanctuaire de la basilique élevée en son nom.

« Ne pourrait-on pas présumer avec quelque appa-

» rence de vérité, dit M. Bourassé, que les deux absides » de Nevers avaient la même destination quelles ont » actuellement , selon l'usage encore en vigueur à » Mayence , où L'abside orientale sert aux offices capi- » tulaires , tandis que l'autre est abandonnée à la » paroisse 1 ? » Nous nous contenterons de faire observer qu'il est douteux que la cathédrale formât au treizième siècle une paroisse avec un office distinct de celui du chapitre. Avant 1 791 , l'office paroissial se faisait, non pas à la chapelle de Sainte-Julitte , mais bien à celle de Saint-Jean , où sont actuellement les fonts baptismaux.

1 Esquisse archéologique des principales églises du diocèse de Nevers.

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