CHAPITRE XII
SECONDE ÉTUDE DE DÉTAILS ( XIe SIÈCLE ). — CRYPTE. — CHAPELLE DE SAINTE" JULITTE. — ORIGINE PRÉSUMÉE DE L'ARC OGIVAL. — TRANSSEPT.
transsept. Nous n'aurons pas de peine à découvrir dans cette partie de l'édifice les caractères qui distinguent le onzième siècle , au milieu de quelques substructions du douzième et du treizième.
La crypte et la chapelle de Sainte- Julitte nous présen-
N-i f^ÉJA nous avons pu nous faire une œ^pidée du plan de la cathédrale ■H ! reconstruite par Hugues II d'après H les observations quiontéléprésen- '^Itées dans le chapitre précédent; Wjmil nous reste à étudier la crypte,
à§ la chapelle de Sainte-Julitte et le
tent sans aucun mélange les types produits dès le commencement du onzième siècle.
De chaque côté du grand escalier qui conduit à la chapelle de Sainte-Julitte on descend à la crypte , où on pénètre par deux ouvertures qui ont été pratiquées à une époque plus récente , car primitivement les deux ouvertures de la crypte étaient rejetées sur les côtés , comme il est facile de s'en convaincre par l'inspection des constructions voisines. On remarque auprès des deux escaliers dont nous parlons deux énormes tombeaux , dépouillés de tout ornement, et qu'on attribue au quatorzième siècle ; une inscription placée au-dessus du tombeau élevé dans le croisillon méridional confirme cette opinion, en donnant la date de 1373. Il eût été à désirer que la môme inscription nous eût fait connaître le nom des personnages dont les corps reposent dans ces tombeaux; on prétend que ce sont les dépouilles mortelles de nos anciens seigneurs ; l'histoire n'en parle pas.
La crypte se divise en trois nefs, ayant chacune trois travées, et se termine en hémicycle dans sa région occidentale. Dans la partie historique nous avons indiqué la date de 1028 comme époque de sa construction; lors même que l'histoire serait demeurée muette à cet égard, la simple comparaison de cette crypte avec celle de Saint-Etienne d'Àuxerre, qui remonte à 1030, et avec celle de Saint-Savinien de Sens, qui date de 1028, suffirait pour ne nous laisser aucun doute sur son âge.
On y retrouve en effet les mômes caractères et presque les mêmes détails , avec cette seule différence que les architectes nivernais l'ont emporté sur leurs voisins et par l'exécution du travail et par la grâce qu'ils ont su imprimer à leur œuvre.
A Nevers comme à Auxerre,les arcs doubleauxde la nef centrale sont composés de grosses moulures toriques qui viennent retomber sur une des colonnes engagées dans les piliers carrés , car ces piliers sont flanqués de colonnes cantonnées en croix. Ici point de chapiteaux , mais un épais tailloir coupé en chanfrein et garni sur toutes les parties anguleuses d'une baguette légèrement accentuée, en sorte que les angles sont ainsi dissimulés.
Ce genre de moulure se retrouve à Auxerre et à Sens. Comme on ne la remarque pas dans les monuments élevés dans la seconde partie du onzième siècle , on pourrait la considérer comme un des caractères distinctifs de la première moitié de ce siècle. Les arcs doubleaux des collatéraux sont formés de larges plates -bandes , et toutes les voûtes sont à arêtes.
Deux galeries latérales , parallèles au transsept et ayant la profondeur des croisillons, viennent déboucher dans la crypte ; elles correspondent à deux autres galeries superposées , qui ont leurs ouvertures dans la chapelle de Sainte-Julitte, et qui, sans doute, faisaient suite aux cloîtres du chapitre qui environnaient la cathédrale.
La galerie inférieure placée au midi fut destinée en 1776 , par les chanoines, à servir de sépulture aux
membres. du chapitre. A cet effet, on fit construire dans les quatre arcades qui garnissent cette galerie , deux à droite et deux à gauche , quatorze tombeaux en pierre ; en 1790 dix de ces tombeaux étaient occupés. Quant à la galerie opposée, on la réserva pour servir de charnier à la paroisse Saint-Jean , unie à la cathédrale.
C'est sans doute la crypte dont il est fait mention dans la vie de Guillaume de Saint-Lazare ; il est rapporté qu'il dota l'autel de Saint-Denis, élevé par lui dans la grotte.
Ne sortons point de la crypte sans jeter un coup-d'œil sur deux objets qui méritent bien notre attention ■ c'est d'abord, dans la nef centrale faisant face à l'abside, un groupe accolé contre la muraille, représentant Jésus mis au tombeau. Ce groupe, composé de Nicodème , de Joseph d'Arimathie, de saint Jean, de Marie et des femmes myrrophores, est une œuvre de la renaissance; avant 1830 il faisait partie du monument de la croix de mission , derrière laquelle il était placé.
L'autre objet capable de nous intéresser est un christ placé au fond de la galerie qui servait de charnier aux chanoines , avec cette inscription : 0 Mors ero mors tua : « 0 mort l je serai ta mort, » pensée bien consolante, qui proclame, au milieu même des tombeaux, l'immortalité, c'est-à-dire la destruction de la mort. En 1 851 , à l'époque du congrès, on a examiné avec intérêt ce christ, sur l'âge duquel on ne fut pas complètement d'accord. Les uns le faisaient remonter jusqu'au treizième siècle ; d'autres
l'attribuaient au quatorzième; nous le croyons du treizième. Les pieds ne sont pas croisés et sont attachés par leurs clous au suppedaneum ; au lieu de ceinture, il est enveloppé d'une espèce de tablier; la figure est maigre et allongée ; les bras sont étendus presque horizontalement , et les mains ne présentent aucun signe de crispations. Depuis notre visite dans cette galerie avec les membres du congrès archéologique , nous avons fait plusieurs observations que nous devons consigner ici. Nous croyons que ce christ a subi plusieurs restaurations à différentes époques , les jambes sont d'un bois différent du reste et assez bien travaillé, le tablier est vermoulu, le corps du christ n'est qu'ébauché et recouvert d'une toile artistement collée contre le bois et peinte ; personne ne s'était aperçu de cette disposition , tant elle a été exécutée avec soin ; des espèces de bezans légèrement creusés garnissent tout le pourtour de. la croix et les quatre disques qu'on remarque à l'extrémité de chaque branche. Nous croyons que ces disques portaient en peinture les quatre animaux symboliques.
Élevée au-dessus de la crypte dont nous venons de parler, la chapelle de Sainte-Julitte est comme une vaste tribune qui domine le reste de l'église; on y monte par un large escalier composé de douze degrés. Une travée précède l'hémicycle absidal, éclairé par les trois fenêtres symboliques qu'on rencontre presque toujours dans cette région pendant la période romano-byzantine. Les cintres des fenêtres, formés de petits clavaux réguliers,
viennent reposer sur d'élégantes colonnettes qui flanquent les piédroits, et dont les chapiteaux sont garnis de feuilles de fantaisie ; à l'extérieur , un cordon composé de billettes ceint l'abside à la hauteur de la naissance des cintres des fenêtres, et en approchant de chaque cintre , ce cordon se dessine en archivolte en suivant la même courbe que la fenêtre.
Six longues colonnes engagées dans les murailles de l'hémicycle sont appuyées sur un soubassement continu ; leurs bases se rapprochent des bases attiques ; leurs chapiteaux , ornés de quelques feuillages peu fouillés mais gracieux sont remarquables par leurs tailloirs semblables à ceux que nous avons vus dans la crypte ; ils soutiennent des arcs au plein cintre et à cintres surhaussés régulièrement alternés.
Au-dessous des trois fenêtres , on remarque trois cintres formés ,de clavaux réguliers et remplis de pierres d'appareil ; c'est un moyen de consolidation. Parmentier parle d'une armoire qu'on voyait encore de son temps, dans laquelle, dit-il, on conservait alors le saint-ciboire \
Les arcatures qui régnent dans le pourtour intérieur de la chapelle de Sainte-Julitte viennent retomber suides colonnes engagées plus ou moins rapprochées ; ce sont des arcs au plein cintre alternés avec d'autres arcs à cintres surhaussés.
i Hist. manuscrite des Evêques. vie d'Alton.
Jusqu'à présent on a beaucoup écrit sur l'origine de l'arc ogival et sur les causes qui l'ont produit , ta question n'en est pas moins restée à l'état de problème. L'inspection de l'arcature de Sainte- Julittc nous a confirmé dans une opinion que nous avions conçue par suite de semblables observations. La première règle suivie par les architectes pour établir plusieurs cintres contigus, ou une ligne d'arcature, a été de leur donner le même point d'appui ; mais si la disposition de l'édifice exigeait qu'entre des cintres de plus grande dimension on en plaçât d'autres de dimension moindre, il en résultait un effet disgracieux , car ces cintres qui prenaient naissance sur la même ligne, ne pouvaient atteindre le même sommet- 11 s'agissaiï de trouver un moyen par lequel des arcs voisins , mais de diamètres différents, auraient la même base en se rapprochant du même sommet; alors on exhaussa les petits arcs en continuant les pieds-droits au-dessus du tailloir des chapiteaux ou de la corniche. C'est ce que nous remarquons dans la chapelle de Sainte-Julitte et à Saint-Etienne de Nevers pour l'arcature du sanctuaire. Ailleurs, comme à Metz-le-Comte , on se contenta d'un quart de cercle ayant le même rayon que le cintre voisin , mais partout il semble que la règle principale des arcs contigus soit celle-ci : partir de la même base et se rapprocher le plus possible du même sommet*. Ces nouvelles formes laissèrent
1 C'est peut-être aussi l'origine des arcs polylobés , qu'on rencontre dès le commencement du treizième siècle , et que conserva la période ogivale.
encore beaucoup à désirer; à force de tâtonnements on en vint à essayer l'arc ogival , qu'on pouvait facilement faire partir du même point d'appui et conduire à la hauteur voulue ; il ne s'agissait que d'étendre à volonté le rayon en changeant le point central. Ce mode, tout en flattant l'œil , était conforme aux règles que nous avons indiquées ; il présentait d'ailleurs un autre avantage , celui de la solidité , en se rapprochant de la perpendiculaire.
Nous pourrions citer un grand nombre d'exemples à l'appui de ce que nous avançons ici. Ceux qui font une étude sérieuse de nos monuments religieux ont dû remarquer que le plus souvent, dans les églises du douzième siècle , les arcs doubleaux des bas -côtés prennent une forme ogivale, tandis que les arcades latérales de la nef sont au plein cintre; or, pourquoi ce mélange de formes , sinon parce qu'on tenait , tout en partant de la même base, à approcher du même sommet? Le diamètre des arcs doubleaux des bas-côtés se trouvant de moindre dimension , on changeait le point de centre du rayon. La même observation a lieu aussi pour l'arcature du rond-point qui est ordinairement de forme ogivale pendant le cours du douzième siècle, tandis que les arcades voisines sont au plein cintre. C'est ce qu'on remarque à La Charité-sur-Loire , à Saint-Révérien , etc.
Déjà nous avons dit quelques mots sur les chapiteaux de la chapelle de Sainte-Julitte , dont la corbeille est garnie de feuilles mieux traitées qu'on ne les rencontre
ordinairement a cette époque; mais il est encore d'autres chapiteaux qui méritent une attention toute particulière : je veux parler de ceux qui, de chaque côté de la chapelle, soutiennent les deux premières arcades qui vont retomber sur les colonnes monocylindriques que nous attribuons à Atton. Un de ces chapiteaux rappelle la forme corinthienne; l'autre, celui qui touche au croisillon méridional, est tout à fait cylindrique, avec de légères guirlandes de fleurs qui ne dissimulent en rien le cylindre ; on dirait une dentelle dont on aurait enveloppé le chapiteau. Ici il y avait une difficulté à vaincre : comment faire concorder une semblable corbeille avec un tailloir carré , dont les angles eussent présenté unesaillie disgracieuse? L'artiste a vaincu la difficulté en accolant au chapiteau de légers modillons qui les unissent au tailloir.
Quand on parcourt le midi de la France , on admire la hardiesse des voûtes romanes. En effet , dans cette contrée elles présentent ordinairement un plus grand développement que celles qu'on rencontre dans le centre et dans le nord. Sous ce rapport, la voûte de la chapelle de Sainte -Julitte n'a rien à envier aux monuments méridionaux ; son diamètre est de dix mètres ; malheureusement l'orgue rompt d'une manière toute disgracieuse l'harmonie de cette chapelle.
L'arc triomphal devait être d'un merveilleux effet , s'il est permis d'en juger par un des chapiteaux sur lesquels il prenait naissance, et qui couronnait de larges colonnes engagées. Ce chapiteau se voit dans la tribune
de l'orgue ; sa hauteur est de quatre-vingts centimètres, non compris l'astragale et le tailloir. Nous ne connaissons pas de chapiteaux de cette époque d'une semblable dimension. Il est garni de feuillages légers gracieusement enlacés ; quelques branches se détachent pour rejoindre , en se courbant , les angles du tailloir ; il est impossible de ne pas reconnaître encore ici une imitation de la corbeille corinthienne.
Dans le transsept on retrouve le onzième siècle , mais avec mélange de substructions élevées pendant les siècles suivants. Au-dessus des constructions de Hugues II, il est facile de reconnaître des caractères qui rappellent le douzième siècle. Les fenêtres cintrées se font remarquer par de plus vastes dimensions , puis tout-à-coup on voit disparaître la maçonnerie en moellons , opus cœmenlitium , qui fait place au moyen appareil, opus lapideum; les fenêtres en même temps prennent une forme lancéolée, d'élégantes colonnettes flanquent leurs piédroits dans le croisillon septentrional , et les chapiteaux qui couronnent ces colonnettes sont garnis de crosses végétales déjà vigoureusement dessinées. Nous avons parlé des faisceaux de colonnettes annelées , accolées contre les anciennes murailles du transsept ; tout ici semble indiquer les premiers essais de Guillaume de Saint-Lazare.
SECONDE ÉTUDE DE DÉTAILS. — CATHÉDRALE DU XIIIe SIÈCLE. — INCLINAISON SYMBOLIQUE. — TRANSSEPT OCCIDENTAL. — PLAN DE GUILLAUME DE SAINT-LAZARE.
ne cathédrale du treizième siècle contient tout un poème ; c'est un vaste livre qui nous raconte la longue histoire de l'humanité sur la terre, et même nous transporte au-delà des temps, pour nous faire considérer l'homme dans l'éternité. Chaque région de l'édifice est une page nouvelle renfermant quelque vérité. Le porlail est comme la préface de ce livre si émouvant : on suit , sur les piédroits qui supportent ses voussures , l'histoire de la
Genèse , commençant à la chute de nos premiers parents, tandis que le terrible drame du jugement dernier, avec ses effrayants préparatifs , ses suites heureuses ou malheureuses , occupe le linteau , le tympan et les voussures; c'est le commencement et la fin du monde; c'est le temps qui finit et l'éternité qui commence. Dans les grandes cathédrales , ce sommaire du livre est plus étendu ; on y voit encore ce que l'homme doit faire pour se rendre le jugement favorable, ce qu'il doit éviter pour se garantir de la colère du souverain juge : les figures emblématiques des vertus et des vices ; les vierges sages et les vierges folles ; les signes du zodiaque, qui semblent indiquer la rapidité du temps qui s'écoule et le bon emploi que nous devons en faire , etc. ; tous ces sujets concourent à l'ornementation du portail. A l'intérieur, les vitraux , les peintures murales , les statuettes qui paraissent suspendues aux parois des murailles , les bas-reliefs, les formes symboliques de l'édifice viennent compléter ce livre continuellement ouvert sous les yeux des savants comme des ignorants , et donnant à tous de salutaires leçons. En effet, tantôt il développe les effrayants arrêts de la justice de Dieu , tantôt il fait briller les marques de son amour ; tantôt encore il transporte l'homme jusque dans les cieux , pour lui montrer les éternelles récompenses qui lui sont réservées.
Presque toutes les cathédrales de cette époque sont inclinées vers le chevet , pour indiquer la position du Sauveur en croix à ses derniers moments et rendre le
passage de l'Évangile : Inclinato capte tradidil spirilum*. (( Les artistes, dit M. Bûchez, prirent pour point de » départ cette parole de saint Paul : L'église est le corps » de Jésus - Christ 2 , et ils construisirent en effet un » monument qui fut la figure de Notre Seigneur. Le » temple représente le Sauveur étendu sur la croix , » la tête penchée, comme au moment où il dit : Mon père » je remets mon âme entre vos mains. Les pieds étaient » figurés par les deux tours de la façade, le reste du » vêtement architectural dessinait la forme d'un corps » étendu sur la croix , les bras ouverts , la face tournée » vers le ciel 3 . »
Le plan de la cathédrale de Nevers conçu au commencement du treizième siècle devait exprimer ce symbole ; elle est fortement inclinée et c'est du côté de l'épître , c'est-à-dire du côté gauche, que l'inclinaison de l'axe a lieu. Dans la plupart des autres églises, l'axe incline à droite du côté de l'évangile, ce qui paraît plus conforme aux types traditionnels et généralement admis à cette époque. En effet, quand on représente le Sauveur en croix la tête est penchée à droite , car c'est de ce côté que l'Église, sa nouvelle épouse, prend place; ses dernières paroles , son dernier soupir , ne sont pas pour la synagogue qui est placée à gauche et répudiée à cause