‹ Monographie de la cathédrale de Sainte-Cécile d'AlbiChapitre 13 sur 63 · PEINTURES DES MURS ET DES CHAPELLES · texte numérisé non relu

PEINTURES DES MURS ET DES CHAPELLES

TABLEAU DU JUGEMENT ET DE l'eNFER.

Les plus anciennes peintures sont:, sans contredit, celles que Ton voit dans le fond de la nef, sur les deux tours qui forment Tencadrement de la chapelle de Saint-Clair.

Ces fresques, rongées par la poussière et fatiguées par le temps, sont précieuses par leur antiquité, par la naïveté du dessin et les inscriptions en vieux idiome, qui en expliquent l'objet. La formation de la chapelle, ouverte en 1693, a mutilé cette vaste page de Tart du moyen âge. Il n'existe plus que les parties latérales du tableau, qui avait plus de 15 mètres de hauteur et comprenait toute la largeur de l'édifice. On peut juger, par ce qui reste, de l'ensemble de cette composition, qui représentait le jugement et les peines de l'enfer.

1 Nous allons signaler ici les peintures les plus saillantes; nous donnons à l'Appendice, chap. Il , le détail complet des peintures des chapelles et du vocable que porte chacune d'elles.

Au centre apparaissait le Souverain Juge dans tout l'appareil de sa puissance ; on aperçoit encore les nuages dont l'Eternel était environné et les esprits célestes qui formaient sa cour ; deux anges embouchent la trompette du jugement; à côté^ on lit :

Surgite, venite adjudicium.

Chacun s'avance timide et tremblant, un livre ouvert sur sa poitrine; au-dessus, on lit la légende : Et vidi mortuos magnos et pusillos et libri aperti sunt, et alius liber apertus est.

A droite paraissent ceux qui ont mérité la couronne de gloire.

Au-dessous, sept compartiments offrent rimage des tourments des damnés, appropriés aux sept péchés capitaux.

Une première légende forme le titre, et comme l'indication de ce qui fait l'objet de cet ouvrage, on y lit :

S'ensuyvent les peines des dampnés selon les sept péchés mortels ci-dessus^ painctes.

Des inscriptions en vieux français sont placées au-dessous de chacun de ces tableaux.

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Nous les citerons en conservant leur orthographe :

lo La peine des orguilleus et orguilleuses :

Les orguilleus et orguilleuses sont pendus et attachés sur des roues situées en une montaigne en manière de molins continucleinent en grande impétuosité tornans.

2» La peine des envieus et envieuses :

Les envieus et les envieuses sont en ung fleuve congelé plongés jusqu'au nombril et pardessus les fi^appe ung vent moult froit et quant veulent icelluy vent éviter se plongent dans ladite glace.

30 La peine des yreus et des y reuses.

Les yreus et les yreuses sont en une cave obscure pleine destaux et de botiques et bancs corne en une bocherie esquiele sont démons armes de cousteaux tranchans pour les punir de la félonie 1.

40 La peine des pigres et pigresses.

Les pigres et pigresses sont en ung lieu denfer esquiel a grande quantité de serpens gros et menus pour tor-

1 Cette inscription n'est pas entière , et la scène qu'elle indiquait a été détruite par la coupure faite dans le mur , lors de la construction de la chapelle ouverte en 1693 , et qui a mutilé cette vaste page de l'art du moyen âge.

menter et naurer de morsures et naureures les dicts pigres et pigresses ^

5° La peine des avaricieus et avaricieuses.

Les avaricieus et avaricieuses sont en ung lieu plein de grandes chaudières pleines de divers metauls fondus et boulhans du feu denfer et au dedans des dictes chaudières sont plonges les avaricieus et avaricieuses pour les saouler de leur avarice.

6® La peine des ghtons et ghtes.

Les glotons et glotes sont en une vallée ou a ung fleuve ort et puant au rivage duquiel a tables garnies de toualles très ordres et deshonestes ou les glotons et les glotes sont repeus de crapauls et abreuves de leaue puancte du dict fleuve.

7*> La peine des luxurieus et luxurieuses.

Les luxurieus et luxurieuses sont en une champaigne pleine de puys profons pleins de feu et de soulfre gectans fumées horribles et puantes clquielles les luxurieux et luxurieuses sont loges pour eschaufer du toust leur puante luxure.

* Cette inscription et le tableau qu'elle indiquait ont disparu en entier ; on la trouve , ainsi que le complément de l'inscription précédente , dans un vieux manuscrit répandu dans le pays ; elles sont reproduites dans les Etudes historiques sur l'Mbigeois , par M. Clément Compayré , pages 123 et 124.

Enfin, une longue légende lie ensemble toutes les parties de ce tableau. Le peintre a mis dans la bouche de ces malheureux les touchantes paroles que la femme d'Elimélech, de retour dans sa terre natale, après la perte de son époux et de ses enfants, adressait aux femmes de Bethléem :

Ne vocetis, nos Noëmi id est fcliceê , scd vocale nos mara id est amaritudine plenos (Ruth).

a Ne m'appelez plus Noëmi, c'est à -dire heureuse, mais appelez-moi mara ou pleine d'amertume. »>

On reconnaît dans cette composition, qui est de la fin du quatorzième siècle, la manière vivace, originale et énergique des disciples de récole de Gioto. Le Dante avait exercé à cette époque une action puissante sur l'imagination des artistes, et leurs ouvrages portaient l'empreinte du terrorisme mystique qui domine dans la première partie de son poëme^ André Orcagna fut le premier qui, s'inspirant du génie du poëte, fit admirer l'énergie et la fécondité de son pinceau ; il multiplia à Tinfini ses tableaux du Juge-

1 De Rio , Poésie chrétienne; forme de l'art , p. 84.

ment et de l'Enfer, dont deux existent encore, l'un au CampO'Santo de Pise, et l'autre dans une chapelle de Santa-Maria^Novella^ à Florence ^

L'exemple donné par Orcagna fut' imité dans plusieurs villes d'Italie, et l'on vit les Cercles de l'enfer représentés à Sainte-Pétrone de Bologne, à Talentino, dans une abbaye du Frioul, à Voltera, etc. 2.

Ces imitations furent ensuite portées en France ; mais il ne reste guère de ces compositions que le tableau dont nous venons de parler, qui est très-curieux pour l'histoire de l'art .

i De Rio, Poésie chrétienne ^ p. 82.

2 Ibid., p. 84. — Vasari , Yita di Taddeo Bartolo,

3 Les figures y ont un caractère général de tête ; les yeux sont longs , très-rapprochés vers la racine du nez et limités par deux lignes parallèle^ Tous ces défauts se trouvent dans récole de Gioto. (Voir M. de Rio, ibid,, p. 72.)

On trouve à la galerie flamande du Louvre, sous le n« 521, un tableau fort ancien représentant le même sujet, dont l'originalité fixe l'attention. Il est de Jacques Jordaens, qui vivait vers le milieu du seizième siècle. Quoique postérieur aux fresques dont nous venons de parler, il est dans le même genre et présente les mômes caractères.

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