‹ Monographie de la cathédrale de Sainte-Cécile d'AlbiChapitre 35 sur 63 · SUR LES RESTAURATIONS · texte numérisé non relu

SUR LES RESTAURATIONS

Tel est le système général de restauration entrepris pour la cathédrale de Sainte- Cécile, qui verra aussi disparaître ces ornements, ces décorations parasites ou inharmoniques, qui j' ont été accumulés dans ces derniers temps. Ce sera un grand bienfait pour la religion, pour l'art, et la réhabilitation complète de Tun des plus magnifiques monuments que nous aient laissé les siècles où la foi de nos pères a produit tant de merveilles au sein de notre patrie.

248 MONOGRAPHIE DE LA CATHÉDRALE -d'aLBI.

Qu'il nous soit permis, avant de fermer ces lignes, d'émettre, à l'égard de l'intérieur de la cathédrale de * Sainte-Cécile, le même vœu que nous avons exprimé pour l'extérieur du monument : c'est que le respect le plus absolu pour le passé préside à sa restauration. Partout, dans cet édifice, on retrouve une pensée, un ordre, qui ne permettent pas de rien innover sans danger. Nous avons fait connaître l'idée symbolique qui a présidé à la partie architectonique, aux peintures qui décorent les voûtes et les murs, aux sculptures du jubé et du chœur; un écusson ne peut être effacé, une disposition changée, sans s'exposer à voir le livre du passé à jamais fermé pour nous, des harmonies détruites, les ténèbres succéder à la lumière. Ce qui peut paraître sans intérêt d'abord, ce qui échappe au premier coup d'œil, révèle plus tard dans ce monument une idée, un système , une situation. Il suffira d'un exemple; ce détail auquel nous nous bornons pourrait fournir matière à un long développement.

L'église de Sainte-Cécile est remplie, dans toutes ses parties, des attributs de la royauté

et de Tancienne monarchie française. Les arêtes des voûtes, les frises, les bordures, les parements des murs des tribunes et des chapelles, sont ornés de fleurs de lis que l'artiste a présentées sous toutes les formes ; le chœur est couronné, dans tout son pourtour, par la même décoration ; Técu de France avec la couronne ouverte, telle que les rois de France la portaient alors, est figurée dans la frise supérieure de toutes les tribunes de l'église 1. C'est là toute une situation historique que l'artiste a voulu traduire dans son œuvre. Les peinture^ de la voûte et des tribunes, commencées en 1502, ont été achevées en 1512 (voyez cette date à l'avantdernière tribune de la nef à la droite de l'orgue). Alors s'est produite une des époques les plus aimées de Tancienne monarchie.

1 « François I"' prit la couronne fermée quand il vit Char- » les Y . son compétiteur, élevé à TEmpire ; et ne lui voulant » point céder, il se considéra en même temps comme empei> reur des Français. En Tacte solennel du concordat passé y> entre le pape Léon X et lui , ses armoiries sont en tête et » daiis le sceau surmontées d'une couronne fermée ou impé- » riale française, que tous ses successeurs ont toujours portée » depuis. » Pratique des armoiries , par le père Ménétrier > page 100.

250 MONOGRAPHIE DE LA CATHÉDRALE d\lBI.

Alors régnait Louis XII, surnommé lejuste^ le père du peuple, le magnanime j Tami des lettres et des arts. Un enthousiasme général avait signalé son avènement au trône S et la France retentit de cette parole sortie de la bouche du monarque, quï/ n'appartenait pas au roi de France de venger les injures du duc d'Orléans. La conquête du Milanais et d'une partie de l'Italie donnait en même temps satisfaction au caractère guerrier et aventureux des Français 2. Ce sont les armes de ce prince triomphateur et guerrier qui sont représentées dans toutes les frises supérieures des tribunes de l'église de Sainte-Cécile, ayant des porcs-épics pour support. Louis XII avait voulu, en effet, que son écusson fût porté par des porcs-épics avec cette devise : cominus et eminus c'est-à-dire : qui atteint de près et de loin '.

1 Louis XII monta sur le trône le 7 avril 1498 et régna jusqa'en janvier 1515 , époque de sa mort.

3 Louis XII fit la conquête du Milanais et d'une partie de ritalie en Tannée 1499.

3 Hézeray, tome II, pages 880 et 882. On voit aussi, comme support des armes royales , des cerfc que le roi Charles VIII jurait pris à la suite d'un songe dans lequel un cerf se serait

Un autre événement mémorable avait excité en France une grande joie au sein des populations, dès le commencement du règne de Louis XII, à savoir : son mariage avec Anne de Bretagne, héritière de ce duché, par lequel cet apanage était réuni à la France, dont il était demeuré séparé depuis les derniers démembrements de Fempire de Charlemagne *. Cette alliance est célébrée par l'artiste, qui a fait figurer alternativement, toujours dans la frise supérieure des tribunes, les armes de Bretagne, qui sont di hermines avec Técusson des rois de France.

présenté à lui et sur lequel il serait monté pour chasser un faucon avec plus d'agilité ; d'autres assurent que le même monarque , dans une chasse qu'il fit dans la forêt de Senlis en 1381 , aurait pris un vieux cerf portant un collier de cuivre doré avec cette inscription : hoc me Cœsar donavit. Une chronique a prétendu que le roi avait pensé que c'était là un envoi mystérieux, tandis que Mézeray , qui ne révoque pas le fait en doute , prétend que ce cerf devait appartenir à un empereur d'Allemagne. Mais les supports ordinaires ont varié depuis ; ce sont des anges , des lions , des cerfs ailes , des sauvages , des porcs-épics , etc. , etc. , {Mézeray, tome II . pages 595, 596).

1 Louis XII épousa, le 8 janvier 1499, Anne, duchesse de Bretagne, veuve du roi Charles VllI, qui moîirut reine de France, le l*'' janvier 1513,

Ces armes sont encore peintes à l'avantdernière clé de l'arcade de la voûte qui est du côté de l'orgue ; et comme pour exprimer d'une manière plus éclatante le sentiment qui régnait alors, tandis que les parements des murs de la tribune qui est à gauche de la chaire sont remplis de fleurs de lis, la tribune à droite, qui la suit immédiatement, est pleine de mouchetures d'hermine qui constituent les armes de Bretagne.

Le mariage de Louis XII avec Anne de Bretagne, désiré par la nation à cause des conséquences qu'il devait avoir, excita d'autant plus de joie qu'il avait éprouvé plus d'obstacles et de sérieuses difficultés. Il fallait faire rompre le premier mariagle du roi avec Jeanne de France, seconde fille de Louis XI, la plus sainte et la plus vertueuse des reines, sous les lois duquel elle avait vécu fidèlement pendant vingt-quatre ans à la face de l'Eglise et du monde. Mais la politique a des lois auxquelles il est souvent difficile aux princes de se soustraire. Ce ne fut qu'après une longue et laborieuse instruction que la nullité fut prononcée par les juges et reconnue par- le pape Alexandre IV. Par une cir-

constance qui ne peut être passée sous silence, Louis d^Amboise I*»^, alors évêque d'Albi, fut l'un des commissaires, conjointement avec Ferdinand, évêque de Ceuta, portugais, et le cardinal Philippe de Luxembourg, évêque du Mans, désigné par le souverain pontife pour examiner la validité du mariage. Le volume qui contient les actes de sa dissolution est déposé à la bibliothèque d'Albi. Il est d'un grand intérêt comme monument historique, quoiqu'il n'offre que des copies collationnées sur les originaux par les notaires présents à cette fameuse procédure. Ce recueil, voué aux flammes pendant la Révolution avec ceux que renfermaient les archives du chapitre, était porté vers le bûcher dressé sur la place publique, lorsqu'il tomba du chariot où on l'avait déposé, et fut ainsi sauvé de la destruction.

A part les faits dont nous venons de présenter l'esquisse, d'autres circonstances devaient engager les artistes chargés de la décoration de la cathédrale de Sainte-Cécile à célébrer et à honorer la mémoire de la nouvelle reine de France et du monarque qui venait de lui faire partager son trône.

Anne de Bretagne, princesse aussi vertueuse que belle, aimait passionnément les arts et favorisait ceux qui les cultivaient S tandis que le roi Louis XII avait pour son premier ministre le cardinal George d'Amboise, frère de Louis d'Amboise I«^ évêque d'Albi, auquel est dû le chœur de Sainte-Cécile, et oncle du cardinal Louis d'Amboise II, principal auteur des peintures de la voûte de cette église.

On conçoit dès lors la prédilection des artistes à reproduire les attributs de la royauté et les faits de la monarchie régnante.

Aussi cette idée les accompagne et les domine dans la suite de leur ouvrage. C'est ainsi que pour célébrer la mémoire du mariage du roi, les armes de France furent écartelées avec celles de Bretagne dans quelques tribunes, et que, pour glorifier la naissance dps deux fils issus de cette union, qui moururent en bas âge, mais furent successivement dauphins, ils ont écartelé dans d'autres les armes de France de deux dauphins ^.

i Généalogies historiques des maisons souveraines. Maison royale de France , tome III , page 246.

2 Le Dauphiné fat uni à la couronne par la donation faite par Humbert, dauphin de Viennois, en 1349, à Philippe de

Trois têtes couronnées, dont une est celle d'une reine, sont figurées dans la frise supérieure de Tavant-dernière tribune de la nef à droite. Tout porte à croire qu'on a voulu représenter l'image de Louis XII, de la reine Anne de Bretagne et enfin de François de Valois qui monta plus tard sur le trône sous le nom de François I®'' , et dont on projetait alors l'union avec Claude de France,' leur fille aînée *. Enfin , le dernier coup de pinceau, le dernier écusson a eu pour objet de reproduire les armes de France que l'on voit figurer à la dernière arcade de la voûte du côté du clocher , sur le derrière de l'orgue.

Ajoutons enfin que les divers écussons dont il vient d'être parlé sont réunis dans la tribune au-dessus de la chapelle dédiée aux deux saint Jean, à savoir, sur le côté droit : 1** les armes de Bretagne qui sont d'hermi-

Valois , à la condition que le fils aîné de France porterait seul le nom de dauphin. Les armes des dauphins de Viennois étaient d'or, au dauphin vif, oreille et barbelé de gueules {Méxeray , tome II , page 422).

* François, duc de Valois, épousa en effet Claude de France fille de Louis XII, le 14 mars 1514.

256 MONOailAPHIE DE LA CATHÉDRALB D^LBI .

nés, 2® les armes de France aux trois fleurs de lis d'or; sur le côté gauche : P le premier porte : écartelé au 1 et 4 d'azur à trois fleurs de lis d'or, au 2 et 3 d'argent à la guivre d'azur engaulant un enfant de gueules qui est de Milan; allusion aux guerres de Louis XII et aux prétentions de ce prince sur le Milanais ; 2" le second porte : écartelé au 1 et 4 d'azur à trois fleurs de lis d'or^ au 2 et 3 d'or au dauphin d'azur ; ce sont les armes des dauphins de France.

Il suffira de ces constatations, appliquées à une seule idée, pour amener à comprendre combien tout, jusqu'aux plus minutieux détails, doit être observé et respecté dans la cathédrale d^Albi. La vérité historique, la religion et les arts y gagneraient également.

Page 1