CHAPITRE V
Filiation des seigneurs de Juvigny. — Claude Dorigny vend le Frambourg à Jean Clozier. — Celui-ci achète les Grands-Prës. — Ses tribulations. — Sa mort. — Inscription tumulaire. — Jean Clozier , son fils , lui succède. ~ 11 fonde la chapelle du Rosaire dans l'église Notre-Dame.
Après récuyer Huard, Olivier de Juvigny, Henri
Malbuez et quelques seigneurs de Juvîgny dont nous avons cité les noms, la filiation de leurs successeurs reste enveloppée dans les ténèbres de l'histoire. Ce n'est qu a la fin du xvi* siècle que nous commençons à en sortir.
Le 2 juillet 1545, messire Claude Dorîgny, bailli d'Épemay, avait, par échange, reçu de Jean Thourot, écuyer, seigneur de Bussy-Lettrée et de Pocancy, la moitié d*un fief appelé le Myroir^ et la moitié d'un autre fief appelé le Créchet^ tous deux situés à Juvigny.
Louis d'Aoust, seigneur de Nizelle, avait rendu acte de foi et hommage, le 7 juin 1 562 à Philippe de Thomassin, Vidame de Châlons, de ces deux fiefs.
Par sentence du 1 6 juillet 1 585, le bailli d'Épernay les avait adjugés, ainsi que le Frambourg, anciennement appelé la maison de Nizelle et tous les héritages et droits dépendants de ladite terre fief et seigneurie de Nizelle, à noble homme Nicolas Dorigny, contrôleur ordinaire des guerres qui, déjà possédait à Juvigny quelques héritages, conjointement avec sa femme, Marguerite de Champagne.
Les biens adjugés à Nicolas Dorigny, moyennant 4 ,000 écus, avaient été saisis sur un nommé Antoine de Sionis, écuyer, seigneur de Rufly et Marguerite d'Aoust, sa femme, qui les tenait de Louis d'Aoust, son père, pour le paiement d'une somme de 566 écus que ledit seigneur devait à Claude de Lavoisin,
veuve de feu noble homme Michel le Caussonnier, et à Claude de THospital, veuve de Nicolas le Caussonnier (1).
Nicolas Dorigny avait acheté, quelques années auparavant, la maison avec ses dépendances où est actuellement le château, à honorable homme Pierre Jeoffroy qui les avait achetés lui-même, en la même année \ S>11, à Maurice Heyas, marchand, et à Marie Chastillon, sa femme.
Ces biens passèrent à François Dorigny, fils de Nicolas, et enfin à Pierre Dorigny, fils de François et à damoiselle Colette d'Alfeston, sa femme.
Le 24 septembre i 631 , Pierre Dorigny, écuyer, seigneur de Frambourg, y demeurant, xendit à Jean Clozier, commissaire ordinaire des guerres, la
<4) Ces biens que faisait valoir Nicolas Noiron, laboureur à Juvigny, se composaient d'une maison couverte en tuiles plates , lieudit de Uan , .autrement le Frambourg, ensuite de 3 joumels et 6 moîtons tenant aux usages de Juvigny; de 7 journels et 6 moîtons, à id.; de ^3 moîtons de pré, à la Fourqueretiei 1 fauchée de pré^ aux Sermomi 3 fauchées au champ Aubert; 1K moîtons, à la Vigne Renault; 13 moîtons, auœ lignes ; 10 moîtons, à la Voie-de-Ponreux ; 12 moitons, à id. ; 1 3 moîtons, à la Carelle ; 4 journels , au Hourg ; 1 3 moîtons 1 7 perches , à la Potence ; 1 3 moîtons 17 perches à la Voye-de-Hany près le petit moulin ; 1 7 moîtons 43 perches, au Créchet : 9 moîtons 94 perches aux Forterelles ; 8 moîlons^ 24 perches , à la Voye-Moyenne ; 6 rooitons 89 perches , au Ruel , près le noyer Le Cornu , 9 moîtons 20 perches à la Grcwelatte ; 5 moîtons 70 perches , aux Marcherettes ; 14 moîlons 1/2, aux Hartenets; 2 moîtons 1/2, aux Marchères; 9 moîtons ^0 perches, au Trou-de-la-Voye ; 14 moîtons , au champ près la maison de Nizelle; 8 moîtons 68 perches , aux Fotiet-Godin; 7 moîtons à VatUmoise; 7 moîtons 80 perches à la Voye-à-la-Ruet 10 joumels tant terres que prés au Ckamtey,
terre et seigneurie de Frambourg, en franc-alleu noble, assis près de Juvigny, consistant en une maison couverte de tuiles plates, aisance, places, jardin , accins , bois , prés et autres héritages , fermés de fossés tout à Tentour; ladite maison vulgairement appelée la maison de Nizelle, en lieudit de Han , autrement le Frambourg et en plusieurs autres héritages et droits seigneuriaux, et en trois cinquièmes des droits de corvées de chevaux et charrues dûs par chacun an par les habitants dudit Juvigny et La Veuve, à raison de 14 deniers tournois par an par chacune charrue, payables , savoir : 8 deniers au mois de mars et 6 deniers au mois de mai ; ensemble le droit de corvées existe sur six, tant maisons que masures, sis audit Juvigny, au bourg Saint-Martin, au lieudit le Frambourg (1).
La présente vente a été faite moyennant la somme de 593 livres 1 5 sols tournois de rente annuelle et perpétuelle^ payable tous les ans, et constituée par noble homme Pierre Clozier, bourgeois de Châlons, contrôleur général des tailles (2). frère de Jean Clozier, moyennant la somme de 9,500 livres tournois, en principal.
Jean Clozier paya en outre comptant à damoiselle Françoise de ÎAausson, pour une chaîne d'or, 300 livres tournois. C'étaient de princières épin-
(4) Extraie du contrat de vente. (Terrier de M. Léon Godart.)
(3) Il périt dans une émeute populaire^ à Châlons , en 1657. Voy. Hist. de Châlons, par M. Ed. Barthélémy, p. 338 et 239.
gles, mais c'était aussi un magnifique domaine <[u*il acquérait.
Il en avait pris à peine possession qu'il se créa de grands embarras par la nouvelle acquisition qu'il fit de 1 56 arpents de prés appelés les Grasses- Pâtures de Juvigny.
Nous avons vu que le roi, en i 634, avait ordonné que tous les détenteurs de terres vaines et vagues et usages communaux qui avaient été vendus en 1 586, seraient tenus de rapporter les quittances et contrats en vertu desquels ils en jouissaient, entre les mains du contrôleur général des finances.
En ce même temps, Antoine Gargan, exempt des gardes du corps , dont le frère aîné possédait une ferme à Juvigny, fit une enchère au profit de Sa Majesté, de la somme de 25,000 livres sur cent-cinquante-six arpents de prés , anciennement appelés les Grasses-Pâtures de Juvigny et La Veuve, vendus en 1586 à feu Martin Lequieux, vivant écuyer, sieur de Juvigny, La Veuve et Noire-Fosse , moyennant 5,148 livres seulement.
Gargan paya à l'Epargne les vingt-cinq mille livres. Antoine du Roollet, écuyer , conseiller ordinaire du roi , et successeur de Lequieux dans la seigneurie, se porta appelant, et Jean Clozier, seigneur par engagement des terres de Juvigny et de La Veuve , craignant que Gargan ne tierçat la terre et ne l'en dépossédât, intervint dans le procès , en faisant sur lesdits biens une surenchère de six mille
livres qui fut agréée. Après plusieurs autres publications inutiles, les cent-cinquante-six arpents lai furent adjugés.
Il paya en outre du prix de l'engagement , dix mille livres aux créanciers de du Roollet , et jouît paisiblement de son acquisition depuis 1635 jusqu'en 1 644 , époque à laquelle du Roollet fait assigner Jean Clozier, à l'effet de restitution des cent cinquânte-six arpents de prés dont il déclare avoir été indûment dépouillé, et qui, ayant été ci-devant adjugés à Martin Lequieux , n'étaient plus sujets à revente.
Pour cette fois, du Roollet est débouté de sa demande, mais de nouvelles tribulations attendaient M. Clozier.
Bientôt il est attaqué par les traitants des taxes du domaine, qui lui signifient une déclaration du roi ordonnant que ceux qui jouissaient de ses domaines, à moins du denier vingt, payassent une année de revenu. Jean Clozier, qui déjà était taxé à près de onze mille livres , fit aux commissaires de justes remontrances; mais il n'en fut pas moins poursuivi à toutes rigueurs pour le paiement. On saisit tous ses contrats, les gages de ses offices, ses rentes sur l'hôtel-de-ville de Paris el tout ce qui pouvait lui appartenir. Son fermier fut arrêtée Épemay, oîi il était allé vendre du grain , et fut conduit à Troyes, où on vendit pour quatre-vingts livres ses deux chevaux d'une valeur réelle de plus de cent écus.
« Ils envoyent par trois diverses fois un exempt de la Prévosté de Thostel chez ledit Clozier à luvigny, la première fois avec dix archers et un sergent pour luy signifier ladite taxe, la seconde avec vingt pour faire saisir tout ce qui estoit en sa bassecourt , et la troisième avec trente quatre pour tout enlever, dans la crainte que ledit Clozier eust que faisant, comme il luy estoit fort facile, quelque résistance , il n'y arrivast désordre et peut-estre quelque meurtre , et que Ton ne fust bien aise de rengager ià-dedaris; il fust forcé pour l'éviter, et afin de faire sortir ces gens là de chez luy , après bien de la despense , de promettre à cet exempt de s'en aller avec luy et tous ses gens pour chercher le nommé Maillet, l'un des intéressez au Traité desdites taxes qui lors estoit en Champagne chargé du recouvrement , pour essayer d'accomoder avec luy. Ainsi il part avec cette belle troupe, vont à E&pamay, à Dormans, Sézanne, Arcis-sur-Aube, et enfin le cinquième jour à Troyes où ils trouvèrent cet intéressé, qui luy voulust persuader de luy faire un notable service de prendre de luy comptant trois mille livres qu'il luy paya le 13 janvier 1648, tant pour avoir la main-levée de ses biens saisis que pour dégager le nommé Michelin , hoste de l'Escu de Bourgogne à Troyes , caution de lean Picard , fermier dudit Clozier.
» Ces trois mille livres payéez et fournies , Clozier prend le chemin de ,sa maison , met dans un sac
de nuict ses exploits , fait marcher son valet devant qui s'estant un peu advancé par trop, est rencontré par douze cavaliers allemans et'françois du régiment de Bains, qui d'abord Tattaquent, luy volent le sac, voyent ces exploits, le prennent pour un sergent, les déchirent , et enfin si Clozier n'y eust couru et qu'il n'eust esté recognu de la plus part de ces cavaliers , ils auroient démonté le valet et peut-estre le maistre aussi (1). »
Cet orage passé, du Roollet recommença à son tour en 1649. La chambre de Fédit condamna Jean €lozier à se désister et à abandonner lesdits héritages, à en laisser la libre possession à du Roollet, et à lui en restituer les fruits , à raison de douze cents livres par an. Jean Clozier se pourvut au conseil, le 29 juillet 1 651 ; sursis fut donné à l'exécution de l'arrêt, mais de nouveaux appels en instance intentés contre lui par Jacqueline de la Grange , veuve de du Roollet et Gratie Janvier , sa nièce, firent confirmer les premières sentences. Jean Clozier fut dépossédé ainsi d'une acquisition qui, outre les embarras qu'elle lui avait créés, lui
(1) Extrait d'un Factum imprimé pour lean Clozier , escuyer , sieur de luuigny et de La Veufue , conseiller du Roy , commissaire ordinaire des guerres , et conducteur général de la cavalerie légère de France , contre damoiselle Gratie de Januier, prenant qualité de niepce et d'héritière , par bénéfice d'inventaire , de défunct Anthoine du Roollet , lanuicr et Jacqueline de la Grange veufue , et se disant créancière du dict deffunct du Roollet. (Terrier de M. Léon Godait, de Ju Vigny.)
coûta en deniers clairs de son patrimoine, environ 50,000 livres.
Nous ne le voyons pas moins en i 657 se plaindre amèrement au Parlement de ce que Jacques le Masson, écuyer, sieur de la Fontaine, chargé des pouvoirs de la veuve du Roollet, s'était permis de faire faire Tarpentage des 156 arpents de prés, sans ravoir appelé, et même sans serment préalable de la part de Tarpenieur; il demande donc à la Cour, que suivant les termes de son arrêt, cet arpentage soit dressé en présence d'un juge, par les arpenteurs du bailliage d'Épernay. Jean Clozier s'offrait alors de restituer les 156 arpents, tandis que d'après le premier arpentage, de la Fontaine en attribuait à la veuve du Roollet plus de 160, et « à la fin, en auroit deux cens et plus, par le moyen du remplissage qui se fait de la Fosse- Noire et fossé des Espinets, dont il se fait des prez par succession de tems, en sorte que l'on peut dire que dans 60 ou 80 ans, il n'y aura plus fosse ni fossez, mais seulement en leur place des prez (1). »
Ce long procès occupa les dernières années de le vie de M. Clozier. Mais il sut faire diversion aux intérêts terrestres pour s'occuper des intérêts de son âme. Il fit construire en l'église Notre-Dame, du côté de répître, une chapelle dédiée à la Mère-de-Dieu , sous le vocable du Rosaire , pour son usage parti-
(1) Requeste de Jean Clozier au Parlement de Paris. — (Archives du château de Juvigny.)
culier , et y fit établir un caveau pour sa sépulture et celle de sa famille.
Il mourut le 22 avril 1 662 , à Tâge de soixante- 4eux ans (1). Jean Clozier, chevalier, seigneur de Juvigny et La Veuve, commissaire ordinaire des guerres, et conducteur de la cavalerie légère de France, avaitoccupé plusieurs postes considérables en Allemagne , en Catalogne et en Flandre. Il s'était acquitté de ces différentes missions à la satisfaction du roi, des princes et des maréchaux de France, sous les ordres desquels il avait eu l'honneur de servir. Il avait assisté à plus de vingt-cinq campagnes, et à un grand nombre de batailles, à Fîle de Ré, à Sedan, où il avait été blessé à la cuisse d'un coup de mousquet , à Lens , à Fribourg , à Norlingue et autres batailles sanglantes (2).
Le plus jeune fils de Jean Clozier, seigneur de La Veuve, mourut dix ans plus tard» à l'âge de dixsept ans et fut inhumé près de son père.
Catherine Hennequin, veuve de Jean Clozier, issue d'une famille noble de Châlons et dont un des
(1) La tradition ne rapporte pas si c'est & l'occasion de sa mort qu'on aurait tracé sur les murs intérieurs de la nef de l'église le litre ou ceii^ture de deuil que le badigeon recouvre encore. Les règlements ecclésiastiques prohibant déjà cet usage, il est probable que cette large bande noire est antérieure à cette époque.
(S) Les armes de la famille de Clozier étaient d'argent au chevron de gueules accompagné dis deux croissants de même en chef et d'une merlette de sable en pointe , posée sur une branche d'olivier de Sinople. — Armoriai de la ville de Ckdlone, par M. Ed. Barthélémy, publié dans V Annuaire de la Marne , pour i8B6.
ascendants avait été gouverneur municipal de cette ville, en 4 544, décéda le 8 avril 1 684, âgée de soixante huit ans.
Le 6 mai 4 853 , fouillant dans le caveau de la chapelle du Rosaire, au moment où Ton creusait les fondations de la petite chapelle dédiée maintenant à saint Pierre , j'ai trouvé à deux pieds de profondeur les squelettes des seigneurs Jean Clozier, Catherine Hennequin et de leur fils. La tête du jeune homme se reconnaissait à la blancheur de ses dents. La tête du père conservait un reste de majesté dans la mort. Le fils était enseveli côte-à-côte entre son père et sa mère.
Ayant d*enfouir de nouveau ces restes précieux troublés dans le repos de la tombe, je leur donnai une dernière bénédiction. Puisse le ciel l'avoir eue pour agréable et l'avoir fait descendre abondante sur les âmes de ces illustres bienfaiteurs du paysl
On peut juger l'arbre à ses fruits, en lisant l'inscription suivante gravée sur une table de marbre noir. C'est la seule qui existe dans l'église de Juvigny ; je l'ai fait sceller dans le mur extérieur à l'endroit où reposent les corps de Jean Clozier, de Catherine Hennequin et de Pierre Clozier.
Cy GIST Mes'* Iban CLoziBa Chbv" Sbig' ub Iovickt , Et La Vbuyb , commissaire onoin'^*
Des Guerres , rt Conductbitr dé
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