‹ Monographie de la commune de JuvignyChapitre 9 sur 19 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Jean Ghapperon , curé , recueille deux catholiques anglaises exilées pour la foi. — Injure faite à trois Trinitaires. — Monitoire de rofïicialité. — Mort de Jean Ghapperon. — Louis Laurency lui succède, puis Nicolas Pilon. — Ce dernier cesse d'être curé de La Veuve. — Supplique des habitants de La Veuve. — Erection du prieuré en cure. — Procès contre Jean Clozier. — Dernières années du xvii* siècle.

Les registres de la paroisse de Juvigny remontent à Tannée 1678. Il nous apprennent que le curé de Notre-Dame s'appelait Jean Ghapperon , et celui de Saint-Martin , Thomas de Belleville. Nous avons compulsé avec soin ces registres, nous avons recueilli quelques notes et quelques faits intéressants pour Fhistoire du pays. On nous permettra de commencer par un fait qui honore la mémoire de Jean Ghapperon.

Il a consigné dans une note qu'en 1679, au mois de septembre , il était passé à Juvigny deux damoiselles d'Angleterre qui lui avaient été reconimandées. Elles s'appelaient Dora Stox et Jeanne Morphyx, toutes deuxissues d'une famille illustre et catholique. Leurs maris souffraient pour la foi dans les prisons. Quant à elles, chassées d'Angleterre, elles avaient, avec leurs enfants, pris le chemin de l'exil, avec plus de soixante familles catholiques. Elles étaient munies des recommandations de Jean Dallix, provincial des Récollets. Etant

tombées malades, elles avaient été recueillies à l'Hôtel-Dieu de Reims. Arrivant à Juvigny, elles furent accueillies par Jean Chapperon qui ne laissa point repartir, sans un large secours^ ces pauvres et saintes femmes qui avaient abandonné toits leurs biens pour la foi de Jésus-Christ,

La persécution contre les catholiques, le clergé et les moines qu'avait allumée la réforme , n'était pas alors circonscrite dans l'île de la Grande-Bretagne. Il y avait partout de ces esprits indociles et pervers qui s'attaquaient à ce qu'il y a de plus vénérable et de plus digne de respect.

Le monitoire suivant que nous avons été heureux de découvrir nous en offrira la preuve :

< Officialis Catalaunentis omnilmê Rectorihus et vicariis nobiê subdititf gaUiiem in Domino,

> Nous Yous mandons de bien et diligemment admonester de notre part et authorité soubs peine d*excoromunication, par trois dimanches consécutifs, ès-Proncs de vos églises, comme par ces présentes : à la requeste de Rêvérendissime père frère Pierre Mercier, maistre eu sainte Théologie, conseiller du Roy en ses conseils, Prédicateur et Aumônier du Roy, Général de tout Tordre de la Sainte- Trinité et Rédemption des captifs : complaignaut à Dieu et à notre mère la sainte Église, suivant Tordonnance par lui obtenue du sieur lieutenant criminel de Victry, commis» saire en cette partie, par arrest du Parlement du li février dernier, qui auroit décerné sa commission aux fins d*obtenir nos présentes Lettres monitoires le 20 du dit mois do février, signée : fJgnières. Nous admonestons tous ceulx et celles qui sçavent et ont cognoissance que le quatrième janvier dernier, frères Pierre Adam, prêtre, Gilles Boucher, clerc et Hiè'rôme Brocard , convers , religieux du dit ordre

au couvent de Chaaions, estant à la visite d'un bois dépendant dMceiuy, un certain quidam accompagné de plusieurs personnes, les auroit joints et maltraités, après quoy le& aurait fait attacher à la queue des chevaux , et en cet estât avec ignominie les auroit conduits à Juvigny, où il les auroit fait enfermer dans la maison d'un sergent^ dont le comptaignaut, comme supérieur de Tordre a intérest d*avoir justice et générallement tous ceulx et celles qui des faits cydessus, circonstances et dépendances, en ont veu, sceu » connu ou entendu ouy-dire, ou aperceu aulcune chose, ou à ce faire ont été présens, consentans, donné conseil, preste faveur confort ou ayde, en quelque sorte et manière que ce soit, que dans trois jours après la troisième publication des présentes, ils ayent à venir à révélation à vous ou à nous, et quant au dit quidam et autres complices, ils ayent à faire déclaration et satisfaction par eux ou par autres, autrement nous userons à rencontre d*eux des censures ecclésiastiques et selon la forme de droit, nous nous servirons de la peine d*excommunication. Donné à Chaaions , Tan de N. S. 1678 le i mars : Voulons qu'aux copies des Présentes, collationnées par notre Greffier, foy soit adjoustée comme à rorigiual. Per Dominum 0/ficialem cum suo Decreto, Signé : Peuot, avec paraphe.

> Visapernos Officialem Calalaunensem : J. Le Gentil (1). >

L'original de ce monitoire fut adressé au Parlement le 4 mars 1 678. L'histoire ne nous apprend pas si les coupables furent découverts. La crainte des foudres de l'Église dont on ne se moque pas impunément, les aura sans doute fait rentrer dans le devoir et amenés à résipiscence.

Jean Chapperon mourut à Juvigny , le i 8 sep-

(1) Archives de la Préfecture, liasse contenant quelques pièces sur Juvigny et La Veuve.

tembre 1686, après avoir reçu les sacrements de rÉglise, par le ministère de Claude Billecart, curé de Yraux. Son corps fut inhumé au-devant du maître-autel le i 9, en présence de plusieurs prêtres du voisinage. Jean Chapperon était âgé de soixantedix-sept ans.

Louis Laurency, ordonné prêtre par Louis- Antoine de Noailles, prit possession de la cure le 1 3 décembre i 686 , et la résigna au mois d'octobre de Tannée suivante, pour accepter la cure de S'-Etienne au-Temple, qu'il gouvernait encore en 1730.

Nicolas Pilon qui était curé de Saint-Gibrien fut nommé à la cure de Juvigny, le 4 janvier 1 688.

Il fut le premier curé de Juvigny qui cessa de rêtre en même temps de La Veuve; les prieurs successifs de La Veuve furent chargés de la desservir, malgré leurs protestations.

François Chauffot, prieur, curé de Saint-Martin de Juvigny, doyen du doyenné de Bussy, présenta à révêque de Châlons un mémoire tendant à prouver à rencontre des habitants de La Veuve que le bénéfice de cette paroisse était un prieuré simple, non chargé du spirituel, ce bénéfice ayant été fondé par Hugon de Saint-Vrain, en faveur des religieux de Toussaint-en-rile, pour avoir part à leurs prières.

Quelques années après cette fondation , un tiers des dîmes du territoire de Juvigny avait été donné, comme nous l'avons vu , par l'évêque Barthélémy,

de Laon, et son chapitre, aux chanoine^ de Toussaint, pour l'entretien d'un curé à Saint-Martinlès-Juvigny.

M* Chauffot ajoutait que la ct^pelle du prieuré, veuvç de clocher, de fonts baptismaux et de cimetière, était si peu considérée comme église paroissiale , qu'un vieillard de quatre-vingt-dix ans avait dit à H^' de Noailles , évêque de Châlons , dans une visite qu'il fit à La Veuve, que dans sa jeunesse , il avait ouï dire d'un homme fort âgé qu'autrefois on portait , pour les baptiser, les enfants de La Veuve à Notre-Dame de Juvigny.

Et si quelquefois il exista des arrangements entre les curés de Juvigny et les prieurs de La Veuve, cela ne pouvait établir un droit pour les habitants de La Veuve. C'était une concession de leur part, un acte de charité. Au reste , les deux plus anciennes provisions qui fussent à l'évêché , donnaient à Juvigny l'église de La Veuve pour annexe.

C'étaient là des preuves de droit irréfutables, mais entachées d'égoïsme; elles auraient du céder devant des considérations d'un ordre plus élevé , le bien des âmes. Et si nous en jugeons par les détails affligeants contenus dans la requête suivante des habitants de La Veuve, nous comprendrons que des faits si graves étaient de nature à provoquer l'érection du bénéfice en cure.

< Â M?' riUustrissime évéque et comte de Cbaalons, pair de France.

> Sapplicnt et vous remoutrent liumblemenl les pauvres, habitants du village de La Veuve que depuis un an et demi, ils sont délaissés et ne s*y dit ni célèbre aucune messe pa— roissiale, dans le lieu de La Veuve, ni dimanches, ni fêtes, faute de quoi If plupart des habitants ne peuvent assister à la me^se les dimanches et fêtes, et que depuis. qu*aucuu curé ne veut faire les fonctions curiales au dit lieu, il est arrivé plusieurs inconvéniens, sçavoir qu^un enfant appartenant à Guillaume Vallée est mort sans baptême, au refus qu'a fait M. le prieur de La Veuve, quoique le dit enfant ait véjcu trois jours, comme aussi un enfant appartenant à Henri Legros et Elize Terrier, au refus qu^a fait le dit prieur de le baptiser, ils ont été obligés de le mener à la ville de Chaalons pour le faire baptiser, et étant de retour au dit lieu de La Veuve, le dit enfant est mort, à cause dela rigueur de Thiver.

> Comme aussi depuis le dit temps, est décédé le nommé Simon Bilcart, vivant laboureur, et après son décès, la femme du dit défunt aurait averti le sieur prieur, lequel a refusé d'enterrer le dit défunt, après le temps de plus de 2i heures passées, et à cause de Tinfection du corps, la femme du dit défunt a été obligée de faire porter par ses voisins le dit défunt au couvent de Saint-Jacques de La Veuve, sans être conduit d'aucun prêtre ni maitre d'école ayant le dit sieur prieur défendu au dit maître d'école d'y assist<>r.

> Comme aussi est mort le fils de Pierre Gillot, âgé de 12 ans, sans être confessé, quoiqu'il demandât à être confessé, et le dit sieur prieur ne l'a pas voulu confesser, et après sou' décès , le dit sieur Pierre Gillot a été obligé de faire porter son fils par des. garçons du dit lieu, n'étant conduit d'aucun prêtre ni maitre d'école, comme aussi le sieur prieur pour le mariage, la publication des bans qui doii se faire aux messes paroissiales, il fait la publication d'un ban à un salut qu'il chante environ le soleil couchant.

» Ce considéra, Mb', il vous plaise de donner un curé aux dits habitans pour la messe des dimanches et fêtes, et faire

les fonctions curiales, cl ce faisant, les pauvres habitans prieront Dieu pour votre prospérité (1). >

M^' Vialart ayant pris connaissance de cette requête, pria l'évêque d'Olomne de se rendre à La Veuve. Les habitants maintinrent leurs dires, et déclarèrent à l'évêque qu'ils aimeraient mieux se faire huguenots que d'être obligés d'aller entendre la messe et recevoir les sacrements à N.-D. de Juvigny. M^^ d'Olomne ordonna , par provision , à François ChaufTot de desservir la paroisse.

Cette sentence n'étant que provisionnelle, Thomas de Bèlleville, son successeur immédiat, ne voulut point y déférer; de là, nouvelles plaintes des habitants. Le cardinal de Noailles se fit alors présenter par son promoteur général une requête tendant à ce que le prieuré de La Veuve fut déclaré prieuré-cure. Toutes les formalités observées, le cardinal, par sentence du 12 mai 1698, déclara que le prieuré était une cure en titre dont Saint- Martin serait Yannexe,

Nous n'en voyons pas moins, cinquante ans plus tard, les habitants de La Veuve se refuser de concourir à la réédification de leur presbytère, prétendant que cette dépense devait être supportée par les chanoines de Toussaint qui nommaient à la

(1) Cette pièce, copiée sur roriginal déposé aux Archives de Chàlons , est signée par Pierre Regnault , — Jean Regnanlt , — Antoine Gérard , — Jean Hanot . — Michel Dez , — Claude Lefebvre , — J. Jacquemin , — Jean Garnier , — Jean Regnault , — Claude Gérard , — Jean Simon , — Jean Mestrude , — Garnier , — Longuet.

cure de Saint-Martin de Juvigny. C'était là être peu conséquent avec soi-même.

Aussi furent-ils forcés de contribuer à cette reconstruction.

En 1677, ils avaient soutenu un procès contre Jean Clozier qui s'était permis de faire la guerre aux lapins , sans leur agrément, dans une garenne qui, depuis cinq cents ans, appartenait à la ministrerie de La Veuve et dont il avait voulu s'emparer. Ils gagnèrent en instance près du lieutenant en la maîtrise particulière des eaux et forêts de Reims et d'Epernay.

M. Clozier eut encore à soutenir avec les chanoines de N.-D. de Châlons quelques luttes d'intérêt. Son père ayant construit la chapelle du Rosaire, il était de toute justice que l'entretien et les réparations de cette chapelle fussent à sa charge. Mais comme il temporisait et ne donnait point de déclaration formelle, les chanoines de Notre-Dame, conjointement avec les autres décimateurs, lui firent présenter une assignation. Une sentence du Présidial intervint qui déclara que ledit seigneur et ses successeurs seraient, à toujours, obligés d'entretenir à leurs frais la dite chapelle construite pour leur commodité et leur sépulture de famille.

La même sentence du 26 août 1 692 imposa aux paroissiens de Saint-Martin l'obligation d'entretenir aussi à leurs frais une chapelle qu'ils avaient fait construire dans leur église.

En même temps , déiénse était faite aux laboureurs de Juvigny et de La Veuve d'enlever leurs inoissons avant le lever du soleil et auprès son coucher.

Les dernières années du xvii* siècle furent signalées à Juvigny par plusieurs accidents:

En 1689, Rémi Pannault, recteur d*école à Yraux , âgé de vingt-neuf ans , est tué sur le coup par une chute de cheval, dans la traversée du village , sur la paroisse Saint-Martin.

En 1 693 , l'église Motre-Dame faillit être brûlée , à l'occasion de la refonte des cloches opérée dans l'église même.

En 1694, trois mendiants sont trouvés morts sur les chemins.

La mortalité atteint à Juvigny le chiffre de quarante-cinq décès pendant cette même année.

En 1695, M. le curé a la douleur de perdre sa sœur , Madeleine Pilon , âgée de trente-et-un ans ; elle fut inhumée par M. Yarenne, promoteur et curé de Recy. Cette sainte fille a laissé parmi nous un souvenir de sa générosité , en constituant sur une maison, une rente inaliénable et perpétuelle de douze livres destinée à l'instruction des jeunes filles pauvres. Chaque année, le bureau de bienfaisance acquitte les intentions de la donatrice.

Le 7 mai 1 699 , trois personnes : Jeanne Bricque^ , âgée de trente-trois aas , Jeanne Gromode , âgée de cinquante-cinq, Martin Terrier, boucher à

Juvigny, âgé de trente-et-un , périssent écrasés dans une fondrière, sous un bloc de pierres. Ces malheureux ouvriers travaillaient aux corvées qui se faisaient pour le petit pont du Ruët.

En 4 700 , la foudre éclate sur la grange des ad-judicataires des dîmes des chanoines de N.-D.-en- Vaux , et consume leurs moissons.

Les animaux féroces se joignent aux éléments pour exercer leurs ravages.

M* Raussin , curé de Saint-Martin , inhume les restes du cadavre d'un enfant qu'un loup avait dévoré. /

Une jeune fille de dix-neuf ans , Marguerite Emery , n'échappe pas non plus à la voracité d'un de ces animaux féroces et expire sous sa dent meurtrière.

Le registre de i 701 , dans l'un des actes qu'il renferme, nous prouve que dès ce temps-là, quoiqu'on en ait dit, les grands seigneurs savaient se mêler au peuple et partager ses joies. Messire Jean Clozier , écuyer , seigneur de Juvigny , gentilhomme ordinaire du roi, envoyé en Allemagne par Sa Majesté, tenait, sur les fonts de baptême, la fille de Pierre Droullé et de Jeanne-Philippe Collard. La marraine était dame Claude Roland , née Clozier ,. veuve de Charles Roland, conseiller au parlement de Metz.

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