‹ Monographie de la Commune de VendesChapitre 72 sur 78 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

État moral de la Commune.

Son Avenir.

L’alcoolisme. — Criminalité. — La mendicité. — Rapports entre les propriétaires, fermiers et ouvriers?

L'état moral de Vendes est certainement supérieur à celui de beaucoup d’autres communes de l'arrondissement de Caen. La statistique publiée plus haut (1) montre que le nombre des enfants naturels est peu élevé. On ne relève pas de divorcé. Aucun suicide n’a eu lieu depuis bien des années. Les deux ombres au tableau ce sont le malthusianisme et l'alcoolisme.

Nous n’avons pas l'intention de revenir sur ce sujet de la dépopulation, suffisamment traité au chapitre IT (2). Rappelons seulement trois proverbes normands qui, dans leur simplicité, résument à merveille sur ce point la mentalité commune :

€ Le couple vaut mieux que la douzaine ».

«€ Désir de roi : garçon et fille ».

€ C’est assez d’un veau pour l’herbage »,

Aimant passionnément la terre, le paysan ne veut pas qu'elle soit divisée, il s'arrange pour cela (3).

(1) Pages 37 et 42.

(2) Page 17:

(3) Chapitre LIT, section 1re, p. 85.

$ 4°. — L'Alcoolisme.

Il y a longtemps que les Normands ont la réputation d'être « grands beuveurs en leurs festiments etgrand chiè- «res se font par boire », comme le rappelait M. Douarche

dans son rapport sur l'état moral des populations normandes (1). Mais autrefois, l’orgie d'un jour était suivie de plusieurs semaines de sobriété et, à proprement parler, l'alcoolisme n'existait pas, puisque l'alcoolisme, parait-il, est non pas l'abus accidentel mais l'intoxication qui

résulte de l'usage journalier de l'alcool. Pourtant, si l'on

en croit ces vers malicieux, les « beuveries » d'antan n'étaient pas non plus une exception :

« On plante des pommiers ès bords

« Des cimetières, près des morts,

« C’est pour nous remettre en mémoire

« Que ceux dont là gisent les corps

« Comme nous ont aimé à boire ». s LR

Dans toutes les communes du Calvados, l'usage de

l'alcool est devenu quotidien; le café (2) se prend à midi et quelquefois le matin.

Cette habitude n'est pas, comme on pourrait le croire, particulière aux petits propriétaires ou fermiers, au con-

traire, ceux-là encore parfois ont la sagesse d'attendre le dimanche ou le jour du marché, mais l'ouvrier, lui,

boit son café presque tous les jours. Du reste le cabaret

est là tout près, on s'absente sous un prétexte quelconque, 2 sous de café et 6 sous d'eau-de-vie sont bien vite absorbés !

1) Compte-rendu de la 3° session des Assises de Caumont, juin |

1903. Ch. Valin, éditeur, 1er vol., p. 9.

(2) Voir ce que nous avons déjà dit sur ce sujet, p. 68.

À Vendes, pour 260 habitants, il y à 4 débits(1)autorisés, soit 1 pour 65 habitants et puis tout le monde a de l’eaude-vie en réserve. Un liers des ménages font bouillir.

L'alcoolisme existe donc à Vendes et naturellement ÿ exerce ses ravages habituels. Il est souvent pénible de voir de braves gens dans lesquels il est absolument impossible d'avoir confiance, et souvent même de leur demander aucun travail, uniquement parce qu'il est à peu près inévitable qu'ils ne pourront pas résister aux terribles petits verres.

En face de ces faits douloureux, l’on ne peut s’empécher de songer avec une profonde tristesse aux pages navrantes parce que si vraies de M. Baudrillart (2), qui constatent les effets de cette plaie normande. Certes le mal est bien connu, mais le remède ou plutôt les remèdes le sont moins. Nous n'avons pas la prétention d'en proposer de nouveaux.

Le socialiste allemand Lassalle avait mis en tête de son programme cette phrase: « répéter loujours la même chose ». Nous inspirant de cette maxime, après tant d'hommes éminents qui se sont occupés de cette question de l'alcoolisme, nous redirons une fois de plus les remèdes possibles.

Les mesures ayant pour but de restreindre le privilège des bouilleurs de crû sont vexatoires et inefficaces, mais nous pensons qu'il serait urgent d'appliquer rigoureusement la loi de 1873, qui prononce des pénalités contre les cabaretiers donnant à boire à des gens ivres ou à des mineurs. L'on ne saurait non plus trop approuver l'excellente idée de M. Cheysson, consistant à diminuer le nombre des cabarets. On les supprimerait pär voie d'extinction, et

(1) Vendes est au-dessous de la moyenne. M. Douarche constate que dans certains cantons il y a 1 débit pour 30 habitants (déjà cité, sup.). (2) La Normandie, 1880. Hachette, p, 116 à 122,

on n’en tolérerait qu'un seul pour 300 habitants. À mesure qu'un cabaretier ferait de mauvaises affaires, le débit qu'il tenait serait immédiatement fermé jusqu'à ce que l'on ait atteint le nombre maximum fixé par le législateur. Mais hélas, jusqu'ici ce dernier a fait la sourde oreille !

Il est aussi de la première importance de créer un mouvement d'opinion contre l'alcool. L'instituteur notamment aurait là une excellente occasion de travailler à la grandeur de la patrie sans qu'il lui soit nécessaire de sacrifier ses idées pacifistes et internationalistes qui lui semblent si chères. Mais c'est surtout le médecin qui le développera en raisonnant ses malades et en ne leur cachant pas la vérité. Dans nos villages on blague le médecin, mais on fait ce qu'il dit. Peut-être « la crainte de l'alcool sera-t-elle le commencement de la sagesse ».

$ 2. — Criminalité.

A ce propos nous ne répéterons pas les considérations générales présentées par M. Douarche dans le rapport qu'il fit aux Assises de Caumont sur l'état moral des populations de Normandie (1), nous constaterons seulement que le nombre des inculpés à Vendes est très restreint. Souvent une année se passe sans qu'une seule condamnation ait été prononcée contre un habitant de la commune. Le maire, il est vrai, reçoit de temps en temps des bulletins ou certificats d’indigence visant tel ou tel individu condamné par un tribunal correctionnel pour vol, ivresse, coups ou vagabondage: le certificat porte « Vendes » comme étant le lieu de domicile ou de naïissance, or, l'individu est totalement inconnu dans la commune, peut-être y est-il né, peut-être a-t-il donné ce nom par hasard, pour y être passé accidentellement ?

(1) Caen, 1903. Ch. Valin, éditeur, 1er vol., p. 5 et suiv,

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mais c’est tout, et une statistique basée sur ces condamnations ne serait pas exacte. En 1905, par exemple, il a été envoyé à la signature du maire, onze certificats d'indigence concernant des condamnés nés ou domiciliés à Vendes, or un seul de ceux-ci était connu dans la commune.

$ 3. — La Mendicité.

La mendicité existe, mais n’est pas développée. Les pauvres qui vont solliciter, aux portes des fermes, l’aumône que presque toujours on leur accorde, appartiennent surtout aux communes voisines. La mendicité professionnelle est totalement inconnue. La plupart du tempsl'habitant de Vendes ne mendie que faute d'ouvrage ou parce que la maladie vient ravager son foyer ou l’atteint lui-même dans sa propre personne.

$ 4. — Rapports entre les propriétaires, fermiers et ouvriers.

La question de la main-d'œuvre est très sérieuse; de tout temps l'employeur s’est plaint de l'employé, mais à notre époque les plaintes sont unanimes, très vives et, disons-lé, très justifiées.

Les jeunes filles, qui presque toutes ont quitté la bonnette pour le chapeau « des dames », veulent venir à la ville, mettre le tablier blanc de la bonne ou être demoiselles de magasin.

Quant aux garçons, après leur première année de service militaire, ils essayent d'obtenir une place d'ordonnance chez un officier et, sortis du régiment, ils se placent comme domestiques ou encore, grâce aux influences dont ils ont usé, ils deviennent employés, cantonniers ou bien entrent dans les postes ou dans les chemins de fer (1).

{1} Nous avons entendu souvent ce propos : « Mon fils est si savant, on ne peut pourtant pas le mettre derrière les chevaux ! »

__ Ge sont des bras perdus pour la culture, capital précieux que les machines ne parviennent pas toujours à remplacer.-Cette émigration continuera-t-elle encore longtemps ! Nous n'osons répondre. Ce qui est certain c'est que l'attrait du fonctionnarisme se fait sentir à Vendes comme ailleurs.

Mais n'y a-t-il pas aussi un peu de la faute des maîtres ? Nous le pensons, les domestiques ne sont plus autant de la famille qu'autrefois et ce changement annuel à l'époque de la « louerie », bien que d'origine fort ancienne, éloigne tout sentiment familial.

Il faudrait leur témoigner plus d'intérêt, leur montrer plus de confiance, les attirer et les ramener au foyer. Si la difficulté de l'exploitation augmente pour les propriétaires,s’ils ne peuvent plus trouver d'ouvriers agricoles, il serait bon d’avoir recours aux usages en vigueur dans les départements de l'Ouest, notamment en Bretagne, c'està-dire au métayage. C'est peut-être le meilleur moyen de rapprocher les propriétaires ruraux et les travailleurs du sol. Le métayage est bien, en effet, comme on l'a fait remarquer avec tant de justesse, «l'une des formules les plus heureuses de l'association du capital et du travail. Le propriétaire apporte sa ferme et son mobilier, le mélayer son travail; tous deux s'aident et se conseillent mutuellement, travaillent l'un pour l'autre et l'un par l'autre. Quoi de plus beau et de plus moral ! » (1). -

Ge mode d'exploitation est, en effet, le meilleur lorsqu'il est honnêtement et libéralement pratiqué, car le métayer a intérêt, non seulement à faire rendre au sol le plus possible, mais encore à l'améliorer, aussi la culture du métayer est en progrès là où la culture fermière S'allarde dans la voie de la routine. Seulement, il faut, comme nous l'avons déjà dif, une honnêteté serupuleuse,

(1) J.-B. Martin: Compte-rendu des Assises de Caumont, p. 293.

une Confiance réciproque et la présence du propriétaire sur ses lerres. Espérons que ces conditions peuvent se réaliser entre Normands.....

Avenir de la Commune.

* Laissant de côté les considérations morales que nous venons de développer, nous estimons que la commune de Vendes peut, dans l'avenir, voir sa prospérité matérielle augmenter de plusieurs manières.

D'abord, des améliorations foncières s'imposent. Les labours devraient être plus profonds, l'usage des charrues fouilleuses est presque inconnu. De même, grâce à l’emploi plus judicieux des engrais, l’on arriverait à obtenir des rendements supérieurs. Nous avons constaté qu'à lhectare le rendement en blé est de 95 à 28 hectolitres (1), tandis que dans la plaine il atteint un chiffre supérieur. Nous pensons qu'il pourrait être facilement relevé. Pour cela nous voudrions que les fumières soient mieux établies et qu'il y ait des fosses à purin; ainsi une notable quantité d'engrais ne serait pas perdue.

Grâce à l'initiative d'hommes dévoués, beaucoup de contrées possèdent des cartes agronomiques qui ont pour but de fournir aux cultivateurs des indications sur les qualités physiques et chimiques de leur terre. Si cette carte existait pour la commune de Vendes, elle permettrait de faire un choix plus éclairé des engrais complémentaires du fumier de ferme. Le sol de certaines terres et de certains herbages devrait être drainé, la production y gagnerait certainement.

Dans une commune où la propriété foncière est très divisée, l’agriculteur doit se doubler un peu d’un com-

(1} Il arrive mêine souvent que le rendement ne dépasse pas 20 à 22 hectolitres.

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merçant. Petits propriétaires et petits fermiers auraient . tort de négliger une foule de profits, souvent minimes, qui, réunis, finissent par former une somme assez ronde (1).

A voir les pommiers plus ou moins bien soignés, on dirait vraiment que l'amour de la pomme et du cidre va disparaitre dans nos régions bas-normandes, surtout lorsque l’on compare le soin méticuleux avec lequel les vignerons entretiennent leurs vignes.

En 1901 et 1902 les pommiers ont beaucoup souffert de la tavelure, un petit nombre de variétés seulement ont résisté, il faudrait les connaître et on devrait les préférer aux autres. Il serait nécessaire que le tronc fût nettoyé, passé au lait de chaux; que le gui fût enlevé, ce qui n'est pas fait malgré les arrêtés préfectoraux et un procès fait à Vendes même, pour ce genre de contravention; que les branches fussent débarrassées de la mousse par des pulvérisations de sulfate de fer dissous dans l'eau

de chaux. ee

Quant à la fabrication dE cidre, elle laisse beaucoup à désirer. Si le cidre était soutiré, elarifié, mis en bouteilles, légèrement mousseux et qu'il fût capable de voyager, cette industrie serait rémunératrice:; les crûs de cidre de Vendes sont bons et se vendraient bien.

Dans certaines années la commune récolte une grande quantité de pommes ; pourquoi n'y aurait-il pas dans chaque ferme un appareil de dessiccation, comme en Amérique ? Les pommes sèches, non seulement seraient une réserve pour les mauvaises années, mais de plus se vendraient fort bien en tout temps, comme le sont les pommes sèches importées en France en grande quantité.

Les beurres de Vendes sont excellents, pourquoi une lailterie coopérative, organisée comme celle de 1

(1) Üitons en particulier l'élevage des volailles. |

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«Muance» qui fonctionne dans une autre partie du département, à Argences, ne grouperait-elle pas les cultivateurs, leur permettant de fabriquer du beurre toujours de qualité égale et se vendant un prix supérieur ?

Le miel peut devenir une source de bénéfices appréciable. Le terrain de Vendes est favorable aux abeilles, or il existe à peine une douzaine de ruches à Vendes.

L'agriculture rationnelle s’est développée dans certaines régions de la France, pourquoi n'en serait-il pas de même à Vendes ?

L'industrie de la chaux était plus importante naguère, la diminution de la production, comme nous l'avons vu plus haut (1), à pour principale cause la concurrence ; ne pourrait-on pas trouver des débouchés plus nombreux ? Nous avons également déjà parlé de la dentelle, nous n'insisterons pas davantage, si ce n'est pour rappeler que grâce aux nouvelles écoles dentellières, grâce surtout aux commandes des grandes maisons de Paris, qui jusqu “alors s'adressaient beaucoup trop à l'étranger, il y a lieu d'espérer que cette industrie éminemment inté- ressante au point de vue social, puisqu ‘elle retient la femme au foyer, va retrouver son ancienne prospérité.

Au cours de cette Monographie nous avons vu.que la Situation matérielle de Vendes, de même que son état moral, sont en somme assez satisfaisants, malgré quel-

ques faiblesses résultant de-causes dont l'existence n'est nullement imputable aux habitants ni de la commune, ni de la Normandie même.

« Toute société dépérit, dit Le Play (2), soit que la « subsistance y fasse défaut, soit que la morale y ait été « violée ». Heureusement, la subsistance ne manque pas à Vendes, l'herbe touffue et si verte de ses prairies ne se

(2) Le Play : Les ouvriers d'Occident, t. IV.

lasse pas de rassasier depuis des siècles des troupeaux sans cesse renouvelés, les pommiers, légèrement inclinés. par la brise marine chaque printemps, offrent à nos regards la neige de leurs fleurs; à l'automne, les champs étalent toujours leurs flots d'or; la loi morale n'y à pas été violée, le père se voit encore respecté et sait se faire obéir, la femme reste au foyer, l'indigent est secouru et consolé. Aussi pourquoi n’aurions-nous pas confiance dans l'avenir de la commune de Vendes? Surtout si nous croyons que « les peuples qui observent le décalo- « gue prospèrent, ceux qui le violent déclinent, ceux qui « le répudient disparaissent (1) ».

(1) Le Play : Les ouvriers d'Occident. t. EVE

Vu:

; J Le Président de la Thèse, !

LT A SOUCRON ds CRD à N TO - VUE - à Le Doyen, | A. LYON-CAEN.

£ Vu et permis d'imprimer: ee Le Vice-Recteur de l’Académie de Paris, “ Cn. LIARD. RES

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