INFLUENCE DE LA MUSELIÈRE
42. — Ainsi que nous l'avons précédemment établi (34), les cas de rage sont un peu plus fréquents dans les mois les plus chauds. Aussi, au commencement de chaque été, voit-on presque partout les municipalités renouveler l’ordre de museler les chiens dans le double but de les empêcher de manger le poison semé dans certains endroits à la suite du passage de chiens enragés, et de mordre s'ils avaient été mordus eux-mêmes par des animaux pris de rage.
Pour beaueoup de praticiens, ‘cette mesure n'est pas sans inconvénients. L'état d’entière liberté serait plutôt propre à empêcher le développement de la rage chez les chiens, surtout pen-
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dant les grandes chaleurs où cet animal, comme l'homme, a besoin de se rafraîchir. Or, ce serait par la transpiration que le chien trouve le moyen de régler ou de modérer l'excès de chaleur qui existe dans l'organisme à ces époques.
« Certains animaux transpirent principalement par la peau, et l'homme appartient à cette catégorie. Mais, chez les chiens et les carnivores en général, cette importante fonction est effectuée presque exclusivement par la langue et les poumons de ces animaux. Pour démontrer la vérité de cette assertion, nous n'avons qu’à observer ce que fait un chien lorsqu'il a chaud. Il ouvre sa gueule tant qu'il peut et lorsqu'il peut ; il tire sa langue, et plus il a chaud, plus il la tire, et halète comme pour accélérer la sortie de la chaleur surabondante.
« En outre, l'homme et les animaux, en état de liberté, ont le privilége de boire lorsqu'ils ont soif et de se rafraichir par des moyens divers. Et comme la soif est un indice que l'économie manque d’une certaine quantité d’eau qui doit être remplacée, comme c’est plutôt pendant la chaleur que ce besoin est vivement senti, on doit au moins laisser les chiens respirer librement, leur constitution l'exige. Mais c’est précisément à cette époque que la muselière ou la chaîne deviennent de rigueur, et les malheureux chiens, comme pour être récompensés de leur fidélité, sont plus ou
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moins privés d’un des plus grands bienfaits de Pété et des pays chauds, l’eau fraîche, et de pouvoir respirer à pleins poumons, afin de remplacer l'eau qui s'échappe constamment du corps, et d'aérer et rafraîchir le sang qui devient épais et impropre aux besoins de l’économie. Empêcher ou entraver ces importantes fonctions, c'est produire chez les chiens cet état que, chez l’homme, on désigne sous le nom de coup de soleil, coup de chaleur, ou apoplexie des pays chauds. Il en résulte que le chien, tombant quelquefois dans des convulsions, est de suite condamné comme enragé ; il est chassé, poursuivi et lapidé jusqu'à ce qu’il devienne réellement enragé, ou que la mort mette fin à ses souffrances.
« Est-il donc étonnant qu'on trouve alors des chiens atteints de rage par une vie restreinte et par les tortures auxquelles ils sont assujettis? » (Docteur Boggs Alex., Journal des Connaissances médicales de notre ami et regretté docteur Caffe, septembre 1868.)
La musehère à laquelle tiennent tant les municipalités, n'est-elle pas illusoire ?
« Elle ne prévient aucun des accidents qu'elles veulent empêcher, car la rage, qui est la maladie visée dans tous les arrêtés qui concernent les chiens, déjoue cette prévoyance. Voyons comment les choses se passent. Un chien enragé commence à devenir triste, inquiet, puis il perd l'appétit et
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refuse la nourriture comme tout animal malade. Il se blottit dans un coin où il se fait oublier jusqu'au jour où 1l s'échappe. Le plus habituellement, son départ est ignoré ; et c’est dans cette période de pérégrination sans but qu’il mord les autres animaux sur son passage. Au bout de quelques jours, s'il n’a pas été tué en route, il meurt dans quelque fossé, où l'épuisement des forces et les progrès de la maladie l'ont obligé à se réfugier.
« Jamais, comme on le voit, ces chiens n’ont et ne peuvent avoir de muselière, qui ne saurait présenter d'effet utile qu'autant qu'ils la porteraient dans le domicile même. » (Docteur Bron, Salut public de Lyon, 13 août 1878.)
Nous en dirons autant des boulettes empoisonnées que les municipalités font jeter sur la voie publique, et qui ne sont jamais mangées que par des animaux sains.
Cette question a été longuement discutée dans la 3° section du Congrès international d'hygiène de Paris, dont j'ai précédemment parlé. M. Bouley en tête, et ensuite la plupart des membres présents ont démontré l’inutilité et même les inconvénients de la museliére.
C’est ensuite de cet avis presque unanime que, sur un arrêté du Ministre de l'agriculture et du commerce, en date du 10 août 1878, le Préfet de
police de Paris a fait afficher que l'obligation de la muselière pour les chiens était supprimée.