SUR L'ESPÈCE BOVINE
5%. — Chez tous les animaux domestiques autres que le chien, la rage est une affection insidieuse et protéilorme ; 1l faut en avoir vu un grand nombre de cas pour être certain de ne jamais la méconnaître. [Il importe aux gens de la campagne de pouvoir bien reconnaître cette maladie chez les bœufs et les vaches, et d'abandonner, au sujet des symptômes réels qu'elle présente, des idées erronées qui peuvent conduire aux plus graves conséquences.
Presque jamais le propriétaire ne se doute de la nature de l'affection dont son animal est atteint ; il croit à une indisposition qu'il combat lui-même par des breuvages administrés sans précaution. Il peut donc s’'inoculer la rage accidentellement, comme cela est arrivé à un Jeune homme, cité par M. Tardieu, ancien doyen de la Faculté des sciences de Paris, dans son enquête sur la rage.
Il n’est pas étonnant que l'habitant de la campagne ignore les symptômes auxquels la rage se reconnait Chez l'espèce bovine, quand bien des cas passent inaperçus de l’homme de l’art; c’est que l’un comme l’autre en ignorent souvent les
mn À de symptômes patognomoniques ! (caractéristiques). On verra bientôt que, sauf de rares exceptions, le chien est, dans ce cas, le moyen le plus sûr de déceler la présence de la maladie.
55. — Voici, à cet égard, le résumé des observations pratiques recueillies par un vétérinaire distingué, M. Henri, sur un assez grand nombre d'animaux atteints. |
PREMIÈRE PÉRIODE. — Au début, l'animal cesse brusquement et presque complétement de manger et deboire; il n’y a plus de ramination, plus de lait si c’est une vache laitière. Il y a des tremblements généraux et un redoublement d'affection qui sont deux signes caractéristiques de cette période dite d’invasion. Le sujet recherche les caresses, et vous lèche les mains et la figure. Les excréments sont rendus à de longs intervalles, durs et coiffés. Il n'y a pas de sahvation, pas de beuglements. La vue du chien ne produit encore aucun effet. Mais le caractère à changé : l'humeur pacifique des génisses à fait place à des instincts belliqueux; l’ani- . mal heurte et bouscule tous ses camarades sans distinction. Enfin, chez certains individus, on observe quelques rares bâtllements. Cet état peut durer 3, # ou 5 Jours.
1 Nous n’entendons parler ici que des vétérinaires de campagne, rarement patentés, et presque toujours préférés aux vétérinaires-docteurs et instruits.
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SECONDE PÉRIODE. — L'affection se dessine ; le regard devient plus fixe, les oreilles restent tendues vers l'objet fixé. La physionomie qui, pendant la première période, avait conservé son caractère de placidité, de gaîté même, prend une expression indéfinissable de hardiesse. Quelques lippes de salive apparaissent aux commissures des lèvres. Des beuglements se font entendre à de longs intervalles, sans aucun motif, et sans que la voix soit encore trop brisée. La vue du chien commence à produire un certain effet sur l’animal qui cherche à l’atteindre avec ses cornes. Le plus souvent, les excréments ont la même teinte et la même consistance qu’à l’état normal ; d'autrefois, cependant, ils sont de plus en plus durs avec une légère coloration noirâtre.
TROISIÈME PÉRIODE. — Cest celle de la rage confirmée. La salivation est continuelle, abondante, écumeuse, l'œil hagard, l'oreille fixe, le cou tendu, ou, d'après M. Sinoir, l’encolure raide, la tête au vent, le facies étrange. La vue d’un chien produit sur l’animal un effet immanquable, terrible : il fond dessus avec impétuosité en poussant des beuglements rauques, cassés, alongés. Ce caractère, dit M. Henri, ne manque jamais, et il croit avoir été le premier à le signaler. Ces beuglements se font entendre même sans la présence du chien, à de très courts intervalles : la nuit particuliérement, 1ls ont un retentissement lugubre.
M. Henri a vu un sujet beugler ainsi quinze, vingt fois de suite, la langue démesurément tirée, perdre haleine et tomber à terre, épuisé, à demi-asphyxié. Puis, au bout de quelques minutes d’une immobilité absolue, on le voyait se relever brusquement, comme poussé par un ressort, et recommencer à beugler de nouveau. Ces scènes se gravent tellement dans la mémoire d'un homme qu'il ne peut les oublier de sa vie.
À cette période, la mort n’est pas éloignée. La marche de l’animal qui, dans la première période, était déjà comme automatique, devient alors chancelante, titubante; on sent que la paraplégie (paralysie des jambes) est proche. Les excréments se ramollissent et prennent une teinte plus foncée, parfois sanguinolente. L’œil s’excave, la physionomie devient plus sombre et perd ce caractère de hardiesse et de fixité qu’elle avait au début. Enfin, la mort arrive souvent à la suite de coliques plus ou moins violentes, et, en général, du septième au neuvième Jour.
56. — Ces symptômes ne se remarquent pas toujours avec la même intensité, quelques-uns font même exceptionnellement défaut.
:M. Cézard, vétérinaire à Varennes (Vaucluse), résume ainsi, dans la Santé publique, du 15 mai 1874, les résultats de ses propres observations faites sur treize animaux de l'espèce bovine :
« La marche de l'affection n’a rien de régulier,
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et il est fort difficile d'y trouver des périodes distinctes. Aucan des symptômes les plus ordinaires n'est constant et ne se montre dans un ordre déterminé.
« La salivation, qui apparaît souvent très abondante dès le début, ne se montre parfois que le dernier jour et d’une manière peu apparente; elle peut même manquer lorsque la mort arrive dans un accès, après un ou plusieurs Jours de maladie, ce que j'ai observé deux fois. Dans ces deux cas, la paralysie à manqué également, tandis qu'elle ne fait jamais défaut, lorsque la mort arrive par les progrès du mal.
& L'hydrophobie (horreur de l’eau) n’a existé chez aucun de mes treize malades, dont la plupart cherchaient à boire et buvaient même dans les premiers Jours de l'affection; parfois cependant l’adipsie (perte d’appétit) était complète dés le début.
« Sur les treize malades, deux seulement se sont montrés agressifs pour les animaux autres que le chien, et un seul l'était pour l’homme. Chose étrange, ces deux animaux étaient les plus doux de l'étable, tandis que j'ai vu des bœufs, méchants et hargneux de leur naturel, rester très calmes et inoffensifs pendant leur maladie. Les enragés agressifs ne se servent que de leur corne. Neuf fois sur treize, les malades ont fait entendre des beuglements particuliers et répétés, tantôt dés le début de l'affection, tantôt dans les derniers
RO EE moments seulement. Ces beuglements étaient parfois rares, le plus souvent fréquents, même en l'absence de toute excitation. Dans un cas les beuglements ne se sont produits que par l'excitation de la vue d’un chien; dans les trois autres, ils ont complétement fait défaut.
& Le chien n’est pas un réactif infaillible; toutefois 1l produit le plus souvent une excitation énergique qui va parfois jusqu’à la fureur. Dans trois cas sur treize, il n’a produit sur les malades aucun effet appréciable.
« Il y a ordinairement , pas toujours , inappétence dés le début. Dans un cas, j'ai constaté une rémittence pendant laquelle la vache mangeait, ruminait et donnait du lait.
« Les tremblements sont presque constants, mais 1ls ne se montrent pas toujours dès le début. . « La mort arrive quelquefois au bout de 24 heures, dans un accès ; le plus souvent elle ne survient que du quatrième au neuvième jour, soit dans des convulsions, soit dans le calme le plus profond. »
57. — Voici une observation qui prouve, mieux que tout commentaire , combien est fausse l’idée qu on se fait généralement de la rage chez les bêtes à COrnes.
« Vache de quatre ans, dont le propriétaire se rappelle qu'elle à été mordue le 9 octobre par un chien enragé. Début, 6 novembre; l'incubation est donc de 28 jours. »