MOYENS MYSTIQUES
78. — C'est à la terreur, à l'épouvante qu'inspire la rage, qu'il faut attribuer les nombreuses traces de superstition qu’elle a suscitées dans le but de trouver un spécifique vainement cherché depuis dix-huit siècles. Il ne faut donc pas s’étonner si tout a été mis en œuvre depuis la religion jusqu'aux substances les plus extraordinaires prises dans les trois rêgnes de la nature, mais en vain ! En voici des exemples.
Parmi les recettes, les unes sont inoffensives, d’autres sont dangereuses, comme celle de faire manger aux personnes mordues, à ütre de préservatif, soit le foie cru tout entier, soit toute la tête, crue également, du chien qui les a mordues ; ou encore de leur faire avaler la salive visqueuse, râclée sur la langue, et incorporée à une pilule.
« De même que la vipère entre dans la thériaque, qui a passé longtemps pour contre-poison du venin du reptile, les Birmans déclarent que le meilleur antidote contre la morsure d’un chien enragé, est la chair de l’animal infecté. Ce peuple pousse cette croyance si loin, que l’autre jour, à Rangoon (Birmanie), un voyageur ayant assisté à la mort d’un chien enragé, tous les assistants se partagérent la chair de l’animal pour la dévorer, croyant fermement être pour toujours à l'abri du terrible mal.» (Le Figaro, 28 septembre 1878.)
On comprend mieux les pratiques superstitieuses. Elles ont l’immense avantage de rassurer les malades, de relever leur moral et de leur éviter ces affreux cauchemars qui les accablent.
Au moyen âge, chaque maladie avait son remède mystique : un crapaud placé sur le front guérissait les affections du cerveau.
On n'avait qu'à prononcer les trois syllabes
hax, pax, max, pour sauver les gens mordus par un chien enragé.
LE SALOUDADOU
79.— La superstition est encore grande dans le département des Pyrénées-Orientales. À Rivesaltes, où plusieurs cas d'hydrophobie ayant été remarqués, on ne trouva rien de mieux, pour $e prémunir de nouvelles atteintes, que d'aller chercher et de garder en permanence dans le pays un saloudadou.
Le saloudadou est un jeune homme qui doit être le septième garçon d’une méme mère, et qui sert à guérir les personnes mordues par un chien enragé. Cela peut et doit sembler extraordinaire , et l’on se demande en quel pays arriéré le saloudadou peut exercer sa mystérieuse influence. C’est pourtant en France, dans les Pyrénées ! La superstition et les vieilles légendes y sont toujours en grand crédit.
A Rivesaltes, on est convaincu que le septième garçon d'une même mére à aussi le pouvoir de bénir du pain qu'on appelle passagnat, et qui, mangé par les personnes et par les chiens, préserve de l’hydrophobie. Le saloudadou opère au moyen d'un crucifix, et dit des paroles sacramentelles qui lui sont transmises par des anciens de l'endroit. C'est une tradition toute locale, qui ne profite d’ailleurs à personne, et qu'aucun faiseur n’a eu encore l'idée d'exploiter.
nee AOBETE LA CLEF DE SAINT-HUBERT.
80.— Le Moniteur universel, du 13 juin 4868, publiait le fait suivant, qui démontre la profonde ignorance de nos populations.
« Un bien douloureux événement vient de jeter la consternation parmi les habitants de la commune de Sausheim (Haut-Rhin). Dans la nuit du mardi au mercredi, le nommé J. Z... expiralt au milieu des plus atroces convulsions de la rage. Mordu à la main, 1l y a neuf semaines, par son propre chien, Z... avait complétement oublié cet accident et vivait dans la plus douce quiétude, Il avait eu recours à l'artiste vétérinaire de Ruelishem, possesseur de la merveilleuse clef de Saint-Hubert, et avait observé religieusement le jeûne et les prières imposés par ce dernier. Il n’y avait donc plus lieu de craindre ; aux yeux de ces bons campagnards, le préventif le plus sûr de la rage ayant été mis en usage.
« Il n’en fut malheureusement pas ainsi. Les premiers symptômes de cet affreux mal se déclarèrent le 24 mai, et le malheureux mourut dans la nuit du 26 avec tous les symptômes de la rage. »
Le pélerinage à la chapelle de Saint-Hubert, dans les Ardennes, date du 1x° siècle et se continue. Dès que la médecine est impuissante, il est naturel qu'on aille demander au pouvoir surnaturel
du saint des secours et des espérances qu’on ne trouve pas ailleurs.
€ Il n'y a pas à protester contre ces pratiques au nom de la science et de la raison. La raison doit avouer, au contraire, qu'elles constituent un traitement moral qui ne laisse pas d’avoir son importance ; et quand même saint Hubert ne réussirait, après tout, à l’aide de sa clef d’or, de son étole et de sa châsse, qu’à délivrer ceux qui ont foi en lui de tous les tourments, de toutes les tortures auxquels ils sont en proie pendant toute la durée de la période d'incubation, il y aurait lieu de reconnaître le pouvoir bienfaisant de ce saint, ou pour mieux dire, de son culte, et de faire des vœux, au nom de ceux que le Christ a appelés les pauvres d'esprit, pour que sa bienheureuse influence ne cesse pas sitôt. » (FI. Bouley, Dictionnaire de médecine, déjà cité.)