CHLORAL ET CHLOROFORME
91. — Le chloral est un produit solide, blane, que l’on obtient par l'action du chlore sur l'alcool.
On en a attribué à tort la découverte, en 1869, à M. Liebreich, chimiste de Berlin; elle est due à lillustre Liebig, de Giessen, qui le signala le premier en 4831, et en fit connaître les procédés en
Le chloroforme est liquide, incolore, découvert en 1831 par MM. Soubeyrand et Liebig. On l’obtient en faisant réagir ensemble du chlorure de chaux, de la chaux et de l’alcoo! à une température élevée.
Dans la séance du 26 juin 1874 de la Société médicale des hôpitaux de Paris, M. Bucquoy, l'un de ses membres, venait d’avoir dans son service un malade affecté d’hydrophobie rabique; et, en présence de l'insuffisance de toutes les médications usitées jusqu'à ce jour, il croit qu'on peut, sans témérité, avoir recours aux injections intraveineuses de chloral.
J'emprunte à la France médicale, du 4° juillet
1874, l'extrait suivant de la discussion qui à eu ‘lieu à la Société précitée sur ce sujet :
& Le 31 mai, entrait dans le service du docteur Bucquoy un jardinier âgé de 31 ans, qui, six semaines auparavant, avait été mordu par un chien enragé à l'index de la main gauche, au niveau de l'ongle qui avait été fortement déchiré. Cet homme, fort, vigoureux, resta six semaines à la période d’incubation sans se plaindre beaucoup; le 29 mai, il rentra chez lui, triste, se disant enragé. Le médecin qui le vit, le 31 mar, constata l’hydrophobie et l'envoya à l'hôpital, dans les salles de M. Bucquoy.
« C'est l'interne de service, M. Hanot, qui reçut le malade. Conjointement avec le préparateur de M. Vulpian, il crut qu'il serait bon de tenter les injections de chloral dans les veines, et employa à cet effet la seringue d’anel et une solution très étendue de chloral (un gramme pour dix d’eau). L'injection fut faite par une simple piqüre de la veine médiane céphalique, sans dénuder le vaisseau, en faisant préalablement une ligature au bras comme pour la saignée. Pendant une heure et demie , l'aiguille étant laissée dans la veine, on injecta dix seringuées, c’est-à-dire cent grammes d’eau contenant dix grammes de chloral. Alors on constata l’excitation analogue à celle produite quelquefois par le chloroforme ; on continua l'injection au chloral, et, au bout de deux heures, il y avait introduction de treize seringuées, ou treize
grammes de chloral. De six à huit heures du soir, il y eût une sorte d'ivresse ; le malade put boire un quart de verre, le calme fut complet et le spasme ne se manifesta pas. La nuit fut tranquille, le malade but un peu. On retira un peu d'urine sanguinolente au moyen de la sonde *.
«€ Le 1% Juin, calme, un peu de mieux, intelligence parfaite. Ni asthésie, ni paralysie.
« Après la visite de M. Bucquoy, les spasmes devinrent fort intenses ainsi que l'hydrophobie. Nouvelle injection de chloral, mais cette fois dans la veine saphène gauche, à la dose de vingt grammes pour obtenir le sommeil, ce qui dura une heure et demie.
« Deux heures aprés, la respiration devint suspirieuse , de violents spasmes se manifestérent. On s'apprêtait à employer l'électricité quand le malade succomba. — La température normale était alors de 38,2.
« L'autopsie ne püt être faite que 48 heures après la mort. On ne signala rien de particulier à part l’état congestif; mais elle fut surtout intéressante par l'absence de caillots dans les veines, maloré les doses considérables de chloral. »
92. — D'où M. Bucquoy tire les conclusions suivantes : | 4° Innocuité de l'injection, qui fut faite par sim-
? M. Vulpian attribue au chloral la présence du sang dans les urines.
ple piqûre, sans dénuder la peau, et usage de petites doses de chloral ;
2° Le chloral semble agir comme le chloroforme; amélioration pendant le sommeil chloralique;
3° Le chloral n'est pas plus dangereux que le chloroforme.
« M. Ferréol a employé le chloral en lavement, à la dose de quatre grammes. Le malade à paru soulagé.
« À la demande de M. Chauffard, pourquoi ne pas donner la préférence au chloroforme qui agit plus vite? M. Bucquoy répond qu'il y à avantage à
employer le chloral, car les hydrophobes se refu-
sent aux inhalations.
« M. Ferréol partage l'avis de M. Bucquoy. Il a donné deux fois du chloroforme à nn hydrophobe; la première fois assez facilement, mais la deuxième fois il a dû y renoncer.
« M. Lailler, dans son service à Saint-Louis, a pu faire maintenir pendant trente-six heures un malade sous l'influence de l’anesthésie chloroformique, pas complète cependant. Quatre à cinq cents grammes de chloroforme ont été employés. Le malade a succombé. »
MM. Josias et Constantin Paul ont également fait usage du chloral en lavement sur des hommes chez qui la rage s'était déclarée ; il y a toujours eu amendement plus ou moins long des symptômes nerveux, surtout en USE au chloral quelques
£ | gouttes de laudanum. Mais la mort s’en est suivi,
quand même, dans tous les cas. (Voir lobservation 63.) 4° JABORANDI.
93. — Le jaborandi est un arbuste importé en France vers la fin de 4873 par le docteur Courthino, de Pernambuco. C’est, d’après M. Baillon, le püilocarpus pinnatus (famille des rutacées), originaire de la province brésilienne de Saint- Paul. Ses fleurs sont disposées en une longue grappe flexible, pouvant atteindre cinquante centimèêtres. Il est amer , aromatique et remarquable par la puissance de son action diaphorétique, sudorifique et sialagogue (qui fait saliver). Dose : trois à quatre grammes pour une tasse d'infusion. De l'administration de cinq grammes de jaborandi, on a pu recueillir jusqu’à cinq et sept cents grammes de salive, et évaluer à un poids égal le poids total de la sueur exhalée. (Gubler.)
Voulant juger par moi-même de la double action de cette plante sur la sueur et la salive, j'en ai pris un soir à dix heures, en me couchant, un gramme seulement dans une tasse d’infusion.
Au bout de vingt minutes, je commence à saliver. Toutes les quatre à cinq minutes, ma bouche se remplit d'eau que Jje jette dans une cuvette; cette salivation dure une heure. L'eau ainsi rendue est claire et limpide comme de l'eau ordinaire; il yen avait environ deux cents grammes.
La transpiration a commencé dix minutes après la salivation, soit trente minutes après avoir bu l'infusion ; elle est si abondante que mon corps tout entier ruisselle comme au sortir d'un bain de vapeur. Cetétat a duré quatre heures, aprés quoi je me suis endormi. Le lendemain, j'étais très bien, nullement fatigué, et je fus ainsi presque entièrement débarrassé d'un rhume dont j'étais atteint depuis quinze jours. Ce résultat, on le voit, concorde parfaitement avec ceux observés par l’éminent professeur, M. Gubler.
Le Progrès médical, du 11 septembre 1875, rapporte, d'aprés M. F. Balzer, interne des hôpitaux, deux cas de rage humaine inutilement traités par le jaborandi, soit en potion, soit en lavements, à la dose de quatre grammes par jour. Les spasmes, surtout fréquents chez l’un des malades, qui était une blanchisseuse, n'ont pu être amandés par cette plante, pas plus que par la morphine en injections. La mort est survenue deux jours après l'apparition des premiers symptômés de cette affreuse maladie.
5° XANTHIUM SPINOSUM.
94. — La Santé publique, du 45 juin 4876, le: Journal de l'Agriculture, du 12 août 1876, le: Journal de Thérapeutique, de septembre 1876, et la France médicale, du 20 mars 1877, ont suc-
cessivement publié, sur la nature et les propriétés qu'aurait le xanthium de guérir la rage, des articles que je vais résumer.
Le æanthium spinosum ou lampourde épineuse est commun dans beaucoup de pays; 1l se rencontre dans le midi äe la France, et abonde en Podolie, où la rage est très fréquente par l'mvasion des loups dans les villages.
La dose quoticienne pour un chien est de trente grammes de poudre, que l’on administre en trois fois dans une soupe; elle est triple pour une grosse bête à corne et doit être continuée pendant trois semaines au MOINS.
Pour l’homme, cette dose se réduit à soixante centigrammes trois fois par jour, et de moitié pour les enfants au-dessous de douze ans. On continue pendant trois semaines.
C'est un très honorable médecin, le docteur Gr. Zymala, de Krivæ-Ozero ( Russie ), qui a, le premier, préconisé le xanthium contre la rage; voici les principales preuves qu'il apporte à l'appui de son efficacité.
Il y à douze ans, un de ses chiens, pris de rage, mordit une vache, un porc, un chien, un chat et une grue apprivoisée. La vache, le porc et le chien furent soumis à l’usage du xanthium pendant trois semaines, aucun ne devint enragé. La grue et le chat, au contraire, laissés sans traitement, péri-
TNT ARTE VAN Et
rent d’hydrophobie, l’un au bout de trois jours et Vautre onze jours après la morsure.
Un troupeau de trente bêtes à cornes ayant toutes été mordues en 1868 par un loup enragé, huit étant déjà mortes avec tous les symptômes de la rage, le commissaire de police du lieu demanda lanti-rabique à M. Gr. Zymala. Il fit prendre aussitôt à chacune des bêtes vivantes 96 grammes de xanthium en poudre par jour avec du son pendant quatre semaines. Aucune de ces bêtes n’a été
prise de rage.
Pendant la guerre de Crimée, une famille de douze personnes avait été mordue par un loup bydrophobe. Six entrérent dans son service à lhôpital d’Oschauka, où elles prirent la poudre de xanthium. Aucune ne devint enragée, tandis que les six autres, traitées par le cautère actuel et l'emploi journalier de la cantharide, de la faba-tonko ( fêve du Tonkin ), et du genista tinctoria (genèt des teinturiers )}, moururent enragées dans le courant de douze à soixante jours.
À la même époque, MM. Tarnaski pére et fils se présentent, le premier la joue presque emportée, le second avec plus de seize morsures aux bras et aux jambes, que venait de leur faire un chien supposé enragé. Ce fait de morsures multiples pouvait en fatre douter, car il est rare. Le chien de ces messieurs, mordu aussi, servit de témoin. Gardé à
vue, il devint enragé le troisième jour et mourut. Le pére et le fils furent alors soumis au xanthium, et l’un et l’autre, guéris de leurs blessures par un
pansement simple, se portent encore à merveille ; il y a de cela sept ans.
En 1873, le comte Malachoski, propriétaire des contrées d'Odessa, avait son fils, âgé de huit ans, qui fut mordu par un chien enragé. Trois semaines de traitement, commencé trois jours après l’accident, le mirent hors de danger. Revu quatre mois après, 1l se portait à merveille.
En 1874, six chiens de chasse , appartenant à l'auteur, furent mordus par un chien enragé qui fût arrêté, et succomba deux Jours après avec tous les symptômes de la rage. Trois de ces chiens, isolés et laissés sans traitement, moururent en quinze jours avec tous les symptômes non douteux de la rage; les trois autres, laissés en liberté, mais prenant trente grammes de xanthium par Jour, en trois fois, et dans une soupe pendant trois semaines, n'ont pas été malades. L'un d'eux disparut le douzième ou le treizième jour du traitement, comme tous les chiens au début de la rage. Il fut retrouvé trois mois après, bien portant, chez un braconnier, et il a continué à se bien porter.
Enfin, au mois d'août 4874, le fils de M. Sadoski, de Volhynie, garçon de sept ans, mordu par un chien enragé, et soumis au traitement du
xanthium; n'a pas éprouvé le moindre symptôme d'hydrophobie.
95. — Réflexions. — Ces faits se présentent avec des garanties d'authenticité et de vérité qui obligent au moins à les faire connaître ; 1l ne s'agit pas ici d'un remède secret, comme c’est presque toujours le cas, mais tout simplement d’une plante vulgaire et connue, administrée par un médecin de la plus grande honorabilité.
Mais, pour être décisifs, ces faits devraient être mieux circonstanciés. Si les symptômes de la rage sont bien connus, et ils le sont, il devrait être relaté, au moins, que les animaux en question les ont bien éprouvés avant de succomber , pour être certain que gens et bêtes en ont été mis à l'abri par le xanthium. La rage des animaux qui ont mordu est-elle bien prouvée? Possesseur d’un remède qu'il croit aussi sûr, il y avait, pour le médecin russe, des expériences bien plus décisives à faire, des observations plus convaincantes à apporter.
96. — M. Baria, directeur du Musée d'Histoire naturelle de Nice, a adressé à la Société centrale d'agriculture de France (Journal de l'Agriculture, 12 août 1876), une description, avec figure coloriée, du xanthium spinosum préconisé contre la rage. À ce sujet, M. Châtin, directeur de l’école de pharmacie, donne des explications sur la fréquence de cette plante dans beaucoup de flores
naturelles, et il montre combien il serait facile de faire des essais à son égard. M. Bouley répond qu'il fera faire ces essais, mais que, en ce qui concerne les remèdes contre la rage, il peut dire qu'il est lassé de tous, même de l'espérance. Dans tous les cas, dit-1l, des expériences pareilles demandent plusieurs années, d’autant plus qu’il est démontré que, sur trois cas de morsures par des chiens enragés, 1l n’y a qu’un cas de réelle inoculation.
M. Chevreuil, l'illustre doyen de ce corps savant qu'il préside avec une vigueur et nn tact que ses quatre-vingt-quinze ans n’ont point encore affaiblis, fait remarquer combien il serait intéressant de faire connaître quelles sont les organisations qui sont réfractaires au virus, et M. Gayot dit qu'il serait rassurant qu'on connût davantage dans le public que tout cas de morsure n’est pas mortel.
C'est là un des points principaux de la rage que ce livre a pour but de populariser.
97.— Les expériences annoncées par M. Bouley furent faites à l’école d’Alfort, en vue de contrôler la valeur de ce nouveau remède. Or, comme on va le voir, ces expériences ont donné des résultats complétement négatifs :
€ MM. Trasbot et Nocard, chefs de clinique à l'école d’Alfort, ont inoculé le 23 avril, à onze chiens, la salive prise sur un chien enragé vivant.
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Six de ces animaux reçurent chaque Jour une dose de xanthium proportionnée à leur taille; les cinq autres furent abandonnés à eux-mêmes.
« Treize Jours après l’inoculation, le chien n°1, qui avait pris réguliérement du xanthium,, présentait tous les symptômes de la rage, et couvrait de morsures une chienne terrier qui était enfermée avec lui. Ce chien mourut le lendemain. Sa compagne fut immédiatement mise en traitement, et avala dix grammes de xanthium par jour, pendant quinze jours conséculifs. Cette précaution n'empêcha pas que le 24 novembre suivant, elle présentait tous les symptômes de la rage : voix rauque, fêlée, déglutition très difficile, excitabilité três accusée. Le 25, symptômes plus accentués : la voix est faible, rauque, à peine articulée; les yeux sont brillants, injectés, hagards. La litière est complétement broyée. La bête meurt dans la nuit du 25 au 26 novembre, et l’autopsie montre l'estomac rempli de paille. »
Ainsi, voilà deux animaux soumis en temps opportun à la médication préconisée par le docteur Gr. Zymala, et qui meurent parfaitement enragés.
Les autres chiens inoculés étaient fort jeunes et tétaient encore ; la moitié recevait une dose quotidienne de xanthium. Tous moururent de septembre à octobre, après avoir présenté quelques phénomènes nerveux, trop peu caractérisés pour pouvoir être rapportés en toute sûreté à la rage con-
firmée. Nous avons vu, du reste (71), que le lait des femelles enragées peut être bu sans inconvénient. Aussi, MM. Trasbot et Nocard abandonnentils ces victimes et n'ont-ils pas la prétention d’attribuer leur mort à l’inefficacité du xanthium. Mais il reste les deux chiens adultes morts en pleine rage, et que l'usage du médicament n’a pu sauver. Ce qui autorise les expérimentateurs à formuler la conclusion suivante :
« Le xanthium spinosum n'a pas la propriété de quérir la rage, nt de prévenir son développement après l'inoculation naturelle ou expérimentale. »
98. — « Cependant, dit M. Ferrand, aussi sceptique que l’on soit, il est difficile de ne pas s’abandonner à quelque espérance, en présence de déclarations aussi positives et de cas si nombreux de guérisons attestées par ledocteur Gr. Zymala, dont le caractère et l'autorité semblent devoir mettre hors de toute discussion sa parfaite bonne foi ; nous ne voulons pas croire, même quand l’expé-
rience à prononcé, que cet honorable médecin, ancien élôve de la Faculté de Paris, ait voulu lancer simplement un énorme canard; mais il nous faut admettre au moins ou que ses expériences ont été mal faites, ou quil a été le jouet de bien grandes illusions; à moins encore que le xanthium spinosum ait sur l’économie des habitants de la Podolie une action toute spéciale qui ne se produit plus ailleurs. »