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Monographie de la voie sacrée éleusinienne [microform] de ses monuments et de ses souvenirs

Aux travaux que nous avions entrepris à Eleusis devait nécessairement se rattacher une étude sur la topographie do la Voie Sacrée qui conduisait d'Athènes dans cette ville. C'était une introduction presque indispensable à nos recherches sur la topographie de la Cité des Mystères.

Nous comptions d'abord en faire simplement un volume de Touvrage dont nous avons publié il y a deux anS;, la première partie, sous le titre de Recherches archéologiques a Eleusis, Mais le sujet ne pouvait être traité que de deux manières^ ou succinctement, sans aucune digression ni aucun détail parasite, et alors il ne pouvait fournir que la 1. 1

matière cVune dissertation d'une centaine de pages au plus; ou bien avec de longs développements mythologiques^ archéologiques et historiques. Nous avons suivi le second parti, qui nous a paru fournir l'occasion de présenter le sujet avec plus d'intérêt et de nouveauté. La matière s'est alors allongée sous notre plume et nous en sommes venu à composer deux volumes.

Il nous a donc semblé nécessaire de donner à notre Monographie de la Voie Sacrée la forme d'un ouvrage séparé^ en restreignant à ce qui se rapporte à la seule ville d'Eleusis le livre dont nous avons déjà publié la première partie^ et dont nous espérons pouvoir bientôt soumettre la suite au jugement du public scientifique.

Les anciens appelaient voies sacrées toutes celles qui, conduisant à un sanctuaire renommé, étaient régulièrement suivies par les processions soleniielles, et sur les bords desquelles s'échelonnaient des édifices consacrés par une même religion.

En Italie la plus célèbre de toutes, celle qui par excellence s'appelait Via Sacra, était celle de Rome, conduisant jusqu'au Capitole au travers du Forum, et doublement sanctifiée, d'après Varron (4), guod per eam sacra quotgtiot mensibusfe—

(1) De ling. lat.y, 47.

rantnr in arcem et augures ex arcô profecti sokant inaii/gurare, QJù d'après Festus [\)j quod eo itinere utantur sacer dotes idiUium conficiendorum causa. Eïi Grèce la désignation absolue de Upâ Ôèk désignait la route d'Eleusis (2), les autres voies sacrées devaient être indiquées par des épithètes spéciales.

C'est qu'en effet la voie d'Athènes à Eleusis était la plus illustre de toutes et la plus sainte, puisqu'elle conduisait au plus auguste des sanctuaires mystiques de l'hellénisme^ et Qu'elle était parcourue chaque année par la pompe solennelle de ces initiations auxquelles accouraient des milliers de personnes de tout âge et de tout sexe, veiiuesde toutes les parties du monde grec pour se faire recevoir avec les Athéniens aux mystères des Grandes Déesses.

La procession du 20 de Bôédromion, dans laquelle les mystes, se rendant à la pamiychis sacrée de Fépoptie, conduisaient la statue d'Iacchus de la ville de Minerve à celle de Déméter, était la plus importante des solennités religieuses dont cette voie fût le théâtre; mais elle n'était pas la seule. Six jours avant, le Vi de Boédromion,

(1) y" Sacra via.

(2) Harpocrat. kpâc ôfJdç èa-civ 'J^v ol [xtiatat itopsiiovrai àizh toû (Sureoç ëiî' ÉXeuuïva.

les candidats à Finitiation la suivaient procession - Bellement jusqu'à l'endroit où elle débouche sur les bords de la baie d'Eleusis, pour y faire dans la mer les ablutions qui avaient fait donner à ce jour le nom ùe Alocde ^vaxai. (4). C'était en outre par la Voie Sacrée que passait la théorie de Delphes avant d'aller se former d'une manière définitive au P^tliiiim d'OEnoé (2), dème situé comme on sait sur la route de la Béotie par Eleusis et la gorge du Cithéron, au lieu où se remarquent encore aujourd'hui les restes d'une belle tour hellénique auprès du village de Ma(;i (5).

La voie d'Athènes à Eleusis n'était pas seulement consacrée par la religion. C'était la principale artère stratégique et commerciale de l'Attique. Athènes n'avait de communication possible par terre avec le Péloponnèse qu'en traversant Eleusis et en se rendant de là, par Mégare et les Roches Scironiennes, à Corinthe; pour communiquer avec Thèbes et toute la portion occidentale de la Béotie, avec la Phocide, avec la majeure part du nord de la Hellade, il fallait aussi passer par

(!) Elymol. Magn. v lepà ôod<;. — Cf. Sainte-Croix, Recherches sur les mystères, 2" édit., 1. 1, p. 316. — Preiler, article Eleusinia dans la Real- Encyclopédie de Pauly. — Je reviendrai plus loin sur ce sujet.

(2) Strab., IX, p. 422. — Philochor. ap. Schol. ad Sophocl. OEdip. Col. V. (047.

(3) Voy. Hanriot, Recherches sur la topographie des dèmes de l'Âttique, p. ai.

Eleusis^ afin de se diriger de cette ville sur le passage du Cithéron que dominait Éleuthères. Aussi la voie était-elle exécutée avec un soin tout particulier, et rare en Grèce, où, même aux plus florissantes époques, la viabilité n'a jamais été que très-imparfaite. D'Eleusis à Athènes, lisons-nous au début du seul fragment du Bioç ÉAMoç de Dicéarque qui soit parvenu jusqu'à nous, « la route « est agréable, tout entière cultivée, et pré- « sente à la vue quelque chose d'aimable et de

« civilisé, )) odoc, "Tiddocj yecopyouae'yyi Trâaa, ej^ouaa tw o(|^ei

Les édifices accumulés sur le bord de cette route étaient assez nombreux et assez remarquables pour que Polémon le Périégète eût consacré un ouvrage entier à les décrire et à raconter les traditions qui s'y rapportaient (4). Malheureusement le livre de Polémon est perdu, aussi bien que ceux de tous les anciens auteurs à'AUhides, Il ne nous reste plus, en fait de textes antiques un peu développés sur la Voie Sacrée, que deux chapitres du premier livre de Pausanias , chapitres d'un prix inestimable en l'absence de toute autre source d'information, mais fort incomplets par euxmêmes, comme tout ce que cet auteur a écrit sur

(1 ) Harpocrat. "V" lepà. ôôd? : Bi6>v(ov 5)vov no>^é|itovi ^ÉYpamai irep'l ttjî Ispaç.. OSoD.

FAttique, et cela d'autant plus qu'il s'adressait à des lecteurs qui avaient dans leur bibliothèqiie Touvrage de Polémon.

Un certain nombre d'érudits modernes se sont déjà occupés des vestiges antiques qui se remarquent encore le long de la route d'Athènes à Eleusis, et ont tenté d'appliquer à ces vestiges les indications de Pausanias sur les monuments dont était bordée l'ancienne Voie Sacrée. Dodwell (^)^ Gell (2), Kruse (5) et le colonel Leake (4) ont été les premiers à aborder F examen de cette question. M. Preller a résumé leurs observations en y joir gnant quelques remarques personnelles, dans deux dissertations ex-professo, qui demeureront le fondement de toute recherche sur la Voie Éleusinienne (5). Enfin dans son ouvrage sur les dèmes de FAttique, M. lianriot (6) a été amené à reprendre la même étude, et y a, croyons-nous, fait faire quelques pas nouveaux.

Après tous ces savants, il paraîtra peut-être imprudent ou superflu de soumettre à un nouvel

(1) A classical and topograplùcal Tour in Greece, t. II, p. 169 et suiv.

(2) Itinerary of Greece, p. 30. — Unedited antiquities of Âttiea, p. 3. et suiv.

(3) Hellas, t. II, p. iC8 et suiv.

(4) Travels in Norlhern Greece, t. ïl^.p. 382 et suiv. — Demi of ÂlUca, 2° édition, p. 140 et suiv,

(5) De via sacra Eleusinia, disputationes I et IT, Dorpat, l'84l, in-4°.

(6) Recherches sur la topographie des dèmes, p. 4G-6ii, et p. iiO-HB.

examen la topographie de la Voie Sacrée. Nou& pensons cependant que, sur ce champ si riche, il peut y avoir encore quelques épis à glaner, et nous espérons que le lecteur le pensera avec nous quand il aura bien voulu nous suivre dans ces pages.

Pour essayer de reconstituer l'état antique et la distribution des édifices sur la route que suivait la procession des initiés j nous avons pris avant tout, comme point de départ, nos observations personnelles, répétées pendant plusieurs mois sur le terrain avec une minutieuse persévérance, dont nous espérons qu'on nous tiendra du moins compte avant de condamner nos efforts. Nous nous sommes appuyé aussi sur ce que nos prédécesseurs attestent avoir vu. Les recherches étaient, en effet, plus faciles autrefois qu'aujourd'hui : bien plus de ruines apparaissaient à la surface du sol. Sous la domination turque, la campagne était presque inculte, et le sol antique de la Voie Sacrée, demeurée sans réparations depuis des siècles, subsistait avec son pavé dans la plus grande portion du parcours.

Actuellement une magnifique route carrossable, à mettre en parallèle avec nos anciennes route royales, conduit d'Athènes à Eleusis, où elle se bifurque sur Mégare et sur Thèbes. Fort agréable par la facilité qu'elle donne pour les excursions, cette route, l'une des meilleures qui aient encore

été exécutées en Grèce, a eu pour Tarchéologie le grave inconvénient de recouvrir par des travaux modernes Fancienne chaussée hellénique. De plus, grâce aux progrès consommés en trente ans d'indépendance, le parcours de la Voie Sacrée est actuellement aussi bien cultivé qu'au temps de Dicéarque, sauf dans la traversée du mont Gorydallus, et présente le même aspect de riante fertilité. Mais Ja bonne culture est presque toujours l'ennemie des traces du passé, et particulièrement dans la plaine d'Athènes elle a fait disparaître plus d'une indication qui, dans le temps où voyageaient Dodwell, Gell et le colonel Leake, permettait de reconnaître l'emplacement d'édifices mentionnés par Pausanias ou par d'autres auteurs.

Aux recherches de topographie nous avons joint quelques observations mythologiques. Les sanctuaires échelonnés sur les bords de la Voie Sacrée constituaient, par leurs cultes et les traditions qui s'y rattachaient, un ensemble religieux qui n'a pas encore été étudié d'une manière complète. Tous étaient en rapport avec le culte mystique d'Eleusis, soit que ce rapport existât avant leur fondation, soit qu'il fût le résultat d'une aflSliation postérieure. Nous avons cru pouvoir trouver le sujet de quelques remarques curieuses, en recherchant avec soin les idées et les traditions qui se rapportaient à chacun de ces sanctuaires, et en essayant

de montrer comment les sacra gentititia des diverses familles d'origine pélasgique ou ionienne, établies surle parcours du chemin d'Eleusis, avaient été successivement absorbés et englobés dans l'ensemble de la suprême et mystérieuse religion des Grandes Déesses.

Il suffira de lire quelques pages de ce volume pour reconnaître qu'en fait d'étude de la mythologie nous appartenons à l'école symbolique, et nous tenons à le déclarer hautement dès le début. Cette école; en ce moment forl peu à la mode, et dont les plus anciens champions se croient même, comme des navigateurs menacés du naufrage, obligés de jeter à la mer une partie de leur cargaison, nous parait celle dont les doctrines renferment la plus grande somme de vérités et dont les procédés permettent seuls d'arriver à quelque chose de positif pour reconstituer les antiques croyances des nations polythéistes. Nous avons la ferme conviction qu'elle survivra au triomphe passager de l'école purement philologique, d'après laquelle les Aryâs primitifs, sur les bords de l'Oxus, auraient été seuls à savoir réellement quels étaient les dieux qu'ils adoraient, et les mythes de la Grèce devraient être regardés comme une suite de non-sens et d'erreurs grammaticales, tout comme elle a résisté au courant hypercritique des négations de Voss et de M. Lobeck.

Dans le volume de nos Recherches archéologiques

— loque nous consacrerons à T histoire et au développement de la religion mystique d'Eleusis^ nous reviendrons sur cette question des écoles d'interprétation mythologique, et nous essayerons de faire voir en quoi les travaux des philologues de l'école purement historique peuvent éclairer et servir les recherches des symbolistes. Nous pensons, en effet, qu'il y a des deux côtés une part considérable de vrai, et qu'une conciliation n'est pas impossible entre ces deux systèmes, qui paraissent au premier abord absolument opposés.

Mais ce diflScile sujet n'est pas aujourd'hui celui qui doit nous occuper. En étudiant les cultes de la Voie Sacrée, nous devons nous placer à l'époque où ces cultes étaient tous mis en rapport avec la religion mystique d'Eleusis, c'est-à-dire à l'époque de la splendeur et de la liberté d'Athènes. Or, à cette époque, les savants qui s'attachent le plus aux distinctions d'âges et de pays dans les mythes grecs sont forcés de reconnaître qu'un syncrétisme absolu et pan théistique dominait dans le sanctuaire d'Eleusis. L'influence des religions orientales y avait été soit introduite, soit, croyons-nous plutôt, renouvelée par les Orphiques. On avait la prétention de révéler dans les initiations des secrets applicables à toutes les formes de la religion des Grecs, et rhiérophante des Grandes Déesses était regardé comme possédant une exégèse supérieure sur la généralité des matières religieuses. Dans une

élude relative à cette époque culminante du culte éleusinien, il n'y avait d'applicables que les procédés et les doctrines de l'école symbolique^ tels qu'ils ont été posés d'abord par M. Creuzer et développés ensuite par d'autres savants avec une plus grande rigueur.

Nous avons voulu, cependant^ éviter les plus spécieuses objections des antisymbolistes, en observant scrupuleusement les distinctions d'époques et de localités, lorsque nous avons cherché à déterminer les origines du culte des différents sanctuaires échelonnés sur les bords de la Voie Sacrée. Mais en allant au fond de tous ces cultes, nous avons dû forcément reconnaître que, si les formes extérieures étaient différentes, les doctrines qu'elles exprimaient, dès les temps les plus reculés^ étaient identiques dans leurs parties essentielles à celles que l'on enseignait à Eleusis, et qu'elles se réduisaient à un petit nombre d'idées de panthéisme naturaliste, indéfiniment variées dans leur exprèssioUj que dans ses différents travaux, principalement dans ï Étude mir (a religion phrygienne de CyHle, la Nouvelle galerie mythologique et le Commentaire du Cratyie de Platon, mon père avait déjà dégagées et montrées comme la base de toutes les religions antiques, et qui, avant lui, avaient été entrevues par D'Ansse de Yilloison dans sa belle dissertatiori De triplici theologia mysteriisgue vetenm, qui n'eut qu'un seul défaut, celui de paraitre

trop tôt, à une époque où l'on ne pouvait encore ni la comprendre, ni l'apprécier.

Il y a dans le travail que nous présentons aujourd'hui au jugement du public un gravé défaut, qui frappera sans doute le lecteur au premier aspect, et que nous reconnaissons sans essayer de nous faire d'illusions à ce sujet. 11 réside dans la variété même des matières qu'embrassent ces volumes. Topographie, histoire, archéologie monumentale, épigraphie, mythologie, architecture, on y trouvera un peu de tout, jusqu'à trois chapitres entiers consacrés à des monuments et à des souvenij's du moyen âge byzantin et français. On reprochera donc, et avec raison, à notre livre le défaut d'unité dans le plan. Mais ce défaut pouvait-il être évité? Ne ressortait-il pas de la nature même du sujet que nous avions entrepris? L'étude des monuments et des souvenirs de la Voie Sacrée d'Éleusis devait forcément nous amener à parler de beaucoup de choses qui n'ont pas entre elles de lien très-naturel. C'est pour cela que nous avons cru meilleur de ne pas nous préoccuper outre mesure de ce lien, et d'adopter comme plan de nos recherches et de nos explications l'ordre dans lequel les restes antiques se succèdent sur les bords de la route qui menait de la ville de Mmerve à celle de Cérès. C'est en réalité un voyage que nous invitons le lecteur à faire avec nous, un

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