SUR L’ORDRE DES CHÉIROPTÈRES
Lin NÉE place son genre Vespertilio, sous-divisë en neuf sections, dans le premier ordre de son système de la nature, once genre occupe le quati'ième rang après Y Homme, les Singes , les Lémuriens. Illiger, par une combinaison moins ingénieuse , éloigne les mammifères ailés des quadrumarllfe , et les classe après les édentés. Ils forment, dans le règne animal de M. Cuvier et dans tous nos catalogues modernes , la première famille des carnassiers , et suivent immédiatement après les derniers genres des quadrumanes ^ esl en effet l’arrangement méthodique le moins incohérent. Il me paraît cependant que la réunion des -Cheiropteres à l’ordre des carnassiers , offre certains inconvéniens sous le rapport des moyens très-différens de locomotion, et du régime frugivore de quelques genres de cette grande famille des mammifères volatiles. Il serait préférable, suivant ma manière de voir, de les répartir en un ordre distinct (i), classé entre ‘ceux des quadrumanes et àes carnassiers , et bien caractérisé par des organes aux moyens desquels ils ont la faculté de se soutenir dans le fluide de l’air.
Le plus grand nombre des détails qui ont rapport à l’organisation de ces mammifères , a été discuté de la manière la plus lumineuse par des anatomistes et des zoologistes du premier rang (2) ; mais la partie qui traite du système dentaire laisse encore des lacunes, et
(i) Voyez aussi Kulil, Deutschea Fledermause.
(a) MM. Geoffroy, Cuvier, Blainville et Dcsmarcst. Vojez aussi le Nouveau Dictionnaire d' Histoire naturelle , vol. 6.
T. I. Ql
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paraît avoir donné matière à plusieurs erreurs ; elles ont provoqué de ma part des recherches plus approfondies, au moyen desquelles je crois pouvoir établir des observations nouvelles sur la dentition des Cheiropteres , qui serviront à expliquer quelques erreurs dans les divisions des genres , basés uniquement ou principalement sur le nombre et sur la forme des dents , si variables dans les différens périodes de l’âge.
Il ne convient point d’admettre dans Tordre de mammifère volatile, les Galéopitheques (i) qui ont bien de même que les Polatouclies ( Pteromys) et les Pétauristes ( Petaurus) , la peau des flancs étendue entre les extrémités antérieures et les postérieures, même quelquefois la queue engagée , ou des rudiraens de membrane aux côtés du cou et aux extrémités antéideures, mais qui sont dépourvus de ces membranes, diaphanes , prolongées entre les doigts , unies aux flancs, et imitant les ailes dft oiseaux. Aussi la faculté de voler, ainsi que M. de Blainville en a fait la remarque, appartient seulement aux Cheiropteres proprement dits. Les Galéopitheques, Polatouches, et Pétauristes , ne peuvent se servir des peaux épaisses, peu tendues et velues en dessus comme en dessous, que comme d’une sorte de parachute. Us n’ont pas la faculté de s’élever au-dessus du point d’où ils sont partis , et ne peuvent même conserver la ligne horizontale ; ils sont obligés de céder à la loi de la gravitation. Les vrais Chéiroptères -, dont le vaste sternum donne attache à de puissans muscles pectoraux , dont Tépaule est consolidée par de larges omoplates et des clavicules robustes , et dont les ailes ont autant de surface que de légèreté , sont doués des organes qui servent à les soutenir en Tair pendant tm temps considérable , de se porter avec rapidité dans tous les sens imaginables , pour saisir les petits insectes dont ils font leur nourriture , ou pour se rendre d’un vol soutenu dans les lieux éloignés de leur demeure habituelle, afin de se repaître des fruits succulens qui servent d’aliment à quelques-unes.
(i) Les Galeopiihèques doivent prendre rang dans la famille des Quadrumanes, après les Mahis. Ils sont à ceux-ci à peu près ce que les Pétauristes sont aux Marsupiaux , et les Polatouches aux Rongeurs. M. de Blainville a fait cette remarque avant moi.
tendineuse. Le plus grand nombre des genres n’offrent dans la charpente osseuse des pieds postérieurs que le seul tibia. Le libula est grêle et seulement rudimentaire dans quelques-uns ; les seuls 71/o/ow/?^ (Dysopes) ont les deux os parfaits, servant à donner attache aux muscles moteurs des pieds , pourvus d’un doigt plus ou moins versatile , quelquefois opposable comme dans les quadrumanes.
Tous les Chéiroptères cherchent à se cacher, le plus grand nombre fuit la lumière ; leur demeure habituelle est le plus souvent en des lieux ténébreux 5 les cavernes, les fentes des rochers et des édifices isolés, les creux des arbres leur servent de retraite^ les espèces frugivores redoutent moins la lumière 'que les espèces insectivores *, quelques-unes sont' diurnes , leur demeure habituelle est dans les bois, ou ils se rassemblent en troupes à la cime des arbres ou dans l’entrée des cavernes. Quelques espèces, particulièrement celles du genre Molosse (Dysopes) né s’éloignent pas à de grandes distances des lieux de leur demeure habituelle ; plus solitaires et vivant le plus souvent cachées , elles se servent plus de leurs moyens puissans de préhension et d’ascension que de ceux du vol ; d’autres espèces , ce sont celles du genre Vespertilion , parcourent au crépuscule et aux premières lueurs de l’aurore une grande étendue de pays 5 les lieux où elles vont pourvoir à leur nourritui’e sont le plus souvent très-éloignés du lieu de leur demeure habituelle quelques espèces chassent aux insectes d’eau, d’autres poursuivent ceux qui au crépuscule se mettent en mouvement sous l’ombrage des forêts.
L’on sait , par les expériences de Spallanzani , que les Chéiroptères aveuglés volent aussi bien que ceux qui ont des yeux* qu’ils évitent avec autant d’adresse les corps les plus déliés, tels que des fils de soie , tendus de manière à ne lasser entre eux que l’espace nécessaire à leur passage avec les ailes dévoyées j qu’ils serrent leurs ailes si ces fils sont plus rapprochés, afin de ne pas les toucher; qu’ils suivent la dii’ection des routes souterraines, qu’ils passent au travers des branches d’arbres que l’on y a placées , sans les frapper de leurs ailes; qu’ils s’introduisent dans les troncs, et qu’enfin ils s’hc-
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crochent aux saillies des voûtes ou des plafonds. Spallanzani a privé successivement des Chéiroptères , dont il avait détruit les yeux, des organes des autres sens, et ils ne furent ni moins hardis, ni moins adroits dans leur vol •, d’où ce célèbre observateur conclut qu’il doit y avoir dans cette famille d’animaux un autre sens , un nouvel organe, un agent inconnu qui semble les guider et les servir si efficacement pendant leur aveuglement (i).
Les Chéiroptères insectivores des climats septentrionaux , privés en hiver des subsistances nécessaires à leur noui-riture , sont engourdis pendant cette saison i, ceux des contrées tropicales jouissant dans toutes les époques de l’année d’une abondance non interrompue, n’éprouvent aucune torpeur. Ceux qui sont sujets à passer à cet état d’engourdissement ou de léthargie, se recouvrent de leurs ailes comme d’un manteau , s’accrochent à la voûte des souterrains , par les pieds de derrière , et demeurent ainsi suspendus ; les autres se collent conti’e les murs ou se cachent dans des trous. Leur portée ordinaii’e est de deux petits qu’ils tiennent cramponnés à leurs mamelles ou assujettis à leur corps , en repliant sur eux, dans le vol , la membrane interfémorale qui leur tient lieu de soutien et de poche. La grosseur de ces jeunes est souvent très - considérable à proportion de celle de leur mère, ce qui est surtout le cas dans les espèces frugivores. Ces particularités et la forme opposable ou versatile d’un doigt des pieds postérieurs , rapprochent les Chéiroptères de la grande famille des Quadrumanes.
Nous ne pouvons , en parlant des Chéiroptères , passer sous silence ces restes fossiles d’animaux volatiles , que M. Cuvier nomme Ptérodactyles , et dont MM. Scemmering et Oken ont parlé, sous la dénomination éi Ornithocéphales , Ce sont incontestablement, dit M. Cuvier, de tous les êtres dont l’existence vient d’être révélée , les plus extraordinaires , et ceux qui , si on les voyait vivans , paraîtraient les plus étrangers à toute la nature actuelle. Je n’aborde la question , relativement à leur rapport avec nos
(:) Nouveau Dictionn. d'Hisl. mit. , vol. 6.
Chéiroptères vivans, qu’avec une grande défiance en mes lumières ; il me sied peut-être mal de m’ériger en arbitre dans une discussion agitée par mes maîtres î
Les matières pour et contre l’opinion, émises d’une part par M. Sœmmering , en faveur d’une grande analogie entre les restes d’ossemens fossiles de ces Ornithocéplmles , et l’ostéologie de nos Chéiroptères vivans ^ et l’opinion de M. Cuvier sur leur identité avec les Sauriens vivons , ont été traitées de la manière la plus minutieuse , par le premier dans les annales portant pour titre , Denkschriften der Munchener Akademie ^ et par le second dans les Recherches sur les ossemens fossiles , nouvelle édit. , vol. 5 , part. '2 5 des figures très-exactes accompagnent ces Mémoires ; on trouve ces portraits réunis, pl. 28 de ce 5 '. volume. M, Oken, dont l’opinion sert d’auxiliaire à la manière de voir de M. Cuvier , en a parlé dans l’/jw de 1819, vol. i, pag. 1788, et dans l’article additionnel de la même année.
Je me serais peut-être dispensé d’agiter de nouveau la question , relativement à ces restes fossiles , et j’aurais pu , en me conformant entièrement aux vues lumineuses énoncées dans l’ouvrage de M. Cuvier, me borner à garder le silence sur l’opinion de mon respectable ami de Sœmmering, si celui-ci n’eût pas entamé de nouveau la question , en produisant , depuis l’explication victorieuse de M. Cuvier, un nouveau portrait de Y Omithocephalus hrevirostris , rétabli (i) et figuré sous la forme d’un Cheiroptere anomal. Voyez Denkschriften der Munchener Akad. , band. 6.
On ne peut disconvenir des grands rapports entre cette figure du squelette rétabli ( j’aurais presque dit défiguré) , et le squelette d’une Roussette : elle montre de grandes omoplates complètes, de fortes clavicules , tin sternum de Cheiroptère , des côtes analo^ gués ; même le cartilage xiphoïde n’a pas été omis 5 le bassin est celui d’un Cheiroptère, et, pour rendre l’illusion complète, l’idéal de la forme du système cutané a été indiqué j il est vrai que ces
{\) Voyez le squelette de cet animal tel que la pierre en conserve les restes, pl. aS , fig. 7, des Rechercher sur les ossemens fossiles , précité , tom. 5,2'. part.
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membranes du vol ainsi rétablies manqueraient des soutiens et des attaches qu’elles trouvent dans la forme allongée des deux derniers doigts dont les Chéiroptères vivans sont pourvus , et que l’aile ainsi conformée ne pourrait frapper l’air par le manque de soutiens dans les membranes.
Je n’agiterai aucun point de comparaison discuté par M. Cuvier à l’appui de son opinion j il serait difficile d’ajouter des preuves plus convaincantes. Nous ne discuterons ici que les rapports entre l’animal , tel que la pierre en conserve les restes, et la figure de son squelette rétabli. N’ayant pas été à même de voir en nature la pierre qui porte ces restes fossiles , je ne puis juger que d’après les figurés qui en ont été données, et que je viens de signaler.
U est en premier lieu impossible de trouver dans la figure originale telle que la pl. aS , fig. 7 dès Ossemens fossiles en fait voir le portrait, aucun vestige d’omoplate, produit dans le squelette rétabli ; cet os à grande surface plane existerait dans la pierre s’il efit fait partie de la charpente osseuse de l’animal pétrifié 5 M. Oken croit voir l’omoplate dans cet qs long A , indiqué dans la figure des Ossemens fossiles , mais qui manque totalement dans celle publiée par M. Sœmmering. Supposons avec M. Oken que cet os long puisse être l’omoplate, il est dès lors certain que ce ne peut être l’omoplate d’un Chéiroptères et au cas que cet os long articulé au sternum soit en effet un omoplate , où sont les clavicules arquées données dans le squelette rétabli ?
Le bassin formé de l’os des îles A , de l’ischion B , et du pubis C, est un vrai bassin de Saurien. Dans le squelette rétabli c’est un bassin de Cheiroptère.
Je n’ai pu trouver que cinq vertèbres cervicales s le squelette rétabli en marque sept; la pétrification très-intacte dans toute l’étendue de la colonne vertébrale et en position naturelle partout , ne fait point préjuger de lacune.
Les côtes minces faiblement arquées , filiformes et surtout trèsfines et déliées vers les extrémités , sont de vraies côtes de Dragon ( Draco ) ; avec cette différence que le Dragon type a cinq côtes
longues et filiformes et trois autres plus petites ; ces côtes du petit Ptérodactyle ressemblent exactement à celles du grand Ptérodactyle^ pl. 23 , fig. T. J’en ai compté au nombre de neuf ou onze. Le squelette rétalili en montre huit sans aucun indice de fausses côtes. Ces côtes et le sternum rétabli ressemblent en effet aux parties correspondantes dans les Chéiroptères , tandis que la pierre offre des os corx’espondant par leur forme à ceux des Dragons.
Ces notices supplémentaires au travail de M. Cuvier ne laissent aucun doute quant à l’exactitude des argumens énoncés par ce célèbi’e naturaliste ^ elles tendent plutôt à les fortifier. La conclusion déduite par M. Cuvier de la structure totale et des, parties correspondantes dans ces deux Ptérodactyles , ne me paraît pas aussi heureuse. Il dit , page 879 , en parlant des fonctions du vol : de l’existence de deux especes de sauriens qui volaient au moyen d’une membrane soutenue par un seul des doigts de la main....
J’admets que le seul long doigt de la main , portant plusieurs articulations, a servi d’attache et de soutien à une membrane, mais il fallait nécessairement à cette membrane étendue d’autres soutiens intermédiaires , et je vois dans les nombrenses côtes grêles , longues et filiformes de notre animal les mêmes soutiens, auxquels j’attribue les mêmes fonctions que dans les côtes de nos Dragons vivons.
Cette explication supplémentaire au texte de M. Cuvier sert .encore à éloigner toute idée relativement à l’opinion de M. de Sœmmering 5 car en supposant que l’animal en question , dont il s’est occupé à donner le squelette rétabli , ait pu former une espèce rapprochée dé nos Chéiroptères vivons, il aurait fallu imagiper des soutiens intermédiaires autres que ce long doigt de la main, pour supporter la membrane ou l’appareil propre au vol 5 car la membrane dépourvue de ces soutiens et simplenient attachée par un réseau de fibres au corps d’un Cheiroptère , ne pourrait offrir aucune résistance à l’air, et. sa position dans l’état de repos serait difficile à , concevoir.
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J’espère que mon respectable ami de Sœmmering me saura gré de ces remarques. Je viens de lui adresser le squelette d’un Clieiroptèré Pteropus minîmus , et un • second individu conservé à l’esprit-de-vin •, ces deux objets de comparaison , et la figure du squelette de notre Pteropus meîanocephalus , donnée dans cette monographie , serviront sans doute de preuves en faveur de l’opinion émise par M. Cuvier.
L’histoire des Chéiroptères, telle que je me propose de la publier successivement par monographies , offrira une série d’espèces nouvelles à faire connaître ; les recherches établies sur' le système dentaire de ces singuliers animaux seront sans doute agréables aux naturalistes.
On’peut dire que la connaissance exacte des genres et des espèces de l’ordre des Chéiroptères , est due aux travaux de M. Geoffroy de Saint-Hilaire j c’est lui qui en a posé les hases sur les matériaux rapportés par feu Pérou et par M. Leschenault, plus tard par les envois de MM. Diard et Duvaucel. Mais aucun des voyages entrepris dans une époque récente n’a fourni un aussi grand nombre de matériaux que l’expédition Nerlandaise dans l’Inde; les immenses collections faites par Ruhl et van Hasseît , qu’une mort préraaturee a réunis sous la même pierre sépulcrale, nous fournissent une multitude de moyens comparatifs , qui me mettent à même d’étudier la famille des Chéiroptères , si nombreuse en espèces dans les îles asiatiques, non - seulement dans tous les états différens d’âge , mais auSsi sur une série d’individus préparés et conservés à l’esprit-de-vin. Je signale encore l’empressement de plusieurs naturalistes à m’offrir les moyens d’établir mes observations sur l’inspection d’un plus grand nombre d’individus. MM. de Schreibers , Lichtenstein et Crechsmaer , directeurs des musées de Vienne , de Berlin et de Francfort, ont eu l’extrême complaisance de me confier les espèces rapportées par les naturalistes voyageurs de leur pays. Le Musée de Paris , dépôt précieux , commis à la garde des savans les plus distingués , a constamment été ouvert à mes recherches.