SUR LES DIFFÉRENTES PHASES
Nous donnons cet Aperçu sans entrer dans la discussion, des dates antérieures aux ivc et v° siècles. Nous enregistrons purement et simplement les traditions acceptées par les chroniqueurs du moyen âge, et nous leur en laisserons la responsabilité. C’était l’opinion de leur temps; ils l’ont adoptée et suivie, et nous la donnons dans le seul but de faire comprendre les auteurs de ces anciennes chroniques.
Vers le milieu du Ier siècle de notre ère, saint Savinien et saint Potentien sont envoyés dans les Gaules.
A Chartres, saint Potentien élève le premier temple chrétien au-dessus de la grotte druidique; saint Aventin en fut le premier évêque.
Sous la protection des lois romaines concernant les sépultures, cette première église se maintint jusqu’à la dernière persécution, appelée l’ère des martyrs, sous Dioclétien, en 3o3 ; elle fut alors renversée de fond en comble.
Dès que Constantin eut accordé la paix à l’Eglise , l’évêque de Chartres , Castor, s’empressa de reconstruire le sanctuaire de Notre-Dame, en 3i3. Il est à croire qu’à cette époque ce n’était encore qu’un modeste oratoire élevé sur les ruines du monument primitif.
Il est question d’un sinistre en 590; rien ne constate son importance.
En 7^3, Hunald, duc d’Aquitaine, révolté contre Pépin, brûla l’église de Chartres, sous l’épiscopat de Godessald.
L’église épiscopale de Chartres est relevée l’année même de 7 A3 par l’évêque Godessald.
Le 12 juin 858, Hastings, à la tête des Normands, assiège la ville de Chartres et incendie la cathédrale.
L’évêque Gislebert, successeur de saint Frobold, ne tarde pas à relever les ruines de sa cathédrale.
En 876, le don de la sainte tunique de Notre-Dame, fait au sanctuaire de Chartres par Charles le Chauve, fut une raison de donner plus de splendeur à l’édifice.
Le 5 août 963, les Normands et les Danois, conduits par Richard, duc de Normandie, alors en guerre avec Thibault le Tricheur, comte de Chartres, incendient la cathédrale sous l’épiscopat de Hardouin , qui ne survécut pas à ce désastre.
n • APERÇU CHRONOLOGIQUE.
Le nouvel évêque, Wuifard, réédifie, dès la même année 963, son église cathédrale. Son désir était quelle fût la plus belle église du monde.
Le 7 septembre 1020, le feu du ciel réduisit en cendres le sanctuaire élevé par Wuifard.
Saint Fulbert était alors évêque de Chartres.
Aidé par plusieurs princes de l’Europe auxquels il avait fait appel, saint Fulbert se hâta de reconstruire sa cathédrale sur un plan plus vaste. Thierry, son successeur, continua l’œuvre de Fulbert et en fit la dédicace le 17 octobre 1007.
Plus tard, de 1090 à 1 1 1 5 , saint Ives agrandit et embellit l’œuvre de ses prédécesseurs. Le jubé de saint Ives fut célèbre.
Le sinistre que des chroniqueurs attribuent à l’année io3o est sans doute le même que celui de 1020.
Un grand incendie dévasta la ville de Chartres en 11 34 ( magnum urbis excidium ); mais le texte ajoute : reservatâ per Dei gratiam Ecclesiâ,
Voici ce qu’on lit dans une lettre de Hugues d’Amiens, archevêque de Rouen : r C’est à Chartres que les hommes, par esprit d’humilité, ont commencé à traîner des charrettes et des chariots pour aider à la construction de la cathédrale. C’est là aussi que Dieu a surtout fait éclater des miracles pour récompenser l’humilité de ses serviteurs. Le bruit s’en est répandu au loin et a mis la Normandie en émoi. Les fidèles de notre province sont d’abord allés à Chartres porter le tribut de leurs vœux à la Mère de Dieu ; puis ils se sont habitués à prendre leurs propres cathédrales pour but de ces pieux pèlerinages. Ils forment ainsi de pieuses confréries dans lesquelles personne n’est admis sans confesser ses fautes , sans recevoir une pénitence et sans se réconcilier avec ses ennemis. Les confrères se donnent un chef, à la voix duquel tous , soumis et silencieux , traînent sur des charrettes les offrandes qu’ils portent aux églises et qu’ils sanctifient par leurs larmes et leurs mortifications. Pleins de confiance en la bonté de Dieu, ils se font accompagner de leurs malades, qui souvent reviennent guéris de toutes leurs infirmités. «
Haimon, abbé de Saint-Pierre-sur-Dive , confirme de point en point les assertions de l’archevêque de Rouen. Comme le prélat, il atteste que l’église de Chartres fut le premier édifice à la construction duquel on vit s’associer des pèlerins accourus de différents côtés. Il ajoute que cet usage ne tarda pas à s’introduire en Normandie, et que, dans cette province, il n’y eut bientôt pas de sanctuaire dédié à la Sainte Vierge qui ne devînt le but de pareils témoignages.
Pour les moines de Saint-Pierre-sur-Dive, ce mouvement religieux fut un excellent moyen d’achever leur église , dont les travaux étaient interrompus depuis de longues années. Assurés que la foi enfanterait chez eux les mêmes prodiges que dans les pays voisins, ils firent solennellement bénir des chariots à l’imitation de ceux de Chartres. Leur confiance ne fut pas trompée. De toute part on répondit à leur appel. Chacun était jaloux d’aller rendre hommage à la Vierge dans une église à peine ébauchée, mais où les cérémonies du culte s’accomplissaient déjà avec pompe et régularité. C’était un généreux élan qui se communiqua avec une merveilleuse rapidité dans toutes les' classes de la société. Les femmes comme les hommes, les riches comme les pauvres, les puissants comme les faibles, tous s’attelaient
APERÇU CHRONOLOGIQUE. m
aux chars sur lesquels on portait à Saint-Pierre-sur-Dive la chaux, la pierre, le Lois et les vivres destinés aux ouvriers. Les populations s’ébranlaient en masse r chaque paroisse se mettait en route avec ses vieillards et ses enfants; on emmenait même les malades, dans l’espérance de leur faire miraculeusement recouvrer la santé. Les bannières ouvraient la marche; des trompettes donnaient le signal des manœuvres. Les fardeaux étaient énormes : parfois il fallait les efforts d’un millier de pèlerins pour imprimer le mouvement à un seul char. Le convoi s’avançait au milieu d’un religieux silence. Dans les haltes, on n’entendait que les confessions, les prières et les chants des pénitents. A la voix des prêtres, les haines s’apaisaient et la bonne harmonie renaissait dans les cœurs. Si un pécheur obstiné refusait de pardonner à ses ennemis, on le chassait ignominieusement après avoir jeté à terre l'offrande qu’il avait mise sur le char.
Arrivés au terme du voyage, les pèlerins rangeaient les voitures autour de l’église et formaient une sorte de camp dans lequel ils passaient la nuit en prières. Ils illuminaianl leur char et faisaient retentir au loin le chant de psaumes et des cantiques. Us demandaient à la Vierge, avec une aveugle confiance, la guérison de leurs malades, et, si leurs vœux tardaient à être exaucés, on les voyait, eux et leurs enfants, se dépouiller de leurs habits, se traîner en gémissant jusqu’au pied des autels et supplier leurs prêtres d’être sans pitié et de leur donner la discipline en expiation des fautes qu’ils pouvaient avoir commises. D’ordinaire, aux gémissements et aux supplications succédaient des cris d’allégresse. C’est que la Vierge s’était laissé fléchir; des miracles venaient de s’accomplir. Un malheureux infirme qu'on avait amené sur un char s’était tout à coup senti guéri. Plein de vigueur, il courait remercier sa bienfaitrice. De toutes parts on criait au miracle; de longues files de pèlerins se rendaient processionnellement à l’autel, baisaient la terre, mettaient les cloches en branle et entonnaient des chants de triomphe.
Tels furent les actes de foi qui s’accomplirent en 1 1 45 dans l’abbaye de Saint-Pierre-sur- Dive et dans beaucoup d’autres églises de France. Mais ce ne fut pas seulement en 1 1 45 que la construction des édifices religieux donna naissance à de pareilles manifestations. Les mêmes transports d’enthousiasme durent souvent éclater sur différents points de la chrétienté pendant le cours du xn" et du xme siècle.
Un sinistre à l’église de Chartres est indiqué à la date de 1188, mais sans aucun détail; on peut en conclure qu’il eut peu de gravité.
Mais en 1194, sous le règne de Philippe-Auguste et l’épiscopat de Régnault de Mouçon, dans la nuit du 22 au 28 juin, un incendie accidentel anéantit l’œuvre de saint Fulbert, de Thierry et de saint Ives, à l’exception de la crypte et des clochers.
La cité Chartraine revit alors des processions de pèlerins apportant leurs pieuses contributions sur de lourds chariots. Un trouvère du xme siècle, Jean Le Marchant1, s’est complu à parler de ces processions dans un poème dont le manuscrit est conservé à la bibliothèque de Chartres et qui a été imprimé par M. Gratet-Duplessis en 1 855.
Soutenu par les encouragements du légat du pape Mélior, et surtout par la conservation
1 Jean Le Marchant n’a fait que traduire en vers fiançais une relation latine, dont le texte, encore inédit, se conserve à la Bibliothèque du Vatican.