JUBÉ
Ce sont des fragments du jubé du xuie siècle, démoli d’une manière si regrettable à la fin du siècle dernier. Au bas de la planche est un bas-relief représentant la Nativité du Sauveur. L’Enfant Jésus, emmailloté avec soin au moyen d’une élégante bandelette qui serre ses langes, est étendu dans une crèche entre le bœuf et l’âne. Sa Sainte Mère est couchée sur un lit dont la surface supérieure est inclinée en avant d’une manière exagérée. Cette disposition, outrée et contraire à la réalité, avait été adoptée avec intention par le sculpteur afin de permettre aux fidèles de voir le personnage de N. D., qui, placée sur une surface horizontale, aurait complètement disparu aux yeux, le basrelief étant placé à une hauteur trop grande. Au pied du lit, saint Joseph s’approche en s’inclinant vers N. D. et lui présente une sorte de voile. La crèche est supportée par de petites colonnettes alternativement cylindriques et octogones, suivant le système suivi dans l’église haute, comme nous l’avons déjà remarqué. Le travail de sculpture de ce morceau est exécuté avec une extrême perfection, dans une pierre de liais fort dure. Les deux figures de l’Enfant Jésus et de sa Mère ont des traits pleins de grâce et sont animées des sentiments d’une douce sympathie exprimés de la manière la plus touchante. 11 faut remarquer avec quelle finesse sont élaborés les minuscules chapiteaux qui supportent la crèche, et les liens, sculptés à jour, du bœuf et de l’âne. L’un des deux n’a été cassé que fort récemment, après avoir échappé pendant plus de quatre cents ans à mille chances de destruction. Je suppose que la tête de saint Joseph aura été brisée par un de ces stupides collectionneurs d’œuvres d’art, pour satisfaire son goût particulier au détriment des vrais amateurs et admirateurs du moyen âge.
Le sommet de cette planche nous montre une des clefs de voûte du
même jubé. Au centre est la Vierge assise sur un trône et portant son Fils sur ses genoux. Elle est couronnée et n’a point de nimbe; elle se détache sur un disque concave entouré de feuillages, et dans les intervalles des quatre nervures qui aboutissent à la clef de voûte sont quatre anges qui s’agenouillent devant leurs maîtres et les encensent. Gomme au précédent bas-relief, les personnages ne sont pas nimbés. Quoique les artistes du moyen âge fussent fort habiles à triompher des difficultés, ils ont souvent omis, lorsque le bas-relief est fort saillant, de placer des nimbes autour de la tête des personnages qui devaient en être accompagnés, soit que cette trop grande saillie de la sculpture rendît la chose difficile à exécuter, soit qu’ils n’apportassent pas à cet accessoire symbolique la même importance que leurs confrères les peintres , soit pour toute autre raison qui nous échappe.
Au-dessous de cette clef de voûte présentée de face on en voit une coupe. La partie supérieure, celle qui est derrière le dos du groupe de la Sainte Vierge et de son Fils, est creusée profondément afin d’obtenir par cet évidement une grande diminution dans le poids du bloc de pierre.
Puis d’un côté, à droite, est un des quatre anges thuriféraires que nous voyons plus haut de profil, et de l’autre, à gauche, un des chapiteaux faisant partie de l’architecture de notre jubé. Les feuillages qui entourent et forment ce chapiteau sont travaillés avec la plus grande habileté et avec un goût exquis.
De ce précieux monument il reste de nombreux fragments, mais ils sont tellement incomplets et mutilés qu’il est presque impossible d’en essayer, même sur le papier, une restauration satisfaisante. Ces morceaux concassés excitent au plus haut point les regrets, car ils apprennent que nous avions là un véritable chef-d’œuvre, où l’architecture et la sculpture, accompagnées de tous les charmes de la peinture, se réunissaient avec une parfaite harmonie pour la satisfaction de nos yeux et de notre esprit.
PLANCHE XXXVII. - JUBÉ. 123
Avant d’aller plus loin, nous interromprons nos explications pour parler de deux immenses fenêtres dont on regrette de ne pas trouver la reproduction parmi les planches publiées : ces deux fenêtres sont celles qui, en forme de Roses, terminent les transepts Nord et Sud. Les artistes, les archéologues, les savants, les contemplent avec admiration; leur aspect enchante la vue par la beauté et l’harmonie des couleurs; leur examen ne peut laisser indifférent, et l’on se trouve entraîné à chercher le sens de leur composition iconologique.
La Rose septentrionale représente la glorification de Jésus-Christ sur la terre et dans le temps, et celle du côté méridional la glorification de Jésus-Christ dans les cieux et dans l’éternité.
r.OSE SEPTENTRIONALE1.
Au centre de cette grande fenêtre, dans un cercle entouré de festons fleuronnés, nous voyons l’Enfant Jésus, le Messie, le Désiré des nations, bénissant de la main droite le globe du monde, qu’il tient en sa main gauche. Il est assis sur les genoux de Marie, sa mère, qui le soutient de la main gauche. La couronne quelle porte sur la tête, le sceptre qu’elle tient en sa main droite et le trône sur lequel elle est assise nous indiquent ses prérogatives de Reine des Cieux et des Anges, ainsi
que la proclame la croyance de l’Eglise.
Autour du médaillon central, où sont Jésus et sa Mère, sont rangés circulairement douze compartiments de forme ovoïde et terminés en trèfle. Dans chacun d’eux, sur un fond en mosaïque, est un petit cercle. Les quatre plus élevés contiennent des colombes avec nimbe croisé; elles se dirigent à tire-d’aile vers les deux figures centrales de Jésus et de Marie. Ces colombes symbolisent l’Esprit Saint et rappellent ces textes : Spiritum meum poncim super eum; Spiritus Sanctus superveniet in
1 Si l’on veut avoir une ide'e de la manière dont les panneaux de cette Bose sont disposés et suivre notre description sur un dessin, on aura recours à la coupe longitudinale de la cathédrale fpl. XXXV), où cette
Rose, vue par le dedans, apparaît presque entière. On voit aussi sur cette planche les cinq fenêtres placées au-dessous et dont nous parlerons plus loin.
te. Les quatre compartiments au-dessous des précédents — iis occupent les côtés du cercle central — renferment quatre Anges agenouillés; deux tiennent des flambeaux allumés, et deux encensent Notre-Seigneur et Notre-Dame. Dans chacun des quatre petits cercles inférieurs on voit la représentation hiératique d’un Ange qui fait partie du premier ordre de ces esprits célestes et porte le titre de Trône. Chacun d’eux paraît ici, comme en plusieurs endroits de la cathédrale, sous la forme d’un jeune homme nimbé dont le corps est enveloppé de six ailes. Les deux ailes supérieures entourent la tête; deux autres ailes, partant au niveau du cou, descendent sur les côtés jusqu’aux pieds; deux autres ailes enfin, partant aussi de la région cervicale, se croisent devant la partie antérieure de son corps, qu’elles recouvrent presque entièrement, car de ce personnage on ne voit que les deux bras nus, étendant les mains à la manière des figures auxquelles on donne à tort le nom à'Oranles. On voit aussi les jambes de ce même personnage, qui sont nues ainsi que les pieds, lesquels sont posés sur une roue. Cet Ange porte chez nous une cravate nouée autour du cou, laissant pendre deux bouts d’étoffe jusqu’au bas de la poitrine. Ces Trônes, ou Intelligences célestes, sont occupés, suivant les anciens textes, à chanter fa gloire de Dieu dans un Hosanna sans fin. Dans les églises Grecque et Puisse on les peint sous la forme de roues ocellées, ailées, enflammées et entrelacées, sans y joindre rien de la forme humaine.
Autour de ces douze compartiments on voit rayonner, circulairement aussi, douze panneaux de forme carrée et plus grande. C’est là que sont rangés douze des Rois de Juda, ancêtres ou précurseurs du Messie, et formant autour du médaillon central de cette Rose une auréole de figures royales, analogue à la galerie des Rois des grands portails de nos cathédrales, ainsi que nous l’avons dit plus haut. Ils forment là comme une cour cl’honneur autour du Roi des Rois. Tous sont assis sur des trônes, portent la couronne en tête et le sceptre dans la main gauche. La plupart indiquent de leur main droite, avec un geste énergique, les figures centrales de Jésus et de sa Sainte Mère. Leurs noms se lisent derrière eux dans un ordre conventionnel et sans exactitude
PLANCHE XXXVII. — JUBÉ
orthographique. Ces noms, en allant de droite à gauche, sont : David. Salomon. Abia. Josaphat. Osias. Acaz. Manases. Ezechias. Joatam. Joram. Aza. Roboam.
La grande circonférence extérieure de cette Rose est garnie de douze demi-cercles entourés de fleurons, et portant sur un fond de mosaïque douze cercles de petites dimensions, dans lesquels on voit les figures des douze petits Prophètes. Ils sont debout, portent sur la tête un bonnet, et leur costume consiste en une robe, avec une ceinture, et en un manteau; ils tiennent en main une banderole comme un rouleau de papyrus et indiquent leurs prophéties. Derrière eux se lisent leurs noms, écrits sans ordre et sans orthographe : Ozias. Johel. Abdias. Micheas. Abbacuc. Ageus. Machias. Zacharias. Sepenias. Nahum. Jonas. Amos.
Entre les carrés, où sont rangés les Rois, et les derniers cercles, où sont les douze petits Prophètes, il y a une suite de douze quatre-feuilles où brillent sur un fond d’azur les Lis d’or de France.
La partie du mur qui supporte cette Rose est percée immédiatement au-dessous de petites ouvertures trilobées, quatre de chaque côté. Elles sont remplies de vitrages offrant alternativement les armoiries de France et de Castille, afin de rappeler la mémoire des royaux donateurs de toute cette face septentrionale de la cathédrale, le roi saint Louis et sa mère Blanche de Castille. Sur la planche XXXY, à laquelle nous avons renvoyé, ces petites fenêtres n’ont pas été indiquées par le graveur.