‹ Monographie de Notre-Dame de ChartresChapitre 72 sur 92 · VITRAIL DE L’ENFANT PRODIGUE · texte numérisé non relu

VITRAIL DE L’ENFANT PRODIGUE

xiil' siècle.

Parmi les vitraux de la cathédrale de Chartres, il y en a plusieurs qui offrent un intérêt particulier, parce que les sujets qu’ils représentent sont assez rares dans l’iconographie chrétienne; ils ne se rapportent ni à l’Ancien ni au Nouveau Testament, ni à la vie des saints, comme les autres peintures qui se voient sur les murs des églises, mais ils nous offrent sous une forme allégorique des enseignements moraux : telles sont, par exemple, les paraboles du bon Samaritain et de l’Enfant prodigue. On trouve ici la preuve que l’enseignement des vérités chrétiennes formait un corps de doctrine universellement répandu qui n’était pas sujet au caprice individuel, car ces mêmes sujets se retrouvent aussi dans d’autres églises, peints sur verre ou sur mur, et les idées qu ils expriment se trouvent consignées dans les auteurs ecclésiastiques. Les savants auteurs de la description des vitraux de Bourges, les RR. PP. Cahier et Martin, nous ont fait connaître, à l’aide de textes et de citations, combien ces idées étaient répandues au moyen âge et combien elles étaient familières.

Dans chacun des petits tableaux qui composent l’ensemble du vitrail il faut voir non seulement le fait réel qu’il représente, mais encore une idée dont le sens est enveloppé sous cette apparence, et que le commentaire vient nous expliquer et graver dans notre pensée.

Cette parabole de l’Enfant prodigue (Luc, xv), qui se déploie dans la fenêtre que nous avons sous les yeux, a donc un double sens. Elle nous montre, d’un côté, les différents événements racontés dans le texte évangélique et, de l’autre, elle symbolise le sens caché de chacun de ces événements.

Elle représente les félicités de l’homme en son innocence, les malheurs et misères qui l’ont suivi après son péché, et les grâces et faveurs qu’il reçoit en sa justification; en d’autres termes, nous pouvons observer dans ce tableau les divers états dans lesquels les théologiens divisent la nature humaine. Le premier est celui de la justice originelle, appelé Status naturœ integræ ; le second est celui du péché, qui se nomme Status naturœ lapsœ, et le troisième celui de la grâce , qui porte pour titre Status naturœ reparatœ ou reslauratœ. Ces trois états sont vivement et distinctement représentés en la peinture de l’Enfant prodigue. Car qu’est-ce autre chose que cet enfant demeurant paisible en la maison paternelle, sinon l’homme en l’état d’innocence? Qu’est-ce de voir ce prodigue manger misérablement avec les porcs, si ce n’est l’état de la nature viciée et corrompue par le péché? Et qu’est-ce que cet enfant embrassé et chéri de son père à son retour à la maison, sinon l’état de la nature réparée par la grâce?

Homo quidam habuit duos Jilios, nous dit le texte évangélique en commençant cette histoire. Que signifient ces deux enfants? Suivant saint Jérôme, c’est le peuple judaïque et le peuple gentil. Suivant saint Athanase, par le premier enfant il faut entendre les justes, et par le prodigue les pécheurs, car les justes peuvent bien dire à Dieu, comme le fils aîné : Numquam mandatum luum prœterii.

L’homme, ayant doue reçu de Dieu toutes les perfections du monde, s’en va dans une région éloignée, en un pays étranger, et dissipe toutes ses richesses dans le désordre et la débauche. Il nous représente l’état infortuné et déplorable du pécheur, qui ne se contente pas de sortir de la maison de Dieu par son vice, mais gagne les champs et s’éloigne de lui par ses erreurs et par ses affections dépravées, par lesquelles il adhère aux créatures.

Facta est famés valida in regione ilia. Ce sont les suites du péché originel qui nous privent des grâces et des bénédictions dont nous devrions être comblés, qui sont la véritable nourriture de notre âme et peuvent l’entretenir en l’amour de Dieu.

Abiit et adhœsit uni civium regionis illius. Ce malheureux prodigue,

PLANCHE LXI. — HISTOIRE DE L’ENFANT PRODIGUE

ce pauvre pécheur, va trouver un habitant de ce pays lointain et se met à son service. Or cet homme dont il devient le valet et l’esclave, c’est le démon, auquel il va se confier. Non seulement il a quitté le royaume de Dieu, son père, et la compagnie des anges, mais il se livre tout entier à Satan et se rend le compagnon des diables. Son sort devient de plus en plus malheureux et pitoyable. Il manque de tout et porte envie aux animaux immondes qu’on lui a donné à garder.

La miséricorde et la bonté de Dieu lui sont, rappelées à la mémoire par l’inspiration du Saint Esprit; il s’écrie :

Surgam et ibo adpatrem meum , et dicam ei : ce Pater, peccavi in cœlwn et coram le. v> Un saint désir de faire pénitence s’empare de son cœur; il veut abandonner les folies mondaines dans lesquelles il était plongé; il va se jeter dans le sein de la miséricorde de Dieu et lui demander pardon en reconnaissant qu’il était justement irrité contre lui. Voici notre prodigue entrant dans la voie de la pénitence. Il reconnaît les justes jugements de Dieu, qui l’affligeaient temporellement pour lui ouvrir les yeux et lui faire reconnaître son désastre. Il conçoit dans son âme une espérance certaine que Dieu, qui est le père de la miséricorde, ne lui refusera pas son pardon et sa grâce. H se décide à retourner vers lui en lui confessant ses fautes. Il ne faut pas avoir honte de sortir de son vice, mais de l’avoir commis. Et ici, les commentaires nous développent l’importance et la nécessité de la confession, de la contrition et de la satisfaction.

Et, cum adhuc longe esset, vidit ilium pater illius , et miser icordia motus est, et accurrens cecidit super collum ejus et osculatus est eum. Tels sont les sentiments de compassion et de pitié que Dieu ressent pour l’homme coupable et telle est l’affection qu’il ressent pour sa malheureuse créature déchue que la seconde personne de la Sainte Trinité descend sur la terre et se fait homme. Le mystère de l’incarnation est le résultat de cette immense affection de Dieu pour le genre humain coupable : Sic Deus dilexit mundum ut finira unigenitum daret.

Cito proferte stolam primant et induite ilium. La grâce lui rend son innocence et ses vêtements sans tache.

Adducite vitulum saginatum, et occidite, et manducemus et epulemur. Ce banquet nous représente la parfaite liberté et raffranchissement du servage et de l’esclavage auxquels notre prodigue s’était asservi par sa débauche. Cette renaissance surpasse la première, caria naissance d’Adam lui avait donné seulement l’être; la seconde le fait enfant de Dieu; il retrouve la grâce spirituelle et devient digne de participer au festin céleste : Beati qui ad cœnam nupliarum agni vocati sunt. Beatus qui manducabit panem in œternum. Justi epulentur, et exultent in conspectu Dei et delectentur in lœtitia.

Tel est le sens caché que recèlent les diverses petites compositions si artistement disposées dans ce vitrail, et que représentent successivement les scènes suivantes dans la suite des panneaux de cette fenêtre :

Le jeune homme demande à son père sa légitime.

Le père la lui donne; c’est un vase précieux et de l’argent qu’il tire d’un coffre.

Deux scènes le représentent à cheval et partant en voyage.

Des courtisanes l’invitent à entrer dans leur maison.

Il est à table avec elles.

Des serviteurs et des servantes préparent les mets et les apportent.

Les deux courtisanes couronnent de Heurs le jeune prodigue et l’embrassent.

Le prodigue perd son argent en jouant aux échecs.

Il est presque nu sur un lit d’où l’on veut le chasser.

Une courtisane le met à la porte à peine vêtu.

Une autre le chasse à coups de bâton.

Il va trouver un homme riche pour entrer à son service.

H abat des glands pour les pourceaux qu’on lui a donné à garder.

Il est assis auprès de ces animaux et médite sur son triste sort.

Il se met en route pour revenir à la maison paternelle.

Il demande pardon à son père.

On lui apporte une robe neuve.

On tue le veau gras.

On fait rôtir le veau et l’on apprête le festin.

PLANCHE LXI. — HISTOIRE DE L’ENFANT PRODIGUE

Le fils aîné faisant des reproches à son père.

Le père à table avec ses enfants.

Des serviteurs apportent les mets, et des musiciens jouent des instruments et chantent.

Au sommet du vitrail, Dieu, assis sur un trône, bénit de la main droite la boule du monde qu’il tient dans la main gauche; de chaque côté, il est salué et adoré par un ange.

Au bas de la fenêtre, nous voyons des marchands de bœufs qui se sont fait représenter comme donateurs du vitrail.

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