Psaume, il, v
pleurer : « Nos enfants! liôlas ! hélas! nos enfants! hélas! hélas! » disaient-ils en sanglotant. Depuis lors l'homme meurt sur cette terre. C'est parce qu'ils avaient joué ù la paume. Ils savaient que leurs enfants mourraient, et c'est pourquoi ils se lamentaient. »
« De plus sensé et de plus voyant que Kunijon il n'y on a jamais eu depuis. »
Le déluge des Peaux de Lièvre est semhlable à celui des Montagnais, mais l'apologue s'y efface davantage devant le récit véritable. Knnyon ou le Sensé construit à grand'peine un immense radeau, en vue d'une inondation qu'il prévoit et dont il essaye en vain de prémunir ses compatriotes. Ils lui répondent qu'ils grimperont sur les arbres. Cependant le déluge a lieu, les eaux s'élèvent au-dessus des Montagnes-Rocheuses et l'humanité entière est détruite; mais le radeau du Sensé flotte sur les eaux et lui sauve la vie, ainsi qu'à tous les couples d'animaux qu'il y avait placés.
Le reste est semblable à la tradition Montagnaise, mais les Peaux de Lièvre attribuent cette inondation générale et la destruction de tous les hommes à la vengeance du corbeau, que le Sensé, pour le punir de sa méchanceté, avait précipité dans le feu. Après le déluge, le corbeau fut le premier des habitants du radeau qui se sauva sur terre, où il parqua tous les ruminants afin de condamner Kunyon à mourir de faim ; mais la hulotte blanche déjoua ses ruses méchantes et avertit le Sensé qui délivra les animaux et repeupla ainsi la terre.
A cette tradition succède celle de la chute, déjà citée, avec la variante suivante : Les deux frères aperçoivent l'arc-en-ciel et veulent l'atteindre. Un vieillard à cheveux blancs leur donne les flèches magiques et leur fait la même défense dont il a été question dans la parabole Montagnaise. Une condition posée à l'homme comme prix du bonheur et de la vie, une défense et une prévarication suivie de malheur, voilà ce que Ton trouve au commencement de toutes les théogonies.
« Les deux frères enfreignirent l'ordre; le cadet ressaisit la flèche qu'il avait décochée. Mais celle-ci s'élançant les conduisit l'un et l'autre au sommet d'une montagne conique qui s'élevait jusqu'au ciel. »
« A peine y furent-ils parvenus qu'ils entendirent une voix souterraine et l'ailleuse qui leur disait : <(■ Mais, mes amis, vos langues ne 0 sont plus semblables ! » Ils auraient dû abandonner leur flèche, mais ça leur était difficile, car la flèche montait toujours. Tout à coup, étant parvenus tout au sommet de la haute montagne, ils y trouvèrent une grande foule d'hommes. « Qu'allons-nous faire ici, se disaient-ils « entre eux, cette montagne est bien dure, bien solide, à la vérité; « mais elle est trop petite pour nous tous. » Alors on fit du feu, et comme il se trouvait là des mines d'asphalte, le bitume prit feu, les
rochers éclatèrent avec un Lruit anVeux, la multitude prit l'épouvante. Tout à coup la haute montagne disparut, elle se changea en une plaine immense, les hommes, séchant de terreur et ne s'entendant plus, se dispersèrent de toutes parts. On s'éloigna chacun de son côté. Alors les nations se formèrent. C'est depuis lors que nous ne parlons plus la môme langue, dit-on. »
« Il existait un homme qui habitait dans l'antre des porcs-cpics. Il y faisait noir; on allait l'y brûler. Tout à coup Celui qui voit en avant et en arrière {Enna-gH"ini) frappa leur terre de son tonnerre, il délivra l'homme en lui ouvrant un passage souterrain vers la terre étrangère. L-homme se nommait Sans feu ni patrie (Kzon-édin) ; nous l'appelons aussi ^at'onné (le voyageur). Ayant regardé Enna-Qu"ini, il le vit qui passait au milieu du feu, et il eut peur : « Ah! mon grand père, j'ai peur de toi, » lui dit-il. « Du tout, mon petit-fils, dit le géant, je « suis hon et ne détruis pas les hommes, demeure avec moi. » — Et le voyageur, l'homme sans patrie, demeura avec Celui qui voit en avant et en arrière. Celui-ci le plaçait sur son épaule, il le transportait dans ses mains, il le mettait dans ses mitaines. Pour l'homme il tuait des élans et des castors —«Celui qui use le ciel de sa tête (Ya-na- « kfwiodinza) est mon ennemi, lui avoua-t-il un jour , ses jeunes « gens sont nombreux; un jour il me tuera, et alors tu verras mon « sang rougir la voûte des cieux. » L'homme s'attrista. « Viens, « continua Enna-giC'inl, je le vois qui s'avance, allons à sa ren- « contre, i)
« II donna à l'homme sans patrie une énorme dent de castor: « Tiens, « lui dit-il, cache-toi ici, je vais aller combattre le géant mauvais! « voilà une arme, tiens-la haut et ferme. » Il partit. »
« Un moment après, on entendit le monstre se débattre sous l'étreinte de Celui qui voit. Longtemps ils luttèrent; mais le mauvais géant allait avoir le dessus, lorsque Celui qui voit cria à l'homme : « Oh! mon fils, « coupe, coupe-lui le nerf de la jambe. » L'homme sans feu coupa le nerf, le géant tomba à la renverse et fut tué. Sa femme et ses enfants eurent le même sort. C'est pourquoi nous ne mangeons pas du nerf de la jambe. »
c C'est "bon, mon fils, va-t-en, dit alors Celui qui voit. Si jamais tu « aperçois le ciel rougir, c'est qu'on aura versé mon sang. Tiens, « ajouta-t-il, voilà mon bâton, avant de t'endormir plante-le à ton « clievet, et quand quelque chose te sera pénible, crie vers moi »
« II s'en fut, et l'homme sans lieu demeura tout triste. Quand quelque chose lui était difficile, que les animaux malfaisants le tournientaiont, il moulait sur un sapin et il appelait son grand père. Celui qui voit en avant et en arrière, et aussitôt celui-ci entendait sa voix. Quand il se
couchait, il plantait i\ son chevet le bâton du Géant, et alors il revoyait en rêve la maison de sa mère. »
« Quant à celle-ci elle le pleurait comme mort, car jamais il ne revit sa patrie. Il suivit une belle jeune fille et l'épousa. Le lard, il le changea en farine cuite, et la graisse en vapeur. Il rendit la viande très-grasse. Tout à coup il arriva que le ciel apparut tout rouge. L'homme sans feu ni lieu se ressouvint alors de la parole, et il éclata en sanglots. Il parcourait les bois en criant : « Oh! mon Grand père! hélas! hélas! »
« A la fin il ne se leva plus, il ne commanda plus personne. Il se creusa un tombeau dans une colline, sur une île : « Quand je mourrai, « dit-il, c'est là que vous mettrez mes os. » C'est la fin. »
Il serait trop long de raconter toute l'histoire de K^on-èdin, laquelle a plusieurs phases ou chapitres.
Il y est dit que sa femme était si belle, que plusieurs prétendants se la disputaient et la ravirent à Vhomme sans patrie. C'est pourquoi on appelle celle-ci L'aCa-na-tsandé (celle pour laquelle on se dispute). A cause d'elle, KÇon-èdin fut obligé de descendre dans un pays étranger en suivant le bord de la mer; mais arrivé à un détroit, sa femme lui fut ravie par un homme puissant nommé Yamonk'a ou l'horizon blanchissant. L'homme sans patrie le combattit, lui reprit son épouse, et avec elle plusieurs autres femmes qu'il épousa également.
De Vat'analsandè^'A eut un fils unique nommé Chi a"ini (le chasseur) qui, à son tour, eut un grand nombre de fils et une fille.
Voici comment continue la tradition :
« Les fils du Chasseur tuèrent un jour un brave homme. « 11 veut « notre mort, » pensèrent-ils, et ils le jjrévinrent en le tuant; mais il n'en était rien, c'était un fort brave homme. »
a Aussitôt on ne les revit plus; ils s'étaient sauvés, et habitaient seuls dans une île. Ils demeurèi^ent depuis lors toujours séparés des autres hommes. Un jour l'un d'entre eux ayant quitté sa retraite pour revenir parmi ses semblables, il entendit tout à coup qu'on lui criait : « Mon frère aîné que vous avez tué m'a chargé de vous dire ceci : a vous « m'avez tué tous ensemble, en moi vous avez mis à mort un fort brave cr homme! » C'est mon frère aîné qui vous le dit. »
« En entendant ces mots, le fils du Chasseur se sauva; il revint vers ses frères, et leur raj^porta ce qu'il avait ouï : « Le frère cadet de celui « que nous avons mis à mort, dit-il, m'a crié : « Ah! malheureux, « vous avez tué un brave homme, un fort brave homme. »
a Alors on prit l'épouvante, on s'en fut loin de ce lieu, on demeura parmi les nations, mais seuls, toujours à part. « Celui que nous en- « visagerons et qui détournera de nous ses i^egards, celui-là nous dé- « teste, tuons-le ! » se dirent ces hommes les uns aux autres. »
Cette tradition des Peaux de Lièvre concerne express(5raent les Déné- Dimljié, puisqu'ils revendiquent parmi leurs héros les ancêtres des meurtriers, Chia "ini et K^on-édi n ; mais comme il s'agit ici d'un crime notable, d'un remords persévérant et d'une terreur panique, suivie d'une fuite honteuse, on conçoit alors que l'amour-propre de nos sauvages ait intérêt à déguiser un peu la tradition, en présentant le meurtre comme ayant été le fait d'une autre nation.
La tradition qui précède a un caractère d'autant plus étrange, que ses détails sont en contradiction palpable avec les mœurs et coutumes actuelles des Peaux de Lièvre et des Loucheux. Ainsi ces sauvages ne se creusent pas de tombeaux dans les montagnes, ils n'ont point de serviteurs auxquels ils puissent commander; et il est évident qu'ils ne pourraient même avoir de semblables idées, si jadis ils n'avaient vécu dans une patrie autre que leurs affreux déserts, et que, par conséquent, leurs récits ont un fondement véritable.
J'omets une foule d'autres légendes, persuadé que celles-ci suffiront, et je termine ce qui a trait aux Peaux de Lièvre, en citant une de' leurs traditions qu'ils m'ont donnée comme des plus récentes :
« Gétait, disent-ils, pendant que nous demeurions au Loz-d de la mer. Un jeune garçon se construisit un canot et chaque jour il se dirigeait vers le large et y disparaissait. Ses parents étant dans le plus grand chagrin, par suite de ses escapades, l'enfant dit à sa mère : « Ah ! ma mère, dans la haute mer il existe une île où je me rends « en canot. Elle est si belle, si belle, que quoi que tu puisses en dire, i< il faudra que j'y retourne. C'est là que se trouve la femme invisible. » Ainsi il dit, et peu de jours après il avait de nouveau disparu. Son père et sa mère se désolaient, ils le cherchèrent vainement au bord de la mer. 11 n'y avait ni enfant ni pirogue. On ne put venir à bout de le trouver. »
« Pendant leur sommeil il revint : « Mère, leur dit-il, pourquoi me « cherchiez-vous? Il faut que vous alliez au lieu où je me rends. Pource quoi pleuriez-vous sur moi? » — « Eh bien, c'est bon, se dirent- « ils l'un à l'autre, quand il sera grand nous agirons d'après ses a paroles. »
« En attendant, ses compatriotes se mirent à la reclierche de celte terre si belle dont l'enfant leur avait parlé; mais ils ne trouvèrent rien et ils demeurèrent incrédules. »
« Cependant le petit pêcheur devint homme, et toujours il disait la même chose. En même temps il faisait des actions merveilleuses. « Il T faut que vous alliez dans cette belle terre, disait-il sans cesse, dans a cette île où se trouve la femme invisible. Là vous ne manquerez ni « de viande ni do poisson. » Mais on pensait qu'il montait. Son père
— Si —
seul disait : «C'est mon fils qui pai'le ainsi, il ne saurait mentir. Fai- « sons ce qu'il nous dit. » — « Oui, continuait sa mère, imitons-le, « imitons-le. Nos compatriotes nous haïrons; mais n'importe, nous « du moins, imitons-le. »
« C'est pourquoi tout ce qu'ils disaient était traité de mensonge par les autres hommes. Aux yeux de tous ils passaient pour des insensés. Ils demeurèrent toutefois avec nous, mais tous ne les croyaient pas. Quelques-uns seulement les crurent et découvrirent la belle terre. C'est pourquoi nous disons en proverbe : « Celui qui a faim et qui mange, (I celui-là est rassasié; mais celui qui voyant de la viande, la laisse (f de côté, celui-là risque bien de passer un très-long temps sans « manger. » Voilà ce que nous disons depuis lors. »