RÉSUME DES TRADITIONS LOUCHEUSES
J'omets ici toutes les légendes loucheuses qui sont identiques à celles des Montagnais ou des Peaux de Lièvre, pour ne mentionner succinctement que les récits qui présentent quelque chose de nouveau pour nous.
La première des traditions dindjic s'éloigne un peu du récit génésiaque, toutefois on y retrouve les principaux traits.
« Au commencement du monde deux frères demeuraient seuls sur la terre et ils allaient nus. L'aîné, mécontent de son jeune frère, le frappa d'une flèche et le tua; puis désespéré à la vue de son crime il s'enfuit loin de la maison paternelle et on ne le vit jamais plus *. »
« Le père et la mère des deux frères fia tradition ne dit pas qui ils étaient), tous deux très-âgés, eurent un troisième fils. Celui-ci, sans cesse préoccupé de la mort de son frère et de la disparition de l'aîné, se mit à la recherche de ce dernier et disparut aussi. Voici le récit de ses aventures :
« Après avoir longtemps voyagé il arriva sur les bords d'un grand lac couvert d'oiseaux aquatiques. Au milieu des eaux et à leur surface il aperçut comme la tête d'un homme, et il se cacha pour l'épier. C'était un chasseur de gibier. Cet homme se tenait immobile dans l'eau en dérobant sa tête sous une touffe de joncs ; puis, lorsque les oiseaux aquatiques s'approchaient de lui, il leur saisissait les pattes, et les
1. D'après les traditions des Hurons, Juskéka, fils ahié de la première femme, tua son frère Tahwilzaron. (Relation des Jésuites, citée par le Dict. d'Etbnograiiliie.)
tirant sous l'eau, il leur tordait le cou i. Le chasseur sortit enfin de l'eau, et l'homme qui l'épiait reconnut en lui son propre frère. 11 le serra dans ses bras, se fit reconnaître et lui demanda la permission de jouir de sa compagnie pendant un certain temps, ce qui lui fut accordé. »
« Le chasseur conduisit son cadet dans sa demeure et lui apprit que le Grand-père lui avait primitivement donné deux femmes célestes : « Maintenant retire-toi dans ta terre avec tes femmes, lui avait-il dit, « et obéis-moi. Dans ton voyage tu rencontreras un détroit entre deux « mers; le détroit est congelé, mais tu défendras à tes femmes de passer « sur la glace ; elles devront prendre le portage par terre. » Ainsi leur dit le Grand-père, et l'homme promit de lui obéir. 11 était doue parti pour son pays avec ses deux femmes célestes. Arrivé ah bout de la terre il aperçut la mer de chaque côté et le détroit devant lui. Comme l'eau en était congelée, il le traversa à pied. La nuit venue l'homme voulait camper, mais ses deux femmes ne reparaissaient pas. a Elles « ont fait le tour par terre sur le portage, » se dit-il; mais il n'en était rien. Il les vit bientôt qui arrivaient sur la glace du détroit, malgré la défense du grand-père. Dès qu'elles s'y furent engagées, la glace fondit sous leurs pieds et elles furent englouties, car on était en automne et la glace était encore mince. »
« L'homme s'en retourna donc tristement vers le Grand-père et lui redemanda de nouvelles femmes. Celui-ci lui en donna deux autres, deux femmes du ciel parfaitement belles, mais invisibles aux yeux d'un mortel. L'une s'appelait YakhMy-ttsegœ (femme de lumière ou femme matin), l'autre cà-ttségœ (femme des ténèbres ou femme soir). C'est vers elles que l'homme avait conduit son frère cadet. Celui-ci ne les vit pas tout d'abord, mais il put observer que l'une et l'autre quittaient la tente alternativement, et lorsqu'elles rentraient chacune d'elles apportait le produit de son travail. Lorsque la femme de lumière sortait il faisait jour, mais lorsqu'elle rentrait pour prendre la place de sa rivale, celle-ci sortait à son tour, et il faisait nuit 2. »
1. Ce genre de chasse est très-usité en Chine. Le chasseur y cache sa tète dans une calebasse vide qui paraît flotter sur les eaux. Il est d'autant plus curieux de voir ce mode de chasse connu de nos Dindjié, qu'ils ne le pratiquent pas et qu'il est inconnu dans rAmérique du Nord. N'aurions-nous pas en ceci un souvenir du pays qu'ils occupèrent avant de parvenir en Amérique ?
2. Les Montacrnais racontent la même particularité de l'oiseau céleste et divin, Orelbalé. Quand le mile rentre au nid, alors il fait jour; mais quand c'est la femelle, la nuit lui succède. Cette fable rappelle un peu ce que Rab. Bêchai dit dans leTalmud,sur le chapitre xxxiv du Deutérononie. ù savoir comment Moïse pouvait distinguer le jour de la nuit lorsqu'il était sur lo
« Le fi'éro cadet passa six jours avec son aîné et cliaquo jour il put voir un peu mieux les deux femmes; mais il ne los aperçut jamais qu'incomplètement et par derrière. « Mon cadet, lui dit le frère aîné, « puisque tu peux jouir de la vue de mes femmes célestes, c'est une « preuve qu'elles ont de la considération pour toi, car il faut que tu « saches qu'elles sont invisibles à tout mortel; moi-même je suis « devenu immortel depuis le jour où je partis pour la lune. C'est là « que le Grand-père m'a donné ces secondes femmes. Maintenant je te « les confie car je n'ai eu aucun rapport avec elles, adieu. » Et le fi'èro aîné disparut. »
« Le cadet se lamenta de la disparition de son frère^ mais il n'y pouvait rien. Il demeura donc avec les deux femmes que son aîné lui avait données, quoique sans entretenir de commerce avec elles. « Que « font-elles quand elles sortent, » se disait-il en lui-même. Avant do prendre pour épouse l'une ou l'autre il voulut les éprouver et il les épia. »
« Le soir venu, ^à-ltségœ qniita son époux et la nuit se fit. Peu après l'homme suivit les pas de la femme. Horreur! il l'aperçut debout dans un marécage à l'eau noire et infecte, entichée d'un noir serpent (hlan), dont elle recevait les embrassements. L'homme s'en retourna épouvanté, mais il dissimula. »
« Le jour arrivé, çà-ltxègœ rentra au logis comme si de rien n'était, et Yakk^ay-ttséijce le quitta. L'époux jaloux épia aussi celle-ci. Il la trouva occupée à allaiter de petites gelinottes plus blanches que la neige. 11 sourit à cette vue et rentra satisfait, »
« Quelque temps après, les deux femmes arrivèrent au logis portant dans leurs bras leur progéniture, qu'elles dérobèrent soigneusement à leur époux. Mais en l'absence do ses femmes celui-ci souleva le voile qui cachait les enfants. Ceux de la femme de lumière étaient de beaux petits garçons à la peau blanche, ils avaient un joli nez aquilin perforé et orné de tuyaux de plume de cygne. L'homme contempla ces beaux enfants et les recouvrit en souriant. Je les adopte se dit-il. »
« Il découvrit ensuite les petits de la femme de ténèbres : ah ! c'étaient des hommes-serpents, noirs et hideux, avec une gueule épouvantable. L'homme saisit ses flèches et il tua ces montres, sans pitié aucune. »
« Lorsque la mère rentra, elle fut émue de colère à la vue du trépas de ses enfants, et, honteuse de se voir découverte, elle chercha d'abord
Sinaï. Voici comment répond le docteur juif : Quand Dieu lui enseignait la Loi écrite, alors il reconnaissait qu'il faisait jour; mais quand il lui apprenait la loi orale, alors la nuit arrivait. {Notes de l'auteur.)
à faire périr l'iiomme ; maii5 n'y pouvant réussir, elle lo quitta pour jamais. On ne l'a plus revue depuis lors *.
« Mais l'homme conserva pour sa seule et légitime épouse la femme de lumière, et c'est de ce couple que nous descendons. »
Le lecteur constatera aisément dans ce récit le mélange des idées génésiaques avec le fait bien plus récent de l'immigration des Dindjié sur le continent américain. Le souvenir d'un détroit et de la mer se retrouve dans un grand nombre de légendes dènè-dindjié de toutes tribus.
Peut-être que dans l'apologue des deux femmes, qui représentent ici le bien et le mal, et sont peut-être une parabole explicative du mé-
1. Mon narrateur ajoutait que lorsque les Dindjié apprirent, il y a près d'un siècle, qu'une Compagnie de marchands venait d'arriver dans leur pays, dans leur i.irnorance de ce qu'était une compagnie, et la prenant pour une femme, ils s'imaginèrent longtemps que c'était la femme de ténèbres qui revenait les visiter pour leur malheur.
Cette tradition fabuleuse offre beaucoup de ressemblance avec la fable talmudique de Lilis rapportée par Rab Ben-Sira et par le Spéculum ardens (Cracovie, 1597), d'après la Synagoçia Judaïca (cap. iv, folio 80).
Lilis ou la femme des ténèbres (île la racine Lel nuit) fut, au dire des Rabbins, la première compagne que Dieu créa pour Adam, et il la lit de terre comme lui, c'est pourquoi, disent-ils, il est écrit dans la Genèse : « lUasculum et feminam creavit eos! » Et cela avant le texte où il est dit : « Non est bonum hominem esse snlutn, » espèce de contradiction que les Rabbins expliquent ainsi qu'il suit : Lilis ou la première l'emme d'Adam lui fut rebelle et désobéissante; elle s'échappa même loin de lui en s' envolant dans l'espace par la vertu du tetragramniaton qu'elle invoqua. Elle devint ensuite la mère des Sliédim ou démons, dont chaque jour elle procréa une centaine .en donnant la mort à tous les enfants qui naissaient d'elle.
Aussi les Juils appellent-ils cette première femme, cause de tous les maux, chouette, Lamie et mcre des démons. Ces: ce que l'on peut voir dans plusieurs passage du Lexique Talmudique et dans Médrasch.
Après la disparition de Lilis, Dieu tira d'une côte d'Adam Chava ou Eve, qu'il lui donna pour femme, parce qu'il ne jugeait pas bon de le laisser seul sur terre. Chava fut soumise au |n'emier homme et devint la mère des mortels. Voilà comment les rêveries rabbiniques expliquent l'origine du genre humain.
Ce qui impliquerait encore similitude d'origine entre la légende Dènè et la fable Talmudique, c'est : 1" la division de ces Indiens les i)lus septentrionaux en blancs et en noirs; et 2" la crainte superstitieuse qu'ils ont de l'espèce de capricorne que nous appelons, je ne sais pour quelle raison, Lamie \Lamia obscur a). Nos Indiens nomment ce chétif insecte Lla-tsuléè (celui d'oti sortent les maux) et ils le tuent sans pitié toutes les fois qu'ils le rencontrent: parce que, disent-ils, au conimencemeut des temps la Lamie prononça cet oracle : « Dènè kkèoyinté wuléni. » (Il faut que les hommes meurent). Ils en conçoivent une aversion aussi profonde que les Juifs pour leur Lamie ou leur chouette Lilis, contre laquelle, dit le même auteur déjA cité, ceux-ci ne manquent pas de prémunir les femmes en couche, de crainte que la mère des esprits mauvais ne procure la mort au nouveau-u»' et ne le transforme en jeune diunon. A cet ell'et ils se servent d'un charme qui con sisto en ces quatre mots : Adam, Chava, chutz Lilis. (Note de i'auleur.)
lange des enfants de Seth avec les enfants de Caïn, faudrait-il voir la raison de la division des Loucheux en deux castes, les Etlchian-k^è ou gens de la droite, et les Nattsin-lisé ou gens de la gauche. Ces deux castes, bien loin d'être opposées entre elles, ont au contraire pour but d'ompêcher que les Dindjié ne s'abandonnent ù des querelles intestines; car un Ëltchian ne peut épouser une femme de sa caste, mais doit la chercher dans le camp des Natlsin-k^é; et vice versa. Les Ettchian-k^é sont réputés hommes-blancs, parce que, disent les Loucheux, ils se nourrissent de poisson et de la chair du renne. Les Nattsin-kçé ou gens de la gauche, au contraire, sont tenus pour noirs, parce qu'ils font leur pâture de l'élan ou orignal. Voilà l'explicatiou que m'ont donnée les Dindjié de cette division nationale.
On constatera également que nos Loucheux prêtent à la première femme les mêmes rapports charnels avec le serpent, que lui ont reconnu la plupart des mythologies antiques. Le mystère qui se passa au commencement dans le paradis terrestre et qui, par la chute de la femme, souilla la source de l'humanité entière, a été interprété chez tous les peuples anciens par la conjonction charnelle du dieu-serpent avec la mère des humains. Ainsi l'ont cru les Grecs et les Scandinaves, les Romains et les Cingalais, les noirs de la Nigritie et ceux du Dahomey. Les rabbins eux-mêmes reconnaissaient dans la race des géants que détruisit le déluge, le fruit de la connexion des mauvais-anges avec les filles des hommes 1. Ce commentaire libre de la chute de l'homme expliquerait pourquoi l'antiquité, même païenne, a toujours cru qu'une vierge pure, mère d'un Dieu pur, pourrait seule dominer et écraser le serpent.
« Jam redit et Virgo... occidet et serpens, » dit Virgile. Or ce commun accord de tous les peuples sur un fait de cette nature ne mérite-t-il pas considération, ou tout au moins quelque étude? L'Eglise, d'ailleurs, ne s'est pas prononcée sur Ja nature de la chute. Quelle qu'elle ait été, le fait est avéré chez tous les peuples, et tous reconnaissent que nous sortons d'une source empoisonnée.
Enfin on remarquera l'analogie que le nom de la femme en hébreu, ischa, offre avec celui du serpent dans l'Inde, schein, et dans l'Arabie, scheitan ou schatan, où ce nom s'applique aussi au démon. Les Loucheux appellent la magie schian. N'y aurait-il pas une conformité et une association d'idées dans ces différents mots formés par la même racine?
Le déluge des Loucheux est identique à celui des autres Dènès et
Antiquité des Hébreux, Flavius Josèphe.
même au déluge des Cris. Leur tradition nous apprend en outre que le grand canot de leur Noë, Elœlcholc^én, flotta sur les eaux, jusqu'à ce que leur évaporation arrivât par l'effet des vents et de la chaleur. Alors seulement il s'arrêta au sommet d'une haute montagne, qu'ils m'ont montrée dans la chaîne des Montagnes-Rocheuses, et qu'ils nomment pouv cette raison Tcliané-giita (le lieu du vieillard). C'est là que leur Noë prit terre et qu'il demeura jusqu'à ce que la terre fût sèche et habitable.
Les Peaux de Lièvre, comme les Loucheux, disent que les eaux du déluge se- retirèrent dens un gouffre, qui rappelle le tannour des mahométans et le theiim des Hébreux. Là quelques-uns placent leur Noé quêtant au passage les humains échappés au cataclysme, afin d'achever de détruire l'espèce humaine, à l'exception de sa famille.
Certains Peaux de Lièvre prétendent, comme les Hurons, que la terre ne se repeupla que par le changement des bêtes en hommes. Et généralement les Montaguais parlent des animaux antédiluviens de la même manière que des créatures intelligentes.
Les Loucheux possèdent également la tradition de VElranger sans feu ni lieu, qu'ils nomment Ktivon-alan , traduction du K^on-édin des Peaux de Lièvre. Ce qu'ils en disent complète le récit de ces derniers:
« K^won-citan est ainsi appelé parce qu'il n'avait ni feu ni briquet. Sa femme, pour laquelle on se battit longtemps et qui lui fut souvent ravie, s'appelait Uat'a-Uandia; elle était très-belle quoique vieille, mais sans enfants, car son mari avait tué son fils unique. Non loin de leur tente s'élevait un rocher à pic, là son fils se cachait, sans doute par crainte de son père. K^won-alan gravit la montagne en portant à la main un tison enflammé, il y rejoignit son fils unique, il le saisit : « Mon fils « lui dit-il, j'ai froid, allume du feu. » L'enfant coupa et empila le bois, il y mit le feu que tenait son père. Alors l'homme sans feu ni lieu saisissant son couteau, il l'enfonça dans le ventre de son propre fils et l'égorgea. Après cette action, il dit à la montagne sur laquelle il venait d'immoler son enfant ; « Tdii tcltfô kutig, atenengicotlsen,Hen tsèllié « nèl vœdhel^en, VèninV'iija hutchin? » — « Dès le commencement, au « sommet de la grande montagne, je t'ai immolé un animal bien gras, CI l'y verras-tu? » Puis il i-edescendit dans sa tente. »
« L'homme sans feu avait un frère qui s'en fut comme un étranger chez les Hommes-chiens (l'en-ak^êy). Après sa mort, K^won-atan en épousa la femme; mais elle était d'une humeur chagrine et acariâtre, parce que le nerf de sa jambe s'était desséché et retiré. Elle était mère d'un petit chien, car elle était de la race des hommes-chiens. »
« Un jour donc, K^^won-alan fâché contre elle lui dit : « C'est bon, « prends ton chien de fils et va-t-cn ; et quand bien même ton chien
a pleurerait ne reviens jamais plus ici. » Elle se leva en gémissant, prit son petit chien clans ses bras et s'en alla Lien loin toute seule. Elle marchait en pleurant, tenant son petit chien sur son sein, et elle se dirigea vers les terres stériles, vers un peuple qui voulut Lien ne pas la tuer. Elle entra clans le désert où il n'est point de sentier. Tout l'hiver elle y erra à l'aventure. Alors les provisions et l'eau venant à lui manquer elle se coucha pour mourir, elle et son chien. Tout à coup un carcajou accourut vers elle et la secoua. La femme ahandonnée se leva, elle suivit la piste de l'animal et arriva au Lord de l'eau. Elle était sauvée. »
V Kçtvon-atan avait un grand nomLre d'ennemis nommés Nakhanisell. Leur chef lui ravissait toujours sa femme, car elle était foi't belle. L'homme sans feu était donc toujours en guerre. Un jour qu'il était en voyage dans le désert, lui et sa vieille femme Livouaquèi-ent dans un camp aLandonné. La vieille alluma pour lui un petit feu, car elle en avait un chez elle qui brûlait toujours. K^ioon-atan s'endormit et pendant son sommeil sa femme lui fut ravie. « De mon petit feu j'ai c( vu s'élever une fumée immense, » dit-elle à ses ravisseurs. Ces gens-là accoururent alors sur le sentier, K^îcon-atan y était couché entre deux feux sans qu'il en fût Lrûlé. Il s'éveilla. — « Qui es--tu et « d'où viens-tu ? lui dirent les habitants du désert, à quelle nation ce appartiens-tu? » — (c Mes amis, répondit-il, j'ai voyagé tout l'hiver (( sans feu ni lieu, c'est pourquoi on m'appelle K^i.con-atan, c'est-à-dire » l'étranger sans feu. » — « Demeure avec nous, lui dirent-ils. Et il « demeura avec eux. »
ce Assise sur le seuil de sa tente, sa femme se désolait parce qu'elle était seule et vieille, que ses pieds étaient tout usés et déchirés, et elle n'avait plus qu'un petit feu. — ce Cesse de pleurer, lui dit son mari, c( car à l'aveni)- tu auras un fils. Ainsi m'a dit Ela-odu"ini (celui qui (c voit des deux côtés). Voici que je vais pour le voir et lui parler. »
ce Pendant son absence les ennemis lui ravirent une seconde fois sa femme 1. Ne la trouvant plus à son retour, Kitoon-atan se remit en marche pour la reprendre. Il amena avec lui beaucoup de monde, car ses ennemi.s étaient forts et nombreux. L'homme sans feu et ses serviteurs arrivèrent ainsi au boi'd de la grande mer, dont les rives sont
1. J)"a]ir<Vs ÏJIisluire virilahle des le)njis fiil)uleur, reiilèvcnient de Sara est un l'ait qui se retrouve fréquemment dans riiistoire des Egyptiens. Quelque arbitraires et outrées que soient certaines identifications présentées par ce livre, entre les faits bibliques et les clironologies én-yptiennes, je dois remarquer ici fjue l'histoire de ['Homme sa}is feu, qui se rapproche de celle d'Abraham, tient une place marquante parmi les légendes de l'extrême nord de l'Amérique, et que le fait de renlôvement de su femme y est fréquemment répété. (iVû/e de l'auteur.)
arides et sans arbres. Ils la contournèrent pendant vingt nuits et finirent par apercevoir une montagne, au sommet de laquelle une grande fumée obscurcissait les cieux. La montagne était Lien loin; mais par sa puissance magique l'homme sans feu la fit se rapprocher. Ils la gravirent. C'était là que les ennemis garâaient L'al\itsandia qu'ils avaient ravie. Kzwoii-atan battit les ravisseurs dont il partagea les corps en deux, en les fendant de la tête aux pieds, puis il reprit sa femme qui lui fit présent d'un gâteau composé de chair et de graisse. L'homme sans feu éleva le gâteau dans ses mains en présence de ses compagnons, mais il en sortit aussitôt une fumée si épaisse, que l'air en fut obscurci. C'était cette même fumée qu'il avait vu de loin s'élever au sommet de la montagne. »
« Dans la suite des temps, les descendants de Kiicon-atan et leurs ennemis Nakan-tsell se battirent sans cesse, mais ils ne purent jamais se détruire les uns les autres. Quant à l'homme sans feu, il vécut fort longtemps et moui'ut de vieillesse. »
J'omets ici plusieurs autres légendes, afin de pouvoir citer une tradition qui a également cours chez les Peaux de Lièvre, et qui est l'explication de la fête lunaire que les Dcnè-dindjié célèbrent au printemps. Sa description terminera ce travail.
« Etsiégé est ainsi nommé parce que, étant tout petit, on le frotta de bouse de bœuf musqué, afin de lui communiquer l'esprit magique. II fut trouvé au bord de l'eau daus une auge de bois, par une vieille femme qui l'éleva. Devenu grand, il fut un magicien très-puissant tout en étant le plus doux des hommes. Il n'appelait ceux-ci que ses frères, et, lors même qu'il se fâchait, sa colère n'avait pas de suite. Le pouvoir d'Elsiégé n'était pas celui dont se vantent nos Jongleurs; c'était une puissance dont nous ignorons maintenant la nature. Il produisait des merveilles à l'aide d'un bâton ou d'une baguette. » D'autres disent avec la ramure d'un renne.
« Or, en ce temps-là, nous demeurions au milieu d'une nation étrangère qui nous avait rendus esclaves. Nous les appelons Dhœnan (femmes publiques) 1. Ce peuple était riche, il possédait du métal, des étoffes, des bestiaux ; mais il complotait notre destruction. Nous nous moquions d'eux, car ils allaient nus, et ils se régalaient en mangeant du chien. Telle était la nourriture qu'ils nous forçaient de prendre; mais Etsiégé n'en mangea jamais. Ils se rasaient la tête et portaient do faux cheveux. Nous étions si malheureux parmi eux que nous ne pou-
1. En peau de lièvre L'é-nènè (l'autre terre), sans doute eu supposant !« mot Habitants; c'est-à-dire les habitants de l'autre terre, du coutineiit que nous avons quitté.
vions rire que dans un péricarde de renne ou dans une vessie , de crainte d'être entendus de nos persécuteurs ; car ils s'imaginaient toujours qu'on les tournait en dérision »
a Etsiêijfi rassembla les hommes ses frères, il les réunit en armée, et résolut de combattre ses ennemis, puis de s'enfuir dans les steppes du littoral. Il arma ses raquettes de deux cornes, quitta sa tente ainsi que la vieille femme qui l'avait élevé, il abandonna tout ce qu'il possédait et entra de nuit chez ses frères, afin d'y faire l'opération magique qui devait les délivrer. Au milieu de leur village, un jeune homme lié par l'esprit bondissait deçi delà à travers les tentes. C'est la magie que nous appelons alc^erj anlsckiio fie jeune homme magique). Elsiéjé l'apercevant chaussa ses raquettes armées de cornes et s'élança sur le jeune homme, qui le transporta à travers les tentes des ennemis. Le jeune homme magique courait et sautait en tournoyant, emportant Elsiéijé dans sa course. Celui-ci ensanglanta de ses cornes tous les Dhtvnin, il les massacra entièrement. Alors, cette nuit même, on entendit une grande clameur dans le pays de nos ennemis. La vieille se désolait sur le bord du sentier en criant : « Ah! si mes fils vivaient, « si mes fils vivaient .encore! riétch^a /cpoafc:au antschiiv : cette nuit « même le jeune homme magique les a tous tués. » Cependant ElsiéfjC no s'était pas battu, il avait immolé une petite chienne blanche (o//é) 1, de son sang il avait frotté sa tente, et pendant la nuit le sang avait coulé dans toutes les maisons. On n'entendait de partout que ces cris : « Hélas ! « hélas! mon fils est baigné dans son sang! »
« Le chef des Dhœnan, nommé Tatsan-éko (le corbeau-qui-court), s'ennuyait et réfléchissait. Il ne prononça que ces paroles : « Ellonné ye'a ensin. » — x II a mangé notre fétiche (l'animal-dieu). »
« Alors Eisiègé renversa tous les jolis plats de bois de Tatsan-èho et il y mit le feu. En fuyant, il vit sur un échafaudage de belles peaux de chèvres et il se les appropria. Tous ses frères s'en furent avec lui vers le lieu où primitivement ils avaient vécu. Mais comme ils étaient partis un peu tard, le Corbeau-qui-court les poursuivit. Ils arrivèrent au bord de la mer, sur laquelle s'élevaient des vagues hautes comme des montagnes. Etsièoé frappa l'eau de .son bâton et leur ouvrit un passage : a Par ici, par ici, mes frères! » s'écria-t-il. Ils le suivirent tous, et il leur fit très-bien traverser la mer à pieds secs. Ils prirent tous terre sur l'autre rive. Alors lui, seul au bord de la mer, promena de nouveau son bâton et en frappa la terre. Au.ssitôt l'étai qui soutient
1. Ailleurs il est dit que ce fut un petit reune (sié) ; d'autres disent une hermine (zoé). {Noies de l'auteur.)
celle-ci s'afifaissant, Feau iuoiula le (lisque torrcslro el fit péiir tous les Dhœnan. »
« Le soir arrivé, Elsiégé (les Peaux de Lièvre le nomment KolsidaVé, Celui qui opère par le bâton), dit à ses frères : « Noti*e patrie est encore « bien éloignée, mais tranquillisez-vous, je vais la faire se rappro- « cher. » Ce disant, il prit un faon de renne [sié) et l'ayant tué, il lui arracha le nerf de la jambe ; « Vous ne mangerez pas ceci, » leur ditil. Par la vertu de cet acte magique la terre se rapprocha un peu. Le soir arrivé, elle n'était pas très-loin. « Elsiégé retourna donc rers ses « frères, qui lui dirent : « Les enfants n'ont rien à manger et les « hommes sont sans provisions ! »
« Or il y avait là une foule immense. Ou tendait depuis plusieurs joura des filets et des hameçons aux poissons, mais on ne prenait rien. Un grand serpent avait transformé tous les poissons en rochers, dans le grand désert, dans la terre glacée. Elsiégé se rendit au bord de l'eau et ne dit que ces paroles en soupirant : « Etinul yakké-tchiné-kkétla sé"é « bcnnéné itsen naioiija, tjéri bèzon du t'a nittayint'on ?» — « Quoi « donc! j'aurai conduit mes frères jusqu'au pied du ciel, dans la a patrie de mes aïeux; pourquoi donc maintenant la mer est-elle « fermée pour nous? » Il ne dit que ces mots, et aussitôt le poisson abonda. »
« Dans le désert aride on rencontra une autre nation d'hommes puissants; ils étaient revêtus de casques de bois et de vêtements couverts d'écaillés. 11 n'était donc pas aisé de s'en défaire. Cependant les Dindjié partirent pour les combattre ; mais à la vue de leur gran<le multitude, les frères d' Elsiégé lui dirent : « Toi seul parle, Elsiégé, et « alors nous vei'rons ce qui arrivera par en bas, » car il se trouvait au sommet d'une haute montagne. Etsiégé leur dit : « Placez-moi dans « mon traîneau et précipitez-moi du haut de la montagne au milieu de « nos ennemis. » Ils lui obéirent. Or, dès que son traîneau commença à rouler sur les pentes de la montagne, il y produisit un bruit terrible comme celui de plusieurs tonnerres. Les ennemis aux casques de bois en furent dans une telle épouvante qu'ils prirent la fuite, et les Dindjié les égorgèrent. »
« Elsiégé avait un frère cadet nommé Nédhœoé "ig ti'i (celui qui est revêtu de l'habit blanc magique). De concert avec son frère il massacrait nos ennemis, mais ce n'était pas en combattant. Revêtu d'un long habit de peau d'hermine, il balançait sans cesse un instrument suspendu au bout d'une lanière. Il le balançait tout en parlant ; mais nous ne savons plus ce qu'il disait ni ce qu'il faisait. La première fuis que nous vous avons vus, balançant vos encensoirs et priant à voix basse, nous avons pensé que vous faisiez quelque chose d'analogue. Kh bien,
par cette parole et ce balancement, Nédhœvè"ig ti"i massacrait nos ennemis. »
« Un jour, entre autres, il s'en rassembla une si grande foule pour nous combattre qu'on en fut dans l'épouvante. Néanmoins on se mit en défense ; mais nous avions le dessous et nous fuyions. Lorsque Etsié(jé aperçut la tournure que prenait la bataille, il se tint sur la montagne en prononçant ses paroles magiques accoutumées. Son frère, revêtu de rhabit blanc, balançait son instrument en parlant tout bas. Tout à coup, Etsiégé se prit à sauter en' forme de croix, par-dessus chacune des épaules de son frère, en prononçant à chaque fois ce seul mot '( ischï 1 )j, et chaque fois qu'il le disait, un ennemi mordait la poussière. Ils périrent ainsi jusqu'au dernier, car toute la journée les deux frères ne firent l'un que balancer son instrument et l'autre que sauter en forme de croix 2. »
Ce même Elslégé ou KotsidaCè était invoqué par les Peaux de Lièvre et les Loucheux dans toutes les occurrences difficiles, car il se montra toujours leur protecteur. Ils le nomment aussi Sa-l<kè-dènè (l'homme sur la lune), Sa-kké-wéta, Sa-ioéta et Si-zjé-dhiJiè (celui qui réside dans la lune). Ce nom fait allusion à sa brusque disparition de dessus cette terre. Les Couteaux-Jaunes, qui le nomment Otsint'esh, disent qu'ayant gravi une montagne, il s'y enferma dans une tente magique et qu'on ne l'en vit plus ressortir. Loucheux et Peaux de Lièvre ont une autre version. Après avoir rappelé qu'il fut trouvé tout petit au bord de Teau par une troupe de jeunes filles dont une l'éleva, et que le chef de leurs ennemis, le Corbeau-qui-court, l'adopta pour son fils, ils rapportent que cet enfant puissant prenait grand soin de ses parents adoptifs et les nourrissait d'une manière mystérieuse, sans que ceux-ci lui en eussent aucun gré. Ils le détestaient même, a Un jour il demanda à ces hommes qu'on séparât pour lui l'épaule et la graisse des entrailles de tous les animaux qu'il leur procurerait. T'atsan-éko ne voulut pas y consentir : « Cet enfant est par trop vain, » observa-t-il. Alors l'enfant se retira avec colère : « Je m'en irai, dit-il à sa mère, car les hommes « sont mauvais et ingrats. Après mon départ ils mourront tous ; mais « vous, si vous voulez sauver votre vie, observez mes préceptes : « Ce soir, lorsque la nuit sera venue, fermez bien votre tente, sua-
^ 1. Les sauvages n'ont pu lac donner la signification de ce monosyllable; c'est un mot perdu de leur langue, comme cette phrase : « nonna tamène, » que répétait l'homme au blanc vêtement.
2. Nous avons encore ici une répétition de YAkoey antxchiw ou jeune homme sautant et bondissant, dont la tradition a parlé plus haut. C'est maintenant une des formes de jonglerie en usage chez les Loucheux et les Peaux de Lièvre. (Noies de l'auteur.)
« pendez au faîte, dans une vessie, le sang de l'animal que je tuerai, « et liez le chien en dehors de la naaison. L'épaule de renne que voici, « découpez-la sans en rompre les os et la placez hors de la tente. Quant « à moi je m'en vais dans la lune où ceux qui me haïssent me verront, » Comme sa mère se désolait : « Taisez-vous, ne pleurez plus, ajouta-t-il, « je ne suis point digue de pitié ; dormez demain et après-demain, et « ensuite suivez-moi. » 11 ceignit sa tète, et avant de partir il ajouta : « Quand l'homme mourra l'astre pâlira. » Il dit et il s'en fut. »
« La nuit arrivée on lui obéit. Ses parents fermèrent soigaeusement leur tente, ils placèrent le sang de l'animal qu'il avait tué au-dessus de la porte, et en dehors ils lièrent son chien. Ils firent cuire et ils découpèrent l'épaule du i-enne, en prenant bien garde de n'en point rompre les os. Cela fait, ils en mangèrent la viande et se couchèrent. L'enfant puissant était encore avec eux. »
« Alors du sommet de la tente s'éleva une grande fumée et l'enfant disparut. Il était parti pour la lune. Tout à coup cet astre pilit, et il s'éleva un vent violent qui vint tourbillonner parmi les tentes des ennemis. Cette trombe emporta les tentes et les hommes; elle les lança contre les arbres et contre les rochers où ils furent tous massacrés par cet esprit formidable. A cette vue T'atsan-éko s'écria : « Ah! c'est l'en- « faut lié qui est cause de cela. Il a placé en l'air son chaudron plein « de sang, et l'esprit (le vent) est venu. »
« Cette nuit même tous les ennemis moururent. Quant à l'enfant magique, prenant son vase plein de sang, la peau de l'animal tué {sié), et le petit chien qu'on avait laissé à la porte, il s'enfuit dans la lune, où nous pouvons le voir encore. »
Il existe un grand nombre de versions de l'histoire iVElfiêgé et do VHabitant de la lune. Chacune d'elles contient plusieui's traits de l'histoire de Moïse.