FÊTE DE L'ÉQUINOXE DU PRINTEMPS
Conformément à la tradition qui précède, les Déné-Dindjié du Mackenzie célèbrent la solennité suivante, A la nouvelle lune du mois que l'on appelle le rut des rennes (mars-avril), et à la nuit tombante, on hache dans chaque tente de la viande menu et on la met rôtir dans la terre à l’étuvée ; puis on en fait des paquets en l’entassant dans des gibecières, que chaque homme charge sur sou dos, Ces préparatifs achevés, tous les adultes mâles de la peuplade se réunissent dans uue première tente, les mains armées d’un bâton et les reins ceints,
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dans l’attirail de voyageurs. Ils s’y placent autour du feu dans la posture de gens harassés par la marche. Puis, se relevant l'un après
l’autre, et sortant de la tente en procession, à demi-courbés, comme s'ils succombaient sous le faix de leur viande hachée, ils parcourent les sentiers tracis autour des tentes, en chantant : « Ouf sédha ! kloz datsolè, él'é-kkè-t'è nondal'alé ! ttsu-chiw yéên! » — C'est-à-dire : « Hé- « las ! Ô souris au museau pointu (musaraigne), saute deux fois par- « dessus terre en forme de croix! à montagne du bois, arrive! » Ce disant, les Peaux de Lièvre du fleuve, car c'est d'eux que je parle ici, pénètrent dans la première tente venue, ils y mangent en commun et à la hâte une partie du conteuu de leurs gibecières, puis ressortant incontinent, ils reforment leur procession, en parcourant chacune des huttes dans laquelle ils renouvellent leur festin.
Les Dénè Esclaves du Grand-Lac-des-Ours ne font pas de procession autour des tentes, Ils se contentent de manger en commun dans la même loge leur viande hachée menue, en chantant de temps en temps : « Klodatsolé, né kla t'è nakodéfwiwé ! » — « O musaraigne, nous avons « passé (ou bien, nous sommes sortis) par dessus ta croupe! »
Les Dènè des Montagnes-Rocheuses, qui font cette cérémonie à chaque renouvellement de la lune, répètent pour refrain avec accompagnement de crécelle : « Klodatsolé, él'è ni-nü-din'tla ! ku sé-yat » — « Musaraigne, saute pardessus terre en forme de sautoir! Encore un « peu de temps! » Le dernier mot est à double sens et signifie aussi or sus, petit faon!
Les Peaux de Lièvre des bois, au lieu de se promener, se traînent comme accablés sous un pesant fardeau. Ils n’accomplissent cette cérémonie que lors des éclipses de lune, et crient en regardant le ciel : « Enék'éw! klodatsolé ; né kla L'è na-sik'in! tisu-chiw yengè ! » — « Que c’est lourd ! à musaraigne, par-dessus ton dos tu m'as chargé! « Montagne du bois, arrive! »
Les Dindjié sortent de leurs loges comme en se cachant, ils rôdent de tente en tente furiivement, à la hâte et d’un air ahuri, heurtant en même temps deux ou quatre flèches teintes en rouge. C'est ce qu'ils nomment gandja kkékeaw tisitchitandja. Ge faisant, ils chantent :
« Klag-daiha, nan kkèl'ow ñikkié anashæksay ! aékuha ! » — « Souris-jaune, passe promptement sur terre en forme de croix ! aé{uha! » Ils ne célèbrent cette fête qu'à l’équinoxe du printemps.
Enfin, les Peaux de Lièvre des steppes ou Æ'a-tchô gottiné, croyant que la lune est en souffrance puisqu'elle a disparu, et pour obéir, diseut-ils, à la prescription de Sa-wëla, chantent : « Klodatsolé, né kla « L’é anaséttiné ! tisu-chié yengé, "onna ttchiré-dinzégé ! » — « O souris au museau pointu, tu m'as rejeté par-dessus ton dos (post tergum tuum).
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Montagne du bois arrive, arraghe-nous et attire-nous loin d'ici! »
J'eus beaucoup de peine à obtenir les paroles de ce chant, dans les différentes tribus que j'ai visitées, et de me les faire répéter par les Déné-Dindjié jusqu'à ce que j'en eusse appris l'air par cœur. Le rhythme est lent et plaintif. Les sauvages n'ont point pu ou n’ont point voulu me donner d'autre raison de cette bizarre coutume, si ce n’est qu'ils la tiennent de leurs ancêtres : qu’ils obéissent en cela aux recommandations de l'Homme puissant et bon qui fut leur protecteur sur terre et qui maintenant habite la lune; enfin que cette cérémonie a pour but d'obtenir ses bénédictions, une grande abondance de rennes et la mort de leurs ennemis. Lorsque je pressai davantage mes Indiens pour avoir d’autres détails, je ne réussissais qu'à les attrister. Ils prenaient un air sérieux et me disaient : « Il ne faut point mépriser ce « chant, c'est un mystère etune chose sacrée ; mais nous l’ignorons. « Fais cette demande à d’autres, pour nous, nous ne le redirons plus, « car ce serait parler de l'Esprit de la mort : Ettsanné déti. »
Fntre toutes choses, je voulais savoir pourquoi, dans ces chants, ils appellent la divinité lunaire, souris et musaraigne, tandis qu'ils l’assimilent, dans la tradition, à Etsiégé ou Kotsidat'é, dont l'histoire offre, comme on a pu s’en convaincre, plus d'ua rapprochement avec celle du législateur des Hébreux. Les Dénè-Dindjié n’ont jamais pu ou voulu me satisfaire sur ce point, qui est d'autant plus curieux que la souris est réputée éttsonné, c'est-à-dire génie de la mort, chez les Peaux de Lièvre, comme l’est la loutre chez les Esclaves; tandis que Etsiègé ou Kotsidal'é, qu'ils invoquent évidemment sous le nom de la musaraigne et de la souris, est considéré par eux comme une sorte de demi-dieu bienfaisant. La seule explication que je puisse en donner moimême c'est que, de même que Protée est dit, par la fable, avoir passé comme la taupe et la souris sous la mer et sous terre; de même aussi nos Dèné-Dindjié peuvent croire que leur Etsiégé, autrement Kotsidat'é ou Sa-wéta, lorsqu'il traversa la mer à sec, à l'instar de Moïse, le fit à la manière de ces rongeurs; d'autant plus qu'en leur langue le même mot signifie taupe et musaraigne, et que ce dernier animal est appelé taupe dans leur pays. On sait également que les Juifs croient que les âmes des justes, morts en dehors de la Terre sainte, vont y ressusciter en s'ouvrant un passage souterrain à travers les continents et les mers, à la manière des taupes et des souris, et que c’est en se roulant ainsi péniblement dans ces sombres terriers qu'elles acquièrent le droit d'entrée dans la terre des élus, Serait-ce une persuasion semblable qui porterait nos Indiens à invoquer la souris ou musaraigne, qu'ils considèrent d’ailleurs comme le génie de la mort, afin qus, des affreux déserts où ils habitent solitaires et délaissés, elle leur ouvre un pas-
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sage vers ia montagne où paraissent tendre tous leurs désirs? D'après Guérin du Rocher, cité ailleurs, la mer rouge s'appelle Suph en hébreu, et peut, dit-il, avoir occasionné la Comparaison avec la taupe ou la musaraigne Siphneus, Ce qui est dit par cet auteur des Egyptiens, ne pourrait-il avoir son application dans un fait en tout semblable et qui offre bien plus de similitude chez nos Déné-Dindjié ?
Beaucoup d'autres particularités m’avaient frappé dans ces chants stéréotypés. D'abord ces interjections qui là expriment l'accablement « Que c’est lourd ! » ici l'espérance « Encore un peu de temps! » Puis ces nombreuses invocations à une montagne mystérieuse, dont le souvenir est tellement demeuré gravé dans l'esprit des Dénèé-Dindjié qu'on la retrouve dans toutes leurs traditions. Mais ces paroles sont maintenant mortes à l'esprit de nos sauvages. Ils paraissent en avoir perdu toute signification.
Or les invocations à la montagne de Sion devaient être d'un usage fréquent parmi les Hébreux, car Jérémie, en prophétisant le retour des Israélites captifs, s'exprime ainsi : « [ls répèteront encore cette pa- « role dans la terre de Juda... Que le Seigneur te bénisse, 6 monta- « tagne sainte ! 1 » On n'ignors pas d’ailleurs que les livres saints sont remplis des expressions de « la montagne du Seigneur préparée « sur le haut des monts... » où « le peuple viendra en foule, » de la « montagne d'Israël » « de la montagne sainte d’où viendre ’e salut, » « sur laquelle le Seigneur doit règner dès à présent et jusque dans « l'éternité 2, » Il y aurait donc sur ce point un trait de ressemblance de plus entre nos Déné-Dindjié et les Hébreux. Mais dans cette montagne du bois qui doit les arracher de leur état forcé ne dirait-on pas que nos Indiens ont eu comme la prévision du Calvaire 3?
La fête lunaire des Déné-Dindjié se nomme T'ana-élélé-tsatéli en Peau de Lièvre, et Kpon-t'a-naya tsétætal en Loucheux, c'est-à-dire « procession nocturne et funèbre autour des tentes. » Telle qu'elle est, et expliquée naturellement par la tradition qui l'accompagne, elle a tout l'air d'une manière de pâque renouvelée des Hébreux, et unie à une sorte de culte idolâtrique de l’astre des nuits. Mais je trouve aussi à cette cérémonie plusieurs traits de ressemblance avec le Towaf, procession que les dévots de la Mecque opèrent autour de la Kaaba ou tombeau d'Adam. On sait, en effet, que les anciens Arabes et, depuis Mahomet, tous les partisans de l'Islamisme, en font sept fois le