COSTUME, HABITATION, GENRE DE VIE
Il ne saurait entrer dans mon plan de m'étendre longuement sur cette intéressante tribu esquimaude, Je dois la crayonner en peu de mots, ce qui n'est pas facile, car ici tout est curieux pour nous, et nous sollicite à une description ou au moins à une remarque.
Le costume des hommes et des femmes est à peu de chose près le même; toutefois ils méritent l'un et l’autre une mention spéciale, Chez eux, les Tchiglit s'habillent simplement d'un caleçon de peau passée en basane; lorsqu'ils sont obligés de parcourir le pays pour vaquer à quelque occupation, telle que la visite des filets ou des trappes, ils se revêtent de deux paires de pantalons et de deux sarraux en peau de renne ou de rat musqué; mais c'est lorsqu'ils se transportent dans le poste de commerce le plus voisin, ou bien quand ils se rendent visite, qu'ils revêtent leurs plus beaux ajustements.
Je transcris ici la description du costume d'un chef que je vis au fort Anderson en 1865, et que j'accompagnai à la mer Glaciale.
Par dessus une chemise ou blouse en peau de rat musqué, poil en dedans, il portait une autre blouse de peau de renne d'été, au poil court, soyeux et de la plus belle couleur marron; ce vêtement de dessus où atiké, avait le poil tourné en dehors et était bordé de plusieurs liserets de peau blanche et noire alternés et frangés des longs poils fauves et raides du carcajou, Un petit capuchon, seule coiffure des Esquimaux, était fixé à ce sarrau et pareillement bordé de galon de peau blanche et de franges en carcajou, Cette blouse, échancrée par côté et terminée en queues arrondies par devant et par derrière, n'était fendue qu'autant qu'il le fallait pour laisser passer la tête et ne descendait pas plus bas que le bas-ventre ; les échancrures des côtés atteignaient les hanches.
Une simple lanière garnie d'un nœud coulant à une de ses extrémités et de l'autre d'un boutonolivette en ivoire, représentant deux têtes d'ours blanc accolées, servait de ceinture (tapeigk) à Nullumallok; mais par derrière, il portait aux reins une queue épaisse et ondoyante de renard noir. Ses jambes étaient enfermées dans une double paire de culottes qui, pour la forme, ressemblaient aux braies gauloises et bas-bretonnes, avec cette seule différence que les braies esquimaudes (Kammapk) sont moins amples. La culotte de dessous est en peau de rat musqué, poil en dedans, comme la chemise; celle de l'extérieur est en renne, poil en dehors, Ce vêtement n'est point fendu, mais se ferme autour des reins par une coulisse; il ne descend que jusqu'au dessus du genou où il est frangé de carcajou, comme la blouse. À cette partie de la jambe, le pantalon est rejoint par une paire de bottes en peau de pattes de renne, quant aux tiges, et en peau de marsouin plissée et soigneusement ornementée, quant au soulier, Elles contiennent une paire de bottines en peau blanche très-souple et très-fine, remplissant l'oflice de chaussons. Je remarquai qu'il y avait entre la botte et la culotte, au jarret, un endroit de la jambe qui était toujours à nu, par suite de la petite dimension
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du vêtement; les manches de la blouse sont aussi très-courtes et laissent à nu une partie du poignet, Il en est de même du ventre que le pantalon ne saurait recouvrir, Je m'aperçus que mes visiteurs avaient souffert du froid à ces différentes parties de leur personnage. Il leur serait bien facile de remédier à cet inconvénient en allongeant leur pantalon et les manches de leur blouse. Toutefois il ne leur vient pas seulement en pensée que cela puisse ou doive se faire, tant ils sont fidèles à la routine et aux usages recus de leurs pères.
Nullumallok portait des mitaines en peau de morse, aussi blanches et aussi soyeuses qne de lu belle laine. Ils nomment ce vêtement pualuk. En vutre ses mains étaient enfermces dans des gants de peau de renne, poil en dedans (adsigait). Ceci est le costume d'hiver, Celui de ses compagnons était à peu près le même. Les Esquimaux ont une grande variété de vêtements tous plus remarquables, plus élégants les uns que les autres.
L'habillement des femmes est confectionné avec le mème bon goût que celui des hommes. La jaquette, de même forme mais un peu plus longue Fapituash), est décorée de pendeloqnes d'ivoire imitant en petit des poissons, des ours blanes ou des oiseaux, Elles Y portent également suspendues, à titre de talismans, des défroques empaillées de corbeau, de faucon ou d'hermine, Le pantalon (cévopuk) fait corps avec la chaussure et se compose de bandes de peau de diverses couleurs habilement mariées, Mais ce qui distingue surtout le vêtement &es femmes de celui des hommes, c'est la forme du capuchon (natçagk), Comme il doit recouvrir le chignon, il atteint des dimensions si incroyables qu'il ressemble au chapeau à clique de nos gendarmes, Ce qui complète l'illusion, c'est une triple bordure de peau noire, de peau blanche, et de poils longs, raides et fanves de carcajou, qui surmonte sa marge externe, Ceux-ci sont hérissés en manière d'auréole ou de flammes qui commu niquent à ces têtes de femmes un aspect bizarre. On dirait des hyènes en colère,
Les mères qui allaitent portent une jaquette ample et serrée autour des reins par une ceinture, Elles y enferment leur chère progéniture, qu'elles peuvent, par ce moyen, allaiter sans l'exposer à un froid qui lui serait mortel, Ces jeunes enfants sont sans aucun vêtement jusqu'à l'âge d'environ deux ans. Quant aux incongruités que ces petites créatures peuvent se permettre sur le dos de leur mère, qui leur sert de calorifère, l'amour maternel, le même chez tous les peuples, les endiire patiemment et avec indifférence.
On voit que ces pauvres sauvagesses peuvent encore en remontrer à plus d'une belle dame, Ces femmes ont la coutume hindoue et thibétaine de tirer la langue en signe d'admiration et d'etonnement, et d'afirmer en froncant le nez, Leur visage est tatoué de cinq à six traits sur le menton (Kakinarsét), et de deux traits aux commissures de la bouche.
Les Tehiglit ne mangent pas toujours la viande crue comme semble l'indiquer leur nom Cris de Wiyaskiméwok. Ceux qui ie leur ont donné en mangent peut-être autant qu'eux, Mais on peut dire que leur goût est si dépravé (d'autres diraient si indifférent et partant si parfait), qu'ils mangen: aussi bien la viande et le poisson crus, que bouillis ou rôtis, aussi bien frais que desséchés à la fumée
où au soleil, où même fortement faisandés, Pour ce dernier cas, bien des gourmets européens devront se trouver de leur avis,
Je ne leur ai jamais rien vu manger de cru en été, Pendant l'hiver c’est autre chose, La difficulté où ils se trouvent de se procurer du feu, ou du moins d'entretenir dans leurs demeures souterraines un feu assez puissant pour leur permettre de faire la cuisine, les exigences d’un estomac qui à toujours une place en réserve, et qui ne saurait attendre de longues heures que des quartiers de
viande aussi durs que des rochers fussent dégelés et cuits, leur ont fait une nécessité d'abord, une habitude ensuite, de dévorer n'importe quoi, apprêté ou non. L'habitude a fini par leur faire goûter des délices là où nous ne trouverions qu'une répugnance invincible. Peut-être sont-ils plus philosophes que nous. En tout cas ils sont certainement moins malheureux, parce qu'ils acceptent sans murmurer tout ce qui leur arrive de fâcheux, et qu'on ne les voit jamais s'emporter ni tempêter contre des causes qui sont indépendantes de notre volonté et sur lesquelles nous ne pouvons rien, Enfants gâtés de la nature et de la Providence, nous montrons en bien des rencontres que nous ne valons pas toujours ceux que nous méprisons,
Nos Tchiglit sont sédentaires du mois d'octobre au mois de mai, et nomades le reste de l'année. Leur vie entière se partage entre la chasse, la pêche et la recherche des animaux à fourrure, dont ils troquent les peaux dans les forts de la Compagnie d'Hudson.
Lorsque le soleil reparaissant sur l'horizon commence à monter vers le zénith et à faire sentir sa bienfaisante chaleur, l'Esquimau entreprend ses premiers voyages vers les forts Mac Pherson et Anderson !, pour y échanger les pelleteries récoltées durant l'hiver, contre du tabac, des verroteries, des munitions de chasse et de la menue quincaillerie, telle que limes, batte-feu, chaudrons, couteaux, pièges à martres, etc.
Richardson dit que le commerce avec les Esquimaux du Mackenzie ne date que de 1849, Précédemment une tentative qui avait été faite, coûta la vie à un officier de la baie d'Hudson, M. Livingstone, et à ses gens. Ils furent massacrés par les Esquimaux sur un îlot, à l'embouchure du Mackenzie, On sait comment Franklin, Richardson, Pullen et Hooper furent accueillis par ces mêmes Tehiglit. Us ne durent leur salut qu'à leur nombre et à leurs armes à feu, dont ils ne firent cependant que menacer les Esquimaux.
Juqu'ici le commerce entre cette tribu et la Compagnie de la baie d'Hudson à pu être conduit sans querelles ni effusion de sang, mais ce n’a pas été sans menaces ni tentatives de la part de ces indigènes remuants et tracassiers, Il a fallu toute la prudence et tout le calme des commerçants anglais pour obtenir ce résultat.
Avant 18/9, les Trhïglit tafiquaient dans le sud avec les Dindjié où Loucheux et les Nné-lagottiné où Peaux-de-Lièvre « du bout du monde », tribu Déné, Les échanges se faisaient avec les premiers à la pointe Séparation, c'est-à-dire à la tête du delia du Mackenzie, et avec les seconds au lieu où fut construit en 1859 le fort Anderson.
Dans l’ouest, les Tchiglit communiquaient avec leurs plus proches voisins, les Tuséos-méut et les habitants d'Akilinesk, qui échangeaient avec eux le tabac, les pipes, les rassades bleues et blanches et les grandes chaudières de fer qu'ils recevaient directement des tribus qui fréquentaient les Russes de Natécovik, Ces échanges se faisaient d'ordinaire sur l'ile de la Traîte (Barter Island), située sous le 14h° de long. O. de Greenwich, De là des marchandises qui provenaient d'Europe et qui avaient dû traverser toute l'Asie, parvenaient, par l'entremise des Tehukschit du Kamstchatka, des Akilinegméut et de nos Tchiglit jusqu'aux tribus de la rivière du Cuivre, de la presqu'ile Melville et desiles polaires,
Dans ces pérégrinations commerciales nos Tehiglit accusent d'assez mauvaises dispositions pour la marche. Leurs raquettes sont si lourdes et si grossières qu'ils préfèrent ne point s'en servir, ce qui leur rend le voyage très-pénible, Leurs traîneaux, semblables à ceux des Asiatiques du Nord et
1. Aujourd'hui ce dernier poste de traite n'existe plus. I a été abandonné par la compagnie d'Hudson en 1866.
des Russes, sont montés sur des patins et s’enfoncent dans la neige en y creusant des ornières profondes, ce qui épuise leurs chiens. Comme ils sont dépourvus de lisses d'acier, l'Esquimau est obligé d'y suppléer en formant un bourrelet de limon et de glace sur toute la longueur des patins; mais comme ce bourrelet s’use par le frottement, il leur devient nécessaire, plusieurs fois par jour, de décharger leur traineau, de le retourner et de reconstruire le bourrelet en y versant de l’eau qui, en s’y congelant instantanément, se transforme en glace. Pour se procurer ce liquide qui leur tient lieu d'acier, ils doivent creuser, à l’aide d'une simple corne de bœuf emmanchée d’une longue perche (topon), une croûte de glace de plusieurs pieds d'épaisseur, opération longue et pénible,
Au lieu de camper sur le rivage et dans les bois, lorsqu'il s’en trouve sur leur chemin, ils préférent passer deux ou trois heures à construire une hutte de neige durcie (apun igla), dans laquelle la seule chaleur naturelle, unie à celle d'une lampe fumeuse, doit leur suffire. Voici comment nos Tchiglit procèdent à la construction de ces huttes. Je me permets encore de transcrire un passage de mon journal de 1865.
A l’aide du long coutelas dont ils sont toujours armés, deux d’entre eux découpaient sur la rivière, dans la neige durcie qui en recouvrait la glace à quatre ou cinq pouces d'épaisseur, des moellons en forme de trapèzes plus ou moins réguliers. Ils les disposaient de champ sur la surface de la glace, et sur tout le pourtour d'une circonférence qui donnait les dimensions de la future maison. Lorsqu'une première rangée était dressée, on lui en surerposait une seconde, puis une troisième, qui s’en allait toujours en tournant comme la coquille d’un colimacçon. En mème temps, de l’eau était jetée dans les interstices des moellons de neige, afin de servir de mortier. De meilleur ciment il ne se peut en voir, parce que l’eau en se congelant instantanément et en inondant les parois de cette voûte à mesure qu'on la construisait, changeait la neige en glace et faisait de tous ces voussoirs un tout solide et imperméable à l'air. En moins de deux heures le dôme était fini; un dernier voussoir, véritable clef de voûte, vint consolider le colimaçon et terminer l'œuvre. Nous étions alors possesseurs d’un petit palais de cristal de la forme d’une ruche et de la dimension d’une loge à castors. Il fut inondé d'eau puis recouvert de neige; enfin, en trois coups de coutelas ({savi-satsiagk), un Esquimau y percça une entrée qui pouvait bien avoir deux pieds de haut, tout juste assez d'espace pour s’y glisser en rampant sur le ventre. Cette porte fut munie du côté du vent d’un petit mur semi-circulaire pour la défendre du froid ; du côté opposé, un autre mur soutint, avec le premier, uue sorte d’auvent; le tout était de neige durcie, transformée en glace par l’eau. Ainsi fut préparée notre chambre à coucher
Alors on introduisit dans la butte les robes de renne et d'ours blanc, la lampe, les provisions ; tout le bagage inutile fut laissé dehors ; puis chacun de se faufiler dedans, moi le dernier. Le moellon que l'on avait détaché pour pratiquer une porte à la loge, fut alors replacé dans l'ouverture; on l’arrosa d'eau, et nous fümes ainsi claquemurés et mis absolument hors de communication avec l'air extérieur. Tout d’abord je grelottais comme dehors, mais bientôt l'air de cet appartement de proportions si exiguës, s’échauffant par notre haleine, notre chaleur naturelle et celle de notre lampe, je finis par suer, et par suer si abondamment que je fus obligé de me départir comme eux de toute surcharge de vêtements, Je crus mème que j'allais m'asphyxier, faute d’air. J'en demandai à grands cris, ce dont mes Esquimaux rirent à cœur joie. En peu de temps la chaleur s’éleva à un tel point, dans cette cabane de neige transformée en étuve, que les murailles se prirent à suer comme les vitres d'un appartement fortement chauflé, et se transformèrent entièrement en glace cristalline, au travers de laquelle nous apercevions la clarté de la lune, comme à travers des vitres dépolies.
Quelle est la disposition intérieure de notre palais de cristal?
Les trois quarts de l’espace circulaire compris sous ce dôme de neige sont réservés au lit (kragvaluk). C'est tout simplement une estrade de neige battue, élevée d’un pied anglais au-dessus du sol de notre hutte, lequei n’est autre que la glace du fleuve Anderson, épaisse de neuf à dix pieds. Sur cette estrade, des robes, de chaudes fourrures d'ours blanc (nannuk) et de rennes (tuktu) sont étendues pour servir à la fois de draps et de couvertures. L'espace laissé libre entre l'entrée et l'estrade est divisé en trois portions; à droite de la porte, une autre petite estrade en neige reçoit une pierre
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Fac-simile de dessin esquimau.
J'extrais le dessin ci-dessus d'une boite que je tiens des | Plus bas, un autre Esquimau, assis dans son kgayak, poursuit Esquimaux de l'Anderson. Le sujet y est tracé en caractères | un autre marsouin blessé, qui exhais avec son sang son dernier rouges et noirs, sous forme de silhouettes, On observera que le | soupir. En mème temps, il en remorque trois autres qu’il a
principal personnage de la scène est plus grand que les autres, | enfilés et qui sont renversés dans l'eau, le ventre en l'air.
comme dans les peintures et les bas-reliefs égyptiens et grecs Enfin, sur le premier plan, un troisième Esquimau décoche .… . | À \ copiés par les peintres et les sculpteurs du Moyen Age, | une flèche à un renne, Le sujet de cette peinture dénuée de perspective est multiple. | La délinéation générale de ces figures, la pose des hommes et
Tout en haut, un Esquimau, debout à l'avant de son wmiak, ! la forme des animaux offrent assez d'exactitude, Il n’est pas un conduit par trois femmes, harponne une baleine blanche qui a | Peau-Rouge Dénè où Dindjié capable d'exécuter un tel desdéjà reçu un premier harpon, On en voit la ligne et les vessies sin, flotter derrière le cétacé,
noire et creuse de serpentine ou de kersanton, d’un pied et demi de long sur un pied de large, qui ressemble pour la forme à une petite barque. C'est la lampe (4rolerk), qui me rappelle le Æalén provençal, renouvelé des Grecs. Sous le 82° degré de latitude, les Esquimaux du Groënland nomment cette même lampe kotluk; ceux de la baie d'Hudson, à Churchill, l'appellent #ullek. Ges quatre mots n’ont-ils pas la même racine, n’accuseraient-ils pas la même origine ?
A gauche de l'entrée se trouve une autre estrade de neige qui recoit un vase d’un usage tout différent. La seule pensée que notre chambre à coucher, déjà si étroite et si peu fournie d’air respirable, allait devenir une sentine, après avoir été une tabagie et une cuisine, me soulevait le cœur, Mais qu'y faire?
Au-dessus de la lampe de pierre, une petite baguette fut fichée horizontalement dans la paroi
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friable de notre palais ; sur cette baguette on suspendit des morceaux de lard de baleine rance: quatre ou cinq lumignons en mousse, disposés sur l’une des parois de la lampe, furent imbibés d'huile de poisson, et allumés, La chaleur de la flamme fit fondre doucement le lard de baleine qui se trouvait audessus ; ce lard commença à dégoutter dans le petit bassin de serpentine sous forme d'huile ou de graisse liquide, et entretint la flamme des lumignons; de telle sorte qu'il n'y avait jamais dans la lampe plus d'huile qu'il ne fallait pour l'entretien de la flamme, et que celle-ci faisait toujours fondre assez de lard pour ne pas s’éteindre faute d'huile, C’est ainsi que, par cette simple et ingénieuse combinaison, les Esquimaux parviennent à entretenir un feu perpétuel qui brûle sans entretien, pourvu
Coupe transversale d'une Iglo-sivoask ou hutte de neige servant de campement en voyage.
Plan à terre d'une Iglo-sivoagk ou hutte de neige servant de campement en voyage.
A Lit congelé des rivières ou de la mer. l
E Kgaa, appentis de neige dure, servant à protéger l'entrée, B Kpayviagk, voûte en neige durcie, montrant les voussoirs où F
Tchukkak, avant-mur ou abat-vent,
moellons de neige (killuk). | G Kçagvaluk, lit ou estrade de neige battue, CG Saw, ados ou revêtement extérieur de neige molle (añniyo. ! H° Kgolém-inné, où lieu de la lampe, à droite: Ksoovim-inné, D Pah, entrée de la hutte, que l'on ferme à l'aide d'une porte ou lieu du vase à gauche,
de neige (1pkuagk).
qu'on ait le soin de remplacer les mèches de mousse lorsqu'elles sont consumées, et de remettre d’autres morceaux de lard à cheval sur la baguette lorsque les vieux sont à sec.
Tout hom ;. 'vilisé que je suis, je ne pus m'empêcher de témoigner à ces pauvres sauvages l'admiration que j'éprouvais de leur ingéniosité, mais en même temps je remerciais Dieu, qui a créé l'esprit de l'homme et lui a donné la puissance de dompter et de surmonter les forces de la nature, quelque terribles et quelque opposées qu’elles puissent être en apparence à son existence.
Au Groënland, les Esquimaux entretiennent leurs lampes avec des mèches d'amiante ou asbeste ; sur mer, lorsque la mousse leur fait défaut, nos Esquimaux se servent de mèches de peau. Cette lampe fut l'unique feu auquel nous nous réchauffâmes et fimes cuire notre souper. (est ainsi que cela se pratique toujours dans les hutte esquimaudes,
Je donne ci-dessus le plan d'une hutte de neige (apun iglu, iglo-piyoagk) servant de bivouac.
Toute neige n’est pas propre à la construction des iglo-siyoapk, mais seulement la neige gelée et durcie, qui ne se forme qu ‘au milieu de l'hiver, par suite des froids intenses et surtout des vents violents qui la tassent et la rendent semblable, pour la consistance, à des moellons de sablon. L'épaisseur de cette neige varie de deux pouces à un demi-pieä. Entre cette croûte, nommée killuk par les Esquimaux, Aollu, ollu par les Dénés, et le sol, se trouve une neige granuleuse (natatkronagk), qui est cristallisée comme le sel et en a l'apparence. Celle-ci est éminemment propre à la cuisine, parce qu'étant déjà changée en cristaux de glace, elle fournit beaucoup plus d’eau que la neige folle ou molle (anniyo).
Au mois de juin, c'est-à-dire lorsque les banquises ont abandonné l'estuaire de nos fleuves, les Tchiglit se rendent de nouveau dans les forts Mac-Pherson et Anderson, mais par eau. Les hommes montent leurs légers Apayait (kpayak au sing.), formés de peaux de marsouins tendues sur des cerceaux, et qui sont trop connus pour que j'en fasse la description. Les femmes, les vieillards et les enfants prennent place dans des barques également de peau qu'ils appellent wmiait (au sing. umiuk), et que les Russes ont nommé baidapka. Elles servent à la chasse de la baleine.
Le kgayal sert à la chasse du vison, du rat musqué ou ondatra, du phoque et du marsouin. Les Esquimaux tuent ces animaux à l’aide de javelines (kapotchin) à pointes mobiles qui diffèrent suivant la grosseur et la forme de l'animal. Ils chassent le renne ({uktu) et le bœuf musqué (umimmapk) au moyen de flèches barbelées dont ils ont une grande variété. Depuis fort peu de temps seulement ils ont adopté partiellement l'usage du fusil à pierre.
De la mi-juin à la mi-juillet, les T'ehiglit se livrent à la pêche du hareng, du poisson blanc et de l'inconnu, dans les innombrables chenaux du Mackenzie. Ils conservent le poisson qu'ils ne consomment pas, soit en l’exposant à la fumée d’un petit feu, soit en le mettant en saumure dans des outres pleines d'huile de marsouin qu’ils suspendent à des arbres. Il ne se peut concevoir d’odeur semblable à celle qui s’exhale de ces vaisseaux, lorsque les Esquimaux les ouvrent pour en déguster le contenu. Toutefois, il m’a paru que ces poissons crus et rouges de fermentation doivent être un
“excellent mets, tant nos Thiglit les mangent avec voracité,
La chasse du renne suit et accompagne la pêche. Elle a lieu de juillet en août, alors que ces animaux arrivent sur les plages de la mer Glaciale. Elle est suivie de la chasse au marsouin, qui se fait pendant tout le mois d’août, sur mer, à l'embouchure des fleuves Mackenzie, Natowdja et Anderson. Les familles Tchiglit, longtemps dispersées par la pêche, se trouvent alors réunies dans leurs villages d'été, qui consistent en maisons de bois (iglu); ils y séjournent jusqu’en octobre. A cette époque seulement, leurs provisions d'hiver étant faites, ils songent à se cabaner pour l'hiver, ce qui les oblige de quitter les plages désolées de l'Océan, pour pénétrer plus ou moins avant dans l'estuaire des grandes rivières précitées.
A défaut de forêts, leur froide contrée abonde en bois flottants (tchiamot®), que les cours d’eau charrient à la mer Glaciale en quantité prodigieuse, et que les courants marins se chargent de transporter bien loin du continent. Ce bois, ressource précieuse pour les pauvres Esquimaux, leur fournit le combustible dont ils se réchauffent en été, avec lequel ils font cuire leurs aliments, construisent leurs barques, leurs armes, leurs ustensiles, et surtout leurs maisons; car il ne faut pas confondre ces sortes de constructions avec les huttes de neige dont je viens de parler.
Durant la période nomade de l'été, ils habitent sous des tentes coniques (twpperk) en peaux de renne, fermées par le haut, et meublées à peu près comme un iglo-piyoupk.
ps Ed .
Je termine ce long chapitre par la descripion d’une maison d’hiver, celle de mon hôte de 1865.
Ces demeures (iglu) réunies en hameaux ou villages, ressemblent extérieurement à des monticules circulaires ou à de grosses meules de foin recouvertes de neige. Elles se trouvent quelquefois placées sur la glace elle-même, mais d'ordinaire elles sont adossées à une côte d'une nature friable, que les Esquimaux creusent en partie, de manière que l’iglu soit à demi souterraine et à demi extérieure. À leur sommet, se trouve enchassé en guise de ciel ouvert un glaçon plat, carré et bien limpide, qui y tamise la lumière du jour.
Chaque maison est précédée d’un passage long, étroit et un peu courbe qui est construit avec de gros glaçons posés de champ et recouverts d’autres blocs, à la façon des dolmens. C’est un véritable terrier de 15 à 20 pieds de long sur deux et demi de haut, qui a pour but de préserver l'habitation de tout contact avec l'air extérieur. A cette fin, il occupe un niveau inférieur à celui de l'iglu, parce que l'air froid ne tend pas à monter, tandis qu'il retient au contraire dans la parie supérieure l'air échauflé et plus léger. Un simple morceau de parchemin de phoque ferme à l'extérieur ce couloir de glace, qui se confond avec le ‘sol environnant, et rappelle parfaitement les mystérieuses galeries druidiques que l’on voit en Bretagne.
Il me souviendra longtemps des singulières impressions que j'éprouvai pour la première fois dans ces trous noirs et onctueux. L’odeur qu'on y respire est loin d’être de l’ambroisie ; mais je sentis bien autre chose lorsque, me relevant à demi et soulevant avec ma tête un autre parchemin huileux qui fermait une trappe en plan incliné ménagée à l'extrémité interne du terrier, la partie supérieure de mon personnage émergea dans l'intérieur brillant de clarté de la maison esquimaude. Quelles émanations, grand Dieu, m'assaillirent tout à coup! Je crus que j'allais être renversé dans le trou ténébreux où je venais de me trainer à quatre pattes. Il y avait là un ceraposé de tous les parfums ; on y sentait la sueur, la graisse, le lard rance, la fumée de l’huiie de baleine, l’haleine fétide des locataires, la vapeur du tabac, le fumet du chaudron, et l’odeur de bien d’autres choses.
C'était encore pis que dans les huttes de glace, que j'avais la consolation de perforer pendant la nuit, afin d'humer par un petit trou l’air extérieur,
N'importe, je me trouvais en présence de mes hôtes; les devoirs de l'hospitalité reçue et de la charité m’obligeaient à ne peint les contrister et à rengaîner mon dégoût, pour paraître émerveillé.
Je posai donc les mains sur le bord graisseux de la trappe (Æsataek), et soulevant mes pieds jusqu'au niveau du plancher, en un bond je fus dans la maison.
Quatre troncs de sapin plantés dans le sol en rectangle, et unis dans le haut par d’autres arbres de moindre dimension placés en travers, y formaient une sorte d’échafaudage ; c'était la charpente de la maison. Des planches grossièrement équarries à la hache et placées sur cette cage constituaient le plafond de l'appartement, au centre duquel le glaçon que j'avais vu à l’extérieur était enchâssé et cimenté avec de la mousse et de la neige arrosées d’eau. Les murailles de la maison étaient formées par des pièces de bois reposant obliquement contre chacune des quatre faces de l’échafaudage. Leurs interstices étaient remplis de mousse et de neige, pareillement tassées et arrosées d’eau. L'espace laissé au milieu (A) entre les quatre arbres servant de piliers à l'édifice, était fourni d’un plancher semblable au plafond. En outre, d’autres madriers équarris à la hache entouraient la muraille et formaient un lambris de trois pieds de haut. En face et de chaque côté de la trappe ou kpatagk (B) qui sert de porte intérieure à l'édifice et s'ouvre dans le Æganitat ou corridor (C), sont ‘es chambres (kpeiñgopk) (D), tout entières occupées par autant d’estrades ou de divans (igleeklit) (E) qui servent à
la fois de siéges, de tables et de lits à une ou deux familles. Ces alcôves sont naturellement formées par l’inclinaison des parois (F) depuis le cadre de la charpente, qui surmonte le plafond à ciel ouvert (éealepk) (G), jusqu'au sol. Un revêtement extérieur de terre et de neige arrosée d'eau (H) complète cette ingénieuse bâtisse, dans la construction de laquelle il n'entre pas un clou,‘'pas une cheville, et qui a à peu près la forme d'une église avec sa nef, son abside et son transsept, Voici d'ailleurs 1 coupe longitudinale et le plan à terre d'une de ces demeures d'hiver des Esquimaux.
Coupe longitudinale et plan à terre d’une Iglo ou maison d'hiver des Esquimaux.
Celle de Nullumallok, que j'habite, n’a qu'une seule chambre ou alcôve placée au fond, en face de la porte; mais les autres huttes avaient chacune trois alcôves, comme il est marqué ci-dessus.
Dans ces habitations ingénieuses autant que confortables, ce qui étonne le plus, c’est qu’il ne s’y trouve point de foyer, Il ne saurait y en avoir dans les contrées où il n’y a point d’arbres. La localité où nous nous trouvons fait exception; .aais c’est un campement d'automne que mes hôtes ont eu la paresse d'abandonner en hiver. La flamme des lampes ou kgoleit remplace celle du foyer absent, Il se trouve dans ces maisons autant de lampes qu'il y a de familles, Il y en a donc deux dans celle que j'occupe; j'en ai déjà donné la description, et l'on connait maintenant par quel procédé ingénieux elles s’alimentent elles-mêmes et brülent sans discontinuer et le jour et la nuit. Leur place est au pied de chacun des poteaux qui soutiennent l'édifice, Elles sont portées aussi près que possible du plan-
es el H) 1e *.