ET LEURS TRADITIONS
Les Esquimaux ne sont pas plus dépourvus de traditions et d'une théogonie que les autres nations de l’univers, dans quelque région et sous quelque ciel qu’elles se trouvent placées, On ne saurait dire que leurs idées touchant la nature de l’homme, celle des esprits, la connaissance de Dieu et du génie du al, l'existence d’une autre vie et l'immortalité de l'âme, sont plus imparfaites et plus grossières que celles qu’en avait conçues l'antiquité païenne. Elles leur sont peut-être supérieures. Pour s’en convaincre, le lecteur pourra consulter, dès qu'il paraîtra, le livre actuellement sous presse du savant danois M. H. Ring, traduit par le docteur Robert Brown. J'avoue seulement qu’il faut une certaine habitude des légendes indiennes pour y démèler toutes ces connaissances, Assurément les Esquimaux qui les possèdent et qui y ajoutent foi ne peuveat s'en rendre un compte tellement exact que, inte.rogés sur leurs croyances, ils puissent, avec l’aplomb d’un jeune chrétien qui possède son caiéchisme, faire l'analyse de leur foi en synthétisant la substance des différentes traditions nationales.
Cette analyse de leur croyance et cette synthèse de ses parties, nul sauvage n’en est capable, et je défie même la plus grande partie de nos campagnards de pouvoir les faire, Donc il ne faut pas être si exigeant que de les demander aux Esquimaux. C'est à nous de disséquer ces traditions, d’y démèler la vérité au milieu de cet assemblage de balivernes et de monstruosités, de bizarreries et de puérilités, qui sont comme les oripeaux dont la fable l’a habillée, Ge travail est facile à tout homme dépourvu de préjugés antireligieux, instruit du génie des Indiens, qui ne craint pas de soutenir ia vérité lorsqu'elle se présente à lui, et qui ignore tout compromis avec l'erreur.
En résamant donc les traditions et les croyances de nos Tehiglit, j'y trouve tout d'abord la connaissance de Dieu, Anepné-aluk (Esprit-grand); connaissance vague et imparfaite, si l’on veut,
mais qui n’est pas moins réelle, Quel est ce Dieu? Où habite-t-il? Inutile de le leur demander. Ils l'ignorent et ne s’en inquiètent pas. D’aneuns pensent qu'il est le soleil lui-même et ils l'appellent le Père des hommes. En tous cas, il est si bon qu'il ne saurait nuire et ils regardent comme indifférent de s’en occuper.
Quant au soleil lui-même (Tehikseynesk), les Tchiglit l'adorent et lui font mille protestations et recommandations lorsqu'il descend sous l'horizon pour y demeurer environ trois mois, Son retour est acclamé et fêté par des danses et autres cérémonies.
Sur le continent américain lui-même nous retrouvons ce culte chez les tribus Pieds-Noirs et Siouses, chez les Apaches, les Natchez, les Péruviens, les Puelches et les Patagons. En Asie et en Afrique, il a été et est encore professé, comme personne ne l’ignore, par un grand nombre de peuples.
La large tonsure que portent nos Tchiglit a pour but, m'ont-ils dit, de permettre au soleil de réchauffer leur cerveau et de transmettre par ce moyen sa bienfaisante chaleur à leur cœur pour les faire vivre. Lequel de nos savants eût jamais imaginé une théorie si transcendante?
Nos Esquimaux ont conservé vivace le souvenir d’un homme célèbre, bienfaiteur ile leur nation, qui, après avoir passé en faisant le bien sur la terre, s’éleva au ciel en corpset en âme. Cet homme, ils le nomment Pañgmuña *. J'ignore s’ils l’identifient à l’astre du jour, mais je n’en serais pus étonné, car chez plusieurs nations américaines ou asiatiques qui nous parlent d’un semblable héros ou bienfaiteur, son existence est éminemment liée à celle des astres. Pour preuve, je citerai le Napi ou Natous des Pieds- Noirs, le Manco-Cappac des Péruviens, l'Etsiégé des Loucheux et le Kotsi-dat'é des Peaux-de-Lièvre, Ces deux derniers, s'ils ne résident plus actuellement dans le soleil, c'est, disent les traditions, qu'ils l'ont trouvé trop chaud et sont allés habiter la lune, où on peut les voir encore. Sakiwmouni, le héros et le créateur du Bouddhisme, n’eut-il pas aussi des relations avec l’astre moteur de la lumière; et le dieu Soleil ne fut-il pas considéré comme un bienfaiteur de l'humanité en Chaldée, en Égypte et dans tout l’'Hindoustan?
Dans les contrées où cet astre a été l’objet d'un culte quelconque, la lune et les étoiles ont eu également leur part d’adorations. La divinité mâle que les Cris des prairies reconnaissent dans la lune sous le nom de Mustaté awasis ou l'Enfant bison, les Pieds-Noirs l’appellent Kokoyé natus, les Déné la nomment Sa-kké-dènèé, Ebæ-éhkon, Sa-yé-wétay, Sa-ékfwi-ténè, Sié-zjit-dhidié, ete. ; les uns et les autres la reconnaissent pour bienfaisante, et son histoire offre de grands rapports avec celle de Moïse. Elle s’identifie aussi avec le Natous des Pieds-Noirs. C’est ce dieu qui envoie sur terre la neige et les troupeaux de rennes, Ils le prient pour en obtenir une grande abondance de viande, comme jadis Astarté et Phébé étaient invoquées par les anciens dans un but semblable. Lorsque la neige est trop abondante sur terre et qu’il en tombe sans cesse, les Peaux-de-Lièvre prétendent la faire cesser en dirigeant vers la lune un tison enflammé qu'ils plantent en terre en manière de torche.
La lune est également une divinité mâle chez les Hindous, et elle avait un nom masculin dans tous les dialectes gothiques?, Eh bien, cette même divinité mâle nous la retrouvons chez nos Esquimaux, qui la nomment Tathsem-innok (Homme de la lune). Ses attributions et son pouvoir sont les mêmes que chez les Déné-dindjié et dans toute l'antiquité.
À. De pan ou tatpan, en haut, et de un, vers, c'est-à-dire lélevé, celui qui st monté au ciel, 2. Science du langage, par Max. Müller, page 7.
Les Tchiglit croient aussi aux influences des étoiles et s'imaginent qu'il meurt un homme toutes les fois qu’il paraît se détacher de la voûte des cieux un de ces gaz inflammables que nous nomrions étoiles tombantes. Même persuasion parmi les Déné-dindjié, et, il faut bien l'avouer, chez beaucoup d'Européens superstitieux ou imbus de croyances orientales.
Un dieu non moins grand peut-être mais bien autrement puissant et redoutable qu’Anepné-aluk ou le Bon-Esprit, est T'ogngagk (le Séparé, le Retranché). Celui-là est le dieu véritable des Tchiglit et généralement de tous les Esquimaux, de même qu'; le terrible Shiva, le démon du brahmanisme, est le plus en faveur auprès des sectateurs de Bouddha, et que Sérapis, l'Osiris ténébreux, le prince des mauvais esprits, le fut en Égypte. Tognsagk est respecté et adoré parce qu’il est craint, Les Esquimaux l’aiment parce que, disent-ils, il leur fait voir toutes sortes de choses soit en songe, soit par les révélations du Kéchim.
Cette croyance manichéenne en un bon et en un mauvais principe, la même chez presque toutes les nations Peaux-Rouges, est également répandue dans la haute Asie et semble être le fondement du chamanisme, Le fétichisme américain ou nagualisme, ou encore todémisme, comme l’a appelé sir John Lubock, fait partie de ce culte et il a trait aux génies inférieurs ou Anesnéit, spirituels comme Anegné-aluk et Tognsagk, mais susceptibles de revêtir n'importe quelle forme. Il se rapporte aussi aux âmes des défunts ou Znnulit.
Ici donc nous avons la double croyance à la métempsychose et aux incarnations, base de la religion en Égypte, dans l'Hindoustan et en Chine; et le culte des mânes ou des ancêtres si connu dans le Céleste empire comme dans toute l'antiquité païenne. Quoi de nouveau sous le soleil?
En vérité, il faudrait presque de la mauvaise foi pour ne point voir les liens qui unissent l’Amérique à l'Asie.
Ce qui caractérise la théogonie esquimaude, ce n’est point que Tosnpaek: soit le génie de la terre et qu'il habite dans ses entrailles comme le Pluton antique; ce n’est point qu'Anegné-aluk ou le Grand-Esprit soit relégué dans un ciel semi-sphérique et glacé; mais c’est que le paradis des Innoït, le séjour des mânes ou /nnulit, se trouve placé au fond de l'Océan. Là les âmes jouent à la paume et dansent de sempiternels êh van, van, hé! van, van, éh! Là se trouvent avec elles, disent-ils, des êtres immortels revêtus d'écailles et avec lesquels ils prétendent entretenir des communications même dès cette vie. Voilà un trait distinctif d'un peuple essentiellement marin et qui, entre le lieu de son origine et la contrée qu'il occupe de nos jours, a dû parcourir les plages de la mer et les îles de l'Océan.
Comparez à cette croyance celle des Néo-Calédoniens dont parle le R.-P, Gagnière, mariste (Annales de la Propagation de la Foi), vous trouverez identité parfaite. Les âmes des défunts habitent au fond de l'Océan, elles passent gaiement leur temps à danser autour d'un mai de joie, en faisant sauter gracieusement une orange. N’est-il pas singulier de retrouver ce jeu de paume (épkoatcagk) en si grande faveur, non-seulement chez les Océaniens et les Esquimaux, mais encore parmi tous les Peaux-Rouges? Les mais ou arbres dépouillés de leurs branches, sont également très-goûtés des isquimaux, chez lesquels les Européens en trouvèrent l'usage répandu.
Les traditions groënlandaises parlent d'une déesse qui habiterait le ciel, Cette divinité femelle n’est pas connue des Tchiglit, mais nous la retrouvons parmi les Loucheux et les Peaux-de-Lièvre, tribus de la famille Dénè-dindjié, ainsi que dans 'a théogonie des Otchibivay ou Sauteux. Ces derniers ont foi en une sorcière nommée Wisakutchask, qui offre la plus grande ressemblance avec la vieille
Apnakuagsak des Karalits. Vieille, laide, bossue, elle habite les eaux du grand lac Winipeg qu'elle , troubla et rendit limoneuses en s'y purifiant des ordures dont un de ses ennemis l'avait couverte, et
qui exigèrent toutes les eaux du lac pour disparaître. C’est à elle, sous le nom de la vieille Gibotte,
que les Sauteux et même nos métis font des offrandes dans le but d'obtenir un vent favorable et
l'absence de tempêtes : « Souflle, à la vieille! » s’écrient-ils, en jetant dans les flots une guenille, un
vieux soulier, un bout de tabac en carotte.
Les revenants ou ÆEyunné de nos Dénès sifflent comme les /nnulit des Fsquimaux. Quelque braves que soient ceux-ci, ils concoivent une grande frayeur des fantômes de leur imagination.
Dans la tradition esquimaude citée à la page xxiv, nous avons constaté la croyance à un couple unique primitif, Ce couple masculin se retrouve, avons-nous dit, chez plusieurs nations américaines et océaniennes. Il constitue également une tradition égyptienne bien connue par la traduction qu’en à faite le savant comte de Rougé, un des continuateurs de Champollion, Les Groënlandais, comme les Montagnais d’Athabaskaw ont retenu plus fidèlement la tradition primitive. Ils font naître d’abord le premier homme, qui créa ensuite la première femme d’une motte de terre.
Nos Tchiglit ont conservé le souvenir traditionnel de Géants anté et postdiluviens qu’ils nomment añéyoap-pâluit, añuvap-paluit. Us en représentent une certaine classe comme n'ayant qu'un seul œil. C'est ce que relate également une tradition des Déné Castors de la rivière la Paix.
Mais une tradition beaucoup plus remarquable et bien faite pour prouver l'origine asiatique de nos /nnoit, c'est la connaissance que l’on a du serpent (koipdn) dans les glaces de la mer Polaire. Il y a ici de deux choses l’une : ou un souvenir vivace d’une contrée chaude, peuplée de grands reptiles du genre Python, comme le serait par exemple la Malaisie ou l'Asie méridionale; ou la plus antique et la plus répandue des traditions religieuses. Dans l’un comme dans l’autre cas, ce fait demeure inexplicable et pour les hommes qui veulent voir dans la famille esquimaude une race isolée, autochtone, et qui n'aurait eu aucunes relations même traditionnelles avec l’ancien monde, et pour les savants qui, tout en admettant la vérité de la révélation et l'unité de l’espt-e humaine, ne peuvent convenir que les Znnoit viennent de l'Asie,
Mais en présence d’un tel fait il faut bien que nous admettions ces deux conclusions, à savoir : l’immigration asiatique ou océanienne des Esquimaux, et la connaissance qu’ils ont eue de la révélation divine soit primitive, soit mosaïque, car chez eux l’idée et le nom du serpent sont si intimement liés aux notions et aux pratiques du chnanisme asiatique qui est leur propre culte, qu'il
est impossible de n'y point voir un reste de cette crainte que l’ancien serpent, séducteur du premier couple, a toujours inspirée aux humains.
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En eflet, le nom de Æzipén (celui qui ferme, du verbe Æsiputoagk, fermer à clef) ne convient-il pas parfaitement à l’être qui ferma à nos premiers parents l'entrée du séjour du bonheur? Ce nom du serpent ou plutôt la racine de ce nom, koû ou ksip (car pân ou dn ne sont que des suffixes qui du l verbe Æsipayousk, ramper, font un substantif) sert également de racine à toutes les expressions qui ont trait au mal et au culte démoniaque de T'osnpask, l'Esprit des ténèbres. Elle présente aussi de l'identité avec nos racines rep dans reptans, reption, et serp, dans serpent; dans l'une et l’autre langue, c’est l'union des consonnes r et p qui paraît convenir à l’idée du serpent.
Outre les mots Æpitutuask, souple comme le serpent, Æsipioyoack, sinueux comme le serpent,
nous avons dans le dialecte esquimau du Mackenzie Æpiyoapk, malade, c'est-à-dire qui a le serpent; kpilayog (serpentaire ou serpentine), jonglerie, magie, prestige; koîuwapk (semblable au serpent ou qui est serpent), le démon; fpilakon, talisman, fétiche, magique (de kpilayok, magie); kpiluûn, tambour magique* à l’aide duquel les Añsékoït opèrent sur les malades; Æsiluu-teidjoagk, battre du tambour magique; #silaluvask, faire des insufllations sur les malades ; ksipoap, image ou représentation du serpent ou du démon ; keipigiyack, traquenard, embûche, piége, etc.
Notez qu'il n'existe pas le plus petit serpent dans tout le nord de l'Amérique dès qu’on a franchi le 52° de latitude nord, et qu'il s’en trouve encore moins sur les plages arctiques. Or les traditions esquimaudes, en parlant du serpent, le représentent comme très-grand. Et ainsi s'expriment aussi les Dènès.
La connaissance que nos Znnoit ont de la terre est semblable à celle de l'antiquité. Ils se la représentent comme une île disculaire entourée d’eau et sur laquelle repose le firmament ou ciel solide. Cette terre repose sur un pivot ou étancon. La même croyance est répandue chez nos Dènè-dindjié et chez les Algonquins, comme parmi les Abyssiniens et les Arabes.
Les Tchiglit ont conservé vivace le souvenir du déluge, dont ils donnent pour cause une grande pluie et les inondations de la mer. D'après eux, il aurait eu lieu au printemps. Voici cette tradition abrégée :
Avalegmi ullutimatigut, egktçinañayak.” Inoim-tupkpegluagke | Sur le disque terrestre l’eau ayant débordé, on s’épouvanta, lugit, titkocyluñngmapit. Les demeures des humains disparurent, le vent les ayant em-
| portées.
Umiait akélégéklutik ipiatagksatigéit. Mallægit Eppet tunaotie |! On lia côte à côte plusieurs barques ensemble. Les vagues giucts anopem aunamun tibialuñgmagit. Innuit pancstoit | dépassèrent les montagnes Rocheuses; un grand vent sur la kaicn:cmata, | terre les poussait, Les hommes se firent sécher au soleil sans
| doute,
a anpaeglu agklugo, Onagkpalañgmun innoptoksoñayagk; | Bientôt le monde et la terre disparurent, D'une chaleur af- "uscniñe | freuse l’homme mourut; dans les flots on périt aussi, hgeavakpaluk tçakpagañata. Néagksonat añad}apaloat | Les hommes se lamentent. Les arbres déracinés flottent au
mallLoorn, | gré des vagues.
Les hommes ayant lié les barques ensemble, tremblaient de froid, Hélas! les hommes se tenaient recoquillés sous la tente, | sans doute.
lunoit umiat ipiutapkgatigéit kpékpem patadjématik. Agkgalè ! innoit itçak atanun imulæpoyoa kallummata.
Innom Añodjium pitiktçia imma-nun kivitaluñmayo : « Kgès | Alors un homme (un jongleur), nommé le fils du hibou, jeta nœgaotiktçiagk !» ogakloastougk. Innum-minintaogknogluné kivis ! son arc dans la mer : « Vent, c’est assez, tais-toi! » cria-t-il, taluñménéapmagit, Taymak, Itçuk eytut. | Puisil jeta dans l’eau ses pendants d'oreilles, C’est assez. La fin
| arriva,
Nos Znnoît nomment la vertu nakoyoask, c'est-à-dire le bien, et le mal auyoask; mais le mal moral n’a pas d'autre nom que celui de péché, tchuinauyoask. L'idée de méchanceté, de malice ne s'exprime pas autrement dans leur langue que par les mots qui conviennent au libertinage, tchuinagk; et cette expression, ainsi que celle de kutchuktu, plus vile encore, dérivent de la racine otchuk.
Les Tchi ïits n’ont pas d'autre loi que le talion. Le droit de représailles est considéré par eux comme légitime, et engendre de: :1nes invétérées qui se transmettent de famille en famille. Aussi
1. Les Dénès Peaux-de-Lièvre diseni :!c raême d’un fiévreux, d'un épileptique, natéwédi yétta nadénkkioë : le serpent est entré en lui.
2. Le Asilaün, semblable au l’élsèli des Dénèés, et au tambour des Lapons, est également identique pour la forme au tambour abyssinien, au tambour basque et au darabouka que l'on voit si souvent représenté entre les mains des almées égyptiennes,
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vivent-ils dans une crainte et une méfiance continuelles les uns des autres. Ils se vengent des hommes par le poignard ou par les armes à feu, des femmes par la strangulation. Mais, chez eux, comme chez les Peaux-Rouges, la vengeance s'exerce rarement en plein jour ou ostensiblement. Ils se couvrent du voile des ténébres et assassinent leur ennemi durant son sommeil, ou à son insu, La superstition et la crainte du ressentiment de l'énnulik du défunt semblent être le mobile de cette lâcheté.
Les meurtriers sont ménagés et respectés par toutes les personnes étrangères au défunt; mais ses proches doivent venger sa mémoire. Ils acquièrent ainsi de la gloire aux yeux de leurs compatriotes, qui d'ordinaire choisissent les plus braves pour leurs chefs. Il est peu de Tchiglits qui n'aient exercé leur teavipatciapk à la vengeance. Mais la mort ne s'ensuit pas toujours. Lorsqu'un Esquimau a causé sciemment le trépas de l’un de ses ennemis sans y être obligé par la loi du talion, il doit se tatouer de deux ou trois lignes bleues en travers du visage, c’est-à-dire d'une pommette à l’autre, par-dessus le nez. On l'appelle alors togksota ou meurtrier (de t05k50, mort). Ce nom, diffamatoire chez nous, équivaut presque chez eux à un titre de gloire, car il est en quelque sorte l'équivalent de guerrier, et mérite aisément à celui qui le porte le titre d’Znnokpaluk, ou grand homme. Ce tatouage du nez se nomme tomnilik.
C'est sur l'épaule que nos Esquimaux inscrivent, au moyen d'un autre tatouage, leurs hauts faits à la pêche de la baleine. Ils l’appellent tçavask, et il consiste à dessiner sur la peau autant de croix que le chasseur a tué de baleines franches. Cet usage n’aurait-il pas eu cours dans l'Orient anciennement? Et la parole du prophète : « Il portera sur son épaule le signe de sa gloire, » tout en s'appliquant exactement au Sauveur, n’aurait-elle pas eu sa raison d’être dans une pratique analogue à celle que nous constatons ici, et qui aurait alors rendu le sens de la parole mystique parfaitement compréhensible à ceux auxquels s’adressait le prophète ?
Il est temps que j'achève ce long chapitre, consacré à établir l'origine occidentale et asiatique des Esquimaux. Je ferai remarquer, en finissant, que les peuplades qui bordent les rivages glacés de la Sibérie, quoique différant des Esquimaux quant à la langue, en ont cependant les traits, les mœurs, le costume, les armes et jusqu'aux ustensiles.
Rien ne ressemble plus à un Esquimau et à un Groënlandais qu’un Kooiak, un Ostiak, un Samoiëde. Xs ont des traîneaux à chiens, vivent de chasse et de pèche, se revêtent d'habits de peau de phoque, de renne et de lièvres blancs; ils avalent la fumée du tabac et mangent la viande crue comme nos Esquimaux. Si nos Znnoît américains et groënlandais n’élèvent pas le renne, ceux du Kamstchatka l'ont domestiqué ainsi que les Samoïèdes et les Lapons. Voyez ce qu’en dit Hooper *.
Il ne suit pas de là que nos Esquimauxsoient venus des bouches du Kolyma, de l'Obi ou de la Léna, puisqu'ils assurent être venus de l'ouest-sud-ouest. Mais serait-il improbable que le flot de cette émigration partie des mers de la Chine ou du Japon, et côtoyant les rivages orientaux de l'Asie, se fût scindé à Bebhring, après qu’une partie de la horde eut pris possession des premiers rivages sur les deux continents; et que, pendant que les uns se dirigeaient vers l'est et atteignaient le Groënland, les autres eussent mis leur cap de route vers le nord-ouest, en suivant toujours les bords de la mer Glaciale? Je ne vois là non-s:ulement rien d'impossible, mais rien que de très-admissible et de très- |
probable.
4. Ten months amongst the lents of the Tuskis. — Les Russes appellent les Samoïèdes du même nom que les | Algonquins donnent aux Esquimaux : Mangeurs de chair crue, Sérogneszi (Malte-Brun).
Quoi qu’il en soit et à quelque conclusion qu'on en vienne, je crois avoir prouvé par les données que je viens d'exposer sous les yeux du lecteur, que la vaste nation des Znnoiît n'a pas eu originellement d'autre berceau que le nôtre, c’est-à-dire le continent asiatique. Voilà pour moi la question capitale et fondamentale, la seule que j'aie essayé d'éclaircir, car si nous n’allons droit au but, nous risquons fort, à force d'hypothèses ingénieuses, de nous égarer de plus en plus dans nos conceptions et de faire faire fausse route à la question. Aujourd’hui, celle de l'homme préadamique ne paraît pas assez solidement établie, pas assez irréfragable aux savants matérialistes qui l'ont le plus vivement détendue et soutenue, pour être susceptible de saper l’ordre religieux et intellectuel par sa base, en attaquant sur un point la véracité et partant l'autorité des Livres saints. Ils croient avoir trouvé quelque chose de plus convaincant en posant en principe l'autochthonie des Américains et surtout des Esquimaux. On tâche de représenter ces derniers comme un peuple tellement distinct et séparé du reste des hommes par sa conformation, par ses usages, sa langue et ses croyances, qu’ilest totalement dénué de l’idée de la divinité, qu’on ne trouve dans son histoire légendaire rien qui rappelle cette révélation divine, dont la tradition des peuples et la Bible nous parlent, et que nous aflirmons hautement.
Nous venons de voir le contraire; nous avons trouvé, parmi les coutumes, les croyances et les légendes esquimaudes du Mackenzie, quantité de points de ressemblance, non-seulement avec les coutumes et croyances de la Chine, de l’Indoustan, de l'Océanie et de l'Amérique, mais encore avec celles des peuples éloignés dans l'extrême Occident, notre Orient à nous, et dont il ne nous reste que le souvenir. Qu'est-ce que cela prouve, sinon une origine primitive commune à tous ces peuples?
C’est là tout ce que nous avons voulu établir, c'est là le seul point qu'il fallait éclaircir, et nous nous estimons heureux si nous avons pu produire la conviction dans l'esprit de nos lecteurs. Que nous importe que les Znnoit soient les restes misérables d'une invasion mongole ou bien une peuplade d'origine malaise; qu'ils soient les descendants des colonisateurs chinois du Fou-sang' ou une colonie japonaise; qu’ils aient émigré en Amérique en même temps que les Dénés-dindjié et les Algonquins, ou bien après eux, comme ceux-ci même le rapportent? Ces recherches pourraient séduire notre curiosité, rassasier notre imagination amoureuse du merveilleux; mais elles ne nous apprendraient rien de plus dans la voie de la vérité. La seule conclusion qui puisse servir celle-ci et augmenter notre | foi en la sainte Bible, en l’étayant par des arguments qui lui sont étrangers, c'est qu'il est bien certain que les Esquimaux sont sortis de l'Asie, berceau du genre humaiu, et que par conséquent les adversaires de la Révélation ne sauraient trouver dans ce peuple la preuve qu’ils cherchent vainement contre elle.
4. M. de Guignes, dans son Histoire des Huns, a prouvé, par la traduction qu'il fit de l'historien chinois Li-youtchéou, qu'une immense contrée nommée Fou-sung, située à l'est de l'empire chinois, fut colonisée par des bouddhistes en lan 458 de J.-C. Il est très-probable que ce pays est l'Amérique.
Paris, — J. CLaYE, imprimeur, 7, rue Saint-Benoît. |