‹ Monographie des Parrocel; essaiChapitre 7 sur 7 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

J'en demande pardon au lecteur , mais je dois le prévenir que les personnages dont il me reste à l'entretenir n'ont rien de remarquable.

Si malgré ce début peu encourageant , la curiosité mise en éveil, le pousse a feuilleter mon œuvre jusqu'au bout, si l'ennui le saisit, il n'en accusera que lui même , ma responsabilité est à couvert.

Me voici à mon aise , — je puis donc expliquer le but que j'ai poursuivi en écrivant ma Monographie , et par quel concours de circonstances j'ai été amené à m'occuper de cet œuvre et finalement à publier cet essai qui précède mou grand ouvrage, foulant aux

pieds la crainte puérile d'être taxé d'orgueil et de chercher à faire rejaillir sur mon inflme personnalité la gloire conquise par mes ancêtres. Et tout d'abord, je ne suis pas fâché de le constater ici ; j'ai fait l'apologie de bien des gens , qui n'avait pour toute recommandation que leur propre mérite, et que je connaissais peu ou point du tout , c'est du reste la tache commune à tous les journalistes, après avoir travaillé pour les autres il me semble que j'ai bien acquis le droit de m'occuper de ma famille.

Depuis longues années la pensée d'en écrire l'histoire , était venue se présenter à mon esprit, j'ai hésité fort longtemps à l'entreprendre , mais en ajournant sans cesse , j'ai voulu toutefois m'enquérir de ce qu'étaient mes aïeux. J'ai recherché leurs œuvres, et j'ai lu ce qu'en avaient dit les biographes.

J'ai été frappé des contradictions contenues dans leurs notices et des lacunes qu'elles offraient , j'ai voulu m'assurer de l'exactitude de leurs renseignements ; peu à peu, je suis remonté aux sources mômes, el, malgré moi, j'ai trouvé un attrait irrésistible

à vivre de la vie de mes ancêtres , à m'entretcnir avec eux et à les suivre à travers deux siècles. Subjugué par la vue des immenses travaux acomplis par ces générations d'artistes, je n'ai pu me défendre d'un sentiment d'admiration, indépendant de toute sympathie de nom et de sang.

En reconnaissant l'importance qu'attachaient à ces maîtres, tous les écrivains qui s'étaient occupés d'eux , j'ai compris qu'en publiant le résultat de mes recherches , en rétablissant et complétant la vérité historique sur ces hommes éminents , je ferais une œuvre utile et en quelque sorte nationale, tout en accomplissant un acte de piété filiale.

Chaque ville est fière de ses grands hommes, la nation toute entière s'en glorifie.

N'est-ce pas ses illustrations en tout genre, soit dans les arts , dans les sciences et dans l'industrie qui font la force et la grandeur de notre beau pays, n'est-ce pas eux, qui, réunis en faisceau dans cette sublime trinité, forment la couronne de gloire de la France et constituent son propre génie , soleil éblouissant qui éclaire le monde et dont ils sont autant de rayons.

Eh bien , les Parrocel par leurs talents et par leur nombre ont pris leurs places parmi eux, j'en appelle au témoignage de tous les auteurs que j'ai cités dans le cours de cet essai. C'est donc une œuvre nationale que j'ai entreprise et qu'il me reste à compléter.

Cette pensée est pour moi un puissant encouragement, elle raffermit ma volonté, mais je dois être sincère, et je l'avoue franchement, si je n'ai plus hésité à livrer à l'impression ce premier résultat de mes recherches, un autre sentiment est venu fortifier ma décision. L'avenir est incertain ; j'ai des fils je leur donne dès aujourd'hui ce que j'ai acquis : je veux qu'ils sachent de bonne heure quels sont leurs ancêtres, non pas pour qu'ils en tirent vanité , car les hommes n'ont de valeur réelle que celle qu'ils acquièrent par leurs talents et leurs travaux et , de nos jours, on ne mesure pas leur importance sur celle de leurs aïeux , mais afin que le spectacle des travaux de ces artistes stimule l'émulation de mes enfants et fasse naître en leur cœur le désir de les imiter et de marcher sur leurs (races.

La jeunesse est souvent vaine et pré-

somptueuse, il faut que mes enfants sachent aussi que certains membres de la famille, et notamment leurs grands-pères, ont exercés des professions moins relevées dans l'estime des hommes, mais cependant toujours honorables ; que cette vérité leur soit donc familière : ce n'est pas la profession qui ennoblit rhomm.e, mais quelqu'infime que soit une profession, le seul mérite de l'homme la relève.

Je dédie à mes enfants , ainsi qu'aux Parrocel existants aujourd'hui, ce premier essai sur la famille, mais pour que ce livre puisse, sans parler de l'exemple, leur servir en quelque sorte de parchemin, me voici obligé de traverser plusieurs générations de personnages obscurs, afin de les relier à leur souche ; j'en demande de nouveau pardon aux artistes, qu'ils se contentent de la première partie de mon livre, quant à moi, je dois accomplir jusqu'au bout la tâche que je me suis imposée, du reste, l'intérêt de la vérité historique m'en fait un devoir.

Les biographes qui se sont occupés des Parrocel, prétendent queleurfamilleest éteinte je tiens à rétablirlesfaits à cet égard, j'affirme-

rai, dès labord, qu'il est loin d'on être ainsi, et j'espère bien que parmi les nombreux rejetons de cette race, il, en sortira encore quelques-uns , qui feront revivre glorieusement ce nom jadis si bien porté.

Dans mon article sur Louis Parrocel , j'ai laissé une note indiquant que Jean-Baptiste, son dernier fds, fut la souche des Parrocel actuels.

Je dirai donc , pour arriver jusqu'à nos jours, que Pierre Véran, fds de Jean-Baptiste Parrocel, vint s'établir à Cavaillon en 1732.

Il y épousa, le 15 juillet de cette même année, Marie-Anne Derbe (1). 11 mourut le 19 novembre 1780. II n'eut qu'un seul fds, César- Auguste, né le 26 janvier 1737 (2).

César-Auguste Parrocel, qui est décédé le l*"" mai 1816, avait épousé Thérèse Liely, dont il eut deux fds et plusieurs fdles. Son plus

(1) Archives de Caviiillon. Liber malrimonislum «6.1710 ad annum 1735 f 386. Die décima quinla mensis Juin matrimoniiim per verha de presenli fuit celebralum in facie sancla-Malris , ecclexiw , intcr Pelrum-Veranum Parrocel, filitun quoiidam Joanis-Baplisin-, cl Marcjurilam Martin, ex sua Parle et Iflariam-Ànnam Derbe, filiam Jnsephi, etc. Lamiwrty parochus.

(2) C;iv;iilloii. — Nais:^;lrR•C!^ de 173't a 1750, 1° 141.

jeune, Joseph, mourut sans enfants mâles; une de ses filles est mariée à M. Ripert, de Cavaillon. L'aîné des fils de César-Auguste, Etienne Véran, naquit le 15 octobre 1761, il mourut le l»"" mai 1827, laissant une fille, mariée à M. Roche, de Cavaillon, et quatre fils (1) , ayant chacun un grand nombre d'enfants. — De ce nombre, Antoine Parrocel, mon père et son frère André-Pierre Veran, ainsi que leur sœur, madame Roche, survivent seuls, leurs enfants et leurs neveux sont répandus sur tous les points du Globe.

J'ignore quelle était la profession de Pierre Véran, le premier des Parrocel qui vint A Cavaillon, je sais seulement que son fils, Auguste-César, cumulait en 1763 deux métiers qui sembleraient fort disparates de nos jours, celui d'aubergiste et celui de cordonnier pour

(1) Un autre de ses fil^, dont je ne parle pas ici, mourut à Mayence, a la suite lic la campagne de Russie, en 1812, il se nommait Joseph, il était le troisième. L'aîné, appelé Auguste-César, avait é{;;alement fait la campagne d'Espagne, il s'était établi a Avignon où il est mort, laissant quatre enfants mâles.

dames; on sait qu'à cette époque les chaussures de nos élégantes étaient de vrais petits chefs-d'œuvre. Auguste-César s'était fait une réputation dans son genre, et son hôtel avait pour enseigne une pantoufle. Dans la ville de Cavaillon, il était connu partout sous le nom de penloufJon. Jaloux de se donner un successeur capable, il fit apprendre à son fils, Ktienne Véran, le métier de cuisinier.

Pierre Véran vivait encore et César-Auguste qui l'avait appris de lui , n'ignorait pas son origine, leurs pères et leurs oncles n'étaient plus de ce monde, leurs cousins, Stéphanus Parrocel, et Pierre-Ignace, le graveur du roi de Naples , habitaient l'Italie , tandis que Joseph-François, à son retour de Rome, en sa qualité d'académicien et de peintre du roi, s'était fixé à Paris. Joseph Parrocel, devenu plustard seigneur de Tavel, était à l'armée ; il fallait vivre, il n'y avait point chez eux de fausse honte ; persuadés que tout les métiers sont honorables quand ils sont dignement exercés, ils s'occupèrent fort peu de leurs ancêtres et de leur parenté, et ils finirent par les si bien oublier qu'ils laissaient à l'envi dénaturer leur nom. Peu de temps avant la

Révolution, une circonstance qui mérite d'être mentionnée, vint fort ù propos en rétablir l'orthographe.

Etienne, mon grand père, allait chaque année à la célèbre foire de Beaucaire, alors dans toute sa splendeur; dans Thôtel où il logeait, le hasard conduisit le chevalier Joseph de Parrocel, seigneur de Tavel, dont j'ai donné plus haut la biographie abrégée : entendant appeler dans l'hôtel un individu du nom de Parroassely , le seigneur fut curieux de connaître celui dont le nom se rapprochait si bien du sien.

— Qui es-tu . et comment écris-tu ton nom? dit-il à mon grand-père, qui, la tète haute et le regard assuré, ne se trouvait nullement intimidé en présence de ce personnage , dont l'influence était alors considérable.

— Je suis Parromselij, lui répondit-il simplement.

— Comment s'appelle ton Père ?

— César-Auguste!

— Et ton grand-père?

— Pierre Véran!

— >'c te laisse plus .ippeler Parromsely,

lui dit-il ; voilà comment il faut écrire ton nom : Parrocel! tu es de la famille (1).

Pierre Véran-Parrocel était le cousingermain du père du chevalier. Mon grand-père, jusqu'à l'époque de la Révolution, ne manquait pas chaque année d'aller visiter le seigneur qui était sans enfants et qui l'avait pris en affection, mais le niveau révolutionnaire emporta tous les privilèges et le vieux chevalier mourut au milieu de la tourmente.

De ces Parrocel dont le nom avait eu un certain retentissement pendant près de deux siècles, tous avaient disparus, il n'en restait plus qu'un, pauvre et obscur, en qui résidait seul l'espoir de cette race ; c'était Etienne Véran Parrocel, mon grand-père.

Etienne Véran Parrocel fut un hojnme distingué, ceci est de notoriété publique, chef de cuisine chez le vice-légat à Avignon , puis

(1) Cette conversation avait lieu en patois. Dans le Comtat-Venaissin, on ne parlait alors qu'Italien ou Languedocien : on avait Italianisé le nom de mon giand-père qui était déjà marié k cette époque; mon père qui le tenait du sien, m'a raconté vingt fois cette épisode.

chez M. Murr D'Azir, consul-général en Syrie; il revint en France en 1788, après avoir travaillé quelque temps dans la maison de son père, à Cavaillon, il s'établit à son tour dans cette ville au moment de la Révolution.

A la réputation du premier cuisinier du département, Etienne Véran joignait celle de l'homme à la fois le plus vigoureux, le mieux fait et le plus spirituel qu'il fut possible de rencontrer, malgré sa profession, reçu dans la société , y jouant la comédie à ravir. Castil-Blaze , qui était son ami et son compatriote, dans son histoire de TOpéra italien, Théâtres Lyriques de Paris, page 286, parlant des Visitandines, premier opéra qu'il eut vu représenter, raconte que des amateurs le mirent en scène à Cavaillon, dans la chapelle des Pénitents-Blancs , en 1793. Hyacinthe d'Agar qui depuis fut législateur des droits réunis, Pascal Derrive , excellent musicien, Parrocel , petit-fils du peintre célèbre , s'y comportèrent, dit-il, à merveille, etc.

On ne considérait pas Etienne Véran comme un homme ordinaire. Les personnes les plus considérables du pays, lui commandaient-elles un dîner, elles n'avaient garde d'oublier son

couvert ; le dîner servi, il se mettait à table avec elles, et sa gaîté, son esprit fesaient le charme de toutes les sociétés où il se trouvait. Au moment de la réunion du Comtat à la France, époque si féconde en désordres de tout genre, où les partis surexcités les uns contre les autres, se livraient à des représailles horribles, mon grand-père, sans tomber dans aucun excès, était à la fois recherché et redouté; sa force physique en imposait autant que son énergie et son audace extrême ; les bals de la ville de Cavaillon avaient lieu chez lui chaque dimanche, il en faisait seul la police et malheur aux perturbateurs qui les troublaient, les culbuter était pour lui l'afFaire d'un instant. Le souvenir de ses prouesses lui a survécu, ceux qui l'ont connu, ne parlent de sa personne qu'avec respect, et ils racontent encore avec un enthousiasme sans égal, les anecdotes les plus curieuses sur son compte. Devenu vieux et très religieux au fond, le respect humain l'arrêtait ; lui dont la vie avait été dissipée et orageuse, et devant lequel tout le monde tremblait, il craignait le ridicule. 11 allait prier en secret tout les jours dans un hermitage, situé en haut de la montagne

Saint-Jacques, qui touche Cavaillon, et sur laquelle il possédait, ce qu'on appelle dans le midi, un baslidou. Mais il parvint à dompter cette faiblesse, de même qu'il avait surmonté depuis longtemps les saillies d'une nature bouillante et impétueuse. Il mourut trè^s chétiennement le 1" mai 1827.

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