‹ Monographie des Parrocel; essaiChapitre 6 sur 7 · MON CHER COUSIN · texte numérisé non relu

MON CHER COUSIN

« Votre lettre m'a fait un sensible plaisir, à la campagne où la vie est monotone et uniforme, le souvenir d'un ami fait du bien, nous

avons été aussi très enchantés de faire votre connaissance, d'autant plus que cela est arrivé dans un moment où nous croyions cette bonne race des Parrocel presque éteinte, nous sommes fiers de pouvoir dire aujourd'hui, qu'un artiste pourra, par ses talents, faire revivre ce nom trop longtemps resté dans l'oubli, et continuer en même temps celte longue généalogie d'artistes , unique dans l'histoire.

« Pour nous, cher cousin, si nous avons conservé de cette race et la beauté et la force du corps, et la franchise du cœur, nous n'avons plus dans les veines, l'étincelle de ce feu divin qui mène à la postérité, à vous, cher cousin, cette part du caractère de nos aïeux, elle n'est pas la moindre.

« Les quelques pages que vous nojis lûtes de votre travail, me charmèrent; nous espérons que le tout répondra à une œuvre aussi bien commencée et que le succès qui la couronnera sera le prix de votre mérite et de vos travaux.

« J'ai fait part de votre lettre à mes parents de Saze, ils ont reçu avec beaucoup de joie, de vos nouvelles , mon oncle m'a promis de rappeler tout ses souvenirs sur le vieux che-

valier , je vous ferai parvenir dans une autre lettre tous les détails que nous aurons pu recueillir, veuillez croire que nous serons heureux de pouvoir apporter une petite pierre au monument que vous élevez à la gloire de la famille.

« Pour notre part, nous ne vous avons pas oublié, ma mère vous remercie de votre bon souvenir; veuillez être mon interprète auprès de votre famille, bien que je n'aie pas l'honneur de la connaître.

« Votre tout dévoué cousin, « De L'Orme. •

Dans une autre de ses lettres, voici ce que me dit mon cousin, parlant du chevalier:

« Nous avions de lui un brevet de mestre de camp de cavalerie, quelques notes écrites de sa main et une foule de réponses provenant de ses amis , sur toutes sortes de sujets : affaire de cour, politique, guerre, etc., il y avait même quelques feuilles portant le cachet du roi, elles contenaient des ordres relatifs à la charge du chevalier, et étaient signées Louis ; elles étaient datées du commencement

de la Révolution ; de tout cela il n'existe plus rien,

« Quant 5 ses amis, tout ce que je sais, c'est qu'il était très lié, à Beaucaire, avec M. de Porcelet et le comte Pillet qui était son parent; il était également très lié avec le duc de Villeroi qui avait été son colonel des gardes, nous avions de ce dernier une foule de lettres.

«t Si vous désirez son portrait , le voilà : Il était d'une haute stature, il avait six pieds, ses membres était largement découpés et sa force herculéenne, il avait la figure ouverte et le port majestueux ; tout dévoué à la cause royale, il exposa souvent sa vie pour son service.

« Il ne quitta Paris que lorsqu'il vit la cause du roi complètement perdue. Ce fut alors qu'il se réfugia à Saze, chez son neveu, mon grand père.

« Bien qu'ayant pris sa retraite en 1774, lorsqu'en 1788, le roi fit appel à la noblesse, il avait mis immédiatement son épée au service de la monarchie, et son dévouement à son souverain fut sans bornes. Les armes des Parrocel, vous le savez, portent trois flèches

d'argent sur fond d'azur , surmontées d'un casque, le chevalier y avait ajouté une croix de Saint-Louis , et remplacé le casque par une couronne de marquis. »

M. de L'Orme ajoute .

« A côté des grandes qualités que je viens de vous signaler, le chevalier avait un vice commun à toute la haute noblesse d'alors, je veux dire cette luxure effrénée qui ne contribua pas peu à renverser le trône, et il était de plus philosophe Voltairien. a

Dans une troisième lettre, mon cousin me donne de longs détails sur le sort de la galerie de tableaux qui existait au château du chevalier de Parrocel.

« 3Ion grand-père, me dit-il, comme héritier direct de la maison de Parrocel, possédait tous les tableaux des divers artistes de cette famille, de plus une foule d'autres tableaux des meilleurs peintres, qui provenaient de dons, échanges, ou acquisition faites par ces messieurs. J'ai entendu dire, dans ma famille, que sous la Restauration, un peintre en ayant fait une évaluation de 80, 000 f. mon grand-père crut devoir retirer les plus grands avantages de cette collection, aussi Texposa-t-il en vente.

« La pluspart des beaux tableaux qui décorent les salons de la ville d'Avignon, sont de cette provenance.

« La première exposition de ces tableaux fut faite chez M. Sauvan, chirurgien-major de l'hôpital général de la ville d'Avignon, en second lieu on les retira pour les placer chez M. Dominique Aubert, notre cousin, ancien intendant du château de Neuilly, puis enfin, M. Ailhaud, mon oncle, les fit enlever pour les exposer chez lui. Il les fît reconnaître par M. Raspail , professeur de dessin de la ville d'Avignon, et visiter par bon nombre d'amateurs, et il en vendit la plus grande partie au préjudice de mon grand-père, qui réclama vainement pour rentrer en possession de ses tableaux, ce fut alors que mon grand- père fit dresser une enquête à ce sujet, mais toutes ses démarches furent inutiles.

« On pourrait, peut-être, trouver la note de cette collection dans les pièces du procès qui eut lieu alors, cette note donnerait le plus grand jour sur certaines œuvres des Parrocel.

<j Je trouve dans une vente, faite par mon grand-père , d'une partie du mobilier du château de Saze, en date du 30 avril 1811.

« Onze portraits de familles, trois tableaux, plus vingt-trois tableaux de toute grandeur, une tapisserie à points des Gobelins , représentant divers personnages, le tout pour la somme de trois mille francs; notez bien qu'aux tableaux sus-énoncés était joint un mobilier qui aurait suffi pour meubler un vaste hôtel.

€ Quant aux tableaux que je possède, ce sont les malheureux débris de tant d'infortunes; après avoir passé dix ans dans un grenier, où mon pèïe les avait jetés, pour les soustraire à de plus grands malheurs , les crises de famille passées, il secoua leur noble poussière, pour les exposer dans la maison qu'il habitait à Avignon.

« Après la mort de mon père, ma mère ennuyée de la ville , tourna ses regards vers les lieux où elle avait passé son enfance; dès-lors , nous emportâmes avec nous les derniers restes des souvenirs de notre famille. Arrivés à La Rouvière, que vous connaissez, il n'y avait pas alors de constructions propices à les recevoir, on les entassa dans un vaste hangar, pêle-mêle, avec des meubles, des tas de garances, des pommes de terre et des

chardons, à côté des troupeaux et des bêtes de somme, tantôt suspendus à des instruments aratoires ou à des colliers de charrettes, exposés à toutes les avaries, ils passèrent un an ainsi. La plupart firent naufrage ; ce n'était pas, peut-être, les plus mauvais; dans le nombre, six belles marines furent perdues ; des vingt-trois portraits de famille qui figuraient au château de Saze, il m'en reste trois. •»

Mon cousin ajoute :

« Dieu merci, il sortit encore un certain nombre de toiles de ce Musée, le plus drôle qui fut jamais, mais dans quel état! >

A l'époque où ces faits se passaient, M. de L'Orme était jeune, il était alors en pension au petit séminaire d'Avignon ; sa mère, élevée à la campagne, ignorait la valeur des objets qu'elle laissait ainsi détruire.

Quant à moi, j'ai visité dernièrement ces tableaux ; à ma première visite à La Rouvière, ils n'y étaient pas; mon cousin les avait alors envoyés à Pont-Saint-Esprit, chez son beaufrère, et depuis lors il les avait fait revenir. Jai retrouvé là un magnifique Verdussen, parfaitement conservé, mais dont le vernis

avait complètement tourné au gras. M. A. de L'Orme me Ta confié, ainsi que ses portraits de famille, je les fais réparer et ils figureront A notre Exposition.

M. A. de L'Orme possède également les quatre arts libéraux, peints par Pierre Parrocel, qui sont fort beaux, mais dans un piteux état, plus un Moïse sauvé des eaux, probablement une reproduction du tableau du Concours, qui valut à Charles Parrocel d'être nommé pensionnaire du roi à Rome. Quant aux autres toiles qu'il possède, il est impossible de leur donner un nom : percées, décroutées, moisies, détendues, elles ont subi le sort réservé aux choses d'ici-bas ; le temps a accompli son œuvre, il ne reste plus rien d'elles.

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