PRÉFACE
Appelé par l'Association Britannique pour l’avancement des sciences à lui présenter un rapport sur les poissons fossiles de l’OId Red Sandstone ou vieux grés rouge , je crois devoir indiquer d’abord les circonstances favorables qui m’ont permis d’entreprendre ce travail.
Il me serait difficile aujourd’hui de donner une idée de l'absence presque complète de renseignemens que l’on possédait il y a à peine quelques années sur les fossiles d’une formation alors très-peu connue, et que l’on sait maintenant s’étendre sur une partie considérable de la surface de l’Europe. Lorsque les découvertes se succèdent avec une si étonnante rapidité dans un domaine nouveau, il est presque impossible de dire à l'avance où elles s'arrêteront. C'est avant tout aux recherches persévérantes et au zélé infatigable des géologues anglais , que la science est redevable de ces progrès inattendus , qui ont conduit à la connaissance d’une des faunes les plus curieuses, je dirai- même les plus étranges, qui aient occupé jusqu’ici les paléontologistes. Lorsque je visitai pour la première fois l’Ecosse , en 1 834 , M. le docteur Fleming et MM. Sedgwick et Murchison avaient seuls jusqu’alors signalé des poissons fossiles dans l’OId Red : le premier avait décrit diverses écailles de Clashbennie qu’il rapprochait des Esturgeons, tandis que MM. Sedgwick et Murchison, assistés par MM. Cuvier, Valenciennes et Pentland , publiaient la description de deux genres nouveaux de poissons fossiles , provenant de Caithness. Le nombre total des espèces déterminées alors s’élevait seulement â quatre , et une seule d’entre elles était figurée. J'ai déjà rapporté dans diverses livraisons de mes lieeherches sur les Poissons fossiles les nombreuses communications qui me furent faites à cette époque sur ce sujet, principalement par MM. Murchison , Lyell et le docteur Traill, et qui m’ont mis à même de porter le nombre des genres à dix et celui des espèces à dix-sept, jusqu'au moment où M. Murchison publia son grand ouvrage sur le système silurien. Mais tel a
été l'élan imprimé à l'étude des terrains anciens, par la publication de cet important ouvrage, qu’en visitant de nouveau l’Ecosse en i $40 , lors de la réunion de l’Association Britannique à Glasgow , j’ai eu occasion d'examiner , à la suite des communications qui me furent faites dans celte circonstance , un nombre à-peu-près double de genres et presque triple d'espèces de ces poissons fossiles, tous découverts depuis peu et qui n’avaient encore été décrits nulle part. Dans une des séances de la section de géologie, je pus déjà signaler à l’attention des géologues et des paléontologistes quelques-uns des types les plus curieux que je venais d'examiner, et dont les caractères cadrent si peu avec ce que l’on connaissait en fait de fossiles, que la classe même à laquelle ils appartiennent n'avait pu être déterminée avec certitude. Jamais je n’oublierai l’impression que produisit sur moi la vue de ces créatures munies d’appendices semblables à des ailes , lorsque j'eus acquis la certitude qu'elles appartenaient à la classe des poissons. C'était un type entièrement nouveau qui allait figurer pour la première fois dans la série des êtres , depuis qu’il avait cessé d’exister, et dont rien de ce qui nous avait été révélé jusqu’alors sur les créations éteintes , n’aurait pu nous foire même soupçonner l’existence ; tant il est vrai que l’observation seule peut nous conduire à connaître les lois du développement des êtres organisés , et tant il faut être sur ses gardes contre tous ces systèmes de transformation des espèces que l’imagination invente avec autant de légèreté, qu'il est facile de les réfuter. Le mérite de la découverte de ces curieux fossiles revient principalement à M. H. Miller, et je n’ai eu qu’à préciser leurs caractères et leurs rapports avec les poissons fossiles déjà connus, pour en faire apprécier toute l’importance. Je crois que l’étude détaillée et comparative de ce type que j’ai appelé Pterichlhys , et des autres genres non moins curieux , découverts tant en Ecosse qu’en Russie , ouvrira à la paléontologie comparée ua champ non moins fertile que ne le fit, il y a maintenant prés d'un quart de siècle, la première annonce de l’existence des Ichlhyosaures et des Plésiosaures. Que de rapports d'organisation des plus intéressons ne doit-on pas en effet s’attendre à découvrir en analysant les débris solides d’animaux , qui ont pu être successivement envisagés par les naturalistes les plus habiles . comme des tortues, des poissons, des crustacés et même des coléoptères! Déjà M. Miller a fait connaître dans une publication spéciale une partie des richesses paléontologiqucs que renferme le vieux grès- rouge dans les environs de Cromarty. Les difficultés presque insurmontables qu’offre la détermination de fossiles aussi extraordinaires , ont naturellement exigé de ma part des comparaisons nombreuses et réitérées et une étude minutieuse des moindres fragmens conservés dans toutes les collections d’Ecosse , à laquelle je n’aurais pas pu me
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livrer, malgré les facilités qui m’ont été accordées pour cet examen par toutes les personnes qui possèdent de ces fossiles, sans la subvention que l’Association Britannique a daigné m’accorder pour ce travail.
Parmi les contributions récentes qui ont le pins augmenté nos connaissances sur les poissons fossiles du système dévonien , je dois placer en première ligne ce qu’a fait lady Gordon Cumming en vue d'illustrer cette ancienne faune. Mon contente de collecter et distribuer aux géologues, avec une libéralité sans égale, les nombreux exemplaires de ces précieux débris qu’elle faisait recueillir dans une carrière exploitée dans ce but, elle les étudiait avec soin, mettait à part les exemplaires les ptus parfaits, et les peignait avec une précision de détail et un talent d’artiste que bien peu de naturalistes ont su atteindre. Aussi scs dessins et ceux de sa fille, qui l’a constamment assistée dans ces études, formeront-ils un des principaux ornemens de ma Monographie. En livrant ce recueil au public, il m’est pénible de penser que cette noble Dame ne pourra plus recueillir elle-même le tribut si justement mérité de la reconnaissance des géologues. Puisse ce souvenir, semé sur sa tombe, rappeler à sa digne émule que l'empressement qu’elle mettait à seconder sa mère a contribué à lui élever un monument durable dans le monde scientifique !
M. le docteur Malcolmson a également bien mérité de la géologie de l’OId Red, par le mémoire qu’il a inséré récemment dans les Transactions de la Société géologique de Londres. Cherchant à caractériser cette formation avec toute la précision possible , il avait fait faire de fort beaux dessins d’un très-grand nombre de fragmens de poissons qu’on y trouve ; mais leur état fragmentaire ne m’a pas permis de les déterminer assez rigoureusement avant l’impression de son mémoire , pour que la partie paléontologique ait pu être publiée en même temps. Ces dessins ne seront cependant pas perdus pour la science , et la majeure partie pourra maintenant être publiée. M. Alex. Roberston s’est aussi occupé avec succès des poissons fossiles de l’OId Red ; il m’en a même fait parvenir de fort rares avec un cahier de dessins supérieurement exécutés , représentant ceux du Musée d’Elgin et de plusieurs collections particulières. Les collections de Lord Enniskillen et de Sir Ph. Egerton m'ont également fourni de très-beaux exemplaires de poissons du vieux grés rouge du nord de l’Ecosse , et ces Messieurs ont eu l’extrême obligeance de faire dessiner pour moi , par M. Dinkel , tous ceux qui m’ont paru mériter d'être publiés. De leur côté, M. le docteur Traill et M. H. Strickland ont encore augmenté lo nombre déjà considérable des espèces connues des schistes des iles d'Orkiicy , qui semblent être un gîte inépuisable.
Tandis que le nord de l'Ecosse fournissait ainsi des trésors inconnus jusqu’alors, M. le professeur Jameson et M. Anderson rassemblaient dans les comtés du midi les espèces renfermées dans la partie supérieure de cette formation , qui ne sont ni moins curieuses, ni moins bien conservées, et dont plusieurs ont été convenablement figurées par M. Anderson daus son intéressant mémoire sur la géologie du comté de Fife.
(îricc aux excursions lointaines de M. Murchison, j’ai été mis en demeure non-seulement d’examiner les débris de poissons fossiles du vieux grès rouge de Russie qu’il a recueillis luiméme, mais encore un grand nombre d’échantillons que lui avait communiqués M. Fonder, et qui m’ont permis de rectifier une partie des déterminations de N. Kutorga. J’ai également pu examiner les ossemens si remarquables que M. Asmus a découverts dans le vieux grès rouge, sinon d'une manière suffisante, du moins jusqu’à un certain point, d'après les moules en plâtre que M. Murchison m’en a communiqués. M, de Vcmeuil et M. le comte de Keyserling m’ont communiqué à leur tour les débris de poissons fossiles qu’ils ont recueillis dans différentes parties de la Russie. M. le baron P. de Mcyendorf m'en a aussi transmis d'autres des mêmes contrées. Enfin je dois à M. le baron de Lôwenstern une plaque trés-curieuse d’un de ces fossiles (•). On le voit, les matériaux pour le travail que je publie ne m'ont pas manqué, et cependant mon ouvrage ne peut être considéré que comme une première ébauche d'une description des poissons fossiles du système dévonien, tant il reste encore de lacunes à combler dans la connaissance de la charpente solide de ces curieux animaux.
(•) Au moment de mettre sous presse, j'apprends par N. le comte de Keyserling , que M. le docteur Pander a réuni im nombre très-consklérable d 'ossemens de poissons fossiles du vieux grès ronge de Russie , qu’il se propose de faire figurer et de décrire. Le bel état de conservation de ces débris, parmi lesquels il y a de» miclioires entières, contribuera sans doute puissamment A compléter les notions encore très-incom p lèles que j’ai pu donner de quelques-unes de ces espèces. Aussi cst-ce avec une vive impatience que j’attends la publication de ces importons renseignemens.
Neuchâtel, en août 1841.