Monographie du choléra-morbus épidémique de Paris
De la manifestation et de l’extension du Choléra - Morbus épidémique a Paris. — Division de cet ouvrage.
Le cholera-morlms épidémique , importé de l’Asie , après avoir parcouru une grande partie du nord de l’Europe s est déclaré à Paris dans la fin de mars i832j il régnait à Londres depuis plusieurs semaines; quelques cas s’étaient manifestés à Portsmouth ; on pouvait penser que si cette épidémie s’étendait vers nous, elle s’avancerait progressivement , et avant d’arriver au centre de la Fiance atteindrait au moins quelques unes des villes intermédiaires. Telle n’a pas été sa marche. Le choléra opidemique s’est manifesté simultanément à Paris et à Calais dans les derniers jours de mars; peut-être même a-t-il existé à Paris avant de s’être montré cà Calais. L epidemie a pris ici une rapiije extension ; observée le 27 mars, sur quelques personnes seulement, elle avait c.eja tait périr quatre-vingt-dix-huit personnes le 3i mars, €t des le 9 avril, il ne périssait pas moins de huit cent
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soixante-iine personnespar jour; arrivée alors à sou plus haut degré d’accroissenieut, l’épidémie commença a tlimimiei- apres avoir conservé pendant quelques jours la même violence. A la lin de mai, la maladie n’atteint plus que quelques victimes isolées, toujours il est vrai avec la même intensité; quoiqu’il y ait encore au moment où j’écris quelques invasions, je ne veux pas différer davantage à publier ce que j’ai recueilli de plus remarquable sur cette maladie nouvelle en Europe. Le grand théâtre où je me suis trouvé placé m’a mis à même de traiter un grand nombre de ces malades, et de fixer rapidement mes idées sur la nature , la marche et la thérapeutique de cette terrible affection épidémique.
Nous jouissions depuis trois semaines d’un temps sec très serein , il y avait eu quelques jours plus chauds que la saison ne le comporte; les matinées, les soirées et les nuits étaient refroidies par le souffle d’un vent du nord-est très fort. Du i4 au io mars le vent passa plusieurs fois au nord-ouest, il souffla pendant une nuit de ce côté avec une très grande violence. Les jours suivants furent humides , nébuleux , il y eut de la pluie peu abondante et froide dans la journée, et beaucoup de giboulées de neige et de pluie, quelquefois mêlées de grêle. Cet état météorologique est celui qui s’observe en général tous les ans à l’équinoxe du printemps.
Je ne sais si ces variations météorologiques ont une grande valeur pour expliquer l’apparition du fléau, mais elles ont exercé une influence bien évidente sur la constitution épidémique, et ce serait une thèse qui pourrait être soutenue que d’attribuer le transport de la maladie de l’Angleterre à Paris, au vent violent du nord-ouest qui a régné quelques jours avant son explosion parmi nous. Celte cause générale, et l’in-
DU CflOLÉRA-MüRBÜS ÉPI DÉMIQUR DF PARIS. 3 fluence des causes locales clans une grande population agglomérée expliquent peut-être assez bien ce grand phénomène du transport de la maladie de Londres à Paris, sans avoir atteint les villes intermédiaires, où toutes les causes qui résultent de l’agglomération d’un très grand nombre d’hommes n’ont pu, comme ici, favoriser son développement.
Pendant le commencement de mars les maladies intestinales furent très rares, et nous continuâmes à observer beaucoup de pneumonies et de pleurésies comme nous en avions vu régner en février ,• ces maladies étaient inflammatoires à un haut degré , et je remarquais tous les jours la nécessité d’insister d’une manière insolite à toutes les périodes de ces affections sur les déplétions sanguines.
Dans mon service a 1 Hotel-Dieu , ou le mouvement mensuel des malades est de cent cinquante à cent soixante je n ai reçu, depuis le i®' mars jusqu’à l’invasion de la maladie épidémique, qu’un seul individu affecté de diarrhée dysentérique, qui céda aisément à des saignées locales pratiquées à l’anus. D’un autre côté, personne en ville n’observait de maladie abdominale en nombre suffisant pour donner des inquiétudes sur l’apparition de la maladie. Il y eut cependant vers le milieu de mars quelqu es cas de choléra légers, n’offrant aucun autre caractère que ceux qui se remarquent annuellement dans nos climats. M. Petit, médecin de l’Hôtel-Dieu , en vit un assw intense qui se termina rapidement par la santé, et M. Gaultier de Claubry en observa également un cas, dans lequel il fut frappé du degré excessif du froid des extrémités, le malade se rétablit promptement. C’était une c ose insolite et contraire à l’observation de toutes
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les oonsiilluions épidémiques que la mauifeslatioii il’al-
fections cholériques dans celte saison.
Le '.l'j mars M. Magendie me dit qu’il avait vu, la veille, le cuisinier du maréchal Lobau affecté d’un choléra-morhus, auquel il avait reconnu tous les caractères du choléra épidémique qu’il avait observé à Sunderland; le même jour au soir, deux malades furent transportés à l’Hôtel-Dieu , comme atteints de maladie suspecte; ces malades provenaient l’un de la rue des Marmouzets , et l’autre de la rue aux Fèves , deux des rues les plus malsaines de Paris. Le 28 mars on ne convenait pas de ce fait à l’Hôtel-Dieu ; l’agent de surveillance et un des médecins s’étaient concertés pour en garder le secret; on n’en voit pas bien le motif, surtout vis-à-vis des chefs de service de l’établissement. Cette circonstance ne fut donc connue que lorsque l’existence du choléra asiatique fut bien constatée.
L’existence du fléau à Paris n’était plus douteuse le 28 mars. M. Deville, qui a observé le choléra à Calcutta, et M. Sandras , qui a été l’un des commissaires envoyés en Pologne par le gouvernement, avaient reconnu la veille la pi ésence de cette maladie sur deux habitants de la rue de la Mortel lerie et de la rue du Monceau-Saint- Gervais, rues toutes deux contiguës et des plus basses et étroites de Paris au bord de la Seine. Les deux malades reçus le 27 à l’Hotel-Dieu étaient l’un, une journalière qui habitait la rue aux Fèves, 11° 19 , neuvième arrondissement , et l’autre , un charpentier , âgé de soixante-dix ans , qui demeurait aussi dans le neuvième arrondissement, rue des Marmouzets, n“ 24. Ces deux rues sont étroites et situées dans l’île de la Cité, des plus voisines du bras droit de la Seine. Cependant, dès le 25 mars, une ouvrière avait été atteinte du choléra , rue
DU CiJOLJCR\-MOJ{J3LIS lh*l DJ- M IQIJ E A l’AlîlS. 5 de Grenelle Saint-Honoré, n° Sp, quatrième arrondis- 5enient; elle avait été visitée par le docteur Brunet et elle avait succombé rapidement^ la femme Hayez avait aussi péri le a5 à cinq heures du malin, après un clioléra qui avait succédé à une dysenterie durant depuis huit à dix jours; cette femme demeurait rue Saint-Germainl’Auxerrois, située aussi dans le quatrième arrondissement, mais très voisine de la Seine. En sorte que, du au , le choléra éclatait à la fois sur plusieurs points de Paris, assez éloignés les uns des autres, mais tous, excepté celui de la rue de Grenelle Saint-Honoré, très voisins des bords de la rivière; dans des rues assez étroites et malsaines , la rue Mazarine et la rue de Grenelle Saint- Honoré sont les seules ayant une largeur assez grande.
Le 2y mars j’avais reçu neuf malades nouveaux dans mon service, et aucun ne m’avait présenté de symptômes appartenant au choléra ou ressemblant à des accidents propres à cette maladie. Un malade, qui se trouvait depuis un mois dans la salle, m’offrit à la visite du 28 un accident qui me surprit beaucoup , et que je ne puis maintenant rapporter qu’à l’influence productrice de l’épidémie. Ce malade était affecté d’une pleurésie chronique avec ascite; il fut pris dans la nuit du 27 au 28 d’une diarrhée séreuse si considérable qu’à la visite je trouvai les jambes et les mains froides et livides , la face décompQsée , l’amaigrissement aussi grand qu’il eût été à la fin d’une phthisie, et l’ascite entièrement disparue; cet homme devint de plus en plus livide et péril dans la journée du 28, sans avoir eu d’autre accident cholérique que cette diarrhée.
En sortant de faire ma visite le 28 mars j’appris qu un malade suspect était couché depuis la veille dans la salle de clinique de la faculté à l’Hotel-Dieu. Cet
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homme, couche au n“ i5 de cette salle, était poêlier de son état, il habitait à Paris la rue Sainte-Marguerite- Saint-Antoine, l’une des rues les plus élevées du faubourg Saint-Antoine; il était malade depuis vingt heures. 11 avait de la diarrhée depuis trois jours, et, le 26, il avait soupé avec des saucisses et bu un demi-litre de vin; le 27, il avait été pris de vomissements , de crampes et diarrhée plus abondante. Je le trouvai avec la face et les extrémités livides, bleuâtres et froides, la langue et l’haleine étaient froides; les vomissements étaient rares et se composaient de liquide séreux, légèrement trouble, les selles étaient semblables; la voix était à demi éteinte, et le pouls ne se sentait plus aux artères radiales. A ces signes il était impossible de méconnaître le choléra indien.
Pendant que nous examinions ce malade avec plusieurs médecins de l’Hôtel - Dieu , d’autres malades furent apportés du dehors, et présentèrent tous les caractères du choléra indien ; ils venaient tous du neuvième arrondissement de Paris et des rues de cet arron- , dissement étroites et voisines de la Seine. Conformément aux instructions données d’avance par l’autorité, ces malades furent mis dans deux salles séparées qui furent immédiatement destinées à recevoir exclusivement les cholériques. Il fut décidé que ces salles seraient divisées en autant de sections qu’il y avait de médecins à l’Hôtel-Dieu, et que les malades qu’on y apporterait seraient ainsi répartis entre tous les médecins et chirurgiens de l’hôpital.
Aucun malade atteint du choléra ne fut alors introduit dans mon service, et même il ne s’établit aucune communication directe entre la salle qui recevait les cholériques et celle qui m’est confiée. Cependant, dès
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le 28 au soir, un homme cacochyme, alteint d’une hypertrophie du cœur, qui était depuis le 10 mars daps cette salle et n’avait pas quitté le lit, fut pris sur les dix heures de tous les accidents du choléra. 11 s’était plaint, depuis deux jours, d’une légère diarrhée; mais j’étais loin de penser au choléra, dont on ne connaissait pas encore la présence à Paris, et qui môme n’avait pas été vu dans l’hôpital. Cet homme mourut le lendemain au soir, et présenta tous les symptômes qui caractérisent le choléra indien. J’eus ainsi dès le début de l’épidémie et sans communication directe avec des malades du dehors, deux cas de choléra, l’un dans la nuit du 27 au 28, assez incomplètement caractérisé il est vrai , mais que je ne méconnaîtrais pas maintenant à la première vue, et l’autre le 28 au soir; je ferai remarquer qu’il y avait presque tout l'intervalle de la longueur de la salle entre les lits de ces deux matlades.
La maladie prit rapidement une grande extension; les salles destinées au traitement des cholériques à l’Hôtel- Dieu se remplirent : la confusion fut bientôt le résultat de l’encombrement de ces salles spéciales , et de la multiplicité des services que les douze médecins y faisaient simultanément , aussi n’obtint- on dans les premiers jours presque aucun succès des différents modes de traitement. Les malades arrivaient à la vérité presque tous dans cet état du mal où il est au-dessus de la puissance de l’art. On trouve dans ces circonstances 1 explication de la grande mortalité dont 1 es salles des oholériques étaient le thécàtre; et d’ailleurs, il faut bien le dire aussi, nous étions dans cette position du médecin au c ébut d une épidémie , indiquée par Sydenham ; nous cherchions les données qui devaient nous diriger dans