‹ Monographie du choléra-morbus épidémique de ParisChapitre 2 sur 50 · O MANIFESTATION · texte numérisé non relu

O MANIFESTATION

notre traitement, et nous ne marchions qu’avec hésitation.

Cependant le nombre des malades augmentait d’instant en instant; ils arrivaient à l’Hôtel-Dieu dans un état si avancé, qu’il y avait beaucoup délits dans lesquels trois et quatre morts se succédaient dans la même journée. Tous les chefs de service de l’Hôtel-Dieu se réunirent, et nous délibérâmes un avis qui fut publié, pour inviter les habitants à recourir aux secours de l’art dès la première indisposition qu’ils pourraient ressentir, et à se présenter dans les hôpitaux dès l’invasion du mal. Nous fîmes aussi des démarches pour obtenir de l’autorité que les cholériques ne fussent plus placés dans des salles séparées , et qu’ils fussent couchés dans nos salles ordinaires : nous crimes même à ce sujet une conférence avec M. le ministre du commerce et les préfets de la Seine et de la police, après la visite que le prince royal vint faire à l’Hôtel-Dieu, le r"' avril. On en référa sur cette question à la Commission centrale de salubrité!... En France, les bonnes traditions ne périssent jamais; les médecins praticiens, qui voyaient la maladie épidémique à chaque instant, et qui avaient toute la responsabilité de son traitement, avaient donné un avis; il fallait qu’il fût sanctionné par un Conseil qui ne compte de médecins dans son sein qu’en minorité, et de médecins praticiens d’hôpitaux qu’en très faible minorité; des hommes d’administration, des chimistes et des apothicaires, des citoyens notables ont été appelés à prononcer sur une question de médecine , sur une demande des médecins de rHôtel-Dieu de Paris, dont l’autorité en médecinepratique est si généralement reconnue !... On avait décidé que les cholériques seraient isolés dans des salles réparées, et qu’il n’y aurait pas de communication

DU CHOLÉRA.-MOR13US ÉPiniMIQUIÎ Æ PARIS. () entre ces salles et le reste de l’hôpital où elles existeraient, et l’on savait bien que cet isolement était impossible... On prononçait clans le sens de la contagion de la maladie, et on laissait agir comme si elle ne l’était pas ! On décida dans le même sens sur notre demande,- on ne voulut abandonner ni l’idée préconçue de la contagion, ni la première décision prise qui ordonnait la séquestration des malades : On arrêta que tout le bâtiment de l’Hôtel-Dieu de la rive gauche de la Seine serait destiné aux cholériques exclusivement. Que faire des malades qui s’y trouvaient? on devait les évacuer dans l’autre bâtiment 5 on savait bien que ce bâtiment était trop petit pour les recevoir; que, par conséquent, l’évacuation était impossible , au moins en totalité, mais qu’importait cette difficulté; ce à quoi l’on tenait, c’est qu’on avait décidé sans dévier, au moins en apparence, des idées premières, arrêtées avant l’arrivée de la maladie, et arrêtées sans documents certains, et même il faut le dire, contradictoirement à tout ce qui a été observé sur cette maladie par des hommes dignes de foi ! Les communications entre les deux bâtiments de l’Hôtel-Dieu étaient de tous les instants, puisque l’administration, les cuisines, les réfectoires et les dortoirs des gens de service, le cloître des religieuses se trouvent dans le bâtiment de la rive droite. Pas de moyen donc pour qu’il y eût isolement des malades; la contagion devait donc bientôt tout envahir si elle existait; avec du sens commun un contagioniste de bonne foi eût vu tout cela; il eût compris qu’il faut tout isoler ou ne rien isoler en matière de précaution sanitaire contre les contagions!

L isolement des malades était rendu impossible par une autre cause de communication continuelle qu’on avait bien prévue, mais qu’on ne put encore empê-

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MAWIFKSTATIOIV cher. L’entrée des hôpitaux fut dans le premier instant interdite; mais on vit bientôt qu’il était impossible de priver de la facilité d’observer les malades , les médecins de la ville et ceux des départements qui se présentaient pour visiter les cholériques et se créer une expérience sur cette maladie ; il fallut bien leur permettre de pénétrer, et des centaines de médecins se pressaient tous les matins dans les salles, pendant les visites. On fut aussi obligé d’admettre des élèves en plus grande quantité, car le service devenant plus pénible dans les circonstances où l’on se trouvait, il fallut augmenter le nombre des aides.

Tous les services de l’Hôtel-Dieu furent remplis en quelques jours , tant les progrès de la maladie épidémique furent rapides.

La sécheresse extrême de l’air qui continuait toujours, avec un froid vif des nuits qui contrastait avec la chaleur assez grande du milieu de chaque jour, me semblent avoir favorisé les progrès du choléra. Les émeutes qui se sont formées dans les premiers jours d’avril , lorsque le peuple se persuadait que la mortalité était produite par des enjpoisonnements, ont aussi beaucoup contribué à multiplier le nombre des malades. Nous avons reçu des agents de la police municipale, des gardes nationaux qui ont été frappés du choléra en passant une partie des nuits dans les rues à réprimer les émeutes. Les hôpitaux militaires ont aussi reçu des soldats atteints dans les mêmes circonstances.

Le choléra a bientôt envahi tous les quartiers de Paris, et c’est particulièrement dans les rues populeuses et malpropres qu’il a exercé le plus de ravages;

DU CIIOLÉRA-MÜRBCIS ÉPJDÉMIQUR A PARIS. 1 I c’est ainsi qu’il a dépeuplé toutes les petites rues de la Cité voisines de la rivière, les rues du pourtour de la place de Grève, les rues étroites du faubourg Saint- Marceau, voisines de la rivière de Bièvre. En parlant des causes de la maladie, je reviendrai sur ces circonstances, je me contente ici de faire remarquer que cette observation générale, qui a été répétée dans presque tous les lieux où cette maladie a sévi , que le choléra reste confiné dans les rues étroites, humides, malpropres, habitées par des indigents, ne s’est pas vérifiée complètement ici, ou au moins a présenté une exception bien remarquable. Le faubourg Saint-Germain , compris tout entier dans le dixième arrondissement, a autant souffert que les quartiers bas et humides de Paris, malgré la largeur de ses rues, la belle construction de ses édifices, tous situés au milieu de cours spacieuses et entourés de jardins , et tous habités par la classe des propriétaires riches, et par ceux qui occupent les premiers emplois dans le gouvernement. 11 y a eu des malades dans presque tous les hôtels, et les nécrologies des journaux nous ont appris que beaucoup de citoyens riches avaient succombé au choléra. Les ministères de l’intérieur, du commerce et de l’instruction publique , qui sont situés au centre de cet arrondissement, ont perdu beaucoup d’employés.

Je n insisterai pas davantage sur tout ce qui tient à l’histoire de la propagation de la maladie parmi les habitants de Paris. Je mettrai à même de l’apprécier en réunissant à la fin de cette monographie des tableaux statistiques. Ces tableaux prouveront ce triste fait, qu en aucun lieu de l’Europe le choléra n’a déployé son activité avec plus de fureur que parmi nous. La c asse pauvit, celle des hommes qui font des excès habituels , a été sans doute des plus affectées, et a le plus

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souffert , comme elle souffre toujours le plus dans presque toutes les e'pidémies; mais le choléra n’a pas moins sévi , et avec une égale intensité, sur toutes les classes de la société, et sur les hommes qui vivent avec le plus de sobriété , et qui sont dans les meilleures conditions pour l’éviter.

Les personnes atteintes de maladies anciennes ont été frappées en très grand nombre , et l’effroyable mortalité que le choléra a produit parmi elles diminuera nécessairement par cela même la mortalité de ceux qui survivent à l’épidémie, et ainsi se trouvera en partie effacé à la fin de l’année l’excédent du nombre des morts causé par le choléra.

La maladie se répand dans les provinces, et règne dans beaucoup de localités avec toute la violence qu’elle a déployée ici.

Aucune épidémie plus féconde pour l’observation en remarques importantes ne peut-être l’objet des études pratiques des médecins ; aucune ne sévit avec une fureur plus atroce sur les populations. C’est peut-être contribuer à rendre plus facile et plus rapide l’expérience de ceux que le hasard n’a pas placés dans les mêmes circonstances que nous, que de les mettre à même de profiter de nos observations.

Je présente successivement le choléra-morbus comme objet d’études médicales sur les individus, et comme objet d’observation générale dans son ensemble sur les agglomérations d’hommes; je résume succinctement ce que j’ai observé sous ces deux points de vue principaux sans enti'eprendre cependant d’approfondir tout ce qui se rapporte à cette horrible épidémie. Ce ne sera que plus tard, en réunissant de nombreux documents, qu’il sera

DU CIIOL1'RA,-MOKÉUS ÉlMDliMIQUE A PARIS. l3 possible d’en donner une histoire complète; aujourd’hui, je ne parlerai que d’après mes propres observations, et sur quelques documents importants que je me suis procurés. ^

Cette monographie succincte se divise en chapitres dans chacun desquels je traite successivement :

1°. De la description du choléra-morbus asiatique tel qu’il s’est offert à mes observations ;

2°. Des désordres trouvés à l’ouverture des corps ;

3°. Du prognostic de la maladie;

4°. De sa nature ;

5°. Du traitement du choléra-morbus épidémique ;

6°. Des modifications qu’il a présentées pendant l’épidémie, et des maladies intercurrentes;

y°. Des causes du choléra-morbus épidémique;

S®. Du traitement préservatif du choléja-morbus et des mesures d’hygiène publique qu’il convient d’adopter pendant les épidémies de choléra, surtout dans les hôpitaux ; ^

9°. Du rapport du nombre des malades guéris et des morts au nombre total des malades admis dans les hôpitaux.

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