CAUSES
ces hülels, de la richesse de ses habitants, ne le cède à aucun quartier d’aucune ville du monde, et cependant cet arrondissement , dont la superficie est de près d’un cinquième de celle de Paris entier, est un de ceux qui ont le plus souffert ; c’est aussi un de ceux qui touchent la rivière dans une plus grande étendue, et qui sont situés dans la partie la plus basse du bassin de la Seine. En réfléchissant sur ce fait, j’ai été amené à me demander si la plus grande violence de l’épidémie dans le faubourg Saint- Germain , où toutesles causes qui devraient l’éloigner semblent réunies, ne dépendrait pas aussi, outre le voisinage de la rivière, de ce que cette partie de la ville se trouve bâtie sur les jardins et les prés qui dépendaient autrefois de l’abbaye 1 Saint-Germain-des-Prés? Ne serait-il pas possible qu’un 1 sol bas, entièrement formé de terre végétale, et surtji lequel les constructions n’existent que depuis un siècle h au plus, favorisât la propagation du mal ? Dans toute la ij vieille ville, ou même dans la ville bâtie depuis Fran- -l cois 1®''; dans tout le quartier Saint-Honoré, le soM est exhaussé par des décombres 5 c’est un sol de<l sable et de débris de construction. Ce sol doit certai-.nement produire moins d’émanations que celui qiiiii n’est formé que de débris d’animaux et de végétaux, et •tj qui est d’ailleurs pénétré par des cours d’eau souter- -| rains. Ces cours d’eau existent tellement encore dansi^ certains points, que les caves du palais des Députe's*^i et beaucoup de caves des rues de l’Université et de e Grenelle Saint-Germain, sont souvent remplies d’eauj‘ ce qui ne peut être attribué qu’à un ancien cours d’eau | affluant à la Seine, qui, au rapport de Sainte-Foix, j existait en ce lieu. Les deuxième et troisième arron* | dissements, qui ont le moins souffert, sont dans les par- ji ties de la ville les plus élevées par rapport au niveau ji
DU CIIOLÉRA-JUOP.BÜS. 'A 89
•! tle la Seine, comme ces parties sont aussi les plus éloi- , enées de cette rivière.
11 résulte incontestablement de toutes ces observations . que Tune des causes les plus efficaces pour faire naître , le choléra dans les épidémies de cette maladie, est l’in- ,1 fluence dés rivières ; la propagation progressive du J mal dans toutes les communes des rives de la Seine I en est d’ailleurs encore une preuve; on l’a vu s’étendre successivement dans toutes ces communes et épar- J gner entièrement une partie de celles qui sont situées à >1 une distance plus éloignée de la rivière. G’est ainsi , par i exemple, que les communes de Neuilly, de Suresne, : de Saint-Cloud, dans le bas, de Puteaux, de Courbevoie , de Sèvres, dans le bas, de Meudon, dans le bas, ont été ,i dévastées par la maladie, tandis que la commune de ) Rneil, placée au centre de ces communes, et éloignée i de la rivière, qui se contourne autour d’elle à une assez ugrande distance, n’a eu que quelques malades, etc.
1 Le niveau du sol par rapport aux rivières influe !t évidemment aussi sur la manifestation du choléra; mais 1 cette influence se trouve aisément annulée par celle dbien autrement active du voisinage de la rivière. Ainsi lie choléra s’est étendu dans Paris sur la hauteur de Chaillot , et dans la banlieue , sur celle de Passy, sur les ; bords de la rivière, tandis qu’il n’a pas monté à Saint-Germain-en-Laye sur la colline que couronne celte ville, et qu’il est resté limité dans la commune du Pecq, qui se trouve au-dessous, au bord de la Seine. A Meudon et à Sèvres , il est aussi resté dans le quartier bas de ces communes, et ne s’est pas élevé sur les collines qu’elles occupent en grande partie. Ainsi, à Paris où les causes accessoires de propagation ■ sont puissantes, et où l’influencedii fleuve resserré entre ' les quais , a du etre plus active , on voit le choléra s’éle-
■>9^ CAUSIiS
\er sur les colli nés j et au-dessous de Paris , ou les mêmes causes accessoires ne se trouvent plus , le choléra ne dépasse pas les habitations situées dans les vallées. j
Le choléra-morbus :t sévi à Paris avec une intensité qu’il n’a eue en aucune autre ville de l’Europe, puisque dans trente-cinq jours il y a fait périr, d’après les relevés authentiques de l’état civil , que nous avons lieu de croire exempts d’inexactitude, douze mille six cent quatre-vingt-une personnes pour sept cent soixante-dix | mille deux cent quatre-vingt-six habitants ; ce qui ne fait | pas moins d’un habitant pour soixante, soixante-quinze | centièmes. Cette plus grande mortalité dans une des capitales les plus propres et les mieux bâties de l’Europe, surprend au premier aperçu, quand on voit surtout un de ses plus grands arrondissements , habité généralement par les hommes les plus riches et les mieux nourris, affecté au plus haut degré; mais en réfléchissant aux . i maladies endémiques habituelles à Paris, on revient | bientôt de cette surprise, il règne habituellement, et | surtout au printemps, tous les ans à Paris, une diar- ■ | rhée qui affecte particulièrement ceux qui habitent cette • | ville depuis peu de temps. Cette diarrhée, dont on a: vainement cherché la cause dans la nature de l’eau et des aliments, consiste dans l’inflammation des follicules ^ des intestins iléon , cæcum et colon ; elle s’observe surtout chez ceux qui vivent habituellement mal , qui manquent des commodités ordinaires de la vie, et qui font des excès comme font tous ceux qui forment la grande population flottante de Paris. Cette maladie .se convertit rapidement en ces entérites fol* liculeuses si graves, qu’on a nommées fièvres typhoïdes, qui produisent une si grande mortalité. Cet état morbide endémique de Paris ou plutôt sa cause endémique
DU cnOLÉK A.-MÜRI2ÜS. ^9 l
a été, j’en suis convaincu, la cause principale de la I grande violence que le choléra-inorbus a prise en quel- I ques jours dans cette ville, et de cette rapide extension qui a élevé le nombre de ses victimes en huit jours à , plus de huit cents par jour.
Les maladies chroniques ont été une cause puissante ' de propagation du choléra ; presque toutes les personnes qui étaient affectées de maladies chroniques de l’abdo- ) men ont ressenti plus on moins vivement l’atteinle de i la maladie , ou en ont été atteintes complètement.
T3e toutes les maladies chroniques, aucune ne m’a i; paru plus propre à prédisposer au choléra que la phthisie pulmonaire; j'ai vu périr rapidement du choléra 1 en quelques jours dix à douze phthisiques, sur dix-neuf i à vingt, qui se trouvaient dans mon service à l’hôpital fi quand la maladie a commencé cà régner; la rapidité >3 avec laquelle les accidents ont marché chez ces malades lia été surtout remarquable.
La maladie épidémique n’a point trouvé une cause I prédisposante dans le sexe des individus, puisque le iinombre des femmes qui ont succombé à la maladie a été sensiblement égal à celui des hommes. Nous croyons t cependant que le nombre des femmes atteintes a dû être iplus considérable que celui des hommes; car l’obser- • vation nous a toujours fait reconnaître que la marche de la maladie était le plus souvent moins rapide, et l’intensité morbide et le danger moindre chez les femmes que chez les hommes.
Le nombre des enfants atteints a été assez grand : cependant il a été évidemment inférieur, toute proportion établie, à celui des hommes; sur j 2,657 morts, du 25 mars au 3o avril, les hommes entrent pour 6,260, les femmes pour 5,704, et les enfants au-dessous de
CAUSKS
sept ans pour 6yZ seulement. Le nombre de morts chez les enfants suppose un nombre relativement beaucoup moins considérable de malades que ne l’indiquerait le même nombre d’adultes morts. Les enfants atteints l’ont tous été avec une telle violence que pres(jue aucun n’a pu être arraché à la mort, tant la maladie est devenue chez eux rapidement supérieure à l’action des moyens de l’art. ^
L’enfance a été une cause de préservation de la maladie; on n’en peut douter quand on volt que dans tous les collèges et pensionnats d’enfants des deux sexes, appartenant à des classes aisées, bien nourris et bien habillés, pas un seul enfant n’a été atteint, lors même qu’il y a eu des malades adultes dans ces établissements, quoique quelques uns fussent situés au centre de l’épidémie. Cela a été surtout remarquable à la maison des filles de la Légion-d’Honneur située à Saint- Denis, au centre et dans 1j partie la plus basse de la ville, où plus de deux cents personnes ont succombé en quelques jours avec une rapidité et une violence d’accidents qui n’étaient pas aussi habituelles à Paris, ; et qui ont été telles à Saint-Denis, que presque aucun li malade n’a pu être guéri.
L’immunité des enfants n’a pas été entière dans les pensionnats des pauvres, situés dans de mauvais quar- i) tiers, et dans des maisons étroites, mal aérées. On a i compté quelques malades parmi les enfants de ces éta- , blissemerits; mais ils ont été en très petit nombre. L’hê- i pital des enfants a eu un très petit nombre de malades; en sorte que, même dans les conditions les plus défavorables, les enfants ont été généralement épargnés; le grand nombre d’orphelins à la charge des hôpitaux, que l’épidémie a laissés dans les quartiers pauvres est encore une preuve de cette immunité.
L’àge des enfants est probablement une cause d’im
DU CnOLl*RA-MORBUS. 3^3
I munité dans des limites déterminées; je n’ai aucun doi cument pour l’affirmer; tout ce que je puis dire, c’est I que j’ai perdu du choléra un enfant de quatre mois et I un autre de neuf mois , tous deux allaités par leur mère;
I celle de l’enfant de neuf mois avait les prodromes de la ;i maladie en même temps que son enfant, et a été guérie*
SECTION n.
, Du mode de propagation du cholcra-morbus.
La propagation du choléra-morbus a été attribuée à i la contagion ; le plus grand nombre des médecins ailefi niands partagent cette opinion. La plupart des méden tins anglais dans l’Inde ont considéré cette maladie ili comme née sous l’influence de causes locales, et tous I les médecins qui l’ont observée en Europe la regardent ni comme épidémique. Les gouvernements ont jugé qu’il É était sage d’adopter pour arrêter l’extension du mal,
> les rnesjires ordinairement prises contre la propaga- : tion des maladies contagieuses. Ces mesures ont échoué ! partout, avec quelque sévérité qu’elles aient été mises en pratique.
1 Avant de nous livrer à la discussion des faits pour recherchercomment se propage le choléra-morbus, qu’il me soit permis de faire remarquer qu’il n’est point de problème sur l’étiologie des maladies plus difficile à résoudre que celui de déterminer si une maladie qui attaque en même temps un très grand nombre de personnes est ou non contagieuse, et surtout si elle est à J a fois contagieuse et épidémique. La contagion par miasmes exhalés par les malades n’atteint pas ordinairement le plus grand nombre de ceux qui s’y exposent; elle peut d ailleurs se transmettre de tant de manières et ffrapperun si grand nombre de personnes qui se croient
Monii DK peioi’A(;ation
à l’abri de ses atteintes, qu’il est impossible, surtout dans une grande ville , de suivre le trajet de la cause morbifique. Si la maladie dépend d’un autre côté de causes générales ou de causes nées de l’influence de certaines localités, elle frappe simultanément une partie de ceux qui sont exposés ensemble à leur action , et l’on ne peut plus considérer comme le résultat d’une transmission d’individu à individu la maladie qui est le produit de l’influence de ces causes qui existent en dehors des malades.
Pour arriver, autant que possible, à fixer les idées sur la manière dont le choléra se répand, et pour donner aux faits sur la non-contagion et sur la contagion de cette maladie toute leur valeur, je vais d’abord examiner si le choléra-morbus est épidémique ; je m’occuperai ensuite de chercher dans les faits si la transmission 1 par un mode de contagion quelconque contribue à la propagation du mal, ou même si elle n’en est pas le seul moyen.
Le choléra-morbus est épidémique, et se propage > par l’influence de causes générales passagères agissant i sur les populations,’ j’en trouve la preuve dans la manière dont cette maladie s’est répandue, indépendamment d’ailleurs de toute contagion , sur laquelle je ne ■ me prononce point quant à présent, et que j’examinerai après que j’aurai montré qu’en admettant même son I existence, elle ne rendrait pas raison de la propagation I du mal avec les circonstances que nous avons observées.
La propagation du choléra s’est, en effet, opérée comme celle de toutes les maladies qui se développent sous l’influence d’un principe dont l’air est le véhicule, 1 et qui se trouve secondé dans son action par des causes accessoires d’habitation et de prédisposition indlvi- '
ÜU CHOL1ÎRA.-MORBUS. ^95
, (liielle des personnes qui y sont soumises. Ce qui caractérise une épidémie née par une cause générale qui agit sur toute la population , indépendamment de toute ,1 communication du mal d’un individu à un autre par con- 1! tact, c’est d’atteindre en même temps et dans un temps y trop court pour que la propagation d’un individu à l’autre puisse en rendre raison, un grand nombre de 1 personnes soumises nécessairement à l’action de cette ; cause générale; cela est arrivé pour le choléra à Paris.
( Sa présence a été constatée sur quelques personnes en atrès petit nombre, quatre à cinq, le 28 mars; et déjà lile 1" avril, d’après les tableaux officiels publiés par le r gouvernement, quatre-vingt-dix-huit personnes avaient ^succombé. 11 en mourait soixante-dix-neuf le i" avril, |et le i4 du même mois, sept mille six cent trente- un 4au moins étaient morts. Le 29 mars, nous reçûmes en nlmêrae temps à l’Hôtel-Dieu des malades qui proveinamnt a la fois des quartiers les plus éloignés de riParis , et qui par leurs professions , leurs relations de ^famille ou par tout autre motif, n’avaient eu aucun «rapport les uns avec les autres, ou avec des personnes , tjlou dans des lieux, où elles auraient pu puiser en comrmiin le principe du mal. La maladie , fût-elle l’affection la plus contagieuse qui puisse s’imaginer, une paireillc multiplication opérée seulement par contact est impossible.
Les maladies qui ne sont que contagieuses se comimtiniquent seulement à quelques uns de ceux qui ont des rapports avec les malades, or, pendant ces dix ipremiers jours de l’épidémie, quoiqu’elle fût parvenue à faire périr près de neuf cents personnes par .jour, elle restait limitée aux classes pauvres habitant les quartiers malsains de la ville , et vivant de privations , ou faisant habituellement des excès. Ce n’a guère été
iltjG MÜOK J)li 1‘K01»,VOAT10lV
qu’après cette époque que les classes aisées ont com-
rnencé à être affectées du choléra.
Si la maladie était contagieuse, et que cette contagion fût faible, elle ne suffirait pas pour amener une si ra- I pide propagation; et si cette contagion était extrême- i ment active, il n’y aurait eu aucune exception générale pour en être affecté , pour aucune classe de citoyens. Le choléra s’est donc propagé principalement sous l’influence d’une cause générale inconnue dans sa nature, cette cause a été modifiée dans son action par des causes nées des localités, qui se sont retrouvées partout ou le choléra a régné. C’étaient l’habitude des excès, la misère, les chagrins, toutes les affections morales débilitantes, et surtout l’habitation au bord des rivières.
On pourrait citer nombre de faits dans lesquels la propagation du mal , par une influence générale, a été incontestable. Ainsi un régiment arrive de la Vendée, i trois compagnies vont occuper la caserne de Courbevoie, et deux la caserne de Ilueil. Dès la nuit suivante le choléra se manifesta parmi les hommes de t j la caserne de Courbevoie, et plusieurs périrent, tandis que la santé des hommes casernes à Rueil resta très bonne. La maladie n’a pas régné à Rueil pendant la première période de l’épidémie, quoiqu’elle ait sévi avec force dans les communes environnantes avec lesquelles il y a des communications de tous les Instants.
La commune d’Issy est située à une lieue et demie de Paris, dans la plaine de Grenelle, et cà six cents pas au plus du bord de la Seine; elle est contiguë aux communes deVanvres, Vaugirard, Beau-Grenelle, Meudon, partie basse. Toutes ces communes ont été cruellement ravagées par le choléra. La grande route de Paris à Versailles par la rive gauche de la Seine, traverse Issy; les coin-
DU C110LÉRA.-M0HBLS. ^97
I niunications de cette commune avec les lieux infectés ;i étaient sans obstacles et continuelles, et cependant il r' n*y a pas eu de cbolera a Issy» Cette immunité de cer- , tains lieux s’est présentée partout où le choléra épidé-
inique a régné. Elle démontre qu’il faut, pour que cette
II maladie se développe, outre la cause générale de l’épiij démie, une cause de localité, ou- qu’il faut au moins ,ii que certaines localités trouvent dans des conditions in- II connues qui leur sont propres une cause qui neutralise ■y l’action de la cause épidémique.
> Cette cause, qui fait que certains lieux, quoique placés (I dans l’atmosphère d’une épidémie, n en sont point atteints, est tout aussi inconnue dans sa nature que l’in- ) fluence épidémique elle-même. Elle nese constate pas par (] l’observation seulement dans les épidémies de choléra; ,1 il n’est aucune épidémie d’une certaine étendue dans r| laquelle on n’ait fait les mêmes remarques ; et, pour ne ci- , ■ ter qu’un fait qui le prouve parmi cent que les auteurs 1, ont notés, je rappellerai que la terrible épidémie de dysenterie qui ravagea, en 1759, le canton de Berne, épargna entièrrement le village d’Oberwyl, dans lequel elle avait régné une année auparavant.
Le choléra s’est manifesté dès le début de l’épidémie sur des individus habitant , il est vrai , des lieux propres à son développement, mais qui n’avaient pu le contracter par aucun mode de contagion ; c’est ainsi qu’il a affecté dans mon service à l’Hôtel-Dieu , dès Je 29 mars, un malade qui y était couché depuis dix-neuf ijours pour une maladie du cœur. Cet homme avait les 1 prodromes depuis deux jours; il s’en était plaint à moi, et je les avais méconnus, parce que je ne connaissais pas la présence du choléra à Paris. Cependant personne n’a-
■ Zimmermann, Trait, de l'Expér. trad. de Tissot, t. ii , lib. v, cil. V, p. 358.
-^-9^ MODE DE PHOEAGATION
vait pénétré dans cette salle avec le choléra, ou venant d’auprès d’un cholérique, puisque la maladie épidémique ne régnait pas.
Le nombre des médecins atteints de maladie a été de vingt-cinq à trente dans une ville où dix-huit cents médecins exerçaient journellement et étalent en contact avec les malades dans les hôpitaux et en ville, et cependant à peine si quinze à vingt ont eu le choléra véritable; dix ont péri : croit-on qu’une maladie contagieuse se comporterait ainsi?
Plusieurs personnes qui avaient contracté le choléra dans le foyer, sont parties pour Versailles, où cette maladie n’a pas régné , sans doute à cause de l’élévation de la ville et de son éloignement de la rivière; une partie ont succombé, et cependant aucune des personnes qui les ont approchées et leur ont donné des soins n’a été atteinte. Ce qui est ainsi arrivé à Versailles est arrivé à Saint-Germain sur la hauteur, à Montmorency, à Issy, et dans toutes les communes où la maladie n’a pas régné , malgré les communications de tout instant de ces communes avec Paris.
Des personnes déjà atteintes des prodromes du mal sont parties de Paris pour plusieurs villes de province, où la maladie ne régnait point encore. Ces personnes ont, pour la plupart, été affectées du choléra à leur arrivée ; presque toutes ont succombé à la maladie, qui ne s’est manifestée, sur aucun de ceux qui leur ont donné des soins: les rapports officiels adressés à l’autorité et les correspondances particulières des médecins ont recueilli beaucoup de faits de ce genre. Cette observation générale, qui ne peut être contestée par personne, montre bien que l’influence épidémique est indispensable pour produire le choléra-morbus; ce qui achève de le prouver, c’est que plusieurs lieux où des voyageurs isolés ont
DU CllOLÉRA-MOllBlJS. 2Q9
ainsi succombé au choléra qu’ils avaient contracté dans les lieux où il régnait, ont été eux-mêmes ravagés parla maladie épidémique qui a fait irruption assez long-temps après que ces voyageurs y avaient succombe. La ville d’Étampes a présenté ces deux circonstances j elle est devenue le siège de l’épidémie au mois de mai; et dans les premiers jours d’avril, un voyageur venant de Paris
y était mort du choléra-morbus.
On peut encore invoquer à l’appui de l'existence d’une cause générale productrice du choléra-morbus , l’influence que celle maladie populaire a exercée sous nos yeux sur toutes les autres maladies : pendant l’accroissement de l’épidémie cholérique , et jusqu’à ce qu’elle aitcommencé à décliner, toutes les maladiessporadiques ont participé du choléra, et ont présenté des épiphénomènes anormaux de la nature des phénomènes cholériques. La plus grande partie des habitants ont même éprouvé un état d’indisposition qui se rapportait aussi au choléra-morbus. Cette influence épidémique a même été évidente dans les lieux situés dans l’atmosphère de l’épidémie, où cependant le choléra, avec ses formes propres, ne s’est pas manifesté. J’ai trouvé les phénomènes appartenant à cette influence sur des malades à Saint-Gennain-en-Laye, à Meudon sur la hauteur, à Rueil, comme je l’ai trouvée à Paris, dans des pensionnats où la maladie n’a pas pénétré.
Trois prisonniers au secret tombent simultanément malades du choléra à la prison de la Conciergerie du Palais à Paris; ils étaient isolés les uns des autres dans des prisons séparées et situées à des étages différents.
Toutes les considérations dans lesquelles je viens d* d’entrer m’ont foi’cé d’aborder indirectement la question il de la contagion du choléra, pour mieux faire ressortir f les preuves que cette maladie se propage surtout par
3oo MODE DE DROPAGATIOiN
une cause épidémique. Je vais maintenant rechercher i directement si elle est ou non contagieuse.
Les personnes qui croient à la contagion ont pensé que la maladie avait été apportée de Londres à Paris par des voyageurs ; mais elles n’ont pas prouvé le contact de ces voyageurs avec tous les malades du choléra devenus déjà si nombreux au bout de trois jours, puisque quatre- i vlngt-dix-huit personnes étaient déjà mortes le i"’ avril; ce qui suppose qu’il y avait déjà plus de deux cents cas de maladie. Comment d’ailleurs expliquer que le contact de ces voyageurs ait donné la maladie à Paris, lorsqu’il ne l’aurait pas donnée dans les villes intermédiaires.'’ Et d’ailleurs, on ne réfléchit pas qu’à Londres le choléra est resté constamment confiné dans les quartiers du bord de la Tamise, sans s’étendre dans le reste de la ville , où il n’a attaqué personne de la classe aisée, d.ans laquelle il eût certainement trouvé bien des gens prédisposéspar des excès habituels, tout comme il en a trouvé à Paris. Il est impossible d’admettre qu’une maladie qui serait communicable à un tel degré qu’elle serait trans-portée d’une localité dans une autre, par un individu: même malade, ou par des effets d’habillement, puisse' rester confinée dans certains quartiers d’une grande cité. .
Aussitôt que le choléra a été reconnu à Paris, le' 'j8 mars, les hospices ont été fermés, et l’on n’a plus laissé sortir les personnes qui y ont reçu asile. Cependant la maladie a pénétré dans les hospices. Dès le 2 avril , six individus étaient déjà morts à l’hospice de la Vieillesse (hommes) , distant d’une demi-lieue de Paris. L’institution de Sainte-Périne , à Chaillot, n’a point été fermée, et la maladie n’y a pas pénétré lorsqu’elle régnait dans tout le voisinage. L’hospice de La Rochefoucauld, à Montrouge, destiné aux anciens employés des hospices et aux indigents qui peuvent payer
DU CHOI.URA-MORBUS. 3oi
une très faible pension , contient pins île deux cents habitants, et n’a point été fermé ; des employés de cet établissement, et notamment l’agent de surveillance, ont été chargés par l’administration des hôpitaux de fonctions temporaires pemlant l’épidémie; ils ont pénétré dans les salles des cholériques des hôpitaux; ils y ont été en contact avec les malades, et sont rentrés dans rétablissement auquel ils sont attachés; et cependant le choléra-morhus ne s’est point déclaré dans l’hospice de La Rochefoucauld, quoiqu’il ait sévi avec violence dans la commune de Montrouge, tout autour de rétablissement.
Les enfants des lycées et des pensionnats sortaient tous les jours, et pénétraient dans leuis familles ou régnait la maladie, pas un seul n a été atteint , et ils n ont point porté la maladie dans les pensionnats. Parmi les élèves externes des collèges, plusieurs ont eu le choléra; ils ont fréquenté les classes aux prodromes de la maladie , et quelques uns y ont retourne a la convalescence , et cependant la maladie n’a pas pénétré dans les établissements , dont plusieurs sont meme situés dans des quartiers où l’épideniie faisait de grands ravages.
J’ai vu mourir du choléra trois femmes accouchées , l’une depuis trois semaines , l’autre depuis deux mois, et l’autre depuis cinq; elles n’ont cessé d’allaiter qu’à la période bleue , que le lait a tari , et les enfants n’ont point eu le choléra. J’ai vu par contre périr du choléra deux enfants au sein , 1 un de quatre et l’autre de neuf mois; les mères qui les nourrissaient ont continué à leur donner à téter autant que l’état de la respiration de ces enfants leur a permis de téter, et cependant elles n’ont point été prises du choléra ; l’une a cependant eu des prodromes diarrhéiques, dont elle avait été atteinte en meme
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temps que son enfant ^ deux jours auparavant; elle ne m’a avouë l’existence de ces prodromes qu’au moment de la mort de son enfant.
Lorsque les cholériques remplissaient les salles de l’Hôtel-Dieu qui leur étaient spécialement destinées, et qu’ils étaient continuellement en contactdans ces salles h avec les douze chefs de service, avec tous les élèves in- i ternes et externes, au nombre de plus de cent, avec des ! centaines de médecins qui venaientles visiter, enfin , avec les religieuses et les infirmiers de service, nous n’avons i constaté aucun fait de communication; aucun choléra il confirmé ne s’est développé sur les médecins et les élèves '|j internes de l’établissement. Trois religieuses, dont deux i étaient âgées et infirmes, l’ont contracté et en sont mor- j tes; un petit nombre d’infirmiers ont été atteints et ont succombé; et, malgré la position défavorable de rhô-"i pital sur la rivière, au centre du quartier où la maladie ' sévissait avec le plus de fureur, le nombre proportionnel I de ceux qui l’ont contracté n’a pas excédé, il n’a mêmt I pas atteint celui de ceux qui l’ont contracté dans d’autre: I hôpitaux; et toutes choses égales d’ailleurs relativemeni i à la population, il a été moindre que dans plusieurs des.^ arrondissements en ville. Il est impossible qu’une ma-, i ladie qui serait contagieuse à un degré suffisant pour, é rendre raison de sa propagation, ne se fût pas répandue ii avec violence et rapidité dans des circonstances si favo- ' râbles.
Toutes les observations sur la non-communication ■ d’une maladie seraient, dit-on, annulées par un seul fait bien établi de contagion incontestable; or, toutes les conditions indispensables pour que le fait de contav gion fût Incontestable, quand même la maladie serait réellement contagieuse, sont très difficiles à réunir; il n’est peut-être même pas possible de le faire au milieu
DU CnoLÉRA-MORBUS. 3o3
! d’une population aussi nombreuse qu’à Paris, et au miî lieu de rapports qui s’établissent de tant tie manières.
11 n’est cependant pas probable que si la communication \ avec les malades suffisait pour déterminer la manifes- I tation du choléra sur des individus sains, que dans lés J circonstances dont nous avons été les témoins la mab laclie ne se fût pas manifestée avec plus d’intensité parmi I tous ceux qui approchaient les malades.
Les partisans de la contagion du choléra -morbus c trouvent des faits à l’appui de leur opinion par la maé nière dont cette maladie se comporte dans le sein des r familles et dans les communes rurales.
iOn a constaté, en effet, en France, comme on l’avait fait en Allemagne, qu’il est très ordinaire de voir plusieurs personnes atteintes successivement du choléramorbus dans les familles et dans la même maison. Cette observation générale est loin d’être absolument constante, elle s’explique jusqu’à un certain point par la communauté de circonstances à laquelle se trouvent soumis tous les habitants d’une même maison, et surtout d’une même famille. C’est cependant un fait d’un n grand poids que l’invasion du choléra , lorsqu’elle ar- 9 rive sur plusieurs personnes de la même famille, n’arrive ;pas simultanément chez toutes, ou au moins lorsqu’elle est simultanée pour plusieurs, ne l’est jamais pour 3 toutes, et ne se fait que consécutivement à l’affection i d’un premier malade. Telle n’est pas la marche ordinaire des maladies qui dépendent uniquement d’une cause générale épidémique, ou de l’influence d’une localité.
L invasion du choléra-morbus dans les villages arrive le plus souvent par un seul individu, souvent cet indijvidu vient des lieux où règne la maladie, et a été par {conséquent soumis aux causes qui la produisent. Après ce premier malade, d’autres sont pris du choléra, et le est ordinairement dans sa famille, parmi ceux qui ont
3o4 îuodk [)!■; i*hoi>a(;atio\
entoiin^ le malade qu’ils se trotivent ; il est souvent |dossible de suivre ainsi la maladie dans les maisons des parents et voisins qui ont donné des soins au malade.
Si l’on éxaminait avec graml soin beaucoup de faits de propagation de la maladie, présentée, comme je viens » de le faire, sous la couleur de la contagion, on recon- \ naîtrait sans doute que dans beaucoup de cas tous ces m malades, successivement affectés, étaient dans les condirions les plus favorables pour sul)ir l’influence de l’épi- g démie; mais on ne peut jamais supposer, à moins de sou- | tenir l’absurde, qu’ils étaient les seulspltis disposés à con- | tracter le choléra-rnorbus dans la commune. Les docu- J ments recueillis sur le cboléra-morbus épidémique dans i les départements établissent ce fait incontestable de la propagation de la maladie autour d’un ou de plusieurspremiers malades. Sous ce rapport, ces documents sont: incontestables ; ils donnent les noms des individus mortspai' date, la succession est ainsi toujours bien constatée, et il n’y a pas de discussion possible sur des faits ainsi, établis. Si je ne voulais me borner à ce que j’ai vu à Paris , je donnerais des faits de cette nature avec tousles détails.
Le cboléra-morbus à Paris ne nous a, dans aucun cas, mis à même de constater aucun fait de contagion réelle; ! mais il nous a présenté les circonstances suivantes, qiieq je rappelle comme d’une grande valeur: i°. jamais de I récidive sur le même individu pendant l’épidémie : ca- i ractère que présentent toutes les maladies contagieuses; I 2°. toutes les fois que plusieurs individus ont été atteints -I dans une famille, ils l’ont été successivement au moins ' après un premier malade : circonstance qui s'observe encore dans les maladies contagieuses; 3°. l’épidémie s’est propagée de Paris aux départements en irradiant dans tous les sens, tout en épargnant des lieux intermédiaires. Une maladie seulement épidémique ne marche
DU CHOLÉRA-MORBÜS. 3o5
ordinairement pas ainsi du centre à la circonférence; elle chemine toujours dans une direction déterminée.
Les conséquences que je déduis de toutes ces observations générales, et pour lesquelles je tiens compte * aussi de tout ce qu’on a vu en Allemagne, relativement au mode de propagation du choléra-morbus, sont;
i“. Que cette maladie est épidémique;
2°. Que la cause épidémique n’est suffisante pour produire le choléra, que lorsqu’elle est secondée par une prédisposition née des influences de localité ou de ' régime auxquelles le malade est soumis, ou qui sont I propres à son organisation ; de là, la conservation de l’état de bonne santé de tous les habitants dans certaines localités, situées au milieu du théâtre d’une épidémie; de là pour beaucoup d’individus l’état de santé au milieu des ravages du fléau;
3". Que les influences de localité ou de régime auxquelles les hommes sont soumis, ou qui sont propres à leur organisation , ne suffisent jamais pour produire le choléra-morbus sans l’influence de la cause épidémique;
4 • Que la présence d un ou de plusieurs malades auprès d’individus bien portants, exerce sur ces individus par un mode quelconque, une influence qui suffit pour déterminer l’explosion de la maladie sur eux lorsqu’ils sont d’ailleurs soumis à l’action de la cause Jép.démique secondée par les influences prédisposantes œe localité, de régime ou d’organisation; î| 5°. Que la présence de malades au milieu de per- Æorwes saines, hors de l’influence épidémique, ne leur Jonne point la maladie, et que, même avec cette in- Muence , elle ne suffit pas le plus ordinairement pour la donner, lorsque les individus n’y sont pas prédisposés )»ar des causes propres à leur personne.
TRAITEMENT HRÉSEKVATIF