V-S-L-M Mandatus \otum Solvit Libem Mrnto
Nous avons déjà remarqué sur deux des autels cités plus haut, et dédiés positivement au dieu Lehèrenn (v. n* m et n* xviii ) , les deux noms de Primulus et de Mandatus.
XXIV c*..
(i) Petit autel de 0,15 de hauteur sur 0,075 de largeur dans le champ, Ecriture grossière et presque cursive.
(2) Fragment d*autel , hrisé par le haut coaune le précédeat : largeur du champ, 0,085.
Ces quatre lettres que nous reproduisons , pour ne rien omettre, sont grossièrement tracées, comme dans Tinscription d'Attia Faustina , sur le socle d'un autel cruellement mutilé.
C'est au milieu des débris dont nous venons de reproduire scrupuleusement les légendes qu'a été découvert le titvlm suivant , [qui n'appartient plus évidemment à la série des autels et des inscriptions votives ; il est gravé avec une élégance assez rare à Ardiége , sur une tablette- de marbre blanc de Saint-Béat, qui nous est parvenue presque intacte , car le coup de scie qui a entamé latéralement Je marbre n*a enlevé qu'une lettre à chacune des quatre lignes dont le texte se compose.
VENNOA XXV VSVERV
MARMDIi RIVSPOSVI f^i^^ ^ -^
Vennonus Verus Marmorarius Posui (ou Posuif) (t). ^^\t^^^^^^^
Quoique cette inscription , laconique comme tous les textes ^ ,^ «jC^W^ d' Ardiége, se réduise à un nom propre accompagné d'un épi- oc- ^""^^ ) thète , il est à peu près certain qu'elle s'appliquait en manière cf "^ ^^ ^7^^- « ^ de signature {jpomityk quelque ouvrage de sculpture (marmo- f^ .jk.^ rarius) , à une colonne ou à une statue, par exemple, et au p o ^ V it moins vraisemblable que cet ouvrage lui-même faisait partie de la décoration intérieure ou extérieure du sanctuaire. Elle a de plus le mérite de nous avoir conservé le nom d'un des artistes inconnus , dont nous retrouvons , de loin en loin , les ouvrages dans les vici et les hameaux des Pyrénées. Ce Vennonus Verus , qui appartenait suivant toute apparence à l'école ou aux carrières de Saint-Béat, comme d'autres marmorarii dont d'autres monuments nous ont conservé les noms , aurait vécu au II* et plutôt au m* siècle de notre ère , s'il fallait s'en
(1) Cette tablette de marbre blanc ( tabella) a 0«,40 de hauteur sur 0,28 de Isurgeurdans son état actuel.
(28) rapporter au caractère épigraphique du monument qui peut , nous le savons , induire quelquefois en erreur.
Le marbre inscrit et sculpté , par lequel nous terminerons cette longue revue , est , jusqu*à présent , le seul monument connu du culte de Leherenn qui ne provienne point du village d*Ardiége et de l'ancienne dvitas des Convenu. Le savant Schœpflin qui Tavait publié et gravé (Alsatia illustrata, 1751- 1762, p. 521, §147 et s., tab. 1, n* 4) plus de cent ans avant Texplication toute nouvelle, il est vrai (1), qu'en a donnée M.Mérimée {Rev, Arch, , 1. 1, 1844, p. 251-353), nous apprend formellement qu'il avait été découvert et découvert par lui à Strasbourg (l'antique Argentoratum) à une assez grande profondeur au-dessous du sol actuel de la ville (2). Ce monument, dont on peut consulter le dessin , un peu idéalisé chez Schœpflin, un peu cru chez M. Mérimée, consiste en un bas-relief de gré rouge des Vosges ( nous le reproduisons plus loin , p. 43), d'un travail plat et barbare (3) et au-dessus duquel est gravé, sur un bandeau formant saillie, le mot
XXVI LE..MIhVS
Au nominatif, dans lequel le spirituel archéologue a cru reconnaître le nom du dieu Leherennus des Cmvenœ (4).
(1) Est-ce par ce motif que M. Mérimée ne cite point la description détaiUée que Schœpflin avait donnée de ce monument , ou ignorait-U qu*U fût depuis longtemps publié et connu ?
(2) « Inter profana Âlsatiae romanae monumenta lapis est,quem an. moxxxvii Ârgentorati in cella subterranea reperi ( Schœpflin , loc, cit, , p. 521 ). »
(3) Le monument a l>n de hauteur totale sur 0n,60 de largeur et 0,25 d*épaisseur.
(4) « L'inscription est mutilée ; cependant la lacune me semble facile à remplir, et je n*hésite point à lire Leherennus. C'est , à mon sentiment, rimage d'une des divinités guerrières adorées dans la Gaule. » (M. Mérimée . Note sur un bas^relief antique du Musée de Strasbourg , Rev, archéoL iSéé , tom. I , pag. 250 ). — Grâce à Textrême obligeance de mon excellent coUègue , m . LerebouUet , professeur à Técole de médecine de Strasbourg , et de M. Jung , le savant conservateur du Musée de la même vUle , j'ai pu me
S'il règne encore bien des incertitudes sur l'origine, et môme sur le caractère du culte local d'Ardiége, en présence des nombreux monuments que nous venons de réunir, on comprendra sans peine ce que devaient avoir de téméraire et d'aventureux les premières hypothèses émises sur ces questions délicates , à l'époque où l'érudition en était réduite aux deux textes laconiques de Sirmond et de Gruter. C'est ainsi qu'un savant allemand , le premier , si nous ne nous trompons, qui ait étudié scientifiquement et avec quelque attention ce qu'on appellerait aujourd'hui le mythe de Leherenn , était tenté d'y reconnaître une divinité germanique d'origine, par la seule raison qu'il avait trouvé en Thuringe un dieu des eaux, une espèce A'Elf sans doute, dont le nom (Lahran) n'était point sans quelque affinité matérielle avec le nom du
procurer un double estampage de la courte légende gravée sur le bandeau du bas-relief, et je dois à la vérité de dire que la lecture proposée par M. Mérimée , et acceptée sans hésitation par plusieurs épigraphistes , ne laisse pas de soulever plus d^une objection sérieuse. Je remarque , par exemple , que la traverse obUque de rN , très-visible dans la première de ces deux lettres , manque complètement à la seconde , et que le marbre n*o£Fre point trace de la traverse horizontale par laquelle il Ta gratuitement remplacée , changeant ainsi cette N en une H , que ne nous offrent nulle part les textes gravés d'Ardiége. U faut ajouter que respace laissé libre entre la première syllabe LE qui est indubitsd)le , et le reste du mot , ne permettrait point de placer les deux syllabes HERE , à moins de superpositions savantes comme celles que nous avons signalées plus haut , et qui seraient sans raison ici , la légende remplissant à peine la moitié, du bandeau sur lequel elle est gravée. Je remarque même sur les deux estampages , immédiatement avant la première N , une rondeur assez marquée , qui peut venir U est vrai d*un éclat accidentel de la pierre , indépendant de tout caractère antérieurement tracé. Schœpflin , comme on le sait , ne voyait dans cette légende, malheureusement mutilée , que le mot Lepontius dont U faisait un nom d'homme , le nom d'un chef de Gaulois auxiliaires à la solde de l'empire et originaire des Alpes (Alpes Lepontiae?)
(30) dieu d'Ardiége (!), D'autres, sans autre fondement que ces ressemblances tout extérieures et toutes fortuites , l'auraient volontiers rapproché de la déesse Nehalennia des Bataves, dont la mer avait abandonné , en 1 646 , sur la grève d'une des îles de l'Escaut , le saœUum et les autels submergés depuis des siècles (2). A une époque beaucoup plus rapprochée de nous, lorsque M. Mérimée eut reconnu ou cru reconnaître Je nom du dieu Leherenn sur le monument du Musée de Strasbourg, l'attention, réveillée par cette découverte, s'était reportée de nouveau du côté du Rhin , où l'on croyait retrouver , pour la seconde fois , des traces du culte local que nous étudions, Sans prendre formellement parti en faveur de la vieille opinion de Keisler , M. du Mège ne pouvait s'empêcher pourtant de remarquer, dans un de ses travaux les plus récents , ce qu'il y a de singulier dans l'extension de ce culte , qui se trouverait ainsi répandu des Pyrénées jusqu'au Rhin, jusqu'au delà du Rhin même , s'il faut reconnaître , comme le voulait Keisler , le dieu local d'Ardiége dans la divinité aquatique d« la Thuringe (3).
Pour réduire à leur juste valeur ces hypothèses mythologiques , qu'il serait trop long de discuter une à une , il nous suiiSra de remarquer que tous les monuments du culte de
(1) « Leherennum hune aquatile numen fuisse et cum Thuriogorum Lahran eonvenire aUo loco demonstrabimus. » ( Keisler , Antiq, septent, et Celtic. , Hannov. 1720 , pag. 275-276. )
(2) « Nehalennia dea in Zelandinis inscriptionibus. » Gudius cité par Grae- \ius dans la nouv. édit. du Thésaurus de Gruter , pag. mlxxiv , n» 6. — Dom Martin , Hisi. de la relig. des Gaulois , tom. ii , pag. 83. — Mongez , Dict, d'antiq. , sub voce Leherenn.
(3) « On pourrait en conclure ^ ce que Ton n'a pas fait jusqu^à présent, que des Pyrénées jusqu'au Rhin , le dieu de la guerre était révéré sous le nom de Leherennus , et il faudrait rechercher si ce ne serait pas le même dieu que celui qui , sdon Keisler, était adoré dans la Thuringe so«s te nom de Lahran. > (M. du Mège, Recueil de quelques inscript, rom. inédites ou peu connues. Mém. de la Soc, arch. du Midi de la France , tom. v , pag. 85 ). — «c Ainsi le culte de cet être mythique se serait étendu des bords du Rhin jusqu'au pied des Pyrénées. » ( /d. Not. sur plus. insc. gaUo-rom. inéd. Mém. de TAcad. ées «e. , Inscript, et bell. lett. de Toulouse , iv« série , tom. vi , pag. 385.)
Leherenn paraissent , jusqu'à présent , exclusivement concentrés (aune seule exception près) dans le village d'Ardiége, et, qu'à moins de supposer qu'il n'y soit sorti de terre à la façon de la fontaine Aréthuse, il devient assez difficile de s'expliquer par quelle préférence il serait venu s'incarner dans ce vicus oublié , sans laisser dans la Gaule du centre et dans celle du nord, qu'il aurait forcément traversées, une seule trace de son passage. Loin d'admettre que ce soit de la Germanie, purement barbare à cette époque , et fort stérile dans tous les temps en inventions religieuses (1), que le culte de Leherenn ait été ainsi transplanté si loin du sol natal , nous admettrions beaucoup plus tôt, avec M. Mérimée, que c'était du village d'Ardi^e qu'il avait rayonné accidentellement jusqu'aux bords du Rhin , porté par quelque légionnaire de race aquitaine dans les camps retranchés des deuxGermanies , qui touchaient eux-mêmes à la ville gauloise d'Argentoratum (2). Tous les cultes ne se trouvaient-ils point représentés , comme toutes les langues de l'empire , dans ces vastes agglomérations d'hommes dont les monuments , disséminés sur les deux bords du fleuve , prennent eux-mêmes quelque chose de bigarré et de cosmopolite ? Quoi de plus naturel que de supposer qu'un légionnaire d'Ardiége , contemporain des Vicani, dont nous retrouvons les noms sur nos autels , se soit rappelé , sous les
(1) Cette stérilité (f idées et surtout de formes religieuses dans la Germanie primitiye , tenait à la fois à resprit vaguement panthéiste de la race et à rimpuissance de Tart indigène , qui ne sVst développé que beaucoup plus tard : « Caeterum nec cohibere parietibus deos , ueque in ullam humani oris speciem adsimulare ex magnitudine cœlestium arbitrantur. Lucos ac nemora consecrant , deorumque nominibus appellant secretum iUud quod sola reverentia vident. » (Tacit. , de Germ. c. 9. )
(2) « l\ ne serait pas invraisemblable , je pense , d'attribuer Tinscription de Strasboui^ à des Aquitains , soldats dans les années romaines. L*armée de Germanie avait cinq cohortes d'Aquitains sous Vespasien , comme Fatteste une curieuse inscription publiée par M. Ameth (Rom, militar. diplôme ,
Wien, 1843, lib. m] On peut supposer que le culte de Leherennus a
été importé de la même manière en Alsace. » ( M. Mérimée : Sur un bas-relief du Musée de Strasbourg , Rev. archéolog. , lr« année , 1844 , pag. 253 }.
brumes de la Germanie , dans un jour de tristesse ou de ré-* verie pieuse , le ciel bleu, les noyers verts , le dieu protecteur de son village, et en ait fait sculpter, de mémoire , une image grossière , destinée à orner un laraire domestique ou une de ces petites chapelles en plein air , auxquelles font allusion plusieurs des monuments épigraphiques du pays (1)?
Si c'est dans le vicm d'Ardiége que se sont accomplies , comme tout semble l'indiquer, les destinées du culte local dont nous essayons de ressaisir l'histoire , s'il est même impossible de l'étendre , comme on l'a plusieurs fois essayé , au peuple des Garumni tout entier , il y a bien des raisons de croire que c'est à Ardiége même qu'il avait commencé , à une époque probablement antérieure à la conquête romaine. Au lieu d'être une religion étrangère, transplantée là par une série d'invraisemblances, le culte du dieu Leherenn redevient tout simplement un culte indigène, un culte aquitain ou pyrénéen , analogue par ses origines, comme par son caractère, à ces innombrables religions topiques que l'on voit changer ici de vallée en vallée, quelquefois de village en village. Mais s'il ne reste point de doute sérieux , à notre sens , sur la provenance de ce culte essentiellement local , il est plus difficile d'arriver à un ensemble de notions exactes sur la nature ou le caractère du dieu lui-même , sur les idées ou les attributs qui le distinguaient des autres essences divines dont le domaine confinait avec le sien.
Quoique le nom sous lequel il était connu dans vie pays soit probablement indigène > facile à rétablir même en le dépouillant des deux finales latines dont l'affublaient indiffé-
(1)...AEDEM AR || AM (S' Remy in Alsat. Orelli , 1395.) — DEC MERCV
RIO ATTEGIIIAM TECVLICIAM C0MP||0S1TAM SEVERINIVS || SATVL- LINVS C. F. EX VO ||T0 POSVIT L. L. M. (prope Niederbronnam vicum : OreUi , 1396 ]. Ces chapeUes rustiques , élevées le plus souvent au bord des grandes routes , étaient quelquefois abritées comme les nôtres par un bou*
quet d'arbres ARAM ET SIG||NVM INTER||DVOS (sic) ARBO||RES
CVM AE II DIGVLA EX VO || TO POSVIT ( M. de BoisBreu , iaseript. urtiq. cto Lyon, pag. 42).
(33) remment les marbriers de la montagne de Rie ( Heren-us , Leheren-us, is ; Leherenn-us, is), il n'y aurait pas grande lumière à tirer de ce nom propre lui-même , puisque c'est une question très-controversée encore que de savoir auquel des idiomes parlés dans le pays il faudrait en demander Tétymologie ; s'il appartenait , par exemple, à l'idiome celtique, dont on suit les traces plus oumoius marquées jusqu'au pied de la montagne , ou à l'idiome euskarien , qui paraît s'être maintenu avec les populations ibériennes elles-mêmes dans les hautes vallées des Pyrénées centrales , sur le cours supérieur de la Garonne , comme sur celui de l'Adour (1). De la désinence habituellement masculine de ce nom et du complétif Deus qui le suit presque toujours dans les textes les plus anciens euxmêmes, on était déjà en droit de conclure que l'on se trouvait
(i) Nous avons tenu à épargner à nos lecteurs ces rêveries étymologiques empruntées à toutes les langues parlées ou non dans Fancienne Aquitaine , à Vallemand , par exemple ^ auquel M. Mérimée a eu la singulière idée de s'adresser (Leherenn de Lehren , enseigner, Yenseigneur.., à coups de poing sans doute. Loc. cit, , pag. 253) , au moment même où il niait avec toute raison rœigine germanique du culte lui-même. Tandis que le celtomane M. Baudouin de Maisonblanche , cherchait dans le celtique les racines et Vexplication du nom de Leherenn ( Lee 'h-er-ren , la pierre de la conduite , la pierre conductrice ) , d'autres la demandaient à Tidiome ibérien que parlent encore les Basques des Pyrénées. Les uns pensaient au mot Lehertcea (écraser, assommer, Passommeur. M. Mérimée, îoc, cit., pag. 252); d'autres au primitif Lehen (le premier-né , le premier par excellence , M. Léonce Goyetche, Messager de Baymne^ 17 février 1857), qui se complique, à Foccasion , d'aflSxes plus précises ( Lehen bicicoric , une première chose , Lehen bicicoa, un premier être; M. Du Mège, loc, cit., pag. 383). Sans nier , pour notre part , les affinités de sonorité et di* allure que présente ce nom divin avec les noms d'apparence ifoérienne que nous ont conservés les historiens „ les monnaies ou les inscriptions du pays ( deus Boj/enn [us] , rex Adietuan [us] ou Adietuen [us] , Eresen [is] , Hahantenn ^ihoscinu j is] ,
Conduesen, Sembetten ) et même avec quelques mots celtiques (comme
Arduenna et Baduhenna ) , nous persistons à croire que si les noms de
lieu se décomposent aisément dans certaines langues , comme l'allemand , le celtique , le basque , il n^en est déjà plus de même des noms d'hommes et surtout des noms de dieux , bien plus simples et plus anciens , en général , que les noms d'hommes. A-t-on trouvé jusqu'ici dans les idiomes grec , romain ou germanique , fétymologie et le sens des noms que portent les dieux les plus connus de la Grèce , de Rome ou de la Scandinavie ?
(34) ici en présence d'une divinité mâle ou virile. Les vagues aperceptions de Grsevius et de Dom Martin , qui pensaient , en enregistrant ce nom divin , à la déesse Nehalennia , celles plus récentes de Millin qui avait songé à une divinité topique des Tolosates , à la déesse Lahe , moins éloignée , il est vrai , de la chaîne des Pyrénées que la divinité maritime de la Zélande , s'évanouissaient d'elles-mêmes devant ce simple rapprochement (1). Ce n'est cependant, comme on l'a judicieusement remarqué , qu'à l'époque assez récente où l'on a trouvé le nom latin de Mars, associé, sur plusieurs de nos autels, au nom barbare de Leherenn, que la figure du dieu, si longtemps indécise , a commencé à s'éclairer de quelques rayons directs de lumière (2).
De quelque manière que l'on s'explique la transformation rapide que paraît avoir subie le naturalisme exubérant et confus de l'Aquitaine, sous l'influence du polythéisme romain^ devenu la religion officielle sinon la religion exclusive de la Gaule, on peut regarder au moins comme certain que cène fut jamais sans raison sérieuse , c'est-à-dire sans d'intimes affinités antérieures, que les types divins des deux olympes en vinrent à se rapprocher , et quelquefois à se confondre. Pour que les marbriers du pays , devenus , comme nous l'avons dit souvent , les agents de cette singulière transformation , se crussent en- droit ^interpréter j suivant le mot très-juste de Tacite (3) , le nom barbare de Leherenn , par le nom latin du dieu Mars , de donner aux images qu'ils ébauchaient de lui le
(1) « Gniler ( pag. mlxxiv, n»» 6 , 7) nous a conservé lé nom de Leherennus sur une inscription qui a été trouvée comme ceUe-ci (erreur) dans la Novempopulanie , à Saint-Bertrand , au pied des Pyrénées. Si c'est le même dieu qui est ici nommé Laherennus ( il s'agit de la déesse Lahe ) au lieu de Leherennus » Millin , Voy. dans le Midi de la France , tom. iv, pag. 448.
(2) M. du Mège, Mém. de la Société Arcliéol. , tom. i, pag. H. — Catalogue du Musée de Toulouse , psig- ^^' — Mémoires de TAcad. des sciences , inscriptions et belles-lett. de Toulouse, iv« série , tom. vi , pag. 386.
(3) « Deos interpretatione romana Castorem Pollucemque memorant. » (Tac. de Gcrm. c. 43).
(3S) costume, l'armure, tous les attributs du dieu guerrier des Romains; il fallait certainement qu'ils eussent remarqué dans ridée populaire que Ton se faisait de lui , dans les rites ou les formes de son culte, tel trait intime ou saillant , telle tendance spéciale , qui ne se seraient pas prêtés avec la même facilité à un autre rapprochement ou à une autre alliance.
Tout semble indiquer , en effet , que le dieu Leherenn n'était , en principe au moins , qu'un dieu d'action et de guerre , comme Tétait dans la vallée voisine de la Neste, ce Mars Ergé ou Erié, dont le sanctuaire le disputait de popularité à celui d'Ardiége (1), comme l'étaient dans là chaîne plus éloignée des Cevennes , au nord dé la Narbonnaise , ces deux Mars Divanno et Dinomogetimarus , dont une belle inscription nous a récemment révélé l'existence (2). Si le culte de Mercure était , comme l'affirme César , le culte dominant de la Gaule , celui de la Gaule des plaines au moins , dont l'agriculture et
(1) Gaton nous a conservé le nom d'un dieu Mars Silvanus , qui devait avoir plus d*un trait de ressemblance avec les l^rs rustiques et locaux dont nous parlons ici. Il ajoute que les esclaves étaient admis comme les bommes libres à r exercice et aux cérémonies de son culte : « Eam rem divinam vel servus vel liber licebit faciat. » (Cato , de Re rustica , c. 83 ). ^
(2) L. CORNELIVS RVFVS || IVLIA SEVERA VXOR |I L. CORNELIVS MANGIVS F. Il DIVANNONI || DINOMOGETIMARO |j MARTIB jj V. S. L. M.
Cette belle inscription , qui provient , à ce qu'il paraît , de Saint-Pons de Tomières , où elle est encore , a été publiée pour la première fois par M. Du Mège ( Recueil de quelques Inscript-. Rom. ; Méra. de la Société Archéol. du Midi de la France , tom. vu , pag. 36 et 37). Mais nous n'admettons point la conjecture de notre savant confrère, qui voudrait changer le mot de MARTIB (martibus) en celui de MATRIB (matribus), et étendre jusqu'à la Narbonnaise , où il est encore inconnu jusqu'ici , le culte des déesses Mères ( Mairae , Matres , Matrae, Matronae). Dans la longue argumentation à laquelle il s'est livré pour justifier cette correction , M. Du Mège nous parait oublier : lo que les Déesses mères ne sont jamais désignées sous un nom propre , quoique leur titre de Déesses mères soit fréquemment suivi d'une épithète géographique; 2o que les noms masculins de Divanno et de Dinomogetimarus ( la chose est certaine au moins pour celui-ci ) répondraient assez mal à ce titre de Matres ; 3o enfin , que rien n'est plus commun que des noms propres d'hommes et même des noms de dieux au pluriel , lorsqu'il s'agit de personnes du même sang ou de la même race : M. AEL. M. F. RVSTICVS REGTOR ||
(36) le commerce avaient pris depuis longtemps possession (1), on voit par ces exemples qu'il y aurait de nombreuses exceptions à mettre à ce principe en faveur des régions montagneuses, où les mœurs plus simples et plus barbares se traduisaient par des cultes plus grossiers et plus violents , comme ceux de ces Mars et de ces Hercules locaux que Ton retrouve en grand nombre dans toute l'Aquitaine des montagnes. Dans les f aides héréditaires qui ont divisé pendant des siècles , qui divisent encore sur quelques points les populations de deux vallées voisines, quelquefois celles de deux villages situés dans la inémè vallée , c'était au dieu Leherenn que s'adressait la jeunesse du vicus , à la veille de quelque course de représailles , ou de quelque coup de main aventureux ; à lui que l'on offrait, au- retour, les prémices du butin et la dîme du bétail (2). Si le temps, qui a respecté les textes arides que nous interrogeons , souvent sans réponse, nous avait conservé quelqu'une de ces légendes divines que possédaient probablement ces cultes locaux , que Ton se transmettait de bouche en bouche, comme au moyen. âge, dans les veillées d'hiver (3) , nous saurions de quelle manière et sous quelle forme miraculeuse s'exerçait souvent cette intervention du dieu local ; comment dans telle foire , où les couteaux avaient été tirés sur un prétexte frivole, les gens du village s'étaient fait jour au milieu de la foule, en
IMM. Il ( immunis iterum) HON. IIII (honoratus quartum) || IN DIEM VITAE SVAE (natalitium) ||MESORIBVS MACH. F. P. (mensoribus machinariis fori pistorii?) QVIB. EX S.C. COIR. LlC. (quibus ex senatus consulte coire Ucet) || CASTORES (Castoris et PoUucis effigiem) D D, etc. (Romae ; Gruter, xcvini, 1 . — Orelli, 1567). — Il s*agit évidemment, dans Tinscription de Saint^Pons, de deux Mars ( Martes ut Castbres supra ) , frères ou jumeaux , comme les Dioscures de TOlympe greco-romain.
(1) «Deum Mercurium maxime colunt post hune Apollinem et Martem
et Jovem et Minervam. » ( Gaesar , de Bell. Gall. , 11b. vi , c. 16. )
(2) « Martem bella regere... huic ea... quae beUo ceperunt plerumque devovent. » ( Gaesar , de Bell, gall. , lib. vi , c. 16 ). — «... Vovere de nostnim militum praeda Marti suo torquem. » (Ann. Flor. , lib. 11, c. 4.)
(3) Nous aurons Foccasion de reparler ailleurs de Thymne cosmogonique des Boroucb , que les vieillards des Pyrénées chantaient encore au commencement de ce siècle.
(37) jonchant la prairie de blessés et de mourants , comment , une autre fois, serrés de près dans une retraite de nuit, ils avaient fait face à leurs adversaires et ramené avec le bétail enlevé ceux qui voulaient le leur reprendre (1). C'était tantôt pardes songes (somno monitm, pass. ) , tantôt par des voix ou des signes venus d'en haut ( e visu j e dictu j ex monitu , ex imperù) j jussu imperioque, Inscr. pass.), que l'assistance du dieu se faisait sentir. Mais on affirmait qu'il s'était plusieurs fois manifesté lui-même et qu'il avait bravement payé de sa personne dans certaine occasion solennelle, ou ses dévoués ( devoti ) avaient besoin de quelque chose de plus que de bons conseils et de paroles encourageantes (2) :
Misceturque viris, neque cernitur ulli (Virg., J5n.)
Dans la vie rude , active , violente même à laquelle ces populations se trouvaient condamnées^ au pied de montagnes et de forêts vierges, peuplées de bêtes sauvages et d'hommes aussi avides que les ours et les loups , c'étaient par ces côtés que se révélaient d'abord la puissance et la nature des dieux. Mais autour de ces traits saillants de leur physionomie dont les étrangers étaient exclusivement frappés, se groupaient d'elles-mêmes quelques idées accessoires ou secondaires , d'autant plus faciles à supposer ici que c'était au dieu local que se réduisait, à ce qu'il paraît, l'olympe tout eatier du village. Puisque son bras était fort et toujours prêt , comme le disent énergiquement les pierres inscrites ( Deus pollens, dem prœsens, Insc. pass.), et qu'il avait fait ses preuves de vigueur et de sagesse dans mainte circonstance périlleuse dont on n'était
(1) Securum de» culiorem etiam inter hostes praestat ( Tac. , de mor, Germ,, 45 ).
(2) «... Qui tU)i queat tum in somniis , tum in signis , tum etiam fortasse
coram, qnum usus postulat » (Aptil. , de Deo Socratis lib, , édit. Nisard,
p. 143) ; comme le faisait, à Toccasion , la n«AA«« 'kùiiini d'Homère ,
OU la Juturna de Virgile , qui a bien Pair elle-même d'une divinité topique.
( 38 ; sorti que par ses inspirations et sous sa conduite ( Te duce et atispice, Hor.), n'était-on point en droit de compter sur sa protection en temps de paix comme eu temps de guerre? Ne devenait-il point ce que Ton appelait, dans la langue religieuse du polythéisme , le Genim ou la Tutela hci , divinité privée en même temps que publique que Ton invoquait dans les grandes comme dans les petites chosé^s , dans les contrariétés ou les embarras du ménage, comme dans les maladies ou les années de disette (1)? Quel autre que lui nous a jusqu'ici entourés de sa force et de son bras , disaient aux pieux disciples de saint Co-
(1) Cette idéQ de divinité tutélaire, de dieu protecteur et défenseur, s'associe fréquemment à celle du dieu Mars , surtout chez les peuples jeunes de civilisation et de culture : 1. 0. M. |1 ET MARTI CA || TVRIGI GEN || 10 LOCI... (Beckingae, OrelU , 1980. — Ce Mars Caturix était probablement le dieu local ou topique des Caturiges ; civitas ou Castrum Caturigum , Chorges , dans les Alpes Cotfîae). — MARTI ET GEN10||TALL1ATIVM|| (les Yicani de Dollendorf ) CLAVDIVS VERIN VS i| AD PERPET. TVTELAM || TALLIATIB. DEDI X.CCLIIQVAM AEDEM MARTIVS SIMILO||DE SVO POSVIT. (Dollendorf, Grut. lv, 8; Orelli, 183). Une belle inscription du Nprâ de la Gaule nous montre lés Rémi s' adressant à leur Mars local , à Foccasiou d^une maladie de Fempereur Claude , et lui bâtissant un temple en reconnaissance de la santé qu'il avait rendue à Tempereur : MARTI CAMVLO [| SACRVM PRO SALVTE TIBERI || CLAVDl || CAESARÏS AVG GERMANICI IMP || CIVES REMI QVI || TEMPLVM CONSTITVERVNT : ab altero latere , Corona civica his cum notis 0. C. S. {oh cives servatos) : à Rhynem , près de Clèves , auj. à Bonn ;. Orelli , 1977. v. à Rome, une autre inscription du même genre et adressée au même dieu : ... PRO SAL IMP. CAESARÏS || M. AVREL COMMODI II AVG... (Ib. 1978 ). Les platoniciens , qui cherchaient à épurer les divinités du polythéisme , distinguaient et séparaient ces génies du dieu lui-même, dont ils devenaient les i'at/tcôvfi ou les iyyiXot, espèce d'intermédiaires oflBcieux entre Fhomme et la divinité (Apul. , de Deo Socrat., pass.). Les dieux qu'adoraient les philosophes étaient des dieu;^ supérieurs et sereins, étrangers aux agitations et aux orages de la terre « qiise omnes turbelaeque tempestatesque procul à deorum tranquUlitate exulant. » [Id. ib. , pag. 143.) Ceux du peuple , au contraire , étaient avant tout des dieux utiles , des dieux de service et d'action. Ce que les rustici d'Ardiège aimaient par-dessus tout dans leur Mars , c'était ses bras rougis de carnage , son telum rouillé de sang «... cruentos deos , dexteram csedibus fessam , telumque sanguine rubiginosum. » [Id. ib., pag. 148.) Ce n'était blesser en rien leur majesté absente que de leur demander , comme le faisaient familièrement les vicani . les mille bons oflSces dont nous parlons ici. «... Mala averruncare , bona prosperare, Dutantia fulcire , obscura clarare... adversa corrigere. » (Id. ib., pag. 143.)
(39) lomban les rusHci du lac de Constance , encore païens au commencement du vii« siècle de notre ère? n'est-ce point par lui que tout dure et que tout prospère depuis le premier jour dans nos champs comme dans nos maisons (1)?
Groupée ainsi autour de son dieu local dans un échange incessant de bons procédés et de bons offices réciproques , la population du vicus finissait par se trouver liée à lui par une sorte de clientèle dont les devoirs devenaient aussi précis et aussi réguliers que ceux de la clientèle politique , de la vieille clientèle gauloise ou aquitaine , transformée plutôt que détruite parla conquête (2). A l'exception des rouliers, des muletiers et des colporteurs , qui oubliaient quelquefois dans les grandes villes de la plaine les anciens dieux du pays , et des riches possessores des viUœ , qui croyaient de bon ton de s'en moquer , il n'y avait personne qui ne se crût en reste envers ce dieu protecteur (patronm) (3) et qui ne fut prêt à le
(1) « Isti sunt dii veteres et antiqui hujus loci tutores , quorum solatio et nos et nostra perdurant usque in praesens. » ( Walafirid. Strabo, vit. S. Galli : ann. Bened. , sec. il, pag. 233).
(2) « Adcantuanus (rex Adietuanus, in numis Sotiatum), qui summam imperii tenebat, cum DC devolis, quos illi soldurios appellanl : quorum baec est conditio ut omnibus in vita connnodis una cum bis fruantur quorum se amicitiae dederint : si quid eis per yim accidat , aut eumdem casum una forant , aut sibi mortem consciscant. Neque adhuc bominum memoria repertus est quisquam , qui , eo interfecto cujus se amicitise devovisset , mori recusaret. » ( Cœsar , de Bell, gall. , lib. ni , c. 22 ).
(3) Je retrouvais., il y a quelques jours , dans les murs de Narbonne , ce Musée inédit dont chaque année emporte ou eiface quelque cbose , fépithète de patronus accolée au mot genim : GENIO PATRONO , au-dessous d*un basrelief , où le patron est représenté debout sur un cippe , et vêtu de la toge drapée à la romaine ( bastion Saint-François). La même image est reproduite , mais sans inscription cette fois , sur une autre pierre du même genre , encastrée dans un autre endroit des murailles. C'était bien à ce titre de patron que s^adressait à son dieu protecteur : deo suo, à son Mars topique ou local comme celui d'Ardiége , une femme du pays des Bituriges , dont le nom rappelle involontairement celui de notre Dannonia , fille de Harsp : FLAVIA CVBA FIRMANI FILIA || COSOSO DEC MARTI SUD HOC || SIGNVM DICAVIT AVGVSTO ( Bourges ; Reines, Syntagm., p. 121, 84 ). Je remarque, du reste , que le dieu Mars, probablement parce qu'il était regardé comme
(40) témoigner par quelque acte formel de reconnaissance, comme ceux dont nous retrouvons les formules sur nos autels (votum Suivit ltfbensmeritd)(l). Depuis les plus pauvres jusqu'aux plus aisés , tous auraient donné du leur pour subvenir à l'entretien de son culte; car si l'on était fier dans le village de ce dieu plus puissant et plus heureux que tous les dieux d'alentour (2), on était aussi fier au moins de la richesse ou de l'éclat dé son temple , de ses statues et de ses lambris de marbre , de ses offrandes et de ses autels qui devenaient le signe matériel de cette supériorité, et ajoutaient, comme le dit un Ancien, à l'autorité de la religion elle-même (3).
La plupart de ces traits intimes , que nous ne faisons plus qu'entrevoir aujourd'hui , devaient nécessairement disparaître
plus fort et plus puissant que d*autres dieux , prend souvent dans les monuments privés ce caractère assez inattendu de deus patrontts , de dieu bienveillant et protecteur... Marti amico et consentienti ( Orelli, 1344 ) : Mavorti eustodi , conservatori ( Ib. 1345 ( ; Mavortio patri comervatori ( ib. 1347 ).
(1 ) Puisque nos ancêtres prenaient, comme nous, le nom de leur saint
patron , sancto Cocideo (Orelli, 1983) Sanctœ Sironae {ib, 2001 )
Mavortio Camulo , deo Sanctiss,., (ib. 1978), etc., et que Ton trouve fréquemment dans les inscriptions de la Gaule , les noms de Gamul , de Gamulius, de Gamul ta , de Gamulogenus ou Gènes , évidemment empruntés au nom divin de Gamul , un des Mars topiques de la Gaule septentrionale ( v* une Inscription de Grenoble , chez OrelU , 35*?! ) , il était au moins vraisemblable que nous rencontrerions un jour ou rautre le nom de notre dieu porté par quelqu'un de ses cultores ou par quelque paysan de la plaine de Valentine , et ce n'est point sans plaisir , nous Favouerous , que nous l'avons retrouvé tout récemment assez loin d'Ardiége , il est vrai , mais dans une ville que devaient visiter souveùt les marchands forains et les routiers du pied des Pyrénées, à Narbonne: LAERENÂ... ||. GGl... DA || VXOR PIA ..VGI (pia frugi) || HIG EST S.P..TA ( sepuUa) || P. Q. XV ( Pedes quadraii quindecim ). Gette inscription , malheureusement oblitérée comme la plupart des inscriptions murales de Narbonne , est encastrée dans la courtine qui fait suite au bastion Saint-François. L'orthographe Laerena , au lieu de Leherena n'a rien que de fort excusable pour un marmorarius qui n'avait point sous les yeux les nombreux monuments d'Ardiége.
(2) « DEO END0VELIG0[|PRAESTANT1SSIMI ET PRAESEN||TISSIMI NVMINIS... » (villa Vizosa in Lusitania ; Gruter, lxxxvii , 9 ; OrelU, 1992).
(3) « Superstitionem loci operis dignitate servabat. » ( Sulpic. Sever.»
dialog. m , c. 9. )
(4i ) SOUS les formes oflScielles et banales dont Fart romain affublait ces divinités locales, comme le nom de Leherenn disparaît sous le nom romain de Mars dans le petit autel d'Attia Faustina. C'est ainsi que s'explique , si nous ne nous trompons , l'apparence vulgairement uniforme sous laquelle se présentent à nous, sur des points très-éloignés de la Gaule, ces images divines qui recouvrent au fond des idées ou des nuances trèsdistinctes. Mais il suffit d'un trait, d'un geste , d'une attitude , d'un détail caractéristique de costume ou d'armure , pour laisser entrevoir , sous ce vêtement emprunté , quelque chose de la vieille personnalité qu'il nous cache , et ces bonnes fortunes archéologiques deviennent plus communes dans les régions excentriques où les populations plus disséminées restaient plus fidèles aux traditions et aux mœurs nationales , où les dieux du pays maintenaient obstinément leur nom indigène à côté du nom romain sous lequel on les voit s'abjurer ailleurs , où ils s'affranchissent quelquefois sans façon de ce voisinage et de ce commentaire officiel (1).
Si c'est comme tout l'indique , le dieu Leherenn lui-môme que le lapicide de l'autel votif de Dannonia a voulu représenter sur les parois latérales de ce petit monument , il faudrait conclure de cette effigie ( elle est malheureusement mutilée d'un côté et à peu près méconnaissable de l'autre) , que c'était sous des formes toutes romaines que les vicani d'Ardiége se représentaient leurs dieux dès le commencement du second siècle de notre ère.
(1) V. ci-dessus , dans le Recueil des inscriptions d'Ardiége , les nombreux tituli où le nom de Leherenn est accolé à celui du dieu Mars ( n<» iv , v , vi? , VII , X , XV? , XX? ) , et ceux , beaucoup plus nombreux encore, où le dieu est exclusivement désigné sous son nom indigène de Leheren , Leherenus , Leherenis , Leherennus , Leherennis ( no» i , ii , ui , ix , xi , xii , xni , XIV , XVIII , xxYi). On le trouve désigné sous le nom unique de Mars, Marti , dans inscription d*Attia Faustina ( no xxi ) , et probablement dans celle de Gemellus et Festina : Deo Marti.... (no vni).
Le trait le plus caractéristique , le seul trait caractéristique que nous offre cette image tracée probablement d'après la statue dressée dans la Cella y serait le geste du dieu qui paraît serrer de la main droite la poignée de son épée, tandis que le bras gauche se replie et que la main s'ouvre sur la poitrine comme nous Tavons observé dans d'autres efl5gies des Pyrénées (1).
(1 ) Nous pensons , en écrivant ceci , à un curieux bas-relief sculpté sur la face principale d'un autel , récemment' découvert à Loures , à quelques kilomètres d'Ardiége , et que nous reproduisons à la fin de ce travail. Quant à la figure cuirassée , scu^ptée sur la paroi de rautel de Dannonia , si ron se refusait à y reconnaître avec nous r image du dieu Leherenn lui-même , on serait conduit à y voir celle de quelque dieu parêdre , conune sur certains autels de Nehalennia , ou bien encore celle du légionnaire ( père , frère ou amant ) , pour lequel Dannonia était venue supplier le dieu , c'est-à-dire à des hypothèses bien autrement hardies que celle à laquelle nous nous sommes arrêté.
( 43 ) Lé bas-relief de Strasbourg , qui parait avoir été sculpté de mémoire et dans la Gaule du Nord, car il rappelle de trèsçrès les images divines du célèbre autel des Nautœ Parisiacij, où le nom de chaque divinité est inscrit de la m^me manière et au nominatif sur un bandeau étroit formant saillie audessus de chaque tableau , diffère par plus d'un trait de rimage locale que nous venons de reproduire. Nous ne doutons point pour notre part que le monument qui nous Ta conservé ne soit antérieur d'un siècle , d'un demi-siècle au moins à celui de Dannonia , et cette circonstance nous expliquerait seule les différences assez tranchées qui les séparent.
Schœpflin, qui l'a décrit le premier, et longuement décrit selon son habitude , insiste sur chacun des détails caractéristiques de ce costume idéal et barbare tout à la fois , dont M. Mérimée est aussi vivement frappé que lui-, sur cette
( 44 ) tunique courte et lâche que recouvre une espèce de paludamentum agraffé sur l'épaule et retombant à longs plis derrière le dos , sur la forme arrondie et bombée du bouclier {clypeus) qui ne ressemble pas plus au vaste bouclier long des Gaulois qu'au scutum en forme de tuile des légionnaires romains : sur celle du casque surmonté d'une aigrette flottante et percé de deux yeux à la manière du casque héroïque des Grecs (1)? Il n'y a point jusqu'au gaUus gaUinaceus dressé sur une espèce de perchoir à côté de l'image du dieu, que l'on ne soit tenté de regarder , en dépit des souvenirs mythologiques qu'il réveille . comme un attribut indigène et aquitain (2), puisque l'on retrouve des symboles de ce genre sur les autels de plusieurs divinités locales qui ne paraissent point avoir obtenu le droit de bourgeoisie dans l'olympe des Romains , sur celui du dieu Baesert , par exemple , qui aurait eu pour animal sacré le sanglier ou le porc , et sur celui d'un dieu Ele que l'on serait tenté de prendre lui-même pour une espèce de Mars local , en retrouvant le coq de Leherenn gravé , non sans élégance, sur une des parois de son autel (3).
(1) c Tunica laxa est cujus manicae cubitiim fere attingunt , inferior ejus pars autem infra genua descendit^ atque cincta est cingulo laxiore. » ( Ne serait-ce point le subarmale , espèce de câmisia ou de blouse qui se portait au-dessous de la cuirasse, et que Ton désigne quelquefois sous le nom d'armilau$a ? ) «... Longius hoc sagum ex illo génère videtur esse quod Galli celtica sua lingua gauna-cumma appellarunt... Clypeus more GaUico grandior et quidem rotundus est. In marmoribus parisiensibus ann. MDCCXI detectis visuntur oblongi qui frequentius scuta vocantur. » — Il rapporte, comme nous, le monument au premier siècle de rère chrétienne... ad saeculum primum referre \ix dubito. (Schœpflin, Alsat, illust. , § 137, pag. 521.)
(2) « Les habitudes beUiqueuses du coq sont d'une observation si facile qu'on peut supposer que les Gaulois avaient consacré cet oiseau au dieu des combats. » { M. Mérimée , loc. cit, , pag. 251 ).
(3) L'inscription du dieu Baeserte (Musée de Toulouse ) a été publiée plusieurs fois. — Celle du dieu Ele . reproduite assez inexactement dans le Recueil de M. Castillon (tom. ii, pag. 508), et dans celui de M. Cénac- Moncaut ( pag. 20 ) , est conçue en ces termes : SEMBETTEN || BIHOSCIN || NIS F. ELEI (Ele deo?) V. S. L. M. EUe fait partie de la collection épigraphique de M. Gaze à Saint-Bertrand , comme une autre inscription dédiée au même dieu et provenant aussi du vUlage d'Eup (Éoup ) , près de Sainl-Béat.
(45) A en juger par la belle inscription de Valeria Severa et du prêtre Pac(atus?) Patroclus , que Ton peut regarder comme le monument le plus ancien et le plus positif du christianisme dans la région centrale des Pyrénées , la petite métropole des Cmvenœ aurait eu déjà son église établie et sa hiérarchie constituée avant le milieu du iv® siècle de notre ère (1). La longue et vague inscription métrique du chrétien Nymfius que possédait le village tout voisin de Valentine (2), appartient, suivant toute apparence, aux premières années du V* siècle , et nous avons remarqué à Ardiége même , au milieu des débris tout païens que nous essayons d'interpréter , un monument d'apparence chrétienne qui ne doit pas être postérieur de beaucoup à la grande inscription de Valentine que nous venons de signaler. C'est une dalle tumulaire de marbre blanc dont l'inscription, complètement adirée aujourd'hui, était gravée, dans le style du iv® siècle, sur un petit cartouche encadré dans un portique d'assez mauvais goût, et enguirlandé de symboles chrétiens en partie, de ceps de vigne chargés de pampres , de raisins et d'oiseaux. Est-ce dans l'intervalle de ces deux dates que se placent le déclin et la chute du culte populaire dont nous essayons de ressaisir l'histoire ? Est-ce à la fin du iv* siècle que se sera élevée , sur l'emplacement du fanum abandonné ou détruit de vive force , la première église du village , qui a passé longtemps pour la plus ancienne de la plaine (3) ? Ce qui paraît à peu près certain ,
(1) Cette inscription , que nous avons publiée le premier cTune manière exacte et complète ( Annuaire de r Acad. des Sciences , Inscript, et Bell. lett. de Toulouse , pour Famiée 1857, pag. 24 ) , est datée du consulat de Rufinus et d^Eusebius , qui répond , suivant la chronologie d*Eckhel , à Tannée 347 de notre ère.
(2) Elle est aujourd'hui au Musée de Toulouse.
(3) Ces inductions seraient confirmées encore par les caractères épigraphiques des inscriptions d' Ardiége , dont le plus grand nombre paraissent appartenir au n« et surtout au ni« siècle de notre ère. Nous en avons à peine remarqué deux ou trois que Ton puisse attribuer avec vraisemblance à la première moitié du w^ siècle , dont les traits distinctifs , à quelques rares exceptions près , sont le défaut d^aplomb et Tinégalité des lettres , Falour-
(46) indépendamment de ces données ou de ces inductions chronologiques, c'est qu'un sanctuaire aussi renommé que celui d'Ardiége , situé au bord d'une grande route , dans un village florissant et aisé , à quelques milles seulement de la Civitas ou du chef-lieu des Commœ, devait attirer de très-bonne heure l'attention des zélateurs et des ministres du nouveau culte, et a dû disparaître l'un des premiers sous l'ascendant officiel du christianisme, qui paraît n'avoir atteint que beaucoup plus tard d'autres cultes plus obscurs ou plus éloignés.
On croit généralement à Ardiége, que le temple du dieu Leherenn était situé à l'extrémité de la place actuelle du village, qui répondrait elle-même à Xd^platea du vicus antique (1). Il est certain , au moins , que c'était de ce côté et sur la rive gauche du Loung' Ardiége que se pressaient les maisons aisées et les monuments publics du vicus dont le pied heurte sur plusieurs points les substructions et les murailles encadrant encore des mosaïques en place , d'un travail plus ou moins grossier (2). On pourrait ajouter à l'appui de cette opinion , purement traditionnelle du reste, que c'est sur le même point
dissement général des Ugatures ou des traits déliés , et nn air de gaucherie rigoureuse qui annonce de loin Tépigraphie du moyen âge.
(1) Le nom de forum était, comme on le sait , réservé aux civitates,
(2) Les murailles de ces constructions qui rappeUent celles des vici antiques de la plaine , ceUes de Martres Tolosane, par exemple, détruites aussi à raz du sol , ont habituellement de 01^,50 à 0'",Ô0 d* épaisseur. Les rectangles qu'eUes encadrent au nord de Féglise, mesurent li^ySO et '^^ de côté. Les mosaïques grossières qui en forment le pavé dessinent le plus souvent des arabesques noires sur fond blanc ; quelquefois' des animaux courant dans des cadres plus ou moins ornés.
(47) et à quelques pas du même ruisseau qu'est située , depuis un temps immémorial , Téglise paroissiale du village , que Ton regarde à Ardiége comme une des plus anciennes du pays , et que Ton croit avoir été bâtie elle-même sur l'emplacement du temple païen , dont les apôtres du nouveau culte tenaient à effacer jusqu'aux vestiges (1).
Les autels votifs , les chapiteaux mutilés , les tronçons dé colonnes , les débris des statues qui avaient servi à la décoration du monument antique et dont le sol était encore jonché , trouvaient naturellement place dans la construction un peu hâtive parfois de la basilique chrétienne , dont ils ont ici traversé les vicissitudes et les transformations successives. Mais en admettant comme une chose indubitable que ces restes antiques aient tous appartenu à un seul édifice , et que cet édifice ne puisse être autre chose que le saceUum du dieu Leherenn , qui oserait entreprendre , à l'aide de ces débris déplacés , et quelquefois méconnaissables , la restitution du monument dont ils faisaient partie ? Les fouilles des dernières années qui auraient pu nous apprendre quelque chose sur ses dimensions et sur sa forme , ont été , comme nous l'avons dit , strictement limitées au périmètre de l'église , et nos lecteurs auront été surpris ," comme nous l'avons été nousmême , de ne trouver au milieu des nombreux documents épigraphiques qu'elles nous ont fournis ( v. § H ) , aucun de ces textes historiques qui nous apprennent par qui , dans quel but , et à quelle époque avait été bâti le monument auquel ils ont survécu (2). La tabella du sculpteur Vennonus Verus , à
(1) Henric. Himtingdon, Hist. p. 313. -^Aug. Thierry, Histoire de la c<m^ quête de l'Angleterre , 1. 1, p. 86.
(2) Voici quelques exemples de ces inscriptions , réellement historiques. On les trouve généralement sur Tautel principal ou sur le fronton d*un temple : AVG. ACI0NNAE//SAGRVM//CAP1LLUSILL10//MAR1 F. PORTICVM CVM SVIS ORNA// MENTIS V. S. L. M. (à la source ihermale de Fontaine-rÉtuvée, près d'Orléans, OreUi, 1955). MARTI CAM VLO // S ACRVM PRO SALVTE TIRERl//CLAVDl//CiESARlS AVG. GERMANICI IMP. //CIVES REMI QVl// TEMPLVM CONSTITVERVNT (à Rhynern, près de €lèves, OreUi 1977).
(48) laquelle nous en sommes à peu près réduits en fait de documents écrits , n'est en réalité qu'une signature d'artiste ( Vennonus Verm marmorius posuit ) , qui perd une grande partie de son intérêt , détachée du monument , au-dessous duquel elle devait être encastrée.
, A l'époque de notre premier voyage à Ardiége (juillet 1857), où nous a ramené plus d'une fois l'examen de ces petits problèmes assez difficiles à résoudre dans cette pénurie de renseignements et de documents positifs , notre attention s'était involontairement arrêtée sur une sorte de substruction d'apparence circulaire, que l'on avait découverte en face du porche masqué de l'église, au-dessous du campanile auquel elle servait de base. Pourquoi le sanctuaire d' Ardiége n'aurait-il pas été tout simplement une de ces stèles massives et carrées ( on les désigne dans la France du Nord , sous le nom populaire de piles ) (1) , dont le faîte pyramidal atteignait quelquefois à une hauteur considérable ( de 4 à 10 mètres), et que l'on creusait au sommet d'une niche cintrée , destinée visiblement à abriter une idole contre les outrages des passants ou les intempéries des saisons (2)? On voit encore à Labarthe-de-
(1) Les hagiographes du iv« et du v« siècle les décrivent quelquefois d*une manière très-reconnaissable : « In vico ambatiensi (Amboise sur la Loire, tout j)rès de la pile encore subsistante de Cinq-Mars) politissimis saxis moles turrita surrexerat, quœ in conum sublime procedens, etc... (Sulp. Sev. Dialog. III , c. 9. )
« IdoUc» effigiem celsisissima fùlcra colamn»
Tollebant junctis procul ad sublimia saxis ( S. Paulin , opp. , p. 347 ). ji
Les petites chapelles de pierre que Ton rencontre encore , de loin en loin , au bord des grandes routes , dans la France du centre et dans celle du nord , ne seraient-elles pas une dégénérescence et une forme dernière de ces bildsaulen que les Germains (Ermin-SaiU , Irmensul) avaient probablement empruntées aux Gaulois, et qui, chez les Gaulois, devaient remonter à une époque très-ancienne , puisqu*eUes semblent calquées sur le type primitif des Menhir ou des pierres fichées de Tépoque druidique ? Carrées à la base , pyramidales au sommet , elles sont percées , comme les piles des Garumni , d'une petite niche grillée, destinée à recevoir une image sainte.
(2) On aperçoit encore dans quelques-unes de ces niches la barre de fer qui retenait et fixait Tidole à quelque distance du mur.
(49) Rivière , à deux milles romains du village d'Ardiége , une de ces chapelles aériennes, contemporaine ou peu s'en faut des monuments que nous étudions , comme l'atteste l'appareil très-régulier de petites pierres cubiques , dont la maçonnerie est encore revêtue sur plusieurs points. Le village de Bauchalot , beaucoup plus éloigné de celui d'Ardiége , mais assis comme lui sur la voie romaine qui menait de Dax à Toulouse, possédait encore, il y a quelques années , le tronçon inférieur d'une de ces stèles à images ( bildsaulen ) , aussi communes évidemment chez les Garumni que dans le reste de l'Aquitaine et dans la Gaule proprement dite , où l'on en a signalé et décrit de nombreux exemples (1).
Si l'on tenait absolument à placer à côté du Mars Leherenn le dieu en titre (deus publicus, deus patrius) des mcani d'Ardiége , l'idole barbue , dont on a retrouvé le torse et la tête dans les murs de l'ancienne église, rien ne serait plus facile que de supposer la stèle creusée au sommet de deux niches adossées ou contiguës, ou d'élever à ses pieds , dans l'enceinte murée dont les monuments religieux étaient presque toujours entourés (v. plus loin), un cippe monumental, destiné à lui servir de base , ou une eolonnette engagée dans un disque de marbre blanc (2). Un passage formel de Grégoire de Tours nous apprend que les Romains eux-mêmes, devenus les maîtres de la Gaule , accouplaient encore de cette façon deux statues au faîte d'une même colonne , les statues de deux divinités très-distinctes quelquefois, celles de Mercure et de Mars . par exemple (3). Reste à savoir seulement si l'on est en droit
(!) Quelques-uns de ces monuments aquitains ont été publiés et décrits par M. du Mège dans ses Monuments religieux ( pass. ) , et par M. Cénac-Moncaut, ( Voy, Arch. et Hiât. dans l'ancien comté de Comming^ , p. 30 , 31 , pi. 3, ) qui nous signale dans une note ( p. 31 ) « deux monuments entièrement semblables ( à la pile de Labarthe ) , à Artigues , près de Mirande , Gascogne, » — La pile de Cinq-Mars , sur la Loire, est décrite et gravée daus une foule d'ouvrages archéologiques.
(2) AUariumcumcolumellâ orbiculum cttm columellâ. { Inscr. chez
Muratori, p. 344.3. )
(3) Ihec matroua constriuverai { in, vico Brivatemi ) grande deluhrum ubi
(50) de regarder comme antique» comme indubitablemeat antique» puisque c'est, sur cette base que tout repose ici , une substruction informe dont les revêtements avaient complètement disparu , et où Ton a trouvé noyés dans la maçonnerie beaucoup moins consistante que les maçonneries gallo-romaines , de nombreux débris antiques qui ne peuvent provenir que du sanctuaire lui-même (1).
Quelque répandue que paraisse d'ailleurs dans la Gaule du Sud, comme dans celle du Nord, celte forme architecturale, probablement gauloise ou celtique d'origine , tout semble indiquer qu'elle avait elle-même perdu de sa popularité , quelle passait de mode , comme nous le dirions aujourd'hui , au n* et au 111* siècle de notre ère , à l'époque où le culte du dieu Leherenn était à l'apogée de sa réputation et de son éclat. A l'exemple du polythéisme romain , dont nous rappelions tout à l'heure la diffusion et les progrès , l'art spécial du polythéisme , la sculpture et l'architecture gréco-romaine avaient pénétré rapidement des civitates dans les oppida , des oppida dans les vici, qui imitaient, suivant leurs lumières ou leurs ressources , les institutions , les arts , les monuments des grandes villes, et l'on serait en droit de s'étonner, au milieu de ce rapide mouvement d'assimilation, qu'un culte aussi bien posé que celui d'Ârdiége, en soit resté longtemps à des formes architecturales qui semblaient abandonnées aux cultes les plus obscurs et les plus pauvres , aux divinités de grandes routes et de carrefours. N'eussions-nous à tenir compte ici , ni
in columnâ altissimâ simulacrum Martis Mercuriique celebrabatur ( Greg. Tur. Mirac. ii, 5.)
(I) Je retrouve dans des notes écrites en féwier dernier, sous la dictée de FArchitecte de FEglise, M. Loupot, cette pbrase très-péremptoire : « La tour ronde , à Forigine , ne nous a offert extérieurement ni traces ni débris d'appareil régulier antique. Le blocage était formé , à Fintérieur, de cailloux roulés , alternant avec des moellons et des débris d*autels et de marbres antiques , les uns brisés , les autres intacts. » Entre autres débris antiques , trouvés et recueillis dans le blocage de cette construction , M. le Curé d'Ardiége nous a signalé notamment le bel autel d'Osson, PrianU libertus ( n» x!V ).
(51 ) du voisinage des riches carrières de Saint-Béat et de leurs ouvriers nomades, qui rendaient les constructions si faciles el si peu coûteuses , ni de la variété des débris recueillis aux abords du dehibrum antique, ni du costume tout romain, sous lequel le dieu se présentait tout à l'heure à nous , nous inclinerions encore à penser que le sanctuaire d'Ardiége était un véritable temple, un de ces petits tejnples à la romaine, auxquels font allusion les monuments épigraphiques etleshagiographes chrétiens du IV* et du v* siècle , qu'ils désignent constamment sous les noms identiques au fond de fanum , de templum, û'œdes, à'œdiciUa (1). Ne serait-ce point à cette aedicule dont il nous révélerait à la fois l'emplacement et la forme, qu'aurait appartenu un dallage de marbre blanc, dont les échantillons nous ont vivement frappé à notre dernier voyage à Ardiége (février 1859), et que l'on aurait trouvés encore en place, d'après les renseignements . très-précis cette fois , que nous
(i) Le nom de fanum que nous citons le premier, paraît avoir été le nom le plus usité de ces petits temples rustiques. On le trouve aussi souvent dans les inscriptions païennes (v. notamment la belle inscription de Moux , où il est question des revenus du temple eœ reditu fani : infra, p. 53 , n. 2, et dans une inscription d'Agen , que nous citons plus loin § V, juvenes à fano Jovis ) que dans les récits des légendaires chrétiens : arborem pinum quœ fano erat proodma (Sulp. Sev. de vit. B. Martin, c. 13 ).... quum.. fano aniiquissimo et ceîeberrimo ignem immisisset, (ib. c. 14)... fanum vjne comhuri ( Baudonivia, vit. Radegund. -J* 586, Act. Ben. sec. i, p. 32T)... fanum quoddam diversis omameniis refertum ... ad fanum applicat et succendit (Greg. Tur. Vit. patr. 6)... fanum quoddam arboribus consitum... fani cultores (Vit. S. Bertulf. Bobb. f 6^ » Act. Ben. sec. Il , p. 164 )... fana in quibus dœmoniis saerificabant; (Wa\2if. Strab. vit. S. Gall.t640 ib.p. 220)... ubi olim profana ritu veteres coluemnt fana... agrestium fanis quos vulgi faunos vocant , sans doute , parce qu'ils étaient souvent consacrés à ces dieux rusliques { Vil. S. Agili Resbacensis f 650 ib. p. 319)... fana in morem gentUium circumquaque erecta (Vît. S. Willehadf^SO, Pertz. II ,381,) etc.. C'est de ce mot qu'est dérivée Tépithète injurieuse de fanaticus , fanatici , ( les gens du fanum, les fani cultores, comme on les appelle plus haut) , qui remonte elle-même à cette époque de persécutions religieuses {templa fanaiica à decurionibus culta (Vit. S. Lup. Senonensis , Bouquet 111 , p. 491... castrum... fanaticorum cullui dicatum (Vit. S. Agili ib. p. 317), et qui devait être à peu près synonyme alors de paganus , pagani , les gens du pagus, dans lequel se trouvaient compri& les riei avec leurs petits temples.
( 32 ) avons recueillis sur les lieux , à l'angle N.-O. de Tancienne église , à une profondeur de 0"* 60 ou 0" 70 au-dessous du sol actuel (1)?
Les plus simples de ces petits monuments , modestes comme les dieux dont ils abritaient les images, ne se composaient que d'un toit de planche , recouvert de tuiles imbriquées et supporté par quatre poutres fichées en terre (2). Ailleurs , c'était sur deux murs de pierre ou de brique , terminés d'un côté par deux pilastres plus ou moins ornés , réunis de l'autre par un mur de fond rectiligne ou circulaire que reposait cette toiture (3). Et nous remarquerons à ce sujet , que le motif architectural que nous venons de décrire , se trouve exactement reproduit en manière d'encadrement sur un assez grand nombre de monuments épigraphiques des Pyrénées ( sur les inscriptions funéraires particulièrement ) (4) , ce qui semble in-
(1) Les paTés de marbre , par larges carreaux régulièrement disposés ( pavimenium seciile) , que Ton remplaçait , dans les maisons privées , par un pavage en petits cubes {pavimentum tessellatum , vermiculatum) , paraissent spécialement réservés aux édifices publics , et surtout aux monuments religieux. On les trouve mentionnés d*ordinaire dans les inscriptions relatives à
la construction ou à la restauration des temples BÂSEM CVM || PAVIMENTO
MARMORATO D. D. ( Gruter XXXIX , A.)... AED |1 PAVIMENTVM || D. S.
P. F. C. (à Carentino : Gruter CLVIlll , 9).
^2) C'est à une de ces chapelles, en forme de hangar, que fait probable- DfNBnt allusion le texte suivant, publié par Schœpflin : DEC MERCVRIO ATTEG! Il AM TEGVLICiAM COM || POSITAM SEVERINIVS || SATVLLINVS C. F. EX VO II TO POSVIT L. L. M. (Près du villagede Niederbronn , Schœpflin , Alsat illustr. . p. 437. )
(3) Ces chapelles étaient si peu de chose quelquefois , que Yœdicula n*est -citée qu'après le signum et Vara qui semblent le principal ; dans cette inscription , par exemple DEC SLVANO ( sic) || ... || .... || ARAM ET SIG || NVM INTER DVOS (sic) || ARBORES CVM AEDICVLA E VO || TO POSVIT ( de Boissieu , inscr. de tyon, p. 42 ) , et de même chez Ovide : Ara mihiposita
.est parvo conjuncfa sacello (Ovide, Fast. 1, 213}. Les esclaves pouvaient en élever un avec leur modeste pécule : FAVSTVS VERSENNI P. jj SER {proourator servus ) PRIAPVM ET TEMPLVM D. S. PECUL. || F. C. ( Pézaro. OreUi , 1623 ). Elles devaient dans certains cas se réduire à une simple niche.
(4) Le temple des Blânes que nous offrent , suivant toute apparence , ces petits monuments si communs dans les Pyrénées ( Dis Manihus , Dis Manibus tacrum : pass.} se modelait naturellement sur les temples habituels des dieux
(53) ôiquer que c'était bien sous cette forme que se présentaient le plus souvent les chapelles et les temples des dieux locaux du pays, les seuls monuments à peu près dont les lapicides pussent s'inspirer (t). Mais il n'était point interdit aux magistrats du pagm (2) ou à ceux du village , surtout si le temple était arrivé à une certaine notoriété , s'il avait , comme on le voit quelquefois , ses revenus et sa caisse à lui (reditus , arcaj ; d'ajouter quelque chose à ce ]Lype élémentaire dont les proportions et
du pays , dont ils nous rappellent ainsi les formes. Au ni<^ et au i\'^ siècle , lorsque Tusage de Finhumalion se substitua à celui de rincinération décréditée avec le paganisme , c^est sous la même forme souvent qne se présente Varca ou le cercueil de marbre , dont range est presque toujonrs encadrée à chaque angle de pilastres cannelés , et dont le couvercle est formé par un véritable toit, par un toit à quatre pans couvert de tuiles arrondies (pavona^ i'eum). Varca des gens riches devenait elle-même une maison, mais une maison divine , comme celle que se donnaient en effigie les pauvres vicani dés vallées pyrénéennes.
(1) On retrouve assez fréquemment sur les monnaies romaines de bronze et surtout d*argent , des représentations de ces édicules , conçues en général sur un type uniforme. Elles deviennent surtout communes à partir du milieu du me siècle , où commencent , comme on le sait, les insurrections provinciales , consommées deux siècles plus tard par les invasions germaniques. Voy. entre autres exemples , le revers rare de Caracalla : Jovi sospilatori et celui de Salonine : Deœ Segetiœ. Les Hercules gaulois des Denarii de Postume : Herculi Deusoniemi et Herculi Macusano sont complètement romains en apparence et ne sont point encadrés dans une édicule surmontée d*un fronton.
(2) Nous savons aujourd'hui , grâce à la belle inscription découverte il y a quelqnes années au village de Moux (Aude), et publiée peu dfe temps après par M. du Mège (Mém. de l*Acad. des Se. Insc. et Bell. Let. de Toulouse, Jv« série, tom. II , 1852 , pag. 51 , 52 ] , que la surveillance etTentretien de ces temples locaux appartenait , dans certains cas au moins , aux magistrats du pagus (magistripagi) , qui décidaient de remploi des revenus du temple, et ordonnaient les réparations ou les additions qui devaient y être faites : T. VALERIUS se ( se?) F. SENECIO || P. VSVLENVS VEiENTONIS L. || PHILEROS || T. VFIDIVS T. L. STABILIO || M. VSVLENVS M. L. CHARITO || MAGiST. PAGI EX REDITV FANl || LARRASONI CELLAS FACIVND. || CVRAVERVNT IDEM- QVE PROBAVERVNT. Une autre inscription connue et publiée depuis longtemps (elle provient de la petite ville d'AIeth près deLimoux, Aude), nous a conservé le nom du curator d'un temple d'isis, que cette petite ville po^édait à répoque romaine: MATRI DEVM || CN. POMP. PROBVS || CVRATOR TEM II PLI ( Musée de Toulouse , e ^vhedis, meis^l.
( 54 ) la décoration surtout se modifiaient de lieu en lieu suivant une foule de circonstances. Ici c'était le toit lui-même , ce toit transversal de planches et de tuiles , qui disparaissait pour faire place à une voûte de pierre ou de béton, décorée intérieurement de fresques voyantes ( opus tectorium ), ou à une toiture en charpente (materiatio) terminée de chaque côté par un fronton ( fastigium ) couronné d'acrotères , d'un goût plus ou moins pur. Ailleurs , on intercalait deux colonnes cannelées ou nues entre les antes^ c'est-à-dire entre les deux pilastres cannelés d'ordinaire, qui terminaient les murs latéraux de la cella(l) (le petit temple était alors in antis ou èv 7capa<7Ta<x6t , comme disaient les Grecs); ou bien on les masquait par un portique de quatre colonnes (2), (il devenait alors TcpoçT^Xoç, T£Tpà<7TuXoç) que couronnait un fronton triangulaire décoré ici de bas-reliefs , ailleurs d'une inscription monumentale (3).
(1) Nous permettra-l-OTi de remarquer, sans prétendre tirer de cette remarque aucune induction formelle sur le caractère du temple d'Ardiége , que parmi les débris exhumés des murs de Faecienne église , figuraient deux fûts de colonnes de marbre blanc , Tune intacte , Taulre mutilée ( je n'ai pas revu celle-ci à mon dernier voyage à Ardiége ) , dont les dimensions ( longueur du fût , â»» 35 , diamètre à la base 0"» 35 , au sommet 0«» 25 ) , répondraient assez bien aux dimensions des petites dalles du pavimentum que nous signalions tout à rheure ( 0™ 17 sur 0™ 2! ). Nous devons ajouter , du reste , que ce n'était point à ces colonnes que s'adaptait une base de marbre blanc ( elle aO™ 18 de diamètre à Femmanchure ) , et plusieurrs chapiteaux corintliiens d'un assez bon travaU quelquefois (l'un d'entre eux a 0™ 20 de diamètre), découverts également dans les démolitions des dernières années. Ces détails d'ornementation que nous avons tant de peine à restituer ici , sont quelquefois indiqués minutieusement dans les inscriptions antiques qui ont survécu à ces petits édifices : MATRl DEVM.. j| T. ALBIVS ATTIVS ARAM || CREPI- DINES COLVMNAS || TECTVM PRO... (Belley,en Bresse, Greppo, eaux therm. de la Gaule, p. 78)... HS LM. N. (Sestertiorum quinquaginta millia numorum) LEGAVIT AD EXORNANDAM || AEDEM POMONIS || EX QVA SVMMA FACTVM EST \\ FASTIGIUM INAVRATVM PODIVM PAVIMENTA jj MARM. OPVS TECTORIVM. ( Salerne , Gruter. xciv , il).
(2) Un autel du Musée de Toulouse , consacré à Minerve par M. Attius Sab'vnianus , a été découvert à Saint-Guiraud , village de l'ancien comté d'Astarac , à côté de quatre colonnes cannelées qui faisaient probablement partie, dit M. duMège , de l'édicule ou du petit temple dédié à Minerve, par Sabinianus lui-même. ( Catalog. des Antiq. du Musée de Toulouse , p. 49 ).
(3) Parmi les inscriptions acqirises à Ardiége , en 1831 , par la Société
(55) A côté de la statae da dieu principal qui conservait la place d'honneur au centre ou sous Tabside de la ceUa(i), se groupaient les cippes et les statues des dieux assesseurs, comme les appelaient les Grecs (ôeol irapeXpot, cjuvÔoxoi), de ces divinités étrangères ou subalternes que la piété des fidèles ou la libéralité de quelque voyageur introduisait de loin en loin dans le sanctuaire. Dans le temple païen du vkus de Brégenz , près du lac de Constance , qu'un bagiographe de vu* siècle nous décrit avec une attention et un intérêt que Ton témoignait rarement, à cette époque, aux monuments et aux souvenirs du paganisme , on voyait trois statues de bronze doré , adossées ainsi aux murailles du temple , et entre lesquelles se partageaient les offrandes (oblata)ei\es sacrifices des vicani (2), Nous n'avons point , à coup sûr, la prétention de déterminer , en l'absence de tout attribut et de toute indication épigraphique , ce que représentait la statue dont on a retrouvé dans le
archéologique de Toulouse ( v, plus haut, p. 16 note 2), figure un fragment d'inscription monumentale qui diffère par la taille , comme par le style des lettres ( elles n*ont pas moins de 0°» 11 de hauteur), de toutes les inscriptions d'Ardiége que nous avons citées jusqu'ici :
..OXVMVS.
Sans chercher si ce fragment qui se réduit à un nom propre mutilé en partie ( PROXVMVS ) , appartenait à un ex voto d'une taille exceptionnelle , ou s'il provient du temple lui-même , où il aurait pu figurer , à en juger par la forme de la pierre , dans la frise inscrite qui supportait le fronton , nous nous contenterons de rappeler que le tympan de ce fronton était quelquefois décoré d'une inscription monumentale, comme celle que l'on a trouvée à Clermont en Auvergne , sur le couronnement d'une édicule dédiée aussi à un Mars barbare CAMVLO VIROMANDVO ( Mérimée : sur un 6asrelief du Musée de Strasbourg , Rev, arch., t. i , p. 253 , note 1 ).
(1) VISVCÏO II AEDEM CVM S!GN || ... ( près Heildelberg ; Orelli , 206 ). — APOLLINI ET SIRONAE || AEDEM CVM SIGNIS ( Orelli 2047)— DONVM DEDIT COLLEGIO AESCULAPII ET HYGIAE LOCVM AEDICVLAE CVM PER II GVLA ET SIGNVM MARMOREVM AESCVLAPII. (Lex collegii JEsculapii et Hygiœ, Orelli , 2497 }.
(2) « Repererunt autemin templo... très imagines aereas, deauratas, pa-
rieti affixas , quas popuhis adorabat et oblatis saerificiis f Walafr.
Strab. vit. S. Galli : Ann. Rened. sec. ii, p. 233). »
(86) mar de Téglise récemment démolie, le torse muliié et la téie barbue , couronnée de laurier. Si la formule I. H. D. D. ( m honorem domûs divinœ ), n'était aussi rare dans les vallées un peu perdues de la haute Aquitaine, qu'elle est commune sur la Moselle et sur le Rhin ^ au voisinage des camps retranchés et des armées de Germanie , nous aurions été tenté d'y reconnaître , à défaut de quelque Hercule barbare , une effigie ou une image impériale . le portrait de l'empereur Commode , par exemple, ou celui de quelque prince de la famille des Sévère, que les artistes contemporains représentaient volontiers sous les traits d'Hercule (1). On peut au moins supposer , sans trop de hardiesse , qu'elle figurait parmi les statues de divinités inférieures qui se groupaient dans UceUa , autour du dieu Leherenn . et que c'était à quelqu'une de ces images que ' s'adaptait la tabeUa du sculpteur Vennonus Verus , que nous pourrions , à ce litre . ranger parmi les artistes inconnus qui avaient travaillé à la décoration du fanum d'Ardiége.
Ce qu'il ne faut jamais perdre de vue , si l'on veut se faire une idée exacte de ces petits temples , si communs au pied des Pyrénées et dans les plaines ondulées de l'Aquitaine, c'est qu'ils étaient toujours entourés d'un espace gazonné ou complanté d'arbres {locus religiosus, locus sacer^ sacrum), fermé lui-même par un mur de clôture (^maceries, maeeria, muras, septum , conseptum, pass.), dont on retrouve souvent les substructions ou les vestiges aux abords de l'édifice sacré (2).
(1) Les traits de la figure encadrée , comme nous r avons dit , d*ane clieve-» lure et d'une barbe crépue, ne répugneraient point à cette attribution; autant que la mutilation de la tête permet d'en juger aujourd'hui. Comme faire et comme art, la statue elle-même rappelle involontairement les sculptures de la villa de Martres ( in« siècle } , dont les bas-reliefs mutilés ( les voir au Musée de Toulouse ) , sont aussi relatifs à r histoire et aux travaux d'Hercule.
(2) Voir les preuves de ces assertions dans les monuments figurés , et surtout dans les inscriptions antiques HIC LOCVS SAGER EST ( Venise , Orelli , 2477 ).— LOCVM RELIGIOSVM Il PER INSOLENTIAM ERV- TVM.. (Orelli,2468)— ... HIC LVCVS SACER MACERIE || ClNTVS(sic) CVM SVIS ADITIS ||.AGRO NON CEDIT (Capouc, Orelli, 2450). Il est
(57) Tout ce qui se trouvait dans Tinlérieur de cette enceinte , que les anciens ne distinguaient pas de la cella ou du temple luimême, était regardé, à moins de stipulation contraire (1), ct)mme la propriété du dieu , comme placé au moins sous sa garde ; et des inscriptions, gravées d'ordinaire sur le linteau de la porte, dont le mur du septum était percé, menaçaient de la peine des sacrilèges celui qui oserait en déplacer ou en emporter quelque chose (2).
Les autels votifs (ara, arvla; arce, arulœ) qui ont survécu, ici comme partout , au petit temple que nous essayons de reconstruire , et dont les légendes monotones forment encore la partie la plus positive de son histoire , se plaçaient le plus souvent (ponere, aram ponere^ constituerez sous le portique qui précédait le temple (irpovaoç ) , autour de l'autel monumental, sur lequel se faisaient, aux grands jours , les libations et les sacrifices officiels ( publicè) (3). Mais lorsque Taire , souvent étroite , de ce portique était embarrassée de ces petits monuments , qui se multipliaient rapidement dans les temples en renom (4), force était bien de les dresser en dehors de
incontestable que ce fut souvent dans cet état que les missionnaires du chris^ tianisme trouvèrent les petits monuments que nous essayons de rétablir....
aras et fana idolorum cum septis quibus erant circumdata fanum cum om^
nibus septis suis. ( Beda. , Hist. eccL; ii , 13 , ann. 627 ).
(1) On lit par exemple , sur des pierres trouvées dans une enceinte sacrée près de Tibur î LAPIDÉS PROFANEl INTVS SACRVM (Fabretti , p. 674, 14).
(2) EXTRA HOC LiMEN ALIQUID DE SACRO || SILVANI EFFERRE FAS NON EST( Rome, Orelli, 1518). — Les petites enceintes fermées aussi d'un mur dont sont entourées la plupart de nos églises rustiques , ne sont-elles pas elles-mêmes un souvenir et un débris des septa et des loci sacri que nous décrivons ? Presque partout ces enceintes ont été converties en cimetières, et de modestes croix de bois ou de pierre remplacent les autels votifs qui se pressaient jadis autour du fanum.
(3) Dans le temple de la Fortune , encore debout à Pompeï , 1* autel (ara) est placé sur un soubassement au pied de Tescalier de marbre qui mène au portique. Nous ne nions pas cependant quUl ne pût être quelquefois dressé dans la cella elle-même , surtout lorsque Pédicule se réduisait à une simple niche et que Tautel remplaçait la statue.
(4) l\ ne faut pas oublier que les cultures , ou les dévots d*un sanctuaire , pouvaient dédier et dédiaient souvent plusieurs autels à leur dieu préféré :
( S8) l'édifice , le long des murs extérieurs de la ceUa, par exemple, sur les degrés (g^rodw^) du portique, et même dans l'enceinte gazonnée du septum , qu'ils finissaient quelquefois par obstruer et par remplir à son tour (1). A moins d'empêchement légitime ou de quelque circonstance particulière , Yara devait être dressée par le donateur lui-même (aramposuit, pass.), qui prononçait , debout et la tête voilée , les paroles sacramentelles de la dédicace , do , dico, dedico, et faisait , de sa main , sur l'autel qu'il venait d'élever, une libation d'eau , de lait ou de vin , suivant le rite du lieu (2) : « Je suis venu devant ton temple ( ad tua templa ) , dit à un de ces dieux locaux de la Gaule, un pieux voyageur, dans une inscription en vers, trop peu connue, et je me suis acquitté du vœu que j'avais contracté ( vota suscepta peregi : c'est le votum solvi ou solvU libens merito de nos légendes), en répandant une libation sur cet autel (lybam, sic). Puisse ta divinité que j'adore par son nom (nomen adorjo tuum), l'accueillir et la tenir
deo suo {y. supra); ce qui expliquerait, dans certains cas, la répétition du même nom sur des autels diflférents ; celui de Primulus , par exemple , que nous offrent les autels xviii et xxii. Le nom de Mandatus y figure trois fois . ( no* m , xn et xxin). Mais il paraît, dans chacun de ces trois cas, porté par des personnages diflférents , par uu esclave au no xxiii , par un colon au no III , par un homme libre au no xii , où ce Mandatus est le manumissor du donateur lui-même ( v. à ce sujet les règles que nous posons au § suivant ). Je vois dans une inscription italienne un marbrier , esclave de FEmpereur , oflfrir d*un seul coup cinq autels, qui ne lui coûtaient guère , il est vrai , à la déesse Feronia qui présidait , comme on le sait , aux affranchissements : HERMEROS || T. CLAVDIl CiESARIS AVG. || GERMANICI SER. |I THEMIDIA- NVS A MARMORIB. || MAGISTER || FERONIiE ARAS QVINQVE || D. S. D. D. (Gruter. xxv, 12.)
(1) C'était probablement dans ce cas, et pour les garantir du contact immédiat de rherbe ou de celui du sol , tour à tour poudreux et détrempé , que Ton plaçait au-dessous de chaque cippe un petit soubassement de marbre légèrement creusé au sommet, de manière à recevoir et à assujettir la base de Fautel, dont il devenait ainsi le socle distinct et mobile. Rien de plus commun, dans les Pyrénées, que ces soubassements de forme cubique en général , qui se multiplient surtout aux abords des sanctuaires en renom.
(2) « Pro regionibus et cœtera in sacris dififerunt. » ( Apul. de DeoSocrat. , lib. édit. Nisard,p. 141.)
(89) pour agréable (1) !... » Les images du prœfericulum et de la paiera, sculptées d'ordinaire sur les parois latérales de nos autels , indiquent suffisamment que c'était de cette manière . à quelques variantes près , que les choses se passaient dans le sanctuaire d'Ardiége. Le trou vertical, et plus ou moins profond dont ils sont souvent percés au sommet, était destiné à recevoir les charbons allumés , au-dessus desquels on répandait la libation en soulevant lentement la patère , quelquefois à assujeltir une figurine de bronze ou de marbre , dont le donateur , dans certains cas , se réservait expressément la propriété (2).
Comme la plupart des sanctuaires renommés du pays, le fanum d'Ardiége avait probablement ses marbriers attitrés et permanents, chez lesquels on trouvait des autels taillés et polis d'avance, comme on trouve aujourd'hui, à l'entrée de nos cimetières , des ateliers ou des dépôts de monuments funèbres. C'est ainsi que s'expliquent, si nous ne nous trompons , les ressemblances matérielles de forme , de taille , de style môme que présentent assez souvent ces petits monuments sortis du même atelier , sinon du même cîseau (3). Gens gros-
(1) L*aiitel votif sur lequel était gravée cette intéressante inscription , que je n'ai encore vue ni citée ni traduite , avait été dédié au dieu Pœninus ( la cime déifiée du grand Saint-Be'rnard , dans les Alpes), par un pieux voyageur, du nom de Caïus Julius Rufus : C. IVL. RVFVS PŒNINO V. S. L. M. || AT (sic) TVA TEMPLA LYBANS (sic) VOTA SVSCEPTA PEREG1|| ACCEPTA VTTIBI SINT NOMEN ABORD TWM|| . La conclusion du Carmen, qui ne manque point dans son incorrection d'une certaine élégance , conviendrait elle-même à la plupart des cultures du dieu Leherenn : IMPENSIS NON MAGNA QUIDEM TE LONGE PRECAMUR || MAIOREM SACVLO NOSTRVM ANIMVM ACCIPIAS. ( Haller , t. i , p. 506. — Orelli , no 246. )
(2) SANCTO SILVANO SACR || EVTYCHES ARAM MARMOREA ( sic )
Il CVM SVO SIBI SIGILLO SILVANL (Rom. Fabretti , 120, 11, Orelli, 2386.)
(3) On pourrait remarquer , par exemple , indépendamment des aflSnités générales de récriture, souvent lourde, profonde, massive, élargie (au ne siècle surtout ) , que le fût de la plupart des autels , un peu étroit d'ordinaire , est cbaussé d'un socle élevé ou rigide , et coiffé parfois d'une corniche surchargée de moulures. Nous nous contenterons d'ajouter, sans en tirer encore d'induction sur la fortune ou la condition sociale des donateurs ,
(60) siers et sans lettres, les indigènes (incolœ)el les étrangers (peregrinij pérégrins, pélegrins , pèlerins) qui venaient à Ardiége remercier le AienÇGratiaram agendarum causa. Inscr.
pass. : .. tibi hasce grates dedicamus Inscr. métrique
d'Aimé en Tarentaise , Orelli 1613), se contentaient de choisir , suivant leur goût ou leur fortune , l'autel qu'ils voulaient lui consacrer. Presque tous s'en remettaient aux lapicides de la rédaction des légendes que l'on croirait calquées sur un type commun , et qui l'étaient en réalité , puisque ces ouvriers se bornaient, le plus souvent, à copier textuellement les formules sacramentelles qu'ils trouvaient gravées sur des autels plus anciens, en ayant soin seulement de les choisir, dans l'intérêt de leurs clients , aussi générales et aussi laconiques que possible (1). Rédigées, ne serait-ce qu'en substance, par les donateurs eux-mêmes sous l'émotion d'une grâce inespérée , d'une faveur miraculeuse , obtenue par l'intervenvention du dieu, ces légendes s'empreindraient involontairement d'une lueur de sentiment ou de personnalité. Il leur échapperait , de loin en loin , quelque apparence d'indiscrétion, quelque velléité de confidence, et nous n'en serions plus réduits à glaner , au milieu de ces formules stéréotypées , comme les refrains d'une litanie , quelques rares indications dont il est difficile de tirer parti sans leur faire dire plus de choses qu'elles n'en ont pensé.
que s'ils ne s^élèvent jamais à des proportions monumentales , ils ne descendent que très-rarement anx dimensions exiguës des arulœ de Monsérié , dont nous retrouverons le type aux eanx thermales de Lucbon ( Lixo) et de Lez ( Lexis ).
(1) Il est singuUer, en effet, que les autels d* Ardiége ne nous apprennent jamais , comme le font souvent les inscriptions votives (pro sainte , pro salutt sua et suoruni , pro itu et reditu, etc. pass.) , dans quel but et à quelle ocsion ils avaient été dédiés. La principale cause de ce laconisme intentionnel est évidemment que la gravure des autels se payait , comme aujourd'hui , à tant la lettre, et que les cultores d' Ardiége avaient , comme Tavouait tout à rheure Tinscription de Caïus JuHus Rufus , le cœur mieux garni que la bourse.
Quels que soient le laconisme et Tuniformité de ces formules, où les variantes se réduisent, à peu de chose près, aux noms des donateurs (1) nécessairement distincts d'autel en autel , il n'est point impossible pourtant , en interrogeant attentivement ces noms eux-mêmes et les indications qui les complètent accidentellement , de se faire une idée approximative au moins de ce que nous appellerions volontiers la clientèle du dieu; d'entrevoir à quelle classe de la société provinciale son culte s'adressait de préférence , dans quelle zone même, et jusqu'à quelles limites s'étendait son action religieuse. Le moyen , par exemple, de ne point remarquer, en parcourant la liste déjàlongue de ces noms propres (v, §ii), qu'on ne les trouve jamais accompagnés d'une de ces épithètes géographiques , si communes sur les marbres de Luchon , d'un de ces noms de civitas ou de province éloignée , qui nous fourniraient la preuve irrécusable , à notre sens , de la réputation dont jouissaient déjà ces eaux thermales au 11* et au m* siècle de notre ère (2)? Le fait que nous signalons
(1) Ces noms, intéressants à plus d'un égard, sont à peu près la seule chose personnelle de nos légendes , la seule au moins qui appartienne en propre aux donateurs. Le lapicide les écrivait , probablement , sous leur dictée , sur des tablettes de cire et les reproduisait ensuite sur le matbre de Vara.
(2) Nous nous contenterons de rappeler ici quelques-unes de ces indications géographiques : NYxMPHIS || CASSIA || TOVTA || SEGVSIAVI. || V. S. L.M. (Musée de Toulouse ; c schedis mets, ) — NVMI.... || MAN) .... || SACRa || RVTAEN... Il V. S. L. M. ( ib. ib. , que j'interprète , avec M. d'Orbessan , Mel. t. , II , p. 293, par numpis ou numphis manu ( tia ? ) sacr (a ) Rutaen ( a ), etc.... — Une autre arula , découverte également dans le Comminge , est signée par une femme du pays des Trévères : DEO || JOVI || CLAM || OSA CI || VIS TR || EVERA II v. S. L. M. ( Gruter xiii , 5 ).
(62) ici nous paraît d'autant plus significatif, que le viens d*Ardiége était situé à peu de distance de ces thermes déjà célèbres, et sur une des grandes routes qui y conduisaient (1). Dans le pays lui-même qui avait , dès cette époque , de nombreuses et élégantes viUœ , dont nous retrouvons , au pied de la montagne , les assises et les ruines toujours intéressantes à étudier (2), qui possédait, chez les Consorani et chez les Convenœ, de petites dvitates dotées d'institutions politiques et municipales, analogues à celles des grandesVilles de la plaine; ce n'était pas davantage aux classes supérieures ou officielles de la société que s'adressaient ces cultes locaux , car on ne trouve pas une seule fois , à la suite de ces noms propres , l'indication formellement énoncée d'une dignité religieuse , d'un grade militaire ou d'un emploi administratif exercé par le donateur. Nous y avons même inutilement cherché la mention ou l'indice ( quelque vague qu'elle soit ) de quelqu'une de ces dignités municipales que possédaient certainement les petites villes du pays , et que l'on ne négligeait guère à cette époque de mentionner comme un titre d'honneur. Si quelque personnage important par sa condidion, par sa naissance ou par sa fortune, avait à dédier un autel à la suite de quelque avertissement venu d'en haut, ou de quelque vœu miraculeusement exaucé , c'était , presque toujours , à une divinité étrangère qu'il s'adressait , à une divinité romaine d'origine , comme l'était le deus Silvanus ou la Diana Augusta , la divinité protectrice des croupes boisées et des vallons solitaires , à laquelle était dédié un bel autel de marbre blanc , découvert à Ardiége même , à côté des arviœ
(1) F. le § I , pass.
(2) Sans parler de la célèbre villa de Martres , dont les bas-reliefs et les bustes impériaux décorent aujourd'hui le Musée de Toulouse , on a découvert plusieurs fois des vestiges importants d'antiquité romaine dans la plaine ( lou plan ) qui entoure la petite ville de Saint-Bertrand , et sur les Ûancs des collines riantes qui encadrent cette plaine , du côté d'en Barsous particulière"^ ment.
( 63 ) du dieu Leherenn , dont il diffère autaliit par ses formes monumeatales que par le nom du dieu auquel il était consacré (1). Parmi les cultores ou les dévots du dieu Leherenn , dont les autels d'Ardiége nous ont conservé les noms , nous n'en avons trouvé que trois ( toute lecture incertaine écartée ) qui joignent à leurs noms un titre formellement énoncé : Bambix , Publi. lil. (n*» 7), Maximus mandati 1, (n** 12), Osson Priamî 1. (n'' 14), et il est remarquable que tous les trois appartiennent à la classe des affranchis. (^^^^i> libertini), qui formaient, comme on le sait, une sorte de classe intermédiaire entre la liberté et Tesclavage dans lequel elle se re-
(1) Cette inscription, qui provient incontestablement du vUlage d^Ardiége', où ron n'a rencontré jusqu'ici , sauf deux ou trois cas douteux , que des monuments relatifs au culte du dieu Leberenn , était encastrée dans le montant de la porte de réglise , récemment démolie , et a été publiée plusieurs fois , par M. du Mège notamment, qui a modifié, dans son Mémoire de 1831 (Mém. de la Soc. arch. de Toulouse, t. 1, p. 7 ), et dans son Catalogue du Musée de Toulouse , la lecture inexacte qu'U en avait donnée dans ses Monuments religieux ( p. 299 ). Elle est gravée en caractères de 0°>08 de banteur , sur un autel de marbre blanc , qui n*a pas moins de 0°i42 de largeur , maisqni est, comme Tinscription elle-même, brisé et tronqué par la base. Nous la reproduisons d'après un estampage comparé , lettre à lettre , avec roriginal.
JVC- LP^KIPP* VLINIANVS
Quant à rinterprétation de ce texte , assez clair par lui-même , nous nous contenterons de remarquer qu'il ne serait pas impossible que les sigles de la seconde ligne appartinssent au même mot : Dianœ AugusUB , tout séparés qu'ils sont par des points les uns des autres (M. du Mège complète les trois sigles par les trois épithètes, augustœ, coUesti, victrici) , et que le mot pomp. de la troisième ne pourrait, dans aucun cas , se compléter , comme il le pro* pose , par le mot pomponianus , puisque le donateur de rautel se trouverait ainsi avoir deux cognomina d'adoption et n'aurait plus de nomen ou de nom de famille. Il faut indubitablement lire Lucius Pompeius Paulinianus , et voir dans la famille de ce personnage une des famUles les plus considérables du pays où l'on ne porte guère plus de trois noms agroupés , un prœnomen , \iu nomen et un cognomen.
(64 ) crutait légalement par rémancipation (1). Ceux de n<)S lecteurs qui ont quelque habitude de la langue )égale des Romains , remarqueront même , comme une circonstance caractérisa tique , que ces affranchis n'ajoutent jamais à leur nom le nom de la famille (gens) sous le patronage de laquelle ils se trouvaient placés par suite de leur affranchissement ; ce qui semble indiquer que la distance n'était pas très-grande ici entre le patronus et le libertus, et que la plupart de ces patrons n'étaient eux-mêmes que des affranchis déliés des obligations du libertinat , dont ils n'étaient plus astreints à prendre le titre (2).
Les grammairiens et les jurisconsultes de Rome avaient remarqué , bien longtemps avant nous (3) , que les noms étaient composés , chez les Romains , de plusieurs parties séparées et distinctes qui avaient chacune leur sens et leur valeur ,
(1) L'assertion serait contestable pour le INGENUS SIRICCONIS 1 1|( n^ 4) , qui pourrait être aussi bien le fils ( Fa7tws ), que Tafifranchi (Libertus) de Siriceo, plus contestable encore pour le ALIS ""RRIS du no 19.
(2) Ce n'en est pas moins quelque chose de caractéristique et d'exceptionnel , U faut le reconnaître, que ces affranchis, désignés, comme leurs manU' missores , par un simple prœnomen , d'apparence barbare , comme Bambix , ou d'apparence servile , comme Priamus : « Nunc Priamo nostro , si quis est emtor , coemtionalem senem — vendam ego venalem quem habeo » ( Plaut. Bacchid. iv , ix.. 926) , tandis qu'ils le sont , d'ordinaire , par un double nom. Sans rindication formellement énoncée du libertinat on se demanderait en quoi ces noms d'affranchis diffèrent des noms franchement serviles d'apparence dont nous nous occuperons au paragraphe suivant. Peut-être la manumissio qu'implique nécessairement le titre de libertus , n'était-elle ici que la manumissio minus justa dont les effets étaient tellement restreints et les prérogatives tellement conditionnelles , que Tesclave qui en était Pobjet était, comme le dit un ancien jurisconsulte , moins libre , de droit et de fait, qu'en permission ou en congé dans la liberté : « Non esse liberos sed domini voluntate in libertate morari... » et restaient esclaves tout en paraissant libres... «Hi tamen stii domini voluntate ( sans les formes légales qui donnaient quelque chose de légal à Fexpression de cette volonté ) in libertate erant , manebant servi. » (Dosithei fragm. 4-6. p. 325 , édit. M. Blondeau ].
f3) Un des textes les plus célèbres et les plus souvent cités est celui de Quintilien. « ... Propria liberi, quae nemo habet nisi liber, praenomen, nomen , cognomen , tribum : habet hsec addictus. » (Quintil. inst. orat. lib. vu , c. 3 , p. 86 , édit. Lemaire ).
(6Î$) parce que ôhiacune d'elles répondait, pour ainsi dire, à une prérogative de naissance ou de rang , à la possession de droits cir ils et politiques qui sont toujours , dans une société aristocratique , le monopole de certaines classes privilégiées , et qu'à défaut de renseignements plus précis et plus explicites , l'épigraphie avait eu plus d'une fois d'utiles enseignements à tirer du nombre de ces noms ou de ces diverses parties du nom , de leur caractère et de leur agencement lui-môme , qui ont , presque toujours , quelque chose de significatif. Si dans le nom bien connu de Publius Cornélius Scipio Africanus le nœud et le faite de Tagroupement nominal , aristocratique comme la constitution de l'ancienne société romaine, est incontestablement le nom de Cornélius , le nom héréditaire (nomen gentilitium)^ de la famille ancienne et puissante ( gens ) , dont l'Africain était sorti , ce ne sont point des détails sans valeur dans cet agroupement que Yagnomen de Scipio , qui indique une branche particulière de la gens Cornelia , les Scipiones, et le prcenomen de Publius qui désigne individuellement cette fois un membre de la gens Cornelia et de la branche des Scipiones, Le surnom d'Africanus ( œgnomen ) , dont tout le monde connaît l'origine glorieuse , est remplacé quelquefois par un autre surnom géographique, comme Balearicus, Creticus, Numidicus, Achaïcus, quelquefois par une qualification accidentelle et purement personnelle à l'origine : Barbatus , Crassus , Macer , Naso , Piso , Rufus , Rufinus , Torquatus, Maximus, etc. , bien qu'on voie, dans certains cas, ces espèces de surnoms se transmettre de père en fils ( Crassus , Piso , etc. ) et devenir à leur tour la rubrique d'une branche spéciale , comme celle des Scipîons , ou d'un rameau secondaire issu et détaché de cette branche principale.
Danslenom de Publius Cornélius Scipio ^Emilianus, tout aussi connu que celui de Scipion l'africain , l'adjectif iEmilîanus , qui termine l'agroupement appellatif a un sens et une valeur parr ticulière. Il indique, comme le font la plupart de ces adjectifs nominaux terminés en anus , un acte légal , ce que les Romains appelaient une transition d'une famille à une autre ( à gente
(66) ad gentem tramire), transition dont le surnom lui-même devenait le signe et la preuve, puisqu'il nous rappelle que Scipion Emilien appartenait par le sang à la gens iEmilia ( il y était connu sous le nom de Paullus iEmilius ) , d*où il avait passé y par adoption , dans la branche la plus illustre de la gens Cornelia, dont il avait pris le nom, Cornélius Scipio, en y ajoutant leprcenomen de Publius. C'était par le môme principe que l'affranchi , sorti de l'esclavage par un acte légal d'émancipation , ajoutait à son prcenomen ou à son cognomen servile le nomen gentilitium de son ancien maître devenu son patron. Mais il est à peine nécessaire d'ajouter que ces noms , essentiellement romains, c'est-à-dire, essentiellement aristocratiques, que ces noms, à trois ou quatre membres, n'appartenaient point , et ne pouvaient appartenir , môme sous l'empire, à toutes les classes de la société romaine. Sans parler de la désignation de la tribu , tribus , que l'on intercalait , comme le nomen patriSj entre les divers membres du nom complet , et que les citoyens ( cives romani ) , avaient seuls le droit de prendre . puisqu'ils étaient seuls inscrits dans lés tribus romaines , à quel titre des gens de condition médiocre se seraient-ils attribué ces épithètes en anm ( ^Emilianus , Octavianus^ Paulinianus ) , réservées, en général , aux grandes maisons et aux familles opulentes, les seules qui eussent quelque intérêt aux adoptions dont nous pariions tout à l'heure (1)? Le nom de famille lui-même, \enomen gentUitium, devenu universel chez nous, était, comme le remarque Quin-
(1) On trouve assez souvent dans les inscriptions antiques , dans les columharia , par exemple , des noms d'esclaves suivis d'un adjectif en anus , comme ceux dont nous parlons ici , Drusianus , Licinianus , Âggripinianus ^ Mœcenatianus , Epaphroditianus , etc. ( v, les recueils épigraphiques , pass. ] Ces épithètes ne sont ici que de simples indices d'origine , destinés à rappeler que tel ou tel esclave sortait de telle ou telle Maison , qu'il avait passé , par donation ou par testament, de la maison de Licinins ou de Mécène dans celle d'Auguste. C'est ainsi que Ton a trouvé dans le coltimbarium de LÏTie Fume de marbre d'un Aug. Licinian. Pistor ( Gori , Columb. liv. Aug. 177 ) , d'une Anna Livise Mœcenatiana ( ib. 97 ] , d'une Parmœno || Liviae à purpura W Msécenatiana ( ib. 93 ).
( 67 ) tilien, Tapanage et rattribut exclusif de la classe libre, qui avait seule le droit d*y ajouter xinprœnomen. L'affranchi n'en avait un que parce qu'il était entré par l'affranchissement dans la gens de son patron. C'était ce qu'on appelait , d'un mot caractéristique, à Rome, in nomen alienœ gentisinirare{\). Le nom, se modelant ainsi sur la condition sociale et politique , se tronque et s'écourte logiquement à mesure que diminuent les prérogatives politiques et sociales dont la condition n'est, en réalité, que le résultat et l'expression. Si des exceptions accidentelles que mille circonstances expliquent , ne venaient à tout moment déranger et intervertir cette espèce d'ondulation , nous verrions les noms aller , en se restreignant ou en se mutilant par degrés , comme la vie politique et les droits qui la révèlent, de Rome au Latium {jus latinum , latini) , du Latium à l'Italie (jus italicum, Italici), de l'Italie aux provinces (provinciales) , où se maintenaient obstinément les formes indigènes et nationales des noms propres , sur lesquelles nous aurons à revenir bientôt. A Ardiége, c'est une distinction déjà très-rare , chez les cultures du dieu Leherenri au moins , que de doubles noms , comme ceux d'Attia Faustina ( n* 21 ) et de Vennonus verus ( n"* 25) , où nous chercherions vainement trace des prérogatives de famille et de position , que nous offraient tout à l'heure les noms patriciens des Scipions . que nous offriraient ceux de simples légionnaires dont on retrouve les inscriptions funéraires dans la Gaule du sud, comme dans celle du nord. Ces doubles noms indiqueraient tout au plus de petites gens de condition libre (ingenui) (2) , d'anciens affranchis émancipés , depuis peu de temps peut-
(i) Dans une intéressante inscription du Musée du Louvre ( première salle, no 109) , deux frères sont désignés sous deux noms complètement différents... C. ATTIUS VENVSTUSIIET M. ABVDIVS |1 SELEVCVS || FRATRES... Ce n'est même que d'après celte diversité de noms bizarrement réunie au titre de fraires que nous savons qu'ils étaient affranchis.
(2) La raison qui nous détermine ici est Fabsence significative de la sigle du iibertinat qui est énoncée d'ordinaire , quand le libertinat existe , sur les monuments des Pyrénées.
(68) élre , des devoirs et des charges du libertinat ( officîum, dUsequium ) , qui pesaient encore sur les trois affranchis que nous signalions tout à l'heure ( v. p. 415), et Ton arrive ainsi , de degré en degré , à des noms rudimentaires , composés , comme ils le sont dans les neuf dixièmes de nos légendes , d'un simple prœnomen , qui ressemble plutôt aux noms de fantaisie sous lesquels on désignait , dans les grandes maisons romaines, les animaux favoris, les oiseaux, les chiens de phasse et les chevaux de selle (1), qu'aux prœnomina traditionnels des Romains de naissance ( Caïus , Martius, Lucius, Cneius, Publius, Tiberius, etc. ), avec lesquels il est impossible de les confondre.
L'esclave , qui n'était point un homme aux yeux de la loi romaine, puisqu'il était le bien et la chose de son maître ( dominus ) ; était aussi incapable d'un acte civil , quel qu'il fût , que les bêtes de somme ou les animaux domestiques dont nous venons de parler (2). 11 ne prenait et ne pouvait point prendre de nom de famille {nmnm gentUitium) puisque la loi lui interdisait le mariage légal , dont la famille n*est , à son tour, que le résultat ou la conséquence légale. Le nom sous lequel on le désignait dans la maison de son maître, sous lequel il était inscrit dans le registre (instrumentum) de la famUia urbana , aussi nombreuse dans les grandes maisons que l'était le peuple des esclaves attachés à la culture du do-
(i) A Fexception de quelques noms d'apparence libre ^ comme Saranus, TertuUus, Sabinus , la plupart des prœnomina d*Ârdiége : Rufîis , Masuetus , Amœnus, Domeslicus, Mandatus, Gemellus et Festina, ne paraissent être que des sobriquets , anjilogues aux noms des chei^aux que nous ont conservés de curieuses inscriptions antiques : Geminator , Silvanus , Saxo , Dandus» Oceanus, Victor, Vindex, etc. (v. entr*autres, la belle inscription de Rome, publiée par Muratori , 623, 3 ; Fabretti, p. 276 ; OreUi, 2593.) Si la robe du cheval est soigneusement indiquée à la suite de son nom , on ne trouve trace ni d*un côté ni de Fautre du nomen patris , que nous ne négligerions plus aujourd'hui , pour les chevaux de course au moins.
(2) « Ad servum nuUa lexpertinet. » ( Quintil. Inst. orat. vni , ni, 26, 27, et une foule d'autres textes du même genre.
(69) maàne (famUia rustica) (1) , n'était qu'un simple preenomen emprunté tantôt au pays d'où il était sorti , tantôt à quelque qualité de caractère , à quelque aptitude d'esprit ou de main . à quelque particularité de teint ou de taille, de difformité ou grâce (2). Essentiellement personnels et viagers , ces noms d'esclaves ne sont jamais suivis , dans les inscriptions antiques, de la formule significative que l'on désigne, en épigraphie , sous le titre de nomen patris (3) ; et en retrouvant . à Ardiége , quelques-unes de ces appellations solitaires , marquées de la plupart des. caractères que nous venons de signaler , on est involontairement amené à en conclure que c'était à la classe servile proprement dite, à l'esclavage domestique , comme nous l'appellerons désormais, qu'appartenaient plusieurs des donateurs de nos autels. A côté du Gemellus , qui s'associe à Festina sa sœur ou sa cmtubemalis, pour dédier au dieu Leherenn un des monuments que nous avons reproduits plus
(i) Dans rune comme dànsPautre, les esclaves étaient divisés en décuries , sous les ordres de decuriales et de principes, comme nous rapprend le cul'ieux passage de Pétrone , où Trimalchion interroge un de ses esclaves sur son origine et sur la place qu*il occupe dans sa maison : « Ex quota decuria es ? — Ex quadragesimâ. — Emptitiusne an domi natus ? — Neutrum , respondit Cocus , sed testamento Pansae tibi rel ictus snm. » ( Petron. Salyrieon , c. 47.
(2) Nous allons retrouver à Ardiége même, parmi les cuUores du dieu, quelques-uns de ces sobriquets serviles que nous caractérisons ici : Âmœnus, Masuetus, Festina, etc. Quant aux appellations géographiques des esclaves, rien de plus commun ni de plus connu , même chez les poètes, que les noms de Syrus, de Thessalus ,<le Gylix , etc. ( Voy, le Théâtre de Plante, pass.)
(3) Ne pas confondre avec le nomen patris indiqué presque constamment par la sigle F, Pinitiale du mot filius ou filia , précédé d'un prœnomen au génitif, le génitif solitaire , que ron trouve dans plusieurs inscriptions italiennes à la suite du prœnomen servile, dans rinscription de Gèlera, par exemple, publiée par Duelli dans ses Lucubr. epist. 8 , 9 et reproduite depuis dans plusieurs recueils épigraphiques. Ce n*est môme que très-rarement que Ton voit des esclaves s'approprier le prœnomen de leur père , comme dans cette inscription publiée par Muratori , pag. 946, 3 : T. CLAVDIO THREPTO || CLAVDIA SPES ET TREPTVS||SER. PUBLIC. PARENT. ||FILIO DVLCISSIM. FECERE. La condition de la mère de Threptus , qui était probablement une affranchie (Claudia spes), pouvait ici expliquer et excuser insqu*à un certain peint cette licence.
(70) haut (n* 8 ), à côté du Tertullus (n* 2 ), dont le nx)m n*est suivi non plus d'aucune indication de descendance , nous rangerions dans cette catégorie un Mandatus dont le nom termine , sans complétif aucun , un des fragments récemment découverts à Ardiége ( n** 23 ) , et le Sabinus du petit autel classé sous le n** 13 , si Texiguité du monument ne permettait pas de supposer ici quelque suppression dans l'énoncé du nom ou dans celui des titres qui l'accompagnent d'ordinaire (1).
Exclu de la société et même de la famille , par des lois injustes, l'esclave reprenait, sous l'œil plus équitable des dieux, quelque chose de ses prérogatives et de sa dignité d'homme; et nous pourrions citer à ce sujet les albums heureusement retrouvés de plusieurs confréries religieuses où les esclaves sont confondus , sans distinction aucune , avec les hommes libres, investis quelquefois des dignités et des magistratures de l'association (2). Au temps le plus aristocra-
(1) Nous nous sommes bien des fois demandé , dans le cours de ces recherches que domine la grave question que nous venons de soulever, si les lapidi^ cides ne se permettaient point, dans certains cas, de tronquer et d'écoiu'ter les noms qu*ils gravaient sur leurs autels ; s*ils ne les écourtaient point , dans d'autres cas, faute d'indications suffisantes que les donateurs étaient tenus de leur fournir ; si ce n'étaient point par leur fait que les inscriptions d' Ardiége nous olfraient tout à l'heure des noms d'affranchis ou d'hommes libres, réduits à un simple prœnomen d'apparence servile ; et nous devons déclarer que c'est à la négative que cet examen nous a conduits. Sans nier d'une manière absolue que quelques suppressions aient pu se produire , par la faute des donateurs surtout , qui tronquaient et estropiaient leurs noms de bien des manières , comme le font encore les paysans d'aujourd'hui, il est facile de se convaincre en parcourant les tituli des Pyrénées, où les moindres indications d'état, le Homen patris et le nomen domini , sont mentionnées avec beaucoup de soin sur les plus petits autels ; qu'ils ne se permettaient jamais , de parti pris , des suppressions qui pouvaient avoir de graves conséquences, fixées par récriture sur des monutnents publics , et que ron peut , dans le plus grand nombre de cas, accorder une confiance entière à leurs affirmations comme à leur silence. Les quatre ou cinq donateurs dont nous rapprochons ici les noms et les destinées , n'étaient diminuti nomine , comme on le dirait dans la langue gravement pittoresque des Romains, que parce qu'ils étaient, selon toute apparence, dimmu^'capiie.
(2) Dans Talbum deCeleia dont nous venons de parler, VI final du nom des propriétaires de chaque esclave est rejeté à Textrémité de la tabella où U al-
( 7i ) liqae de rancienne Rome , les Potitii n abandonnaient-ils point aux esclaves de leur gens l'entretien des autels et la soin des sacrifices qui leur étaient confiés (1) ? Dans certains sanctuaires, dans celui de Larinum , par exemple (ancienne Campanie ), dont le dieu était aussi une sorte de Mars topique, plus célèbre seulement, et mieux connu que celui d'Ardiége, c'était à ces esclaves, organisés en confréries, et désignés ici sous le nom de Martiales , qu'était exclusivement réservé le soin du culte et l'entretien du temple (2). Comme nous trou-
terne avec rs final du nom des hommes libres, composé dTun prœnomen et d'an nomen au nominatif; il sert à désigner au premier coup d'œil les hommes des deux conditions , rapprochés et confondus dans le sodalUivm.
MAXIMVS TERT I
IVLIVS SECVND l
ALÏLIVS FIRMV S
CASSIVS SENILI S
SECVNDÏN, MAXIM I
Xi ne restait dMndécision possible que dans le cas où le nom du mattre se termine lui-même par un S comme dans
MAXÏMVS VÏATORl S
mais elle est levée bientôt par la forme génitive de ce nom. Orelli remarque avec raison que les esclaves et les hommes libres sont déjà confondus dans les «acra de ces collèges obscurs , comme ils Tont été depuis dans ceux des chrétiens (OreUi, Insc. t. I, pag. 417.) Quant aux droits reconnus aux esclaves <rexercer les honores de ces confréries , nous citerons entre autres preuves le texte suivant : DlANiE AVG. || COLLEG. LOTOR. SAGR. || PRIMIGENÏVS R.P. (reipublicae) || ARICINORVM SER.(servus) ARC.(arcae) || CVRATOR II CVM M. ARRECINO GELLIANO || FILIO CVRATORE T. (terlium) D.D. (dédit, dicavit) — (Falconieri , not. ad inscr, athlct. pag. 24).
(1) « Eodem Appio auctore, potitii , gens cujusad aram maximam Herculis familiare sacerdotium fuerat , serves publicos rainisterii delegandi causa sollemnia ejus sacri docuerat. » Il est vrai que le dieu se montra blessé de ce sans-façon , et que les douze familles dont su composait alors la gens Potitia, s^éteignirent toulos dans la même année , disait la légende : « Gum duodecim familiae ea tempestate Potitiorum essent, pubères ad triginta, omnes intra annum cum stir]>e exstinctos. » (Liv. ix, c. 29).
(2) c Martiales quidam Larini appellabantur, ministri publiel Martis atque ei éeo veteribus institutis religion ibusque Larinatium consecrati. Quorum quum satis magnus numerus esset... » ( Gic. pro Gluentio , c. 25) .
(72) Yions tout à Theure parmi les cuUores d*Arâiége de pauvres affranchis , d'apparence servile , rien ne serait plus naturel , à coup stir que d'y rencontrer de véritables esclaves, des -esclaves domestiques (vemœ^ servi vemœ) qui avaient certainement à Ârdiége, comme dans les sanctuaires voisins, h droit de faire des offrandes ou des sacrifices au dieu du pays, et que n'auraient point arrêtés à coup séria dépense d'un modeste autel , comme ceux que nous décrivions tout à l'heure (1). Ne perdons point de vue cependant que, dans la plupart des monuments épigraphiques des Pyrénées , où figurent indubitablement des esclaves, le prœnomen servile dont nous venons de parler est toujours suivi de la qualification formellement énoncée de l'esclavage , et que , dans tous les cas , il serait impossible d'étendre cette interprétation à la classe la plus nombreuse des ctUtores d'Ârdiége , qui ajoutent constamment au prœnomen sous lequel ils sont désignés la qualification formellement énoncée de fils ou de fille d'un tel : Domesticus Rufi F. (n**!), Mandatus Mâsueti F. (n^ 3), Titullus Amœni F. ( n® 5), Dannonia Harspi filia (n'6), Bambix SoriF. (n® 9), Seranus..TiinF (n* 10), Ingénus SiricconisF. ?(n''4).
A côté de l'esclavage domestique , sur lequel devait s'arrêter d'abord notre attention, se maintenait, il est vrai , une autre forme de l'esclavage , une autre classe servile plus nombreuse et plus intéressante à tous les égards que celle dont nous venons de nous occuper. Nous voulons parler de ces esclaves des champs , de ces serfs de la terre ou de la glèbe que les lois romaines désignent sous les noms divers , selon les lieux ou les temps, i'origina/rii ou inquUini (les indigènes), i'adscripti ou aéscriptitii ( sur les rôles du domaine ou de l'état ) de
(i) Nous nous contenterons de citer à rappui de cette assertion les quel^ ques textes suivante ; PHILETVS || POMPEI SERV. || HERGVU|| V, S. L. M ( L'Isle-en-Dodon , publiée par M. du Mège ).— GEMINVS || Q. IVL. BALBl SER. Il V-S-L-M (Musée de Toulouse, c schedis mss, meis), D.. ( Deo ) IICARR. (0 )GEMIN || VS SER. || VT-S-L-M || . T PRO S. || .ONSER(et pro suorum conservatione. || {Ibid,, ib, ].
(73) ni6lta (les ge&s de la campagne), de cdoni(les cuHiva* leurs) (1). Quoiqu'il ressemble, par quelques côtés à Tesdavage, puisque les serfs de la glèbe étaient, comme les esclaves proprement dits , en possession et en puissance d'un maître (2) ; qu'il leur était interdit par quelque motif , et sous quelque prétexte que ce fût , de quitter le sol ou ils étaient nés (natale, génitale sdum, pass, ), et que leurs enfants , voués héréditairement à la même condition , appartenaient de droit à cette terre dont ils étaient les esclaves , suivant la forte expression du droit romain (quasi servi terrœ... quadam dediti serviltUe. L. 2 [Arcad, et Honor.] , C. J. , xv, xlix) ; le colonat en différait pourtant par des traits bien marqués , qui rapprochaient à plus d'un égard la condition des colons de celle des hommes libres ( liberi , ingenui ) , sous le nom desquels on les trouve plus d'une fois désignés dans les lois romaines (3). Leur mariage, par exemple, n'était plus, comme le contvbemium des esclaves , une relation accidentelle, un rapprochement fortuit et purement physique dont il ne pouvait sortir que des choses , puisqu'il était non-seulement dépourvu mais incapable de sanction. C'était un mariage légal ,
(1) Les textes les plus importants et les plus étendus relativement au colonat sont , dans le Gode Théodosien , au liv. y , les tit. ix , x , xi ; dans le Code Justinien , au liv. xi , les tit. xlvii , xlix , l , li , lh , LXin , lxvii ; les Novelles liv, clvi , clvii , clxii , c. ii , m ; la quatrième constitution de Justinien , de adscriptitiis et colonis , celle de Justin , de filiis liberarum : celle de Pempereur Tibère Constance , de filiis colonorum. Nous les réunissons ici d'après M. Guizot {Hist, de la civilisât, en Fr,, 37« leçon), pour n'avoir point à les citer en détail et à tout moment. On sait que cette belle question a été étudiée et traitée plusieurs fois depuis le commencement de ce siècle et à divers points de vue , par M. de Savigny , par M. Guizot qui ne fait guère que mettre en œuvre les faits rassemblés et interprétés par rhistorien jurisconsulte de Berlin , plus récemment par M. H. Wallon , dans sa belle et savante histoire de resclavage dans Fantiquité(t. II et m, pass.].
{S) « Quum uterque domini sui positiis sit potestate » ( liv. il , C. Justfn. XI , XLVII ). A plusieurs reprises , la loi les distingue formellement des personnes : sui juris . sui arbitrii ( Codd.^pass. )
(3) « ... Licet conditione videantur ingenui. ( L. unie. | Theod. et Valent.]. C. Just., XI, 12 et ib,, tit. 41 ).
(74) sinon complet , qui avait des effets civils , qui conférait à leur femme le titre à'uxor , sous lequel la loi les désigne à plusieurs reprises (1), qui donnait à leurs enfants le droit de se dire les fils d'un tel, comme dans nos inscriptions, s'il ne leur donnait pas celui de prendre un nom de gens ou de famille , et de le transmettre héréditairement à leurs descendants. Leur avoir, qu'ils pouvaient accroître par leur industrie et leur travail personnel jusqu'à un certain degré d'aisance, de bien-être même, car ils ne devaient au propriétaire du sol auquel ils étaient attachés qu'une rente en nature , déterminée une fois pour toutes , et dont le chiffre ne pouvait pas être élevé (2) , n'appartenait plus absolument à leur maître , malgré le nom servile de peculium , sous lequel on le désigne encore. Il n'était pluSs placé que sous sa tutelle ou sa surveillance (3) ; et ce qui prouve que la loi regardait le colon comme légalement capable de propriété , c'est qu'il était soumis à l'impôt comme l'étaient en principe tous les hommes libres de l'empire, tous ceux au moins qui ne jouissaient point d'une immunité légale (provinciales, tributarii) (i). PsivnnQ dernière prérogative , qui tient de très-près à celles que nous venons d'indiquer , les colons étaient légalement admis dans les armées dont les esclaves étaient rigoureusement exclus. A défaut des légions où l'on ne rencontre que rarement, dans
(i) « ... Uxores sibi conjunxcrint. » (Cod. Just., tit. xLvn, 1. xxiv).
(2) « ... Domini praediorum id quod terra praestat accipiant, pecuniam lion requirant, nlsi consueludo praedii hoc requirat » ( L. 5 , [Valent.] G. Just. XI, XLVii de agricol. ) « ... Gaveant autera possessionum domini aliquam innovationem vel \io1entiam eis inferre. (G. Just.,1. 20 § 2, eti. 23 § 1.)
(3) V. L. unie. ( Valens ) G. Theod. V. XI , « ne colonus inscio domino peculium alienet. »
(4) Obnoxii censibus, censiti., capite censi , »,( Godd. pass. ). Ils pouvaient de leurs économies (peculium ) acquérir une petite propriété , des terres même pour lesqueUés ils étaient inscrits séparément et sous leur propre nom dans le cadastre de TEmpire. «... Sane quibus terrarum erit quantulacunque possessio qui in suis conscripti locis, proprio nomine libris censualibus detinetur. » L. ii. (Valent, et Valens) G. Th. xi. 4: cf. Just. noTell. cxxvm, 14.
( 78 ) les premiers siècles de Tempire , des noms d'apparence servild et de forme barbare , comme ceux que nous offrent nos légendes (1), ils pouvaient figurer au moins dans les escadrons ( alœ ) ou les cohortes auxiliaires que chaque province était tenue de fournir aux armées romaines , que l'Aquitaine fournissait pour sa part aux armées de Germanie, et qui y conservaient, avec leur costume et leur armure . leurs habitudes et leurs croyances nationales , dont nous avons retrouvé sur les bords du Rhin de curieux vestiges.
Quelles que soient les raisons qui se réunissent pour arrêter notre attention sur cette classe intéressante des colons ou des serfs de la glèbe , nous sommes loin de prétendre pourtant qu'elle ait formé à elle seule la population des campagnes , celle des vici particulièrement, dont l'histoire, à peu près inconnue, aurait pour nous tant d'intérêt. A côté de ces affranchis que nous y rencontrions tout à l'heure , désignés sous le titre de liberti, et qui devenaient complètement libres à la troisième génération, nous y trouverions bien certainement des gens d'origine et de condition diverses , des colporteurs et des artisans nomades qui quittaient, chaque année, le village pour travailler aux carrières ou pour battre le pays, des étrangers mariés et établis dans le viens ^ où ils exerçaient
(1) Les noms des légionaires sont d'ordinaire très-complets , sinon trèsromains. Ils sont composés habituellement du prœnomen et du nomen que suit immédiatement le nomen patris et la tribus , puis vient Vagnomen ou le cognomen suivi lui-même de la patria énoncée quelquefois d'une manière très-précise et très-détaillée, comme dans ce texte :... NAT. {natione) BESSVS NA 11 TVS REG. f régions) SERDICA VI || CO MAGARI... ( Naples, Gruter. Dcxxvi. 3). Une indication de ce genre, sur le monument lehérennique de Strasbourg, ne nous laisserait pas de doute sur le nom antique du vicus d'Ardiége que nous ignorons encore. Quelquefois cependant ( une fois sur cent peut-être ) , on trouve des légionnaires désignés sous un simple nomen d'apparence barbare , comme dans ces exemples que j'emprunte au beau recueil de M. de Boissieu :... ALVSIDAS VET. LEG. I M. {veterantis legionis primae Minerviae , inscr. antiq. de Lyon, p. 304). — ^D M || ET MEMORISE
A. Il TERNiE VROGENO || NERTI VET. LEG. XXII lb„ p. 330. Nous
avons cité plus haut ( p. 383 , note 2), le texte épigrapbique qui nous a révélé l'existence des quatre cohortes que l'Aquitaine fournissait, à la fin du premier siècle , aux armées de Germanie.
( 76 ) quelque modeste industrie (1), de petits propriétaires lilH*es que la conquête romaine avait affranchis en partie des anciennes obligations de la clientèle où ils allaient retomber dans les malheurs et l'anarchie qui marquèrent la seconde moitié du III* siècle. En dehors des vici, dans les prœdia, où viraient la plus grande partie des colons ou des rmtici , comme on allait les appeler au iv* et au v* siècle , les maîtres travaillaient eux-mêmes à effacer ou à atténuer les traits originels que nous essayons de ressaisir en confondant, de parti pris» les obligations et les devoirs très-distincts en principe de la famUia rustka et de la familia urbana y en retirant de la charrue ou de la bergerie les fils de leurs colons pour les appliquer , suivant leurs aptitudes , aux divers emplois de la domesticité intérieure (cultwa, cvbictilum, scriniumy 4c. ) , aussi nombreux dans les élégantes villœ du pied des Pyrénées que dans les riches maisons des civitates de la plaine (2). Les noms d'apparence servile, Domesticus, Masuetus, Amœnus, Rufus, Festina, 4c., qui alternent sur nos autels avec les noms franchement barbares de Sorus, de Osson , de Harspus, de Bambix , de Dannonia (3) , s'expliqueraient , en partie , par ces déplacements arbitraires et fréquents qui n'allaient à rien
(1) Les professions ne sont presque Jamais indiquées dans les inscriptions Cinéraires des Pyrénées. Mais on rencontre quelquefois des stèles où sont sculptés au-dessous du buste du défunt , les instruments de la profession qu*il exerçait , une tenaille et deux marteaux , par exemple.
(2) « Opéra autem eorum terrarum domini libéra ( esse sciant)... nullique liceat velut donatos eos a jure census ( in se ) rvitutem trahere urbanisa que obsequiis addicere. » ( Loi d'Houorius , récemment découverte par M. Peyron, chez M. Laboulaye , Hist, de la prop, fonc. en Occid, p. 110). G*est à cet usage cruel quelquefois que font aUusioir les vers éloquents de Juvénal ;
. . . IncuUus puer atquo a frigore tutus. . . Pastoris durt est hio filius , iUe bubulci ; Suspirat longo non visam tempore matrem Et casulam . et notes tristis desidera Uisdos.
( Juvénal > Sat. xi. v. 146-53).
(3( Nous essaierons de réunir ailleurs ces noms barbares des Pyrénées , trop peu nombreux ici pour qu'il soit possible d'en tirer aucune induction historique ou eUmographique.
(77) moiBs qa- à confondre la liberté conditionnelle des colons avec la servitude sans condition des esclaves , et qui avaient leur importance dans un pays où la petite propriété n'avait point complètement disparu , et où les riches possessores vivaient habituellement sur leurs domaines.
Ce que l'on peut affirmer, en dépit de ces altérations qu'il nous suffit de signaler d'une manière générale , c'est que les instincts , les traditions et les habitudes de la race indigène ne se conservaient nulle part avec autant de fidélité que dans ces classes obscures , protégées dans les campagnes par là dispersion et l'isolement des habitations, dans les villages par la pauvreté et l'ignorance , sur lesquelles sont venues s'émousser l'une après l'autre bien des révolutions et des tentatives de réforme. Attachés jusqu'à l'entêtement, comme le disait, en parlant des Vascons , un poëte du iv* siècle, à ces superstitions locales qui ne sont autre chose, en réalité, que les anciennes religions du pays , formulées et traduites , pour ainsi dire , par l'art idolâtrique des Romains (1), ces pauvres gens étaient restés fidèles aux usages et aux habitudes traditionnelles qu'effaçait tous les jours dans les classes élevées l'influence et l'exemple de la civilisation romaine, à leurs chaumières de terre battue , par exemple , aussi répandues du temps de Vitruve , dans l'Aquitaine gauloise que dans l'Ibérie proprement dite (2), et à leur costume national, dont on retrouverait quelques détails caractéristiques sur les monuments figurés du pays , dans les effigies grossières de ses dieux , que les hommes conçoivent et habillent toujours à leur image (3). Les noms
(1) «... Bnita quondam Vasconum gentiUtas... » ( Anr. Prudent. Peristephan^n : hymnus 1. y. 187-8. )
(â) « His rébus ( Fronde , anindine , luto ] , aedificia constituuntur ut in fiallia , Hispania , Lusitania , Âquitania , scandulis robusteis aut stramentis... sine tegulis , subacta cum paleis terra tecta. » ( Vitruv., 1. 1, c. I ).
(3] La description la plus complète que nous connaissions du costume aquitain , quoiqu'elle soit d*une date relativement récente , est celle que nous a laissée rhistorien anonyme de Louis le Débonnaire , que Ton désigne habituellement sous le nom de T Astronome : «Habitu Wasconum cum
(•78; que nous ont conservés les monuments épigraphiques des Pyrénées , ces noms d'apparence servile qui semblent flotter comme le colonal entre la liberté et Tesclavage , n'étaient euxmêmes qu'un souvenir et qu'un débris de cette nationalité effacée, qui se survit pour ainsi dire à elle-même dans ces régions oubliées de la société provinciale. N'y avait-il pas eu un temps où ces noms , abandonnés aujourd'hui aux gens de la plus basse condition , étaient ceux de tout le monde , en Aquitaine comme en Gaule , ceux des hommes puissants et des grandes familles du pays , où le roi des Nitiobriges , par exemple , s'appelait Theutomatus , Olloviconis filius , comme les pauvres colons dont nous retrouvons les noms sur nos autels (1)?
Ce fut , nous le savons , un moment de crise pour le colonat , comme pour la Gaule tout entière , que les révolutions de la fin du m* siècle , où les émeutes et les soulèvements des Bagaudes se mêlent aux insurrections des provinces contre l'Italie , et aux essais d'indépendance nationale qui en furent la suite (2). Si les esclaves et les colons de certains domaines se trouvèrent émancipés quelquefois , momentanément émancipés par ces réactions haineuses et violentes , beaucoup d'af-' franchis, de petits artisans et de propriétaires libres se trouvèrent d'un autre côté réduits à l'esclavage par la pauvreté et par
coaevis sU)i pueris indutus, amiculo scUicet rolundo, maDÎcis camisise diffusis» cruralibus distentis, calcaribus caUguUs insertis, missile manu ferens. (Anonymi vita Ludov. PU imp, C. iv. Bouquet vi , p. 89). Quelques traits de ce costume , les Manicae camisiae diffusae , par exemple , se retrouvent assez exactement dans certains monuments figurés du pays , notamment dans le bas-relief d*un autel anépigraphe , dont nous avons parlé plus haut, et dont nous donnons le dessin à la fin de cette monographie. ( v, p. 439.)
(1) ... « Intérim Theutomatus, Olloviconis filius , rex Nitiobrigum... » Cœs. deBelL Gall.yhyn.,c. 31.
(%) «c Omnia pêne Galliarum servitia in Bagaudam conspiravere. » ( Prosper Aquitan. Not. ad Eumen, orat. pro restaur, Scholis viii , 4 : v. aussi Eutrop. rx, 13 et P. Gros, vn , p. 25 ). — « Quibus aliis rébus Bacandae facti sunt. .. nisi improbitatibus judicum, nisi eorum proscriptionibus et rapinis qui exactionis publicae nomen in quaestus proprii emoluroenta verterunt. » (Salv. De guhemat. Dei . V. p. 104.
(79) la misère, qu'aggravaient graduellement, au iv* siècle, les lois fiscales de l'Empire à bout d'expédients comme de ressources (1). Ce que nous raconte Salvien , en termes malheureusement déclamatoires et vagues , de ces pauvres gens réduits à abjurer eux-mêmes leur propre liberté, à se donner comme clients ou comme esclaves aux hommes puissants qui pouvaient les faire vivre et les protéger contre la loi elle-même (2) , devait être aussi vrai de l'Aquitaine que de la Gaule , où renaissaient sous des formes diverses les obligations personnelles de l'ancienne clientèle. Ce que l'on peut affirmer au moins , en s'autorisant des textes très-nombreux et des dispositions trèsformelles des deux codes, c'est que le colonat ne disparut point au milieu de ces révolutions qui diversifiaient, pour ainsi dire, la population agricole , et que la condition légale des colons n'en fut pas plus modifiée que leur genre de vie (3). A l'époque où le christianisme essaya de sortir des villes où il était né , et de prendre sérieusement possession des campagnes , ils y vivaient encore de la même manière à peu près que leurs pères y avaient vécu , astreints aux mêmes obligations et désignés souvent sous les mêmes noms ( coloni , rustici , rusticani j incolœ , synonyme de originarii et d'inquUmi), dispersés ici sur les domaines ( latifundia , fundi, prœdia) des
(1) V. pass. les lois des deux €k)des et Saiv., ib,. lib. y et pass. : <c Plurimi proscribuntur a paucis quU)us exactio publica peculiaris est prseda : qui fiscalis debiti titulos faciunt quaestus esse privatos , et hoc non summi tantum sed pêne infimi (V. p. 109)... pauperculos homines tributa divitum premunt.... » (M., ib ),
(2) « Tradunt se ad tuendum protegendnmque majoribus, dedititios se divitum faciunt et quasi in jus eorum ditionemque transcendunt ( Salv. , ibid., ib,y p. 110 ],,. Cum domicilia atque ageUos suos aut pervasionibus perdunt,aut fîigati ab exactoribus deserunt... fundos msûorum petunt et coloni divitum fiunt (/d. ib.. p. 111. ]. Jugo se inquilinae abjectionis addi» cunt , in banc necessitatem redacti , ut extorres non facultatis sed etiam conditionis suae... suscipiuntur advenae , fiunt prsejudicio habitationis indigenae... quos esse constat ingenuos vertuntur in servos ( Id, ii., p. 112 ).
(3) V. les Godes Théod. et Justin, aux titres indiqués et énumérés plus baut.
(80) possessores du pays qu'ils cultivaient par familles et par lots de terre à peu près égaux (1 ), agglomérés ailleurs dans des villages plus ou moins peuplés ( vicatim) , où le servage de la glèbe se complique d'éléments étrangers ; et si les historiens ecclésiastiques nous avaient conservé le souvenir des résistances quelquefois très-vives que provoquaient ces premières entreprises, dans les villages surtout où elles menaçaient , comme à Ardiége , d'anciens et de puissants intérêts (2) , ce seraient probablement nos colons que nous verrions accourir les premiers à la défense de leur temple , et repousser « armés d'épées et de bâtons » les missionnaires d'une religion qui n'offrait plus à leurs dieux , ni transactions, ni alliances (3).
(1) Ce sont les mami du moyen âge {inqenuiXu, servîtes , absi); on les a désignés longtemps , dans certaines provinces , sous le nom de colonica (Renovatio testament patrieii Abbonis in pago Viennensi , ann 805, : ap. MabilUm , De re diplom. , p. 507 , seqq. ) Quant à leur vie intérieure, la source principale est incontestablement celle des hagiographes réunis et publiés dans le grand Recueil des BoUandistes et dans les Acta ordinis sancti Benedicti
(2) « Templum opulentissimum superstitione religionis... » (Sulp. Sev., de Vit, S, Martin,, c'i.)
(3] « In pago iEduorum... dum templum ibidem everteret, furens gentilium rusticorum in eum irruit multitudo ; quumque unus audacior caeteris stricto eum gladio peteret... » (Sulp. Sev. Vit, S, Martin, , c. 14). — « Gumgladiiset fiistibus Tel omni fremitu conabant defendere. » (Baudouivia, Vit, S, Rade^ gundis, f 587 ,: Act. Ben. sec. i,p. 317.)— « Sed undique illis certatim concurrentibus, eum armis et fîistibus... ut quasi injuriam dei sui vindicarent. n ( Viia Walaric. Abbat, Leuconensis , t ^22, Act. Bened. sec. ii, p. 84, 85. ) Jacob Grimm a réuni une foule de textes du même genre dans sa Deutsche mythologie , c. vi ; Gœtter und Bilder. Dans un livre d'une critique judicieuse, et d'une impartialité trèsHrare en pareille matière (Histoire de la destruction du paganisme en Occident , Paris 1835 , 2 vol. ) , M. A. Beugnot a fort bien montré ce qu'avaient de courageux et d'illégal tout à la fois ces entreprises des premiers missionnaires du christianisme contre une religion qui n'avait point cessé d'être , en droit comme en fait , la religion de TËtat, puisqu'elle n'avait jamais été officiellement abolie ou interdite par les Empereurs chrétiens eux-mêmes , et qui pouvait toujours invoquer contre ces aggressions violentes les principes de liberté de conscience et de liberté de culte que Gonstantin avait proclamés pour assurer Vétablissemeni légal du christianisme. ( «. 1. 1 , liv. I , c. 2 et 3, et liv, vi, p. 313). Personne n'avait encore mis aussi complètement en évidence le fait universellement admis aujourd'hui de la longue persistance du paganisme, dans les provinces surtout, et en dehors des villes romaines qui se sont ainsi trouvées deux fois les ins-
(81 ) A défaut de prêtres attitrés et permanents que l'on chercherait en vain dans les sanctuaires des Pyrénées (1) , dans ceux au moins de ces dieux topiques et locaux , nous nous sommes demandé plus d'une fois si ce n'était point sur les habitants du viens , sur les rmlici eux-mêmes , comme les appellent ordinairement les hagiographes , que retombaient directement le soin du culte et l'entretien du temple ; s'ils n'étaient point , dans ce but, organisés en corporations ou en confréries (coilegux y sodalitia j contubemia ) qui devaient être aussi communes dans la Gaule que dans l'Italie (2) , car nous en avons retrouvé des traces assez nettement marquées à peu de distance du pays que nous étudions , chez les Nitiobriges , par exemple ( Aquitaine ) , où une inscription nous a révélé l'existence d'une confrérie de jeunes gens , placée ici sous le patronage d'un dieu romain , Jupiter (jmenes a fano Jovis ) (3). Beau-
tniments des conquêtes de Rome. Mais c'est de Thistoire et de la lutte générale des deux religions que se préoccupe particulièrement Thistorien. Dans lo très-court chapitre consacré à la Gaule romaine (t. i, p. 290-305) , il ne parait frappé que du druidisme gaulois et du polythéisme officiel des Romains » avec lequel il parait confondre les cultes indigènes que nous essayons d'en distinguer, et en présence desquels allait se trouver, presque partout, te christianisme.
(i) On trouve pourtant, en Italie, des sodales qm s'intitulent à la fois, cultor et sacerdos , comme dans rinscription citée plus haut de Celeia : .MERCVRIO AVG. IVLIVS LVCIFER SAC. ET CVLTOR EIVS , etc. (Orelli . 2394). En Gaule même, Sulpice Sévère parle formellement de prêtres attachés à ces temples... Quum in vico quodam templum antiquissimum diruisset et arborem pinum quœ fano erat proxima esset aggressus excidere ; tum vero antistes loci illius, cœteraque gentilium turba cœpit obsistere... ( Vit. S. Martin. , c. xni. )
(2) V. les Recueils épigraphiques , aux titres : Res sacrœ , Collegia et Sodalitia sacra,
(3) DIS MANIBVS II IWENES A FANO || lOVIS || SIBI ET SVIS (Agen, Millin; Mag. encyclop. 1818, p. 324, et Orelli 4099.) Les vici possédaient ces confréries comme les villes. GENIO COLLEGII||IVENTVTIS (sic) VICI || AP0LLINESlS(8ic)... (Mayence, Fuçhs 1 , p. S8, et OrelU,no 95.) Cest quelquefois à ces confréries qu'étaient destinées spécialement certaines chapelles dont les inscriptions antiques nous ont conservé le souvenir. iEDlCVLAM NOVAM A SOLO ||SODALIBVS SVIS PECVNIA SVA DONVM DEDIT II DEDICAVÏT , etc. ( Rome , OreUi , 4092 ).
(82) coup plus près du pays des Convenœ, sur les frontières orientales du territoire des Tolosates , une déesse locale Lahe , dont le sanctuaire était beaucoup moins* populaire que celui du Mars d'Ardiége , avait sa confrérie de fidèles ou de déyots , dont les membres se désignaient eux-mêmes , sous le nom caractéristique de consacrani (1).
Ces congrégations qui se recrutaient en grande partie dans les classes inférieures de la population provinciale , chez les artisans libres ou affranchis , chez les colons et chez les esclaves , étaient placées d'ordinaire sous le patronage de quelque haut fonctionnaire , ou de quelque personnage riche et puissant du pays. Elles avaient à l'intérieur leurs dignitaires électifs et annuels selon toute apparence, que les inscriptions désignent sous les noms de curatores , de quinqtiennales , de magistri collegii (^), et se divisaient, suivant l'usage universel des associations romaines , en dizaines présidées chacune par
(1) LAHE||DEAE||CONSA||CRANI (Castelnau de Picampeau, ancien diocèse de Rieux , démembré de Févêché de Toulouse : c schedis meis ), Je crois retrouver ce nom de consacrani dans une autre inscription des Tolosates, probablement mal lue par Scaliger : ERDIT SEL||CONS ARCAN|I BORODATES || V.S.L.M.(Gruter. mlxxiv, 1 1). M. du Mège ne voit dans tout cela qu'une divinité désignée par les mots Erdit, Selcons, Arcan; noms qui appartiennent peut-être à rancienne langue des peuples gaulois. ( Monum. religieux , p. 205. ) A une plus grande distance des Pyrénées nous pourrions citer encore le sodalitium àescultores Urœfontis, la célèbre fontaine d*Eure, à Uzès, qui nous est connue par une intéressante inscription du Musée de Lyon (M. de Boissieu, Inscr. ant. de Lyon, p. 49, 50); celui du dieu Silvainà Saint-Maur , près Paris , dont Finscription a été publiée par Montfaucon ( Mém. Inscr., et B. L. , t. xiii, p. 433). Je trouve, à Augsbourg, un contubernium marticultorum qui se rapporterait plus directement encore au culte guerrier d'Ardiége : IN H. D.D.||DEO MARTI || ET V1CT0RIAE|| CONTVBERNI||VM MARTICV || LTORVM POSVE||RVNT V. S.||L. L. M. ( Aug. Vind. Gruter. lv, 10 : Orelli, 2399.)
(2) Les preuves et les textes à Tappui de ces assertions , quUi serait trop long de reproduire ici , les faits étant d'aUleurs connus et incontestés ( voyez entre autres la belle et savante dissertation de M. Mommsen : de CoUcgiis et sodalitiis Romanorum; Kiliœ , 1843) , nous sont fournis par de trèsnombreuses et très-curieuses inscriptions disséminées malheureusement dans une foule de recueUs épigraphiques ( Gruter , Muratori , Marini , Orelli , etc. ) sous les titres indiqués pins haut).
(83) un dizainier , decurialis , decurio , qui n'a rien de commun que le nom avec les magistrats ou les membres des curies municipales (!). Sans parler de Tattrait mystérieux des choses saintes sur des hommes sans culture pour la plupart , et de Tespèce d'importance que leur donnaient à leurs propres yeux les assemblées régulières de Tordre (^orào^, où tout se décidait à la majorité des suffrages (2), le soin des cérémonies et des sacrifices, où ils figuraient, comme dans les processions, vêtus de robes blanches et la tête voilée (3), bien des choses se réunissaient pour attirer les mcauï dans ces confréries (4) , dont
(1) Je suis bien tenté de croire que c'est à ces decuriales, et non point aux décurions des anciennes curies municipales que s'applique ce texte du vn^ siècle, que Ton a cité bien des fois sans le comprendre... In villa quœ dicHur Andesagina ( Ausenne) super fluvium Ausciam ( la Bresle en Vimeux ), ubi erant templa fanaticaA decurionibus culta. ( Vit. S. Lup. Senon. Bouq. Hi, pag.492.)
(2) Quo in conventu plaçait universis ut... pleno conventu... ex decreto universorum. Lex collegii iËsculapii et Hygiae : Orelli , 2417 pass. )
(3) On pourrait citer , au sujet des processions , les textes bien connus de Suipice Sévère et de Grégoire de Tours : Quia essethœc Gallorum rusticis consuetudo simulacra dœmonum candido tecta velamine misera per agros suos circumferre dementia (Sulp. Sev. Vit. B. Martin., c. xni) : hanc (Berecynthiam ) quum in carpento^pro salvatione agrorum et vinearum suarum misera gentilitatis more déferrent... cantantes atque psallentes ante hoc simulacrum. ( Greg. Tur. de glor. confess. c. 77. ) Quant au costume, nous songeons , surtout en écrivant ceci , au très-curieux bas-relief gravé sur un autel votif du Musée de Lyon ( il provient des environs de Nimes ) , qui porte pour légende : AVGVS.||LARreVSl|CVLTORES VRAE ||FONTIS, et que M. de Boissieu a reproduit , avec son exactitude habituelle dans son beau recueil des inscriptions antiques de Lyon, p. 49. Cette curieuse figure, drapée et voilée, qui ne peut représenter ni le Lar Attgustus dont tout le monde connaît le costume et la figure habituelle ( Ephebus capillatus et suceinctus , summis pedibus cothumatis et alatis leviter incedens , sinistra rhytona aut cornucopiam, dextra pateram gestans ) , ni la fontaine d'Eure elle-même , que Ton ne représenterait guère sous ce costume , et à laquelle , d'ailleurs , le monument n'est point dédié , nous a toujours paru représenter un des dignitaires de Vordo ( cultores Urœ fontis) , faisant une libation à la divinité tutélaire du Sodalitium et aux Lares Augusti , dont on associait alors le culte à celui de toutes les divinités obscures , que le nom de FEmpereur semblait légaliser. Pétrone dit de même : Mulier operto capiie... ego sum ancilla Qtiartillœ cujus vos sacra ante cryptam turbastis ( Satyric. c. xvii).
f4) Ce mot de confrérie que nous employons à défaut d'autre ,' s'appliquerait lui-même sans trop de violence aux associations religieuses que nous
(84) l'album restait toujours ouvert, et où finissait par entrer une bonne partie, la majeure partie quelquefois, de la population du village. Les plus riches , qui étaient ordinairement les plus nombreuses, assuraient à tous leurs membres (todaieSj cultures , socii cultores(l), populmj plebs coUegii , pass.)>aux esclaves eux-mêmes , une sépulture et des funérailles honorables (/î^nerate^mw), dans un cimetière commun acheté et décorée aux frais de l'association (2). Ici ils avaient droit à des distributions régulières de pain et de vin (sportulœ); ailleurs, à des repas en commun qui se célébraient une ou deux fois Tannée, au temps des molettes, par exemple , et au temps des roses y sous un hangar ( solarium ) et sur des tables données par le patron ou par quelque bienfaiteur du sodalitium (3).
N'était-ce point à ce pieux usage que servait une table monumentale de marbre blanc , découverte , il y a près d'un siècle, dans la ville basse de Lugdunum, l'ancienne métropole àe^Convenœ, à quelques milles seulement du village d'Ardiége , et destinée aux habitants ( vicani) d'un village (vici Florentini), dont rien dans le pays ne rappelle plus l'emplacement et le nom. Une inscription gravée en beaux caractères
étudions, car Morcelli a déjà remarqué que les sodales se désignaient quelquefois entre eux sous les noms de frères ou de fils , de sœurs ou de filles , dans les sodalités féminines particulièrement : sororibtis et filiabtts,., sorores piissisœ ( Morcelli , De styl. inscr. lat. i, p. 133 ).
(1) On retrouve chez les hagiographes eux-mêmes du v® au Tii® siècle do notre ère les noms de cultores , fani culiores, ce qui semble prouver que ces confréries locales se sont maintenues autant que le paganisme lui-même. { Vit. S. Berlulf. Bobiensis f 640. Act. Bened. sec. n , p. 164 ).
(2) LOCVS II SEPVLTVRAE || CVLTORVM HERCVLIS || DEFENSORIS || POLLENTIS II INVICTI || IN FR. P. XXXV || IN AG. P. XXX ( Interamn. Orelli, 2399). La grande inscription des cultores Hereulis somnialis, decuriœ 1 , n'était eUe-même qu'une inscription funéraire , comme Font remarqué avec raison Saumaise et Reinesius. Celle des Juvenes a fano Jovis , à Agen , appartenait également à un cimetière commun.
(3)(( ... Et solarium tectum junctum in quo populuscollegii s. s. epuletur... cenam {sic] quam Hermès q. q. omnibus annis dandam presentibus [sic) promisit.... die violarii... item V id. Mai , die rosae, eodem loco presentibus dividereutur sporlulae vinu (sic) et pane... (lex collegii vEsculapii et Hygiœ. Orelli, no 2417). »
(88) du temps des Anlonins , sur la tranche de ce disque de marbre qu'elle entoure tout entier , nous apprend que le monument avait été sculpté aux frais d'un personnage important du pays, Tiberius Publius Sabinus ( remarquer incidemment ces trois noms , tous romains de caractère), et donné par lui avec d'autres tables du même genre ( mensas cum basibus ) anx habitants du vicus Florentinus. Les membres d'une décurie, présidés par leur decurialis , n'auraient-ils point trouvé place sur les trois lits de bois ou de pierre dont étaient entourées d'ordinaire ces tables monumentales qui se couvraient aux jours de fête de mets , de fruits et de fleurs (1) ?
Ce ne sont là , nous le savons , que des conjectures auxquelles on pourrait opposer des conjectures tout aussi plausibles peut-être (2). Mais il suffirait de quelque découverte heureuse . de quelque texte un peu plus explicite que ceux que nous reproduisions tout à l'heure, pour les convertir en réalités ou en certitudes historiques. A côté du temple d'Ardiége
(1) La table de la Trichila ( Trichla) de la maison d*Âctéon , à Pompéi , à laquelle nous songeons involontairement-ici (c'était un pavillon de verdure ou une salle à manger rustique ) , est entourée de trois lits de pierre , sur lesquels on étendait de riches matelas aux jours de festin , et a de singuliers rapports de taUle et de forme avec celle que nous décrivons.
(2) On pourrait nous objecter , par exemple , que c'est à Lugdunum qu'a été découvert ce curieux monument , confondu par M. du Mège avec une table d'autel carrée et sans légende , qui existe encore à Saint-Béat , où nous l'avons vue récemment ( Jlfonum. relig., p. 324], que le nom des vikani vici Florentini n'est point précédé du nom du dieu sous lequel était placée Tassociation : deo Marti et vikanis ( quasi cultoribus aut sodalibus , v. supra ) vici florentini , ce qui laisserait songer avec autant de vraisemblance à un acte purement civil , à un acte de patronage ou de libéralité aristocratique {patrodnium vicorum). Sans discuter ici ces objections qui se représenteront lorsque nous étudierons les monuments épigraphiques de la petite dvitas Convenarum , et sans trancher une question que nous avons posée avec beaucoup de soin dans les termes d'une simple hypothèse , nous nous contenterons de rappeler que c'est à un collegium que sont destinées les tables (au pluriel aussi ) , signalées dans une des très-rares inscriptions antiques , où U est question ie Mensœ : TI CLAVDIVS DIVl CLAVDU LIB. ACTIVS II HONORATVS CVRATOR GERMANORUM || ET AEDITVVS DIA- NAE CORNIC. COLLEGIO MAGNO|| TRIB. (LIB?) DIVAE AVGVSTAE TRI- CLAM CVM COLVMNIS || ET MENSIS ET MACERIA S. P. D. D. ( Rom. Muratori, 119, 1).
(86) dont nous essayons d'interpréter les monuments , remarquables par leur accord et par leur nombre , nous pourrions citer tel autre sanctuaire , comme celui de Monsérié , par exemple , dont les substructions jont encore à peu près intactes , dont les autels inscrits ou muets se comptent par centaines, sinon par milliers. Quelles lumières ne nous fourniraient point sur tous les petits problèmes que nous venons de soulever, ces mines à peu près vierges encore, exploitées comme elles devraient l'être , comme elles le seront quelque jour par des mains consciencieuses et intelligentes ?
P. S. Au moment où s'achevait Timpression de ce Mémoire, suspendue quelque temps par des occupations de plus d'un genre, un de nos confrères, M. du Mège , dont je suis heureux d'avoir à rappeler, si souvent le nom et les travaux , a bien voulu me signaler l'existence de quelques monuments épigraphiques, relatifs au dieu Leherenn, et découverts, tout récemment (1) à ce qu'il paraîtrait, dans diverses localités trèséloignées quelquefois du village d'Ardiége. Il a même poussé l'obligeance jusqu'à m'envoyer le dessin d'un de ces autels , découvert au village de Huos , à quelques kilomètres d'Ardiége, et qui serait, à en juger, d'après ce dessin, d'une conservation et même d'un style remarquables. Tout en remerciant notre savant confrère de cette marque d'intérêt et de sympathie scientifique dont il m'a déjà donné d'autres preuves , je me suis décidé , après mûre réflexion, à ne point tirer parti de ces renseignements, dont j'ai pris bonne note, du reste , et à ne point publier le texte de l'autel qu'il a bien voulu me communiquer. Lorsque ce monument, égaré depuis peu de temps, à ce qu'il paraît, et que nous avons inutilement cherché chez lui à plusieurs reprises , sera enfin retrouvé et produit comme il le sera quelque jour, nous l'espérons bien , dans une collection publique ou privée , où tout le monde pourra vérifier l'authenticité du monument et l'exactitude de la lecture , rien ne sera plus facile que d'ajouter un paragraphe à cette monographie, à laquelle nous n'attachons point, à coup sûr, une grande importance scientifique , mais qui a le mérite , nous l'avons déjà remarqué , de ne s'appuyer que sur des textes irrécusables que nous pouvons offrir en toute confiance à la critique la plus sévère , en lui abandonnant complètement nos appréciations , nos interprétations et nos conjectures.
(1) Nos lecteurs n*ont certainement pas oubUé ( voy. pag. 10 ) , que M. du Mège écrivait , il y a trois ans à peine , et dans les termes les plus affirmatifs : < Nous n*avons pas retrouvé d*autres monuments consacrés k Leherennus dans d^autres localités. » (Note sur plusieurs inscriptions gallo-romaines inédites : Mém. de TÂcad. des Se. Insc. et Bell. Lett. de Toulouse , iv« série , t. vi , 1856 , p. 385 ). Ce serait donc en trois ans , entre Tannée 1857, où nous ne songions guère pour notre part à la monographie du dieu Leherenn , et Tannée 1859 où elle se trouve terminée, que serait sorti de terre , sous le soleU créateur de rAquitaine , et près de ses eaux toi^ours fécondes... prope flumina nota , cette moisson de monuments lehérenniques qui nous avaient effrayé de prime abord.