Monographie du palais Granvelle à Besançon
La famille Perrenot, qui a donné à la Franche-Comlé et à FËurope un principal ministre de l'empire germanique et un cardinal vice-roi de Naples, est originaire de la vallée de la Loue. Son premier auteur connu, Nicolas Perrenot, quitta en 4394 le viUage d'Ouhans, et, moyennant rengagement de payer une capitation annuelle de deux sous au duc et comte de Bourgogne, fut reçu dans la bourgeoisie de la petite ville d'Omans (*). L'un des enfants de ce Nicolas exerçait en 4426 le métier de forgeron (') ; mais, par suite du mariage de son petit-ûls avec
0) Lettre de howrgeoit d'Omans, octroyée à Nicolas Perrenot, «TOuhaïur, éditée par l'auteur de ce travail dans la Correspondance littéraire, 6« année, 1862, p. 365.
(*) « A propos de ce voyage [que fit le cardinal de Granvelle en Franche- Comté après sa sortie des Pays-Bas], je raconteray, dit Jules Guipflbt, que le P. Claude Richard, de la compagnie de Jésus, natif d'Omans, me dit à Madrid, en l'an 1650. à sçavoir qu'il avoit appris des vieux (alors luymesme estoit âgé de 63 ans et en son jeune âge avoit esté page du comte de Cantecroy, neveu du cardinal) que le cardinal fut en ce temps voir Ornans, ancienne patrie de ses gens, et qu'estant un jour accompagné de plusieurs gentilshommes du pays, il leur monstra le lieu où estoit la forge de son bisayeul , qui avoit esté un mareschal ; et que de plus il rencontra une vieille femme qui l'avoit cognu fort jeune, qui luy dit : « Monsieur Antoine, j'ay travaillé autrefois aux champs avec vostre grand-père » ; de quoy le cardinal ne s'offensa nullement, et qu'au contraire il Juy assigna une pension pour le reste de ses jours. » — Cf. A. Mahlet, Note sur la généalogie des Perrenot de Granvelle, dans les 3/^moires de la Société d'Emulalion du Doubs, 4* série, t. 1, 1865, pp. 41-45.
Guillemelte Grospain, l'aisance arriva dans la famille, et, dès la fin du quinzième siècle, Pierre Perrenot cumulait les charges de notaire et de juge-châtelain d*Ornans (*).
Le fils de ce dernier, nommé Nicolas comme son ancêtre, débuta par la fonction d'avocat du roi au bailUage d'Ornans. Ayant épousé en 1 51 3 Nicole Bonvalot, d'une des premières familles de Besançon, cette alliance, en lui procurant quelque fortune, favorisa l'essor de ses talents. Nommé, en 4518, conseiller au parlement de Dole, il fut fait. Tannée suivante, maître des requêtes de rhôtel de l'empereur, et sut gagner la confiance de Marguerite d'Autriche, comtesse de Bourgogne et gouvernante des Pays-Bas, à tel point que cette princesse le choisit pour son représentant aux conférences de Calais, en 1521 . L'habileté qu'il déploya dans cette mission frappa l'empereur Charles-Quint, qui le comprit au nombre des négociateurs du traité de Madrid, et l'envoya auprès de François P' pour surveiller l'exécution de cet acte. Forcé de quitter Paris, en 1528, lors de la reprise des hostilités entre les maisons de France et d'Autriche, Perrenot ne fit que grandir dans la confiance de son maître (') ; il en reçut les titres de premier conseiller d'Etat et de garde des sceaux des royaumes de Naples et de Sicile. Chargé de présider plusieurs diètes de l'empire, il réussit à calmer, mais non à éteindre, les passions religieuses qui embrasaient l'Allemagne. Il finit à Augsbourg, le 27 août 1550, âgé de soixante-quatre ans. En apprenant sa mort, Charles-Quint écrivit à Philippe II : « Mon fils, nous avons perdu, vous et moi, un bon lit de repos (*). »
Nicolas Perrenot, qui avait acheté, entre autres seigneuries,
{}) D. L]£tbsqub, Mémoires pour servir à Vhistoire du cardinal de GranvelUf 1. 1 , p. 168; Marlbt, La vérili sur Vorigine des GranteUe, Dijon, 1859. in-8o.
<*) La lettre écrite à Nicolas Perrenot par la reine Eléonore, immédiatement après la mort de François l^, son époux, fera juger de la confiance qu'inspirait le chancelier de Charles-Quint; nous donnons cette lettre dans nos pièces justificatives, n» II.
(■) D. LivESQUB, ouvrage cité, 1. 1, pp. 170 et 181 ; Ch. Weiss, Notice préliminaire des Papiers d'Etat du cardinal de GranveUe^ pp. n-vi.
celle du vUïage de Granvelle, et conquis la rare faveur dé dé^ corer son modeste blason paternel de Faigle impérial, fit le plus noble usage de ses immenses richesses (*). Protecteur éclairé des savants et des artistes, il voulut être par-dessus tout le défenseur des intérêts de ses compatriotes ('). U avait sollicité et obtenu, par lettres-patentes du 44 août 45iB7, le modeste ofQce de juge pour le comte de Bourgogne dans la ville de Besançon ('] ; et la réception qui lui fut faite , lorsqu'il vint prendre persons nellement possession de cette charge, donnera l'idée de la haute estime dont il jouissait dans la vieille cité.
« Magnifique et noble seigneur, disent les registres municipaux, messire Nicolas Parrenot, chevalier, seigneur de Grantvelle, Mesches, etc., premier conseiller d'Ëstat de l'empereur nostre souverain seigneur, juge pour Sa Majesté et gouverneur en ceste cité de Besançon, ayant* bien mérité deladicte cité et
(^) La fortune pécuniaire des hommes d'Etat était, à cette époque, proportionnelle à leur crédit, car tout solliciteur n'abordait la cour que les mains pleines; or, Granvelle était, suivant l'expression d'un contemporain, le tout de Vempereur qui ne faisoii rien que par lui, {Mémoire de M. de Bettegarde, envoyé du duc de Savoie, en 1530, dans les Mémoires de la Société d'histoire et d'archéologie de Genève, t. XV, p. 257.)
(') Lors d'une querelle qui s'était élevée, en 1533 et 1534, entre le clergé et le pouvoir municipal, au sujet d'un édit de ce dernier qui ordonnait l'extirpation des vignes encloses dans les murs de Besançon , Granvelle intervint amiablement pour eoncilier les parties. « Et^ ce faisant, écriviiit-il aux cogouverneurs, J'auray meilleur moyen d'assister au bion de ladiote cité que je vouldroie préférer au mien propre. »
(') La création de cet office de juge du comte de Bourgogne datait de 1451, époque où le maréchal Thiébaud de Neuchâicl ayant réprimé une insurrection de la plèbe contre la bourgeoisie, les chefs de celle-ci s'étaient laissé arracher un acte d'association avec le souverain de la Franche- Comté, qui eut dès lors le droit d'instituer dans la cité un capitaine mili* taire et un juge. Ce magistrat participait à tous les actes judiciaires du conseil de ville et faisait percevoir, pour son maître, la moitié des gabelles et des amendes. Il avait la faculté de mettre à sa place un lieutenant : aussi voit-on Nicolas Perrenot, retenu par ses hautes fonctions auprès de l'empereur, déléguer immédiatement ses pouvoirs h Jacques Bonvaiot, son beau-père, et, après la mort de celui-ci en 1537« à Jacques Chambrier^ docteur ès<droi(6.
république d'icelle, fît son entrée en ladicte cité le jour feste Purification Nostre-Dame, second jour du moys de février Tan mil cinq cens trente-ung (2 février 4532, n. s.), luy venant de court dudict seigneur empereur, entra par la porte de Battant; et, pour le recevoir, Messieurs les gouverneurs envoyèrent au devant de luy hors de la cité messieurs d'Ancier, de Gonssans, Chenecey, d'Anvers, Nicolas Boncompain, Pétremand et Montrivel, congouverneurs, et bon nombre de notables de ladicte cité ; à son entrée a esté tirée la grosse artillerie, et en très grand joye et lyesse a esté receu triompbament par mesdicts sieurs, aussi général et commung de ladicte cité. »
Vivement touché de cet accueil princier, il résolut de laisser dans la ville un souvenir imposant de sa munificence. Il avait acquis, depuis plusieurs années, un vaste immeuble, compris entre deux grandes artères de la cité, la Grande-Rue et la rue Saint-Vincent, et confinant d* autre part au monastère des Carmes. Un chemin public traversait diagonalement ce terrain, et mettait en communication la Grande-Rue avec le traige du Point'dU'Jour. Il sollicita la suppression de ce chemin, et la ville s'empressa d'accéder à son désir : elle fit plus encore, car, par un acte du 45 décembre 4534, elle achetait une bande du terrain des Carmes, large de dix-huit pieds, allant de la Grande- Rue à la rue Saint-Vincent, et convertissait cet espace en ruelle publique, avec faculté pour le chancelier d'y construire un mur bordant son clos et d'y prendre les jours et ouvertures qui seraient à sa convenance (').
(<) « Les gouverneurs désirant rembellissement d'icelle cité et que
ladite église des Carmes soit mieulx fréquentée, et pour rembellissement et commodité des meix et maison dudit seigneur de GrantTelIe, ont conclu et ordonné que ledit cloz des Carmes, à eulx advenu par échange, sera réduict en plaice commune à usage de ruelle, en largeur de dix huit piedz de compte, afin povoir treger communément des rues Grande et de Sainct- Vincent, à l'utilité et commodité de toutes personnes; en laquelle ruelle veulent et entendent icelluy seigneur de Grantvelle pouvoir faire pourtes pour la commodité de sadite maison; et pour ce queentre ladite maison dudit seigneur de Grantvelle et son cloz, y a une ruelle commune appar-
Le chancelier aurait voulu pousser là principale façade de son édifice jusqu'au niveau de cette ruelle; mais il en fut empêché par la résistance du propriétaire d'une maison enclavée dans son domaine. Ce propriétaire, nommé Charles Ludin, vint cependant à mourir, et, à la vente de ses biens qui eut lieu par autorité de justice le 5 décembre 4534, Nicolas Perrenot put acquérir la maison qui lui faisait obstacle ; mais alors Tordre inférieur de la grande face du palais était construit, ainsi qu'en témoigne le millésime 4534, qui se lit dans le fironton d'une fenôtre de ce rez-de-chaussée, avec la devise sic visvx svperis {*). La maison Ludin fut conservée telle quelle par le nouveau propriétaire, qui en fit une annexe de son palais.
La bâtisse se poursuivit encore pendant six années, sous la surveillance de Nicole Bonvalot, la digne épouse du chancelier Granvclle. On voit, en effet, la date 1539 sur deux chapiteaux de l'étage de la cour du palais, et sur deux autres le millésime 1540.
Profitant d'un voyage diplomatique, dont le but était de s'aboucher avec le pape Paul HI, à Lucques et à Rome, pour trai-
teoant à ladite cité, Icsdits sieurs gouverneurs , considérans Vadresse,
biens et amytié qu'il a fait et pourté à ladite cité et qu'ilz espèrent fera au temps advenir, luy ont donné et donnent, spontanément, purement et irrévocablement, ladite'ruelle qu'est au mylieu de sesdits maison et cloz, à prendre dois le commancement du coustel desdits Carmes et jusques au treige et hissue derrier de la maison aux héritiers feu Huguenin de la Borde, avec le reste dudit cloz des Carmes qui se trouvera hors la ruelle
du coustel de l'héritaige d'icelluy seigneur de Grantvelle , pour, par
ledit seigneur de Grantvelle, les clorre, fermer et comprendre deans sesdits meix, maison, eioz et pourpris » ( Dilibèralion municipale du 15 décembre 1534.)
(^} « Sa devise, dit Jules Chifflet, fut sic visvm svPEais, et le corps qu'elle avoit estoit le Père Eternel sortant d'une nue : ce qui servira à rintelligence d'un brocard qui fut fait pendant ses grandes entremises, fondé sur ce que l'empereur lui changea le chef de l'escu de ses armes qui estoit chargé de trois croissans, luy donnant en place un aigle impérial, avec réserve de l'ancien timbre dont il usoit, qui estoit une teste de porceau en pal. £t tout cela bien entendu, voici le vers oxamètre qu'on fît sur ses nouvelles armes :
Sic visum superis aquilam submiltere porcis. »
ter des préliminaires du concile de Trente, Nicolas Perrenot put s'arrêter quelques jours à Besançon, et jouir de l'aspect imposant de r édifice qui venait de s'achever. Il arriva dans la ville le 210 décembre 1544. La municipalité, pleine de reconnaissance pour ses bienfaits, lui avait préparé une entrée triomphale.. On en^jugera par le récit suivant que nous empruntons aux registres municipaux :
« Ce jourd'uy, sur la nuyt, est arrivé en ceste cité de Besançon illustre et magnifique seigneur Messire Nicolas Perrenot, chevalier, seigneur de Grantvelle , baron d'Aspremond, Beljeu, etc., premier conseiller d'Estat et garde des seaulx de très sacré et très victorieux prince Charles cinquiesme, empereur des romains, toujours auguste, et juge en ladite cité pour Sa Majesté comme comte de Bourgoigne.
» Au devant duquel sont estez Messieurs les gouverneurs,, avec grande compaignie de peuple de ladite cité, tous à chevalx,. lesquelx sont sortis de Thostel consistorial de ladite cité, lesdits sieurs gouverneurs estans vestuz de leurs meilleurs et plus solempnelz habitz : devant lesquelx précédoient deux sergens pourtans les harmaux et vergettes blanches ; plus les officiers suyvoient lesdits sieurs gouverneurs et grande compaignie de ladite cité.
» A la porte de Charmont, par laquelle entra ledit seigneur de Grantvelle, estoient environ cent compaignons bien en ordre,, avec partisainnes et hallebardes.
» A laqueUe porte estoit aussi la plus grande partie de l'artillerie dudit hostel consistorial, que pour ce l'on y avoit fait conduyre : laqueUe l'on a tiré impétuosement à l'arrivée dudit seigneur.
» Auquel seigneur de Grantvelle, incontinent qu'il a esté arrivé en sa maison, pour la part de la cité, par le trésorier d'icelle, luy a esté envoyé le présent suivant : premièrement quattre poinssons de vin sur un char, assavoir deux de vin blanc et deux de vin cler viez, fort excellent, que coustoit deux groz la pinte ; item huit bichotz d'avenue sur huit asnes ; huit
symases d'ypocras, tant blanc que cleret, tenant chascune trois chavealx ; huit boy ttes de dragées, chascune de trois livres ; trois douzaines de torches, pesant chascune cinq quarterons.
» Et le soir, environ les huit et neufz heures, pour la bien venue dudit seigneur de Grantvelle, Ton a tyrer impétuosement et fait sonner copieusement en Thostel consistorial Tartillerie y estant. »
La ville de Besançon n'avait cessé de prêter le concours le plus honorable à la construction du palais. Non contente d'avoir autorisé le chancelier à prendre dans ses forêts tous les bois de bâtisse qui lui étaient nécessaires, elle exempta perpétuellement, par acte du 20 août 1538, le palais et ses dépendances de toutes contributions et impositions. Puis, en 1542, le 16 mai, deux des cogouverneurs furent chargés d'aller offrir à Madame de Granvelle, pour sa maison de la Grande-Rue, le don et présent d'un filet d'eau des fontaines publiques : cette gracieuse concession fut immédiiatement acceptée; mais l'acte n'en fut dressé que le 25 février 1550, ce qui fixe la date de l'appropriation de la cour et du jardin de l'édifice.
Trois mois auparavant (18 novembre 1549), le receveur du chancelier avait passé marché pour la construction d'une chapelle attenante à l'église des Carmes (*), et pourvue d'une crypte
' (^) Ayant de songer à la fondation de cette chapelle, le chancelier avait construit un oratoire dans l'intérieur même de son palais et Tarait dédié à Notre-Dame des Sept-Douleurs. L'autel de ce petit sanctuaire avait pour retable un tableau à volets d'Albert Durer, dont le milieu représente une Maler Dolorosa entourée de médaillons figurant les six mystères douloureux : les volets montrent sur une de leurs faces des prophètes avec légendes latines, et sur l'autre les images de Jésus et Marie, en grisailles, surmontées des armes des Granvelle' et des Bonvalot. Lorsque le palais devint, à la fin du xyiii« siècle , la résidence des gouverneurs de la province, on supprima cette chapelle intérieure, et le tableau d'Albert Durer fut placé au-dessus de la porte qui mettait en communication le pont couvert du palais avec l'église des Carmes ; puis ce passage lui-môme ayant été démoli en 1782, la muiricipalité retira le tableau, le fit restaurer par un peintre nommé Frick, moyennant la somme de 259 livres 2 sous, et le plaça
qui dut être affectée aux sépultures de la famille Granvelle. Un passage couvert, jeté par-dessus la ruelle publique, mettait le palais en communication avec Téglise, tandis qu'une porte, percée sous le ju>>é de Téglise, permettait de passer de celle-ci dans la chapelle (^).
Sur ces entrefaites, arriva le décès du chancelier, et, conformément à ses volontés dernières {*), son corps fut ramené en Franche-Comté. On Fentreposa d'abord au prieuré de Beaupré, bénéfice de François Bonvalot, son beau-frère; puis on lui fît à Besançon de pompeuses obsèques (*). Mais, en attendant que la construction de la chapelle funéraire fût suffisamment avancée, on le déposa dans Tune des salles basses du palais, oh il resta toute une année. C'est là le plus long séjour qu'ait fait le chancelier dans sa splendide demeure de Besançon. Il en sortit solen-
dans la chapelle de l'hôtel de ville où il est resté jusqu'à la Révolution. (Cf. Catalogue du musée artistique de Besançon , par J.-F. Lancrbnon , 5« édit., no 92.)
(^) Cette chapelle, située entre le clocher et la sacristie de l'église des Carmes , se compose de trois sections de voûtes en étoiles retombant sur des pilastres de style dorique ; les fenêtres sont en plein cintre avec meneaux formant des arcatures. Sous le sol existe un caveau voûté en berceau, long de 15 mètres, sur une largeur de 2 mètres 50 centimètres. Dans le marché de la construction de cette chapelle, on voit la commande de douze piédestaux en pierre destinés à recevoir autant de statues de saints de grandeur naturelle. La Révolution a détruit les statues , en même temps qu'elle a jeté au vent les cendres de ceux qui reposaient dans la crypte. 11 reste cependant un débris de cette décoration : c'est une figure de diacre en pierre tendre, aujourd'hui privée de sa tête, dans le dos de laquelle on avait creusé une auge pour servir à la forge de l'atelier de serrurerie qui occupe les écuries du palais ; M. Charles Saint-Eve a remis en lumière ce fragment d'une bonne facture. L'autel du sanctuaire qui nous occupe avait pour retable une Descente de croix du Bronzino , présent de Cosme de Mëdicis au cardinal de Granvelle , remplacée immédiatement dans la chapelle du palais ducal de Florence, par une répétition originale que possède la galerie des Offices. (Catalogue du musée de Besançon, no 46.)
(') Testament de Nicolas Perrenol et de Nicole Bonvalot, dans les Af^moires de D. L^vbsqub, t. II, pp. 255-256.
(') Voir une lettre du futur cardinal de Granvelle sur les funérailles de son père, dans nos pièces justificatives, n° III.
nellement, au mois de décembre 1^51 , pour habiter un sarcophage de pierre décoré d'une élégante épitaphe latine, qui fait aujourd'hui partie de notre musée archéologique (*).
« Le 6 décembre de cette année, dit un chroniqueur local, fut bénite la chapelle de Granvelle aux Grands-Cstfmes de Besançon, et peu après on y enterra le chancelier de ce nom, dont le corps avoit été apporté un an auparavant. Il étoit dans une litière couverte de velour noir et les mulets couverts de même jusqu'à terre. Les processions de la cité précédoient; iUm cent torches chargées de ses armoiries; item d'autres torches sur des bancs posés à un pied l'un de l'autre, sur lesquels on avait placé des torches avec écussons des parents et amis du défunt. Toute l'église des Carmes, le chœur compris, étoit tapissée en noir, partie en velour et partie en drap. Au chœur étoit un catafalque, chargé de torches pesant quatre livres pièce. Sur le corps, il y avoit un drap de velour portant jusqu'à terre. Les gentilshommes habillés en noir suivoient le corps : l'un portoit l'écu de ses armes, le second son heaulme, le troisième son épée, le quatrième son hoqueton, le cinquième son épée dorée, 16 sixième ses éperons, le septième ses gantelets, le huitième son écusson. Quatre seigneurs portoient les coins du drap. Trentesix enfants habillés de noir portaient chacun une torche. La litière entra jusqu'au chœur des Carmes, fut mise alors dans un préparatif de carrons ou carreaux, et soudain couverte de châssis de bois. Personne ne vit jamais tant de seigneurs en monceaux ni tant de torches (*). »
Par ses divers testaments, le chancelier avait affecté une somme de dix mille francs à la fondation d'un étabhssement
(}) Ce sarcophage, ridé à l'époque révolutionnaire, servit d'abreuvoir aux chevaux des chasseurs de la Côte-d'Or, casernes aux Carmes. Vendu plus tard h un particulier qui en fit un lavoir, il a trouvé enfin un honorable asile au musée archéologique de Besançon. (.V. Marlbt, La vérité sur l'origine de la famille Perrenol de Granvelle, p. 80 et pi. 4.)
(*) Extrait d'une chronique inédite du xvi» siècle, dans les mss, du P. DuNAND, liisloire séqnanoise, t. If.
— <0 -d'instruction supérieure dans la ville de Besançon. « Mais, dit Prosper Lévesque, il n'eut pas le temps de voir son ouvrage achevé. Ce fut Nicole Bonvalot, sa veuve, qui y mit la dernière main, en ordonnant, par acte du 20 mars 1568, qu'il y auroit dans ce collège un professeur en théologie, deux en belles-lettres et huit boursiers , lesquels tous auroient leur logement en une maison qu'elle fit bâtir proche l'église Saint-Maurice (*). » Les revenus n'étant pas en rapport avec les charges, ce collège n'eut jamais un fonctionnement complet ni réguher. Il était depuis nombre d'années absolument désert, lorsqu'on 1 630 les héritiers des Granvelle en codèrent le local et les rentes à la congrégation enseignante de l'Oratoire, qui venait d'obtenir l'autorisation de s'établir dans la cité. Les obligations de la communauté se bornèrent à l'entretien d'un seul professeur en théologie; ce cours public eut lieu, jusqu'à la Révolution, dans une grande pièce qui sert aujourd'hui de vaisseau principal à la bibliothèque delà ville.
Description architectonique du palais (*).
« La distribution de l'édifice, dit M. l'architecte Delacroix (*), est celle de la plupart des palais d'Italie. Au centre est une vaste cour entourée au rez-de-chaussée d'un portique, et à l'étage d'une galerie dans laquelle sont les entrées des appartements.
» Du côté de la Grande-Rue s'élève la façade principale. Elle est composée d'un rez-de-chaussée, de deux étages et d'un attique. La porte d'entrée est une arcade entre deux colonnes. Il
(*) D. LÉVESQUE, Mémoires, 1. 1, p. 176.
(') Voir les planches d'architecture qui accompagnent ce travail, et dont nous devons les dessins à l'obligeance et au talent de M. Saint-Ginest, architecte du département du Doubs.
(*} Notice sur te palais Granvelle» dans les Mémoires de la Soc, d'EmuL du Doubs, lr« série, t. II (1843)» pp 7-9.
n*y a pas d^autre baie cintrée dans la façade. Les fenêtres du rez-de-chaussée et du premier étage sont subdivisées par des croix, comme celles du grand palais de Venise à Rome.
» La façade est divisée en cinq parties, au moyen d'espèces de contreforts composés chacun de trois colonnes, dorique, ionique et corinthienne, superposées; au-dessus de Fattique sont trois lucarnes en pierre.
» La décoration du palais Granvelle est extrêmement riche. Les fenêtres du rez-de-chaussée sont encadrées de pilastres à chapiteaux variés et dessinés avec un luxe rare , même pour le temps de la Renaissance : chacune d'elles est couverte d'un fronton; les tympans ^nt rempUs par des cartouches, dont l'un porte la devise sic visvm svperis que l'on retrouve encore dans plusieurs parties de l'édifice. Ces fenêtres et celles du premier étage (mt des chambranles en chanfrein ; il n'en est pas de même à l'étage supérieur : ces dernières sont couronnées de frontons d'oti sortent des têtes sculptées.
» Rien ne surpasse Félégance de la porte d'entrée, si ce n'est celle des lucarnes sur lesquelles s'élèvent, à l'imitation des pyramidions de l'époque antérieure, des candélabres flambants.
» Des cartouches, des fleurs, des dauphins, mais surtout des têtes d'anges et des figurines mythologiques font les frais de l'ornementation. La plus grande partie de la façade est en marbre poli, tiré des carrières du pays.
» Si l'extérieur du palais est un exemple des premiers essais de l'architecture de la Renaissance, le style de la cour n'est pas moins caractéristique. En effet, sur les colonnes du portique sont des arcs surbaissés, l'ellipse écrasée jusqu'aux dernières hmites du possible Les colonnes sont doriques, mais l'extrême largeur de leurs chapiteaux n'a pas d'exemple dans l'antiquité. A l'étage sont des pilastres ioniques excessivement fins et grêles.
» L'intérieur de l'édifice a subi tant de modifications qu'il est difficile d'y reconuaîlre les œuvres primitives. Quelques portes en pierre existent encore. On retrouve aussi quatre médaillons en albâtre représentant les empereurs Otho , Vitellius , Vespa-
siautts, Titus. Ces médailloas, portant les numéros 8, 9, 4 et 4 < , appartenaient à une série disposée autour de la galerie supérieure. »
On ignore le nom de l'architecte du palais Granvelle. « Cependant, dit M. Delacroix, son nom devait être illustre si Ton en juge par l'œuvre. » Nou$ croyons avoir retrouvé les initiales de ce nom sur Fun des chapiteaux de Tétage de la cour; ce sont les lettres I. 0. A.
ni.
Annales du palais*
Nicolas Perrenot avait à cœur d'assurer la conservation du palais et de son mobilier dans sa descendance (*) : aussi prit-il des mesures pour en empêcher la vente. A cet effet, les propriétés qu'il possédait sur le territoire de Besançon furent constituées en un groupe indivisible, assuré perpétuellement, en vertu de la loi de substitution, à celui que l'ordre de primogéniture rendrait chef de la famille.
Antoine, le quatrième des quinze enfants du garde-des-sceaux, était attaché à la ville de Besançon par le plus sohde de tous les
(^} « Déclarons que nostre intention est et voulons que les antiquailles estant en la maison et meis dadict Besançon, édiffiez devant Sainct-Mauris, y demeurent, et aussy les remmes de cerf, sans ce que, comme qui soit» rien s'en puisse distraire. Aussy entendons-nous et leurs recommandons que, en faisant les partages desdits meubles, ilz Uennent regard de les fere telz que les tapisseries historiées demeurent entières et sans séparer pièces
servans à une mesme histoire Et quant aux calices et habillemens
d'auliei servans à la chappelle dez Sept douleurs, construicte et fondée en nostredicte maison devant Sainct-Mauris, et tous et quelconque libvres, tant en parchemin que papier, et tant en latin, firançoy&queaultresiangaiges, estant en icelle chappelle et en la sallette devant, nous voulons et entendons qu'ilz ne s'en puissent distraire, ains demeurent pour toujours HU ladicte maison.... » (Acte de partage fait entre leurs enfants par Hicolas Perrenot et ?iicole Bonvalot, le 5 janvier 1550, dans les Suppléments aux Papiers Grancelle,)
liens, celui de sa naissance qui avait eu lieu, le 20 août 1517 à quelques pas du terrain où s* éleva plus tard le palais (*). Ayant possédé ou occupé des palais splendides, à Arras oîi il fut évêque de 1540 à 1 560, à Bruxelles qu'il habita comme premier ministre des Pays-Bas de 1558 à 1564, à Malines dont il devint le premier archevêque en 1 560, à Rome où son titre de cardinal-évéque le plaçait au premier rang des princes de TEglise, à Naples qu'il gouverna comme vice-roi pendant cinq années, à Madrid où il dirigea la politique intérieure de FEspagne de 1575 à 1586, année de sa mort , Granvelle aimait le palais de Besançon comme on aime son berceau. Il y revenait toujours avec bonheur, entouré de Télitedes érudits dun grand siècle, et ajoutant aux collections formées par son père les précieux monuments qui s'exécutaient ou revoyaient le jour sous sa généreuse ùnpulsion.
Le cardinal ne cessa de fréquenter le palais qu'en 1575, époque de la mort de son frère Thomas et de sa brouille avec François, fils de ce dernier (*). C'est alors qu'il acheta la Tour de Montmartin, à Besançon, et qu'il fit constniù-e sur ce t.»rrain un veiste logis, qui fut sa propriété personnelle (*).
François, dont il vient d'être question, avait recueilli la partie
(*) Voir le Mémoire de la nativUè des enffanis de Nicolas Perrenni (pièces justificatives de ce travail, n» 1) ainsi qu'une lettre» du 17 août 1585, où le cardinal dit qu'il est oé ciio^en à fiesancon (Marlet , La vérité sur l'origine de la famille Perrenol, p. 68). Comme il résulte du premier de ces documents que le cardinal fut baptise à l'église Saint-Maurice, et que sa naissance est antérieure h l'achat des terrains où s'éleva le palais, tout porte à croire qu'il vit le jour dans une maison contiguë à l'église Saint- Maurice et ayant un droit de passage derrière lu chevet do cet édifice. Cet immeuble, qui faisait partie de la dot de Nicole Bonvalot, porte aujourd'hui le n<> 123 de la Grande-Rue de Besancon.
(*) D. LévESQUE, Mémoires, 1. 1, pp. 190 et 191.
(") Le 3« volume des lettres du cardinal au prieur de Bellefontaine renferme les plans originaux de cet édifice, qui, après avoir été acquis par la ville, le 4 décembre 1618, pour la somme de 16,000 francs, servit, jusqu'à la Révolution, au logement du commandant militaire de la province, et fut vendu nationalement comme le palais Grailvelle; il est occupé aujourd'hui par le pensionnat du Sacré-Cœur.
indivisible de l'héritage des Granvelle. Il avait le goût des tableaux, des livres et des curiosités ; il s'était même attiré, par là, les bonnes grâces de l'empereur Rodolphe , qu'il ne sut malheureusement pas garder. Entre de telles mains, les collections du palais ne pouvaient que gagner ; elles s'enrichirent , en effet, de curieux morceaux d'art et de beaux manuscrits (*).
Le palais fut visité à cette époque par les députés que les ligues suisses envoyèrent au roi de France Henri III ; et voici ce qu'on trouve, au sujet de cet édifice, dans leur relation :
« Nous entrâmes d'abord au palais Granvelle. Près de la porte, du côté gauche, un énorme loup était suspendu à une poutre : sa longueur était presque de trois aunes, son poil rude et de couleur fauve.
» Au milieu de l'atrium, ou large cour intérieure, se trouve une fontaine très limpide, au centre de laquelle s'élève une colonne : cette colonne sert d'appui à une sirène, qui laisse échapper de ses deux mamelles une eau très abondante. Au sommet de cette colonne de pierre, se dresse une statue de marbre blanc, représentant un homme dont la barbe descend au-dessous de la poitrine. Au pied de la statue, on lit cette inscription gravée en lettres d'or :
HANC NOBILEM lOVIS STATVAa DELICIAS OLIH
IN VINEA MEDICEORVH ROMf ILLVSTRISS. D.
MARGARETA AB AVSTRIA DVC. CAMERINI ANN.
M.D.XLI GRAXVELLiB CVM IBI TVM CiBSARIS