M.D.XLVI
» J'ai vu dans un beau salon, sur une cheminée, un cerf en plâtre, de grandeur naturelle, artistement travaillé et dont la couleur imitait parfaitement la nature. De sa tête s'élançaient
{}) À. Castan, Etude sur le Froissarî de Saint-Vincent de Besançon, dans la BiMiof»rèi|tte de VEcole des CharUs, 6* série, 1. 1, 1864-65. p. 119.
de grandes cornes à quatre perches Il y avait aussi d* autres
cornes de cerfs, de daims et de chevreuils, d*une grandeur prodigieuse et de différentes espèces. Ces cornes étaient scellées dans les murs d'enceinte du palais. Dans d'autres chambres, agréables et spacieuses, on voyait des peintures de grand mérite : c'étaient les portraits de quelques ducs d'Allemagne, surtout ceux des ducs de Bavière, ceux de Madame de Granvelle et de ses enfants. Il y avait, en outre, à visiter dans le même palais, une écurie pour les chevaux, écurie voûtée et très vaste. On voyait des pressoirs arrangés avec art, et d'énormes cuves oîi l'on jette les raisins pour les fouler aux pieds; ensuite on laisse écouler le moût pour le séparer de la grappe. On admire également, dans la maison ou plutôt dans le palais magnifique de M. de Granvelle, un jardin très agréable. A l'entrée du jardin a été disposé ingv^nieusement un jet d'eau à deux becs ; quand on les ouvre, l'eau s'élève en l'air, et l'on peut ainsi arroser facilement ceux qui se tiennent autour. Dans ce même jardin on trouve des simples et des plantes diverses.... Il y avait, de l'autre côté du jardin, un pré embelli par divers arbres fruitiers : uneéau provenant d'une autre fontaine pouvait être conduite en tous sens dans ce pré. Dans le jardin s'élève une colonne de marbre, au sommet de laquelle a été établi un cadran solaire de cuivre doré. D'un côté... du cadran on lit cette inscription :
VERTICALE H0R0L0G1VM SVBLEVANS POLVM
GRADVS XLVII ET MI. XXXVI GEORfîIVS HARTMANNVS
NORIBERGf FACIEBAT ANNO MDXLI DIE III ÏVLII (*) . »
François, n'ayant pas laissé d'enfants légitimes, eut pour héritier son neveu, Thomas-François d'Oiselay, qui releva le
{}) Itinéraire des députés suisses se rendant à la cour de Henri III, roi de Franee, écrit en latin par Georges Cellarius, publié dans les Arrhiv fur Si hweizeriscke GeschUhle. t. XIV, Zurich, 1864.. Des extraits de cette relation ont été traduits en français par M. G. Perre.net et insérée dans les Annales franc-comtoises, t. III, pp. 167-178.
nom des Granvelle et eut T heureuse fortune d'épouser Caroline d'Autriche, fille naturelle reconnue de l'empereur Rodolphe (^).
Cette princesse, aussi éclairée que libérale ('), habita fréquemment le palais de Besançon et y continua les traditions des précédents propriétaires; elle se plut à en disposer avec goût les richesses.
Le palais Granvelle était alors parvenu à son apogée de splendeur. Un contemporain digne de foi, Jean- Jacques Chifflet, médecin et antiquaire, en a laissé une peinture instructive.
« Tout ce que la sagacité d'un amateur, écrivait-il en 1618, a pu lui faire recueillir de rare et d'admirable, semble être venu se grouper au palais Granvelle. On y voit des ouvrages antiques surprenants, statues soit de marbre, soit de bronze; celles de marbre principalement dans le verger.
» L'une, à droite, représente Jupiter
(^) Un chroniqueur raconte ainsi la première entrée de cette princesse à Besançon : « L'an 1608, le dimanche vingtième jour de juillet, généreux et illustre François d'Oyselay, conte de Gantecroix, et illustre princesse Caroline d'Autriche, sa femme, fille donnée de l'empereur Rodolphe, à présent régnant, et par Sa Majesté recongnue pour sa fille, et par icelle légitimée, pourtant le titre de marquise du Sainct-Empire , firent leur entrée à Besançon, laquelle fut fort belle, car quasi tous les ritoiens, tous bien armés , tant à cheval qu'à pied, leur allarent au devant jusques es planches de Chailluz, par lesquels ils furent receus et salués de plusieurs coupts d'artillerie : l'on leur fit ung austant beaul recueil que si se fust esté l'empereur. Ladicte dame estoit aagée d'environ quinze ans, et pour son regard l'on fit par divers jours plusieurs allégresses par toute la cité, et mesme au lougis des pères Jésuites furent jouhées des comédies par les jeunes escoliers, à la louange de Sa Majesté Impériale et desdicts conte et dame sa femme, en sa présence, laquelle y print grand rontentement, selon qu'elle le démonstroit par ses contenances.... » {Ce que c'est passé de mon temps, par Jean Bonnet, citoyen de Besançon , dans les Documents inédits pour servir à l'hist, de la Fr.-Comtét 1. 1, pp. 314 et 315.)
(*) Dans une lettre écrite à Jean-Jacques Chifflet, le 9 août 1633, elle évaluait ainsi la fortune que devait posséder un jour son fils unique : « Mon fils a 40,000 francs de rante ; en admodiation il a 35,000, sans mon bien que j'é en Allemagne qui est ung 300,000 francs ; et de meubles plus de 100,000 francs, et de joui^x plus de 150,000, et de très belles maisons. »
» A gauche, est une statue de Junon, sous laquelle sont gravés ces mots :
ME IVNONEM A GRANYELLA
CVM 10 VE VESVNTIVM
EVECTAM D. CAROLINA AB