AVANT-PROPOS
Indécis sur le choix du sujet que je devais traiter pour mon troisième examen de pharmacie, je n’ai pas cru pouvoir faire mieux que de suivre l’avis de M. Baudrimont. Ce savant maître m’indiqua le safran comme étant une substance dont l’histoire complète n’avait pas été faite ; malgré les difficultés que comportait un pareil travail, je me mis courageusement à l’œuvre.
Je n’ai pas la prétention d’avoir rien fait de neuf, n’ayant ni le temps ni les éléments nécessaires pour produire un travail vraiment original. Ce soin appartient à une plume mieux autorisée que la mienne. Je n’ai eu d’autre but que de réunir dans un même exposé tout ce qui a été écrit sur le safran, classant de mon mieux les renseignements quelquefois contradictoires que j’ai pu recueillir ça et là, m’efforçant surtoutde mettre en reliefles détails intéressants pour le pharmacien praticien. Je n’ai pas hésité à reproduire textuellement les passages que mon inexpérience aurait forcément troublés dans leur exposition simple et claire.
Si je suis parvenu à mettre un peu d’ordre et de clarté dans ce qui n’était que débris et confusion, ce n’a été qu’en divisant la difficulté. J’ai donc fait des divisions toutes les fois que l’intelligence du sujet n’avait qu’à y gagner. C’est ainsi que j’ai exposé
l’histoire du safran en trois parties, chacune d’elles comprenant des subdivisions selon les besoins.
Dans la première partie, j’ai traité du safran considéré comme plante , de sa culture , de ses maladies et de la récolte du safran officinal.
Celui-ci a été l’objet de la deuxième partie ; j’en ai d’abord donné les caractères, les variétés, les propriétés, les usages et enfin la composition, d’après les analyses de différents auteurs.
J’ai réservé pour la troisième partie, les falsifications. Ce sujet très-abondant a été divisé en deux subdivisions, comprenant, l’une les falsifications habituelles et l’autre les falsifications exceptionnelles. Enfin, j’ai terminé par un résumé, énoncé d’une règle générale qui permet de reconnaître à coup sûr si un safran est pur ou falsifié. Tel est le plan que j’ai adopté ; j’ose espérer qu’il me méritera l’approbation du jury auquel j’ai l’honneur de soumettre cette monographie.
Latin., crocus sativus ; anglais, saffran; allemand, safran ; espagnol, azafran. portugais, azafrao; italien, zafferano; hollandais, sajfraan ; polonais, szufran; russe, schaffran.
Sous le nom de safran on désigne en pharmacie les stigmates (l'un crocus (y poxoç) particulier auquel Linné a donné le nom de sativus, pour le distinguer d’autres plantes du même genre qui ne produisent point le safran officiual.
Les différents crocus forment un genre de végétaux monocotylédones, de la triandrie monogynie, à fleurs incomplètes, de la famille des iridées et offrant, beaucoup de ressemblance avec le colchique.
Ce genre, peu nombreux en espèces, huit ou dix seulement, n’en offre guère que trois de remarquables : le printanier, crocus vernus , le jaune C, slellaris, et Y automnal ou cultivé, C. sativus.
Je ne dirai qu’un mot des deux premières variétés, le dernier étant le seul qui doit nous occuper ici.
Safran printanier, crocus vernus. — Cette plante vient du midi de la France ; elle est vivace et se rencontre surtout dans les endroits élevés. Elle fleurit au printemps, quelquefois eu février lorsque l’hiver a été doux. Les fleurs passées, les feuilles croissent et peuvent s’élever jusqu’à une hauteur de 20 centimètres. Nous verrons, en parlant des falsifications du safran, que les étamines du crocus vernus ont été employées à cet effet.
Safran jaune, crocus stellaris. — Le safran jaune, qui a été figuré sous le nom de crocus slellaris (tab. G du 1" vol. des Transactions dé la Société horticülturale de Londres ), est plus
remarquable que l'espèce précédente par sa couleur plus vive ; aussi l’a-t-on considéré comme une variété du crocus vernus.
Safran officinal , crocus salivus. — Historique. — Longtemps on a désigné le safran officinal sous le nom de safran du levant, parce que l’on ignorait de quelle contrée nous venait cette substance médicamcnieuse. On le supposait originaire d'Asie et on le disait timidement lorsque Smith est veuu fixer les esprits sur ce point de controverse.
C’est à Smith que revient l’honneur d’avoir découvert le safran croissant spontanément sur les montagnes de l’Attique. Il y a une cinquantaine d’années, un Italien, Bertoloni, a également trouvé du safran là où son existence n’avait jamais été soupçonnée, je veux dire dans la Marche d’Ancône, aux environs d’Ascoli.
Caractères de la plante. — Ce végétal, qui a le port général d’une liliacèe , produit un bulbe gros comme une noisette. C’est un bulbe solide , c’est-à dire dans lequel on ne trouve qu’une masse pleine et solide, continue dans toute sa masse, recouverte d’un très-petit nombre de tuniques minces et sèches. Les caieux du bulbe se présentent le plus souvent au-dessus du bulbe-mère auquel ils doivent succéder l’année suivante. Le safran cultivé se distingue des autres safrans par les tuniques de son bulbe traversées de nombreuses nervures longitudinales qui finissent par rester isolées sous la forme de fibres capillaires à nombreuses anastomoses.
De la partie inférieure de ce bulbe se détachent plusieurs radicules minces et longues et qui pénètrent assez profondément dans la terre; d’autre part, une longue spathe s’élève du sommet du bulbe, enveloppant les feuilles et les fleurs.
Les feuilles sont linéaires, marquées au-dessous de nervures longitudinales, saillantes, développées au printemps qui suit la floraison. Les fleurs, au nombre de deux à quatre, rarement davantage, sont munies d’un périanthe violet pâle ou pourpre bleuâtre. Ce périanthe forme un très-long tube, sans pédoncule, à six divisions presque égales, obtuses et ovales. De l’intérieur de ce périanthe sortent les organes de la reproduction, composés
de trois étamines et d’un pistil. Les étamines supportent des anthèses terminées en pointe de flèche. Ce caractère a son importance au point de vue de la recherche des falsifications du safran. Le pistil est formé d’un ovaire adhérent, ordinairement caché sous terre, à trois angles obtus, d’un long style filiforme et de trois stigmates épais, charnus, plus ou moins roulés en cornet et dentelés. A ces fleurs succède une petite capsule trigone à trois loges polyspermes.
C’est en octobre que fleurit le crocussalivus, et il est remarquable que les fleurs précèdent de beaucoup l’apparition des feuilles.
Le safran, laissé en. terre pendant deux ou trois ans, donne naissance à une grande quantité de nouveaux bulbes que l’on va chercher dans le sol lorsque la plante a perdu ses feuilles, c’està-dire du mois de juin au mois d’août. Ces bulbes peuvent être immédiatement replantés ou conservés pour n’être mis en terre qu’au mois de septembre.
La culture du safran a reçu une extension considérable en France, où il a été importé à l’époque des croisades, et en Espagne. Ces pays en produisent de différents quant à la qualité. On le cultive aussi en Angleterre, près de Cambridge, et en Allemagne près de Moëlk. Le safran le plus estimé est celui qui se récolte en France, dans les départements de Seine-et-Marne, d’Eure-et-Loir et tout le département du Loiret. On le connaît dans le commerce sous le nom de safran du Gâtinais. Le safran de seconde qualité nous vient d’Espagne ; après lui viennent les safrans d'Angoulême , d'Avignon ou du Comtat, de Carpentras, du Levant, etc. Le safran d’Angoulême, quoique exempt de substances étrangères, se reconnaît facilement à la vue : il a l’aspect d’un mélange de filaments blancs et de filaments rouges, ce qui tient à l’absence de matière colorante dans le style et même dans la partie inférieure des stigmates.
Cette différence entre le safran du Gâtinais et les autres variétés tient-elle à la nature du sol, ou est-elle le résultat exclusif des soins plus grands donnés à la culture du safran dans ce premier pays? Il paraît difficile de préciser ce qui appartient au sol et ce qui tient au mode de culture. Quoi qu’il en soit, le lieu où l’on doit établir une safranière doit être choisi avec intelligence.